Le départ des hommes nouveaux avait changé l'existence des hommes

anciens. Plus de la moitié des familles s'étant trouvées tout à coup

privées de leurs membres les plus actifs et les plus énergiques,

l'ancienne tendance à l'apathie avait repris son empire. A la douleur

des mères avait succédé un redoublement d'amour pour les jeunes enfants;

mais, en même temps, une vive crainte de les voir bientôt s'affranchir

du joug de l'habitude, pour se créer une existence à part, avait

instinctivement contribué à entraver leur développement naturel. Les

jeunes vierges qui avaient fui et qui étaient revenues étaient punies et

de leur départ et de leur retour. On les avait accueillies avec joie,

mais on ne savait pas leur tenir assez de compte d'une faute rachetée

par le repentir et fièrement expiée par le célibat, car les jeunes

hommes restés dans la tribu leur avaient préféré celles de leurs

compagnes qui ne l'avaient pas quittée; et leur existence était

mélancolique, leur attitude chagrine et hautaine. Les jeunes parents se

sentaient entraînés vers la nonchalance, lassitude de l'âme qui s'empare

d'autant plus aisément de l'homme qu'il a moins réfléchi et moins

souffert: l'inexpérience a peu de force pour combattre. Les vieillards

s'étaient sentis sollicités par l'égoïsme, du moment où une notable

portion de leur famille, et par conséquent de leur âme, s'était séparée

d'eux. Les nouveaux époux, comparant leur sort avec celui des filles

vierges privées d'avenir, et des absents privés de femmes, se disaient

naïvement: «Nous avons bien fait de rester ici et de ne nous laisser

aller à aucune nouveauté. Les autres sont à plaindre!» Et en disant

cela, ils ne songeaient pas à les plaindre réellement. Enfin, dans la

tribu mère la virtualité humaine rétrogradait par suite du trop rapide

essor qu'elle avait voulu prendre dans les tribus nouvelles.

Une seule femme avait gardé l'énergie de son coeur: c'était Aïs, la mère

d'Evenor. La première parmi celles de sa race, elle avait souffert et

elle avait agi. Pendant des années, elle avait pleuré et cherché son

enfant. La fuite de son second fils avait ravivé ses douleurs, et elle

avait essayé aussi de retrouver celui-là. Elle avait couru après lui,

elle avait essayé de franchir le fleuve, elle avait failli y périr. Elle

y était retournée déjà deux fois, et elle s'était promis d'y retourner

jusqu'à ce qu'elle pût le traverser.

Quand la caravane des exilés parut dans la plaine, aux rouges clartés du

soir, il y eut un cri de surprise dans la tribu. Ce fut une des filles

vierges qui l'aperçut la première et qui s'écria:

--Voici ceux qui ont voulu nous commander et qui, las de vivre sans

nous, reviennent maintenant nous parler avec douceur. Mais, si vous m'en

croyez, nous n'irons point avec eux une autre fois, et nous les

obligerons de demeurer ici avec nous.

Quelques-unes se réjouirent, d'autres s'effrayèrent.

--Peut-être, disaient-elles, le méchant Sath est-il à leur tête, et

ferions-nous bien de nous cacher, pour qu'on ne nous emmène pas malgré

nous.

Mais il y en eut qui, ne pouvant tenir à leur curiosité ou à

l'impatience d'assurer leur union retardée, coururent ingénument,

quoique tremblantes, à la rencontre des arrivants.

Cependant une femme les devança, une femme encore belle et agile,

quoique ses cheveux eussent prématurément blanchi et qu'elle eût

affronté de grandes fatigues. C'était Aïs, qui n'avait jamais passé un

jour sans promener, par une douloureuse habitude mêlée d'espoir, ses

regards inquiets sur la plaine, avant de rentrer dans sa cabane. Dès

qu'elle avait vu paraître la tribu voyageuse, elle s'était élancée, et

la voilà qui courait au-devant d'Evenor, comme si elle eût été assurée

de son approche.

Comme un berger qui ramène son troupeau vers le bercail, Evenor marchait

le premier, prêtant l'appui de son épaule et de son bras à sa chère

Leucippe, un peu fatiguée et penchée sur lui.

Dès qu'il vit accourir sa mère, il la reconnut, non pas à ses traits,

qui avaient changé et qu'il se rappelait faiblement, mais à l'émotion

qu'elle laissait paraître et à celle qu'il éprouvait lui-même; et avant

qu'Ops, qui marchait à ses côtés, lui eût dit: «C'est elle!» il s'était

écrié en entraînant Leucippe à sa rencontre:

--La voilà!

Aïs cherchait des yeux son jeune fils, et, dès qu'elle le vit, elle ne

vit plus que lui. Elle croyait qu'Evenor n'était plus et elle ne pouvait

pas compter sur une double joie; mais, dès qu'elle tint Ops serré contre

sa poitrine, elle leva les yeux sur le beau couple qui réclamait ses

caresses, et, saisie d'admiration et de respect, elle dit:

--Voici deux envoyés du ciel qui me ramènent mon fils; qu'ils soient

bénis!

Aïs avait trouvé en elle-même la notion de Dieu, sans autre révélation

que celle de la douleur.

--O ma mère, dit Evenor, tu as deviné le ciel, et voilà qu'il nous

réunit parce que tu n'as pas douté!

Aïs tomba sur ses genoux, et, dans une sorte de délire, elle embrassa la

terre, disant:

--O heureux ceux qui naissent et ceux qui demeurent ici-bas, puisque des

enfants leur sont donnés!

Puis elle contempla Evenor avec ivresse et Leucippe avec adoration; et

elle ne pouvait ni leur parler ni les écouter. Elle questionnait Ops sur

leur compte, comme si elle les eût pris pour les images d'un rêve, et

elle n'entendait aucune réponse. Elle parlait au hasard et disait des

mots qu'elle n'entendait pas elle-même. Puis tout à coup elle les quitta

pour aller chercher son mari et ses filles, qui approchaient plus

lentement, et, voulant leur dire quelle joie leur arrivait, elle ne put

que pleurer.

Pendant qu'Evenor savourait les caresses et les transports de sa

famille, les exilés n'étaient pas accueillis par les leurs avec une joie

sans mélange. Leur maigreur et leur pâleur, que l'on ne s'expliquait

point, car, dans cette heureuse région, nul n'avait jamais souffert de

la faim et de la fatigue, inspiraient une sorte de crainte, et leurs

mères elles-mêmes hésitaient à les reconnaître. Les vieillards

s'inquiétaient davantage de leur aspect et se disaient tout bas entre

eux: «Voici du trouble et des agitations qui nous avaient quittés et qui

nous reviennent, quand on commençait à oublier le mal et la peine.»

Evenor vit bien que ces enfants prodigues ne savaient pas expliquer leur

repentir, et qu'il fallait les aider à reconquérir l'amour de leurs

parents. Il parla en leur nom; il raconta, non pas tous leurs

égarements, mais toutes leurs douleurs; et Leucippe, parlant à son tour,

acheva d'attendrir les coeurs et de ramener la confiance.

Dans sa propre tribu, malgré sa longue absence et les lumières qu'il y

avait puisées, Evenor n'inspira cependant pas l'enthousiasme qui l'avait

accueilli chez les exilés. Les imaginations étaient plus froides et

l'abondance des biens de la vie ne prédispose pas aux affections

exaltées. Excepté dans le coeur de son père et de sa mère, il ne

rencontra chez personne une docilité aussi soudaine que celle qui

s'était offerte à ses enseignements dans la forêt des sacrifices.

Sans Leucippe, il est à croire qu'il n'eût acquis aucune influence chez

les anciens, enclins, comme tous les hommes sédentaires et satisfaits, à

nier ce qu'ils n'avaient pas éprouvé! Mais Leucippe, d'origine inconnue,

Leucippe, plus dive que femme par sa beauté particulière, par le don du

chant et par le don du langage élevé et attendri par son ignorance même

des réalités de la vie pratique telles que les hommes l'entendaient,

Leucippe, enfin, traitée par Evenor avec une adoration respectueuse dont

les hommes n'avaient aucune idée dans leurs faciles rapports avec leurs

compagnes, revêtit subitement à leurs yeux un caractère exceptionnel; et

quand, pour la première fois, Evenor leur parla des choses divines, ils

voulurent adorer Leucippe comme une divinité.

--Ne nous trompe pas, disaient-ils: ta Leucippe n'est point de la même

nature que nous. Elle connaît les secrets du ciel et elle n'est pas née

comme toi d'un homme et d'une femme, mais de cette écume des eaux où tu

dis qu'une géante l'a trouvée.

Il fallut bien des jours avant que la révélation de Téleïa fût acceptée

et comprise d'une partie de la tribu sédentaire. Cette notion se

répandit plus facilement dans la jeunesse que chez les esprits refroidis

par l'âge. Elle était d'ailleurs présentée avec trop d'élévation et de

candeur pour s'emparer d'une situation tranquille et d'une ignorance

paresseuse. Si Leucippe eût voulu exploiter le prestige qu'elle

exerçait; si elle eût consenti à personnifier la puissance suprême et à

s'attribuer le don des miracles, elle eût pu en faire; mais sa modestie

repoussait toute imposture, et quand on vit qu'elle ne procédait que par

la vérité, on retomba dans l'indifférence.

XII

LE PARADIS RETROUVÉ

Evenor voulut en vain initier sa tribu aux découvertes des dives dans

l'industrie, dans l'extraction et la mise en oeuvre des métaux et dans

l'emploi du bois, façonné par le fer aux divers usages de l'activité

humaine. Ses proches parents et ses amis de la forêt maritime étaient

les seuls qui cherchassent auprès de lui l'instruction morale et les

arts de la pratique. Il eût fallu l'accord de toutes les volontés pour

tenter des choses utiles, et ceux de la tribu sédentaire repoussaient

généralement tout progrès et toute fatigue. Leucippe enseignait aux

femmes et aux soeurs des exilés à broyer, à filer et à tisser les

écorces et les tiges filamenteuses. Les autres femmes eussent voulu

qu'au lieu de leur donner l'exemple du travail, elle trouvât une recette

magique pour leur procurer des ornements semblables à ceux que la dive

lui avait donnés et qu'elles s'obstinaient à croire tombés du ciel. Il

ne fallut parler à aucun homme ni à aucune femme de la cité primitive

d'apprendre à tracer et à lire les caractères écrits. On demandait que

les préceptes fussent des amulettes, et le moindre caillou, doué d'une

fausse vertu magique, leur eût été plus précieux que les formules de la

vertu praticable.

De son côté, Mos, ne sachant pas renoncer aux amers triomphes de la

vanité, bien qu'il eût reçu d'Evenor la notion divine et que son

intelligence l'eût admise dans une certaine mesure, s'efforça

adroitement de ressaisir l'autorité. Il échoua auprès des exilés et de

leurs femmes, car ils s'étaient mariés, et, sous l'inspiration d'Evenor

et de Leucippe, ils commençaient à comprendre et à sentir les douceurs

de l'amour vrai. Ils avaient changé leur nom d'_exilés_ en celui de

_réconciliés_.

Mos, ne pouvant rien sur eux, s'adressa aux anciens, et, en même temps

qu'il leur parlait des puissances occultes, il flattait l'instinct

superstitieux en expliquant les rêves et en inventant des pratiques

secrètes d'invocation, consistant en actes extérieurs, et non en efforts

de la conscience et de la volonté. Ce culte convenait mieux à leur

paresse princière que le travail de la pensée, et il eut de nombreux

adhérents. Mos, redevenu plus heureux, avait abjuré les rites

sanguinaires. La religion douce apportée par les élèves de la dive lui

ouvrait une nouvelle source d'enthousiasme, car il était de nature

mystique, et, ainsi qu'il arrive souvent chez les hommes de cette

trempe, il savait allier une foi sincère à un grand orgueil et à de

certaines hypocrisies.

Evenor vit donc que l'influence de la pure vérité ne pouvait s'étendre

sur tous les hommes à la fois, et qu'il fallait aux uns des idées, aux

autres des figures, à d'autres enfin des faits. Il se soumit d'abord

avec douceur à la résistance des divers instincts, estimant sa tâche

assez grande s'il pouvait faire quelques disciples parmi ses semblables.

Mais, peu à peu, la guerre jalouse que Mos, tout en exploitant et en

altérant les précieuses notions qu'il avait reçues de lui, faisait

sourdement à son apostolat, attrista son âme, et il se retrouva

vis-à-vis de lui-même comme au temps de son enfance, où il avait

souffert dans son orgueil et dans le sentiment de sa supériorité. Il

était homme, et rien n'est plus difficile à l'homme que de distinguer

l'amour ardent du prosélytisme de l'estime ardente de soi-même.

Il avoua son affliction à Leucippe, et, un jour qu'ils en parlaient

ensemble, lui se livrant à quelque amertume de coeur, elle le plaignant

avec la complaisance un peu aveugle de l'amour, leurs pas se dirigèrent

assez loin des cabanes, vers un endroit où Evenor s'arrêta tout à coup,

frappé d'un vif souvenir, et s'écria:

--O ma chère Leucippe, c'est ici que, il y a déjà bien des années, je

vins pleurer seul la résistance de mes jeunes compagnons à mon

initiative. J'avais voulu, ma mémoire ressaisit à présent ce détail,

établir l'égalité de droit dans nos jeux, et faire que les plus robustes

n'eussent pas plus d'avantage que les plus faibles dans le partage des

amusements. Je ne fus point écouté: je restai seul, triste et irrité. Je

m'absorbai dans ma souffrance intérieure; je laissai passer les heures,

puis je voulus revenir et je m'égarai. Je n'ai jamais su comment j'étais

entré dans l'Éden, ni le temps qu'il m'avait fallu pour en approcher,

car une fièvre et une ivresse s'étaient emparées de moi. Mais, Téleïa

nous l'a dit, du côté des montagnes, l'Éden est bien près des

établissements des premiers hommes, tandis que par la mer, il nous a

fallu plusieurs journées pour atteindre l'embouchure du fleuve, seul

endroit accessible de la côte. Il me semble que, si nous faisions

quelques pas de plus, nous apercevrions les dernières élévations du

plateau et les sommets bénis de nos montagnes d'Éden.

--Oh! si je le croyais, dit Leucippe, cette vue calmerait mon âme

blessée de ta blessure, et la pensée que je suis plus près de ma mère

chérie m'aiderait peut-être à supporter la longueur de notre séparation.

Ils marchèrent tout le reste du jour; ils dormirent sous les ombrages,

et, le lendemain, ils reconnurent les cimes sublimes des montagnes

d'Éden, dont ils suivaient la base abrupte et impénétrable avec une

émotion ardente et presque désolée.

--Ah! que ces oiseaux sont heureux! disait Leucippe en regardant les

aigles tournoyer comme des points noirs à peine saisissables au-dessus

des crêtes blanchies par l'aube. D'où ils sont, ils voient notre jardin

de délices, notre belle et chère demeure, et peut-être notre divine

Téleïa cultivant nos fleurs et faisant manger dans sa main nos biches

favorites.

Le bruit d'un torrent attirait leurs pas. Evenor, devançant sa compagne,

reconnut l'ancienne brèche fermée par le tremblement de terre. De ce

côté, elle était facile à escalader. Il pria Leucippe de l'attendre, et

bientôt elle entendit un cri de surprise et de joie. Evenor, caché dans

les rochers, reparut et lui dit des paroles que l'éloignement ne lui

permit pas de saisir. Impatiente, elle gravit hardiment jusqu'à lui et

le vit occupé à entailler la montagne avec sa hache. La roche, tendre et

friable en cet endroit, avait cédé à l'effort des eaux et s'était

trouée. Evenor élargissait l'ouverture avec ardeur, se disant que, si le

bloc était partout de même nature, quelques heures de travail lui

suffiraient peut-être pour s'y creuser un passage.

Tandis qu'il s'y passionnait, Leucippe alla lui chercher des fruits pour

étancher sa soif, et, comme elle suivait avec précaution la corniche du

rocher pour approcher d'une touffe de fraisiers, elle vit une ouverture

plus large et antérieure au travail des eaux, d'où la terre et les

graviers s'étaient détachés récemment. Elle y entra et, en peu

d'instants, elle aperçut l'Éden. Alors elle revint, essoufflée et

triomphante, vers son époux.

--Laisse là ce travail, lui dit-elle. Une porte s'est ouverte

d'elle-même depuis notre départ. Bénissons le ciel qui nous a permis de

la trouver!

Plusieurs saisons s'étaient écoulées déjà depuis que les époux avaient

quitté leur solitude, et il leur semblait que c'étaient des années, car

le temps se mesure aux émotions plus qu'à la durée. Traverser l'Éden fut

pour eux comme un rêve. Leucippe volait plutôt qu'elle ne marchait, et

elle ne s'arrêta pas un instant pour regarder sa cabane. Elle cherchait

sa dive bien-aimée, et quand elle arriva au Ténare, inquiète, haletante,

elle se sentit faiblir comme au pressentiment d'un grand malheur. Evenor

la soutint pour entrer dans la grotte: la grotte était déserte. Le lit

de peau d'ours était dérangé et traînant; la louve apprivoisée par

Téleïa s'en était emparée et y nourrissait ses petits. Elle gronda

d'abord, puis, reconnaissant Leucippe, elle vint ramper à ses pieds.

--Oh! ma mère n'est plus, s'écria Leucippe, et je n'ai pas recueilli son

dernier souffle! Malheur à moi! malheur à notre exil sur la terre des

hommes!

Elle se traîna jusqu'aux rochers de la solfatare et y pénétra, oubliant

la défense que Téleïa lui avait faite autrefois d'en approcher et ne

songeant plus qu'à retrouver les restes de cette mère chérie. Des

vapeurs suffocantes sortaient de l'abîme, et Evenor arrêta sa femme avec

effroi en la voyant pâlir et perdre la respiration.

--J'irai, lui dit-il; au nom du ciel, reste ici!

En ce moment des hurlements plaintifs se firent entendre et les chiens

de la dive, sortant du gouffre, vinrent, comme avait fait la louve,

caresser tristement Leucippe.

--Viens, dit Leucippe à son époux; puisque ces animaux fidèles ont pu

braver l'air embrasé de ces cavernes, nous le pouvons, nous qui avons la

volonté, et s'ils sont là, c'est que, morte ou vivante, celle qu'ils

aiment y est aussi.

Ils pénétrèrent dans les cavernes et y trouvèrent la dive étendue sur

une cendre blanchâtre, éclairée par les livides reflets d'un jour bleu,

dont le foyer ne semblait être nulle part. En approchant davantage, ils

virent que ce pâle rayonnement émanait d'elle, et ils contemplèrent son

visage immobile et ses yeux éteints. Leucippe la crut morte, et, sans

éprouver ni terreur ni dégoût, elle s'agenouilla pour baiser son front

glacé et poli comme celui d'une statue de marbre, tandis qu'Evenor

interrogeait la roideur de ses mains, qui semblaient s'être pétrifiées.

La dive respirait encore. Elle ne fut pas ranimée par le baiser de

Leucippe, mais elle le sentit dans son coeur, car tout son corps était

paralysé par l'action d'une mort qui se présentait avec des phénomènes

particuliers, étrangers à la race humaine. Sans faire un mouvement et

sans essayer seulement un regard, elle parla. Elle parla d'une voix qui

n'avait plus de timbre et qui ressemblait au clapotement des eaux

souterraines:

--Que Dieu est bon! dit-elle. Il permet que mes enfants bien-aimés

viennent me bénir à ma dernière heure! Leucippe, je ne te vois plus;

Evenor, je ne puis plus t'entendre; ne me parlez pas, ne touchez pas à

mon corps, il n'est plus; il est tout enseveli, car il est bien où il

est. Mon âme seule vous parle, écoutez-la! Dans un instant, elle sera

dans un plus bel astre. Elle n'est encore ici que parce qu'elle vous

attendait. Elle sait ce que vous avez fait depuis notre séparation; car,

grâce au divin prodige de la mort, elle voit, pour un instant, dans le

temps et dans l'espace. Votre mission n'est pas finie. Elle va se

décider. Retournez d'où vous venez, vous y êtes nécessaires et vous

devez y rester tant qu'il vous sera possible. Mais ne vous affligez pas:

bientôt vous serez dans l'Éden avec une tribu docile et choisie que vous

ne devez jamais abandonner. Oui c'est là, dans l'Éden, que Dieu

récompensera votre soumission en bénissant votre hyménée; c'est là que

des enfants naîtront de vous. A présent, adieu! Croyez! je vois...

Espérez! je saisis!... Aimez-vous, Dieu nous aime... Je vous bénis... O

liberté! le lien se brise... la vie m'appelle, la mort me quitte...

J'entends des voix lointaines... Mes enfants... Ah! les âmes sont bien

heureuses quand elles quittent cette prison du corps! A présent, sortez

et ne revenez plus, car un grand mystère va s'accomplir. Allez!...

Elle cessa de se faire entendre. Evenor et Leucippe étaient frappés de

stupeur, car elle avait parlé sans que ses lèvres fissent aucun

mouvement, et même sa voix ne semblait pas sortir d'elle, mais planer

au-dessus d'elle. Le rayonnement qui l'enveloppait pâlit au-dessus

d'elle. La caverne rentra dans les ténèbres. Les chiens, qui se tenaient

à l'entrée, s'enfuirent en hurlant. Evenor emporta Leucippe, qui, dans

cet air lourd et brûlant de la bouche volcanique, avait perdu

connaissance. Il la porta jusque dans l'Éden, et c'est là seulement

qu'elle put pleurer sur le sein de son époux la dive qui l'avait tant

aimée.

Elle voulait retourner auprès de son cadavre, mais Evenor lui rappela

qu'en d'autres temps Téleïa leur avait ordonné, dans le cas où elle

serait surprise par la mort, de la porter dans la caverne du Ténare, où

elle voulait être abandonnée à l'action dissolvante de cette étuve

naturelle où s'était consumée la poussière de ses parents, de son époux

et de ses deux enfants.

Evenor, à genoux près de sa chère Leucippe dans la cabane de l'Éden, lui

rendit le courage par l'effusion de sa tendresse sans bornes. Il lui

demanda pardon du mouvement de faiblesse et d'égoïsme qu'il avait eu la

veille et qu'il sentait maintenant indigne d'elle, indigne de la sagesse

enseignée par Téleïa, et indigne de lui-même.

--Partons, lui dit-il, retournons vers nos frères, et, que la dive ait

prophétisé ou rêvé le sort qui nous est promis, accomplissons jusqu'au

bout avec patience la tâche qui nous est confiée. S'il m'arrive encore,

homme faible et vain que je suis, de prendre la souffrance de mon

orgueil pour la sainteté de ma mission, rappelle-moi, Leucippe, que j'ai

été appelé du nom de fils par la plus céleste des dives, que j'ai reçu

d'elle la lumière de l'amour et obtenu de toi l'amour de la plus céleste

des femmes. Si, en songeant à tant de gloire et de bonheur, je manque de

patience avec les hommes de ma race, menace-moi de la sévérité du ciel,

car j'aurai mérité d'expier ma folie et mon ingratitude. Mais non! ceci

n'arrivera point, car je sens que je dois maintenant m'élever au-dessus

de moi-même. Ma confiance dans la suprême sagesse de Téleïa me rendait

peut-être paresseux à me combattre. Si je tarde à montrer de la force et

de la vertu, me disais-je, elle en aura pour moi et réparera dans le

coeur de ma bien-aimée Leucippe le tort que je m'y serai fait par ma

faiblesse. A présent, Leucippe, si j'ébranlais ta foi par mes doutes et

ton courage par mes abattements, qui donc te consolerait dans cette

détresse que partagerait ton amour? Quelle main essuierait les pleurs

que tu verserais en secret, en essuyant mes pleurs indiscrets et lâches?

Il te faudrait donc à ton tour, comme Téleïa, avoir de la force pour

deux; et moi, je te laisserais porter un double fardeau? Non, non, je

veux et je dois être désormais plus que ton frère et plus que ton époux;

je veux être le père et la mère que les flots t'ont ravis; et si je ne

puis te donner les trésors de science divine que possédait la dive

adorée, je veux du moins te rendre sa tendresse délicate et son

dévouement maternel.

--O le bien-aimé de mon âme! dit Leucippe, pardonne-moi, à ton tour, le

déchirement de mon coeur. Tu le vois, c'est moi qui suis faible, puisque

j'ai tant de larmes pour ma dive, quand je ne devrais songer qu'à

consoler ta propre douleur, aussi grande, aussi profonde que la mienne.

Est-ce donc ainsi qu'elle m'avait appris à t'aimer, elle qui me disait

sans cesse: «Nos propres douleurs ne sont rien en comparaison du mal

qu'elles font à ceux qui nous chérissent. Tuons donc en silence nos

propres peines, et soyons-en consolés par la joie de les leur avoir

épargnées!» A ton tour, Evenor, il faudra me rappeler l'exquise

tendresse de la dive, quand je penserai trop à elle sans m'occuper des

regrets que je réveillerai dans ton coeur. Ne m'a-t-elle pas dit en te

donnant à moi: «Voici ton père et ta mère dans ton frère et dans ton

époux?»

Evenor et Leucippe quittèrent l'Éden suivis des chiens de Téleïa, qui ne

voulaient plus les quitter, et ils furent, dès le lendemain, de retour à

la tribu.

Evenor et Leucippe: Les amours de l'Âge d'Or; Légende antidéluvienne · 第 14 / 15 段