aspect moins doux et ne paraissent point heureux; pourtant ce sont des
hommes, ma chère Leucippe, et notre mission s'étend à tous ceux qui ont
le don de la parole.
L'hésitation de ce qu'ils appelaient le cygne brun changea en cris de
détresse la muette stupeur des exilés. Persuadés que les esprits sortis
du sein de l'onde venaient à leur secours, ils les attendaient avec un
mélange de crainte et d'admiration; mais quand ils crurent que le cygne,
arrêté sur les flots, allait s'envoler ou plonger sans toucher leur
rivage, ils se jetèrent à genoux, étendirent les mains et, suppliants,
invoquèrent la protection des génies de l'eau.
--Tu le vois, dit Evenor à Leucippe, ils nous appellent et nous
reconnaissent pour des êtres de leur espèce. Ils parlent, par conséquent
ils pensent et, par là, ils sont nos frères. Cesse donc de les craindre
et permets-moi d'approcher pour les interroger sur mes parents.
--Leurs cris m'épouvantent, dit Leucippe. Leur apparence me répugne. Je
ne vois point de femmes parmi eux, à moins que ce ne soit celui-ci qui
vient à nous en s'enfonçant dans l'eau jusqu'à la poitrine et dont la
figure paraît plus douce que celle des autres. Approchons-nous, car je
vois qu'il ne sait point nager, non plus que les autres qui le suivent
en tremblant. Laissons-le monter sur notre cygne (Leucippe elle-même
appelait ainsi la barque, ouvrage d'Evenor) et sachons ce qu'ils nous
crient, sachons ce que nous avons à craindre ou à espérer de leur
rencontre.
Evenor céda au désir de Leucippe. Il tendit une de ses rames au jeune
Ops, qui s'efforçait de l'atteindre et qui, aidé par lui, monta sur le
cygne. Les autres, encouragés par son exemple, l'eussent suivi au risque
de faire sombrer la légère embarcation; mais Evenor l'éloigna d'eux
rapidement, tandis que Leucippe, se levant de nouveau à la proue et les
repoussant d'un geste plein d'autorité, les remplit d'une terreur
superstitieuse. Ils regagnèrent la rive, regardant et parlant tous avec
agitation. De ce moment, Mos ne fut plus pour eux qu'un faux prêtre,
adorateur d'un faux Dieu. Le véritable esprit, c'était le cygne; l'homme
et la femme qu'il portait étaient ses oracles, et Ops, qui l'avait
annoncé et que l'on voyait seul accueilli par lui, était l'élu du ciel
et le prophète de la tribu errante.
Ce n'était point par l'effet d'une divination supérieure que ce jeune
homme avait révélé l'apparition qui tout à coup venait confirmer sa
parole. La nuit précédente, couché seul sur le sable de la mer, il eût
pu voir, à la clarté des étoiles, le cygne cingler sur les vagues et
s'arrêter, à l'embouchure de la rivière. Là, tandis qu'Evenor amarrait
son esquif pour passer la nuit au rivage avant de s'engager dans les
eaux fluviales, Leucippe était descendue à terre et, hasardant quelques
pas sur cette rive inconnue, elle avait passé, sans le voir, auprès
d'Ops endormi. Le sommeil des sauvages est méfiant et léger: Ops avait
été réveillé par les pas de Leucippe. Il avait vu ses traits éclairés
par la lune, et, immobile de surprise et de ravissement, il avait pu la
contempler un instant: mais elle s'était éloignée et comme évanouie dans
l'ombre, et, rejoignant son époux, elle avait chanté l'hymne du soir
d'une voix lointaine, douce comme la brise. C'étaient ces paroles
d'amour et de bénédiction qu'Ops avait recueillies comme un oracle.
C'était cette suave figure qu'il avait entrevue. Il s'était levé pour la
chercher, pour la voir encore et l'entendre de plus près; mais le chant
ayant cessé, les époux s'étant endormis dans la barque cachée sous les
saules, Ops avait cherché en vain, et, persuadé qu'il avait été visité
en songe par une vision délicieuse, il était venu au rendez-vous des
exilés, décidé à rendre compte de la révélation qu'il croyait posséder.
Evenor dirigea la barque vers la rive opposée à celle d'où Ops était
venu vers lui, et, contemplant son visage doux et bouleversé d'émotion,
il lui demanda son nom et celui de sa tribu.
Croyant parler à un Dieu, Ops, qui, du moment où il était monté sur la
barque s'était tenu tremblant, sans oser lever les yeux sur lui, et
encore moins sur Leucippe, lui répondit d'un ton suppliant et
respectueux:
--Mon nom, tu le sais, esprit des eaux, esprit secourable et bon! Je
suis Ops, le plus jeune des exilés de la tribu errante. Tu dois
connaître nos infortunes à tous et les miennes particulièrement, puisque
tu daignes m'attirer jusqu'à toi sur le dos du cygne magique. Veuille me
pardonner l'état misérable où tu me vois. Je devrais venir à toi les
mains pleines d'offrandes; mais je ne possède rien, et cette sombre
forêt est inclémente pour les hommes. Considère, ô esprit des eaux! que
je suis à peine sorti de l'adolescence et que j'ai été entraîné par la
crainte, plus que par la méchanceté, à quitter ma famille et la tribu
des hommes anciens. Nous avons été ingrats, mais nous ne leur avons
point fait de mal. Tout le mal a été pour nous, puisque nous leur avons
laissé les régions supérieures du plateau, où la terre produit des
fruits et nourrit des animaux doux en grande abondance, pour venir
bâtir, à la limite des rochers, une ville pauvre, sur un sol maigre, où
il nous a fallu vivre de chair et de sang...
--Ainsi, dit Evenor, que le nom du jeune homme avait fait tressaillir,
les hommes du plateau sont restés heureux et tranquilles du côté des
biens de la terre, mais ils ont vu partir tous leurs enfants mâles, et
maintenant ils sont tristes et délaissés! D'où vient donc, fils cruels,
que vous avez abandonné ainsi vos mères et que vous vivez sans soeurs et
sans épouses au fond des bois? Et toi qui me parles, n'avais-tu pas une
mère tendre entre toutes les autres, et ne crains-tu pas que ton absence
lui donne la mort?
Ops, croyant que l'esprit irrité interrogeait sa faute dans son coeur,
raconta toute l'histoire des trois tribus, en accusant sa propre
faiblesse, mais en se défendant avec sincérité d'avoir jamais pris part
aux fureurs de la tribu errante et au culte de l'esprit du mal.
Quand Evenor connut toutes ces choses, il interrogea plus
particulièrement Ops sur ses parents; puis, s'adressant à Leucippe, dans
la langue des dives, il lui dit:
--Tu as entendu, ô ma chère Leucippe, comme les hommes sont devenus
insensés et malheureux. Regarde cet adolescent, que je n'ose encore
presser dans mes bras: plains-le et aime-le comme ton frère, car il est
le mien. Il est le fils de mon père et de ma mère, et je ne puis me fier
à lui! Hélas! pourrons-nous ramener à Dieu le coeur de ces exilés qui
errent misérables et privés d'amour?... C'est peut-être ainsi que je
fusse devenu, même dans le beau jardin d'Éden, si Dieu ne m'eût permis
de te rencontrer, ô ma bien-aimée! L'absence de la femme est pour
l'homme la mort de l'âme. Mais le malheur a développé chez ceux-ci le
besoin d'invoquer la toute-puissance, et, quoiqu'ils l'invoquent
précisément sous les attributs qui lui sont contraires, la haine et la
vengeance, ils sont peut-être plus faciles à ramener et à éclairer que
ceux de la nouvelle tribu sédentaire. Je vois bien que Mos est un esprit
troublé et qu'il s'est fait le prêtre de la folie. Mais Sath, qui s'est
fait, par la violence envers ses semblables et le mépris des choses
célestes, le prêtre de l'indifférence, sera peut-être plus fatal à sa
race.
--Je le crois comme toi, dit Leucippe; mais je redoute les premiers
moments que nous allons passer parmi ces hommes égarés. Puisqu'ils
croient à un pouvoir supérieur à la force humaine, et que ton frère nous
invoque comme des esprits secourables, ne te hâte pas de les détromper
et crains que, s'ils me connaissent pour une mortelle semblable à eux,
quelqu'un d'entre eux ne veuille m'arracher à toi.
Cette crainte fit frémir Evenor.
--Hélas! dit-il, est-ce ainsi que je devais retrouver les hommes de ma
race? Et ces frères que je croyais pouvoir presser dans mes bras avec
transport après une si longue absence, sont-ils donc des ennemis et des
fléaux que je doive redouter plus que les flots de la mer et les
monstres de l'abîme? O Téleïa, si tu avais prévu de tels dangers pour ta
fille adorée, l'aurais-tu poussée à les affronter avec moi?
--Conduis-moi dans ta tribu, auprès de tes parents, reprit Leucippe. Là,
tu enseigneras aux hommes jeunes qui y sont restés l'art de naviguer sur
les eaux. Alors nous repasserons ce fleuve avec eux, et nous viendrons
chercher ceux-ci, pour ramener leurs âmes et leurs corps égarés dans le
désespoir et la solitude.
--La prudence conseille ce parti, répondit Evenor, et pourtant le devoir
me défend d'abandonner ces hommes qui se disposent à aller égorger leurs
frères, si je ne réussis pas à les en détourner. Tiens, Leucippe, allons
les trouver; je descendrai sans toi sur leur rivage avec Ops. Toi, tu te
tiendras à portée de fuir s'il m'arrive malheur. Tu reprendras la mer,
que tu sais maintenant affronter aussi bien que moi-même, et tu iras
dire à la dive: «Evenor nous attend maintenant dans un monde meilleur,
car il a fait son devoir dans celui-ci.»
--Non, je ne fuirai pas, dit Leucippe. Puisque tu abandonnes ta vie au
devoir, j'abandonne la mienne aussi. Donne-moi un de ces dards avec
lesquels tu as tué la première biche dans l'Éden. Je ne crains rien des
hommes. Je saurais me tuer avant de devenir leur proie.
XI
LA FAMILLE.
Cependant Evenor et Leucippe jugèrent prudent de remonter dans leur
barque jusqu'à un îlot voisin, séparé de la tribu errante par un canal
étroit et profond: de là, ils pouvaient converser avec elle et fuir
facilement en cas d'hostilité.
Ils abordèrent à cet îlot ombragé par le côté opposé aux regards des
exilés, et la barque, cachée dans les roseaux, ne put être examinée de
trop près. Ce fut une heureuse inspiration, et l'oiseau magique, que ces
hommes crédules n'avaient pas encore compris, conserva son prestige et
assura l'autorité du couple divin parmi eux.
Quand les exilés, remontant aussi le rivage, furent en face de l'île,
Evenor leur dit d'un ton sévère:
--Lequel de vous est Mos, qui se prétend inspiré de l'esprit et qui vous
a révélé l'existence d'un pouvoir appelé le méchant, le cruel et
l'implacable?
Mos s'avança, désigné et forcé par les autres à montrer son visage
couvert de honte et de dépit.
--C'est moi, dit-il, qui ai vu cet esprit en rêve et qui ai reçu de lui
des ordres que j'ai transmis à mes frères. Si tu es ce même esprit,
revêtu d'une forme plus douce et porteur de paroles plus belles, je suis
prêt à te rendre hommage. Je vois à tes armes brillantes, faites d'une
matière inconnue, que tu nous apportes la guerre. Donne-nous donc à tous
des armes comme celles-ci, et guide-nous au combat. Vous le voyez,
ajouta-t-il en se tournant vers les exilés, vos sacrifices ont été
accueillis, et voici qu'un Dieu vient à vous, non plus terrible et
hideux comme il m'apparaissait dans sa colère, mais souriant et propice,
tel qu'il est devenu depuis que, par nos hommages et l'offrande de mon
sang, nous avons su l'apaiser.
--Mos, reprit Evenor, tu es plus rusé, dans ton délire, que je ne
l'aurais imaginé. Mais détrompe-toi et hâte-toi de détromper ces hommes
égarés par toi dans le rêve d'un culte impie. Ce n'est pas l'offrande du
sang qui m'attire et me décide à venir à vous.
Et il ajouta en leur montrant Ops, qui était à ses côtés:
--C'est la parole douce de cet enfant, que je consens à instruire, afin
qu'il devienne votre conseil et votre guide. Quant à toi, Mos, nous
t'instruirons aussi, pourvu que tu le désires sincèrement et que tu
reconnaisses ton erreur, car tu as été la dupe de tes songes, et
l'esprit méchant que tu as révélé n'a jamais existé qu'en toi-même.
L'arrêt d'Evenor fut accepté au delà de ce qu'il avait souhaité, car les
exilés, indignés contre Mos, voulurent le frapper et le chasser d'au
milieu d'eux. Mais Evenor ne voulait pas inaugurer sa révélation par des
actes de violence. Il commanda qu'on le laissât tranquille, et comme il
avait peine à calmer leurs esprits, il leur dit:
--Je vous abandonnerai si vous ne respectez pas la vie et la liberté de
cet homme, car je le mets sous la protection de la fille du ciel.
Écoutez, hommes de douleurs et de ténèbres: cette femme est un être
consacré par la parole divine. Elle a été élevée et instruite par un
esprit supérieur, par une dive, héritière des secrets de la race
illustre qui posséda la terre avant nous. J'ai été, comme elle, initié
et consacré par la nation divine et par l'hyménée religieux dans le beau
jardin de l'Éden, un lieu splendide où la terre est toujours fleurie et
l'air toujours pur, mais qui n'est accessible aujourd'hui qu'aux élus du
ciel. Respectez donc cette femme comme un gage d'alliance entre le ciel
et vous; écoutez sa parole inspirée, et qu'elle-même vous dise pourquoi
elle pardonne à ce coupable et vous commande de lui pardonner.
--Qu'elle parle! s'écrièrent les exilés; que la femme parle, et nous
l'écouterons comme toi-même.
Alors Leucippe, faisant un effort sur sa timidité, méfiante, leur dit en
désignant Mos, vaincu et atterré:
--Cet homme a subi le mal du désespoir, et s'il vous a trompés, c'est
parce qu'il s'est trompé lui-même. Il a cru trouver votre salut dans sa
pensée, et maintenant il voit qu'il vous eût conduits à votre perte et à
la sienne; car les libres sont plus forts et mieux défendus que vous; et
à présent qu'ils ont épousé des femmes, c'est par eux seuls que ces
femmes doivent être gardées et protégées. Ils n'ont eu, dans le
principe, d'autres droits sur elles et sur vous que celui de la force.
Vous avez reconnu que ce droit était inique. Comment pourrait-il devenir
légitime entre vos mains plus qu'il ne l'est dans les leurs? Est-ce par
la violence que vous réparerez la violence, et par le mal que vous
détruirez le mal? Cessez donc d'être jaloux de la possession de ces
femmes qui sont devenues impures, si elles ont cédé sans rougir à la
brutalité de vos aînés, et qui le seraient encore plus si elles cédaient
maintenant à la vôtre. Ce n'est pas dans le sang et dans la fureur que
Dieu consent à bénir l'amour: c'est dans l'innocence et dans la liberté
des âmes. Songez donc à retourner dans la tribu de vos pères et à leur
demander le pardon de votre fuite et la bénédiction de vos mariages. Les
vierges pures sont restées auprès d'eux. D'autres ont eu la sagesse et
la fierté d'y retourner, aimant mieux vivre sans époux et sans enfants
que sans respect et sans amour. Allez donc faire oublier votre folie.
Lavez sur vos corps ce sang des animaux dont vous êtes couverts, et que
vos mains se dessèchent plutôt que de jamais verser le sang humain.
Renversez votre autel impie, et consacrez-le par un nouveau culte avant
de l'abandonner, afin que, si vos enfants se répandent de nouveau
quelque jour dans ces forêts sauvages, ils puissent dire: «C'est là que
nos pères ont été réconciliés avec le ciel.»
La parole d'Evenor avait été recueillie avec soumission, celle de
Leucippe le fut avec enthousiasme. Sa beauté exerçait un prestige
irrésistible, et malgré l'égarement de ces hommes elle dominait leurs
instincts par la céleste chasteté qui émanait de son regard et de son
attitude. Bien qu'Evenor, répugnant au mensonge, leur eût dit qu'elle
appartenait à leur race, ils voyaient en elle un esprit si réellement
supérieur à eux, qu'ils se sentaient forcés au respect et même à la
crainte. Mos lui-même, quoique dépossédé de son influence, était ému, et
son exaltation changeait de but et de nature.
--Fille du ciel, dit-il en se prosternant devant Leucippe, nous sommes
prêts à t'obéir, car pour que tu nous commandes de repasser ce fleuve
qui nous sépare de la tribu des anciens, il faut que tu aies le secret
merveilleux de détourner ses eaux ou d'arrêter sa course; à moins que le
cygne divin ne consente à nous porter sur son dos jusqu'à l'autre rive!
--Le cygne obéit aux hommes de bonne foi et de bonne volonté, répondit
Evenor; mais avant que je lui commande de vous prêter son secours, je
veux connaître davantage vos bonnes résolutions. Nous ne consentirons
pas à conduire à la tribu de vos pères des fils indociles et grossiers,
toujours prêts à croire aux prodiges et ne comprenant les lois de
l'esprit que par des preuves matérielles. Recueillez-vous donc et priez.
Priez celui que vous ne connaissez point de se faire connaître, non pas
à vos yeux, qui ne le contempleront jamais que dans ses oeuvres, mais à
vos coeurs, qui peuvent devenir dignes de le comprendre. Nous
descendrons demain parmi vous, et, si nous vous retrouvons fidèles à nos
enseignements, bientôt nous vous guiderons nous-mêmes vers vos familles
délaissées.
Les exilés étaient si consolés et si ravis, qu'ils promirent tout ce
qu'Evenor souhaitait. Il exigea d'eux qu'ils iraient sur l'heure
renverser leur autel ou le préparer pour un nouveau culte.
--Faites, leur dit-il, ce que votre esprit vous conseillera pour une
cérémonie agréable au vrai Dieu: c'est à vos préparatifs que nous
connaîtrons si votre régénération peut être accomplie par nous.
La tribu errante s'éloigna donc du rivage. Evenor et Leucippe allèrent
passer le reste du jour sur la rive opposée avec le jeune Ops, qu'ils
commencèrent à instruire et qu'ils trouvèrent docile à l'inspiration et
porté à l'étude des choses divines. Le lendemain, avant le jour, ils
abordèrent du côté de la tribu, et, guidés par Ops, ils virent l'autel
barbare où Mos avait institué son culte diabolique. Ils le trouvèrent
paré de branches et de fleurs; les ossements des victimes avaient
disparu, et bientôt on entendit les fanfares des exilés, qui
s'essayaient sur leurs trompes à des accents joyeux en s'appelant les
uns les autres. Leucippe dit alors à son époux:
--Il faut à ces hommes des signes extérieurs et des cérémonies
religieuses. La dive Téleïa n'a pas voulu nous enseigner son culte. Elle
nous a dit de demander à notre coeur les formules d'adoration qui
conviennent à notre nature. Prions donc pour que Dieu nous inspire
celles qui nous mettront en rapport avec la simplicité de ces hommes
avides de s'éclairer. Vois comme ils ont déjà compris, par l'emploi de
ces fleurs, que la grâce et la beauté de la nature sont les ornements du
vêtement de l'éternel créateur!
Evenor et Leucippe montèrent au faîte de l'autel pour l'examiner, mais
bientôt ils se virent entourés par les exilés pleins de ferveur, qui
leur demandaient, en tendant les mains vers eux, d'offrir pour eux le
sacrifice au Dieu inconnu dont ils devaient révéler le mystère.
Mos vint le dernier. Après quelques hésitations, il avait résolu, autant
par conviction que par un secret besoin de conserver son initiative, de
profiter ardemment de la lumière nouvelle. Il s'adressa donc à Leucippe
et lui dit:
--Fille du ciel, tu ordonnes sans doute que je monte avec toi sur
l'autel pour t'aider à le consacrer. Voici que je t'apporte les
offrandes: deux colombes, symbole de douceur, et dont le sang pur ne
peut qu'être agréable à la divinité que tu sers.
Evenor, se baissant, prit les colombes et les présenta en souriant à
Leucippe, qui les tint dans ses blanches mains contre sa poitrine.
--Mos, dit-elle, je vois que tu t'es efforcé de méditer nos paroles;
mais tu ne les as pas encore comprises, et tu n'es pas encore assez
purifié toi-même pour venir avec nous purifier l'autel. Tu persistes à
croire que notre Dieu veut du sang et qu'il se plaît aux convulsions de
l'agonie de ses créatures. Sache le contraire: la moindre de ses
créatures lui est précieuse, et c'est un crime de l'immoler sans
nécessité. Mais je ne méprise point ton offrande, et voici comment il
faut la rendre agréable à Dieu.
En parlant ainsi, Leucippe éleva ses mains vers le ciel, et, en les
ouvrant, elle laissa envoler les deux colombes.
--Comprenez le sens de cette action, dit Evenor aux exilés muets
d'étonnement. Les animaux de la terre vous ont été donnés pour vos
besoins, et non pour des jeux cruels et des symboles meurtriers. Si vous
croyez que le ciel exige de vous des sacrifices, vous avez raison. Il
veut celui de vos instincts farouches, de votre orgueil et de vos
ressentiments. Ce que vous représentez dans vos fêtes religieuses doit
n'être que l'expression figurée de votre soumission et des instincts
généreux qu'il réclame de vous. Offrez-lui donc, non la mort et
l'oppression d'aucun être, mais la liberté et la vie, qui sont
l'expression passagère de son action incessante dans l'univers.
Evenor et Leucippe, se voyant écoutés avec émotion, commencèrent alors,
tour à tour, à instruire leurs frères. Ils leur révélèrent ce qu'ils
savaient de la nature de Dieu, de son unité et de sa loi d'amour et de
bonté étendue à tous les mondes de l'infini et à toutes les créatures,
selon la mesure de leurs besoins relatifs; aux substances animées, les
conditions de la vie physique; aux substances intelligentes, les
conditions de la vie morale; aux plantes et aux animaux, l'air, le
soleil et la terre nourricière pour s'alimenter et se reproduire; aux
hommes, tous ces biens sentis et appréciés par une notion supérieure,
pour s'alimenter et se reproduire dans le sens matériel et divin.
Ils leur révélèrent aussi, à mesure qu'ils se virent de mieux en mieux
compris, la vie éternelle des âmes, les expiations et les récompenses
dans le présent et dans l'avenir; l'amour des sexes, basé sur le
dévouement et incompatible avec l'oppression d'un sexe par l'autre;
l'amour fraternel, basé sur le respect du bonheur d'autrui et du
dévouement à toute la race, considérée comme famille mère de toutes les
familles particulières; enfin tout ce que la dive leur avait enseigné,
et qu'ils surent mettre à la portée de ces enfants adultes, par de
poétiques symboles et d'ingénieux apologues.
Après ces communications solennelles, les deux époux virent qu'ils
n'avaient plus rien à craindre de ces hommes, et Evenor, voulant se
faire connaître à eux, leur dit son nom. Alors le jeune Ops, se jetant
dans ses bras:
--O mon frère, s'écria-t-il, ne te souviens-tu donc pas de moi? de moi
qui, malgré mon jeune âge, avais gardé la mémoire de tes traits et
m'imaginais te reconnaître sous ceux de quelque divinité? Hélas! j'ose à
peine te regarder; car, après les larmes que ta fuite a causées à notre
mère, je suis cent fois plus coupable qu'un autre de l'avoir quittée
aussi.
--Sois pardonné, ô mon frère! répondit Evenor en le serrant dans ses
bras, puisque nous allons porter à ceux qui nous ont donné le jour la
consolation et la joie. J'ai le droit de te promettre ce pardon de leur
part, car ce n'est pas ma volonté qui m'a éloigné d'eux si longtemps.
C'est alors qu'Evenor raconta son histoire et donna une nouvelle
autorité à son enseignement en révélant l'histoire des dives. Il passa
ensuite quelque temps avec Leucippe parmi les exilés. Car, malgré
l'impatience qu'il éprouvait de revoir ses parents, il n'osait
transporter ces fils coupables sur l'autre rive avant de les avoir
ramenés à la vie d'innocence avec ces notions de morale et de religion
sans lesquelles l'innocence ne pouvait plus suffire à la famille
humaine. Les exilés acceptaient sa parole avec ardeur. La beauté idéale
du couple divin, sa douceur dans la supériorité et sa sagesse dans
l'enthousiasme, eussent suffi à dominer ces âmes neuves, quand même la
science venue des dives n'eût pas revêtu un caractère merveilleux et un
attrait invincible pour l'imagination.
Enfin le moment vint où la barque put transporter, par petits groupes,
les exilés à l'autre bord. Evenor, leur ayant fait examiner et
comprendre cette invention de l'industrie humaine, l'amarra fortement
dans un endroit convenable; puis on quitta le fleuve et on commença
bientôt à remonter les versants du plateau, en évitant de s'approcher du
village des libres, dont on craignait les insultes. Evenor, s'étant fait
indiquer la position de cet établissement, dirigea sa troupe par le
raisonnement et par l'orientation, et, en peu de jours, il revit les
cabanes de sa tribu.