hommes forts de sa tribu y étaient revenus, non dans le désir de se
réconcilier avec les anciens ni avec les exilés, mais avec la tentation
de les déposséder de cette région, la plus fertile et la plus saine du
plateau, à moins qu'ils ne voulussent subir tous les caprices de leur
despotisme. Ces hommes, qui s'intitulaient les _libres_, ne comprenaient
la liberté que pour eux-mêmes. Celle des autres ne leur était rien, et
l'esprit de caste s'était emparé d'eux à ce point, qu'ils avaient
cherché les exilés dans les forêts maritimes avec le projet de les
employer à leur service, de les faire chasser pour eux, de les nourrir
et de les loger à leur guise, en un mot, de les réduire en esclavage.
Tel était le résultat de l'énergie sans coeur et de l'activité sans
lumière de leur chef, le redoutable Sath.
Une raison plus personnelle encore avait déterminé celui-ci à venir
poursuivre les exilés jusque dans la tribu des anciens. Il avait perdu
sa femme, elle était morte par suite de ses mauvais traitements. Il
n'avait osé exiger d'aucun de ses hardis compagnons le sacrifice de son
amour, et il comptait trouver dans la tribu une vierge encore libre, ou
une épouse mal défendue.
La plupart des réconciliés, enseignés et inspirés par Evenor et
Leucippe, s'étaient comportés avec tant de sagesse depuis leur retour,
que les anciens crurent pouvoir accueillir les libres avec confiance;
mais, depuis deux jours qu'ils étaient là, déjà les libres parlaient en
maîtres, déjà Sath exigeait qu'on lui livrât la jeune Lith, la seule
fille de la tribu qui attendît encore le jour de son union. Elle était
naturellement fiancée à Ops, qui était le dernier des jeunes gens à
marier, les convenances de l'âge ne comportant pas de meilleur choix
réciproque, et les deux adolescents s'étant promis l'un à l'autre. Lith
éprouvait en outre pour Sath une vive répugnance, et ses parents,
effrayés, alléguèrent qu'elle n'était pas encore nubile. Mais Sath ne
tenait point de compte de leur refus et se préparait à enlever la jeune
fille, lorsque Evenor, à peine rentré chez sa mère, fut adjuré par cette
famille alarmée et par celle d'Ops, qui était la sienne propre, de leur
venir en aide.
Evenor se rendit auprès de Sath, suivi de Leucippe, qui ne voyait pas
sans terreur cette conférence, mais qui se tint dehors, pendant que son
époux entrait dans la cabane où, installé chez ses propres parents comme
en pays conquis, le superbe chef des libres, presque nu, ceint d'un
court sayon de peau de sanglier, beau d'une beauté rude et sauvage,
toujours jouant avec sa massue comme prêt à frapper quiconque lui
résisterait, se raillait des remontrances de son père et commandait à sa
propre mère comme à une servante.
Evenor lui parla avec adresse et douceur, invoquant leur parenté, leurs
souvenirs d'enfance, et s'efforçant de lui faire comprendre le respect
dû à la liberté d'autrui. Sath répondit avec mépris, puis avec menace,
et comme il élevait sa voix rauque et tonnante, Leucippe alarmée entra
avec Ops et s'approcha vivement de son mari.
A la vue de cette créature, alors sans égale sur la terre, le farouche
Sath se sentit un moment vaincu et intimidé. Il parut même adouci et
promit de réfléchir.
Mais à peine les époux se furent-ils retirés, que Sath alla trouver ses
compagnons:
--J'ai vu la femme d'Evenor, leur dit-il; elle ne ressemble à aucune
autre, et je la veux.
Tous lui promirent qu'il l'aurait. Contents de le voir épris de cette
femme, ils pensaient, en l'aidant à s'en emparer, préserver les leurs à
jamais de ses tentatives; mais, le lendemain, quand ils eurent vu
Leucippe, leurs propres compagnes ne leur inspirèrent plus que dédain,
et plusieurs résolurent de l'enlever pour leur compte.
Leucippe fut épouvantée des regards audacieux et ardents qui se fixaient
sur elle.
--Que crains-tu? lui dit Evenor, ne suis-je pas là pour te défendre?
--Que pourras-tu seul contre eux tous? répondit Leucippe. La tribu
voudra-t-elle s'engager dans une querelle sanglante pour une cause
particulière? Ce brutal Sath te hait, ses compagnons sont plus forts et
plus nombreux que les nôtres, et d'ailleurs attendrons-nous qu'un combat
s'engage? Ne vois-tu pas que ces hommes ne sont accessibles à aucune
sagesse, à aucune raison? Fuyons, mon cher Evenor, réfugions-nous dans
l'Éden. Il nous sera facile de nous y fortifier contre leurs attaques,
si jamais ils découvrent l'entrée mystérieuse que la Providence nous a
fait trouver.
Evenor, retenu par un reste d'orgueil, et aussi par un sentiment de
juste fierté et de vrai courage, répugnait à la fuite. Il ne pouvait se
persuader que Sath voulût en venir aux mains, et il pensait que son
attitude énergique et celle de ses amis imposeraient aux libres; mais il
apprit avec douleur, dans la journée, que plusieurs des anciens et
presque tous les jeunes gens des deux sexes de la tribu sédentaire
s'étaient enfuis avec Mos. Mos avait plus de haine que de courage, et,
quand il n'était pas soutenu par l'exaltation fanatique, il était
craintif et abattu. D'ailleurs, depuis longtemps, il méditait
d'entraîner avec lui les adhérents qu'il avait su conquérir, et d'aller
former avec eux un établissement où l'influence d'Evenor ne balancerait
plus la sienne.
Evenor espéra encore que les anciens sauraient faire prévaloir leur
autorité morale pour empêcher une iniquité. Il alla les trouver avec
Leucippe pendant que Sath, de son côté, animait ses compagnons. Evenor
trouva des vieillards nonchalants qui aimaient mieux céder que de
lutter; et, comme il revenait, affligé et pensif vers sa cabane, voulant
cependant douter encore de la malice de Sath, il vit ses parents au
milieu de ses amis qui se consultaient avec anxiété.
Ops vint au-devant de lui et lui dit:
--Sath est venu ici avec quelques-uns des siens; il a exigé qu'on remît
ce soir Leucippe entre ses mains. Sur notre refus de transmettre à
Leucippe un pareil ordre, il s'est retiré en riant, et, à présent, il
s'apprête certainement à employer la force. Nous nous sommes donc
rassemblés autour de ta demeure, tandis que notre père s'efforce d'en
réunir d'autres que nous pour la résistance; mais nous ne pouvons
espérer d'atteindre un nombre égal à celui des libres. Donne-nous donc
confiance et courage, car il nous faudra peut-être mourir en défendant
Lith et Leucippe, et il faut que, du moins, notre dévouement leur soit
utile.
--O Dieu! dit Leucippe, serai-je donc la cause de cette lutte
fratricide! Je te l'ai dit, Evenor, il faut fuir.
Mais la fuite ne semblait pas possible. Il était trop tard, car les
libres surveillaient tous les mouvements des réconciliés et de leur
chef. Le père d'Evenor revint avec quelques-uns des hommes mûrs de la
tribu (de ce nombre était la famille de Lith) qui avaient reçu la parole
d'Evenor, et qui disaient: «La raison comme la justice nous commandent
de protéger Leucippe; car si nous cédons aujourd'hui, demain, de
nouveaux libres, veufs ou fatigués de leurs femmes, qu'ils ne savent
point aimer, viendront nous demander nos filles avant même qu'elles
soient nubiles, ou contre le voeu de leur coeur, et ils les feront
mourir de lassitude et de chagrin avant l'âge de mourir, comme la femme
de Sath est morte à la fleur de ses ans.»
Les femmes de ces hommes mûrs et celles de réconciliés, qui avaient pour
Leucippe une tendresse enthousiaste et qui tremblaient du péril où
s'engageaient leurs maris, voulurent aussi s'armer, et Leucippe, exaltée
maintenant par le courage et le dévouement de la petite troupe,
distribua les armes de métal, les flèches et les javelots qu'elle tenait
de la dive, et s'arma elle-même, décidée à tuer plutôt que de laisser
tuer son époux ou souiller sa chasteté.
Cependant le jour s'écoulait, et les libres, que l'on attendait d'un
moment à l'autre, ne se déclaraient pas. La division avait éclaté entre
eux, ainsi qu'il arrive dans toute mauvaise entreprise, et plusieurs,
enflammés d'amour pour Leucippe, voulaient qu'après la victoire la
possession de la fille des dives fût décidée par le sort. Des enfants,
s'étant glissés autour de leur conseil, vinrent rendre compte à Evenor
de cet incident. Evenor en prenait d'autant plus de confiance dans le
triomphe de sa cause; mais Aïs, sa mère, voyant descendre les premières
ombres de la nuit, qui s'annonçait chargée d'orage, lui parla ainsi:
--Voici que la fuite devient possible. Voici les libres rassemblés pour
la dispute comme nous le sommes pour l'amitié. Dieu ne veut pas que le
sang coule, et c'est lui qui a troublé l'accord des méchants pour
favoriser notre départ. Que chaque mère prenne ses plus jeunes enfants,
que chaque père veille sur les aînés, que chaque époux emmène sa femme,
qu'Evenor et Leucippe soient nos guides et qu'ils nous conduisent dans
ce pays de l'Éden où nous ferons une ville nouvelle et où nous adorerons
le grand esprit protecteur des âmes justes.
La nouvelle colonie partit donc furtivement, n'emportant ni vêtements ni
vases, n'emmenant aucun animal, excepté les chiens de la dive qui ne
quittaient jamais les pas de Leucippe, et se rejoignant par petits
groupes dans le bois où Evenor, parti le premier avec sa femme, les
attendait pour ouvrir la marche.
A la lueur des éclairs et au bruit de la foudre, les fugitifs marchèrent
une partie de la nuit, et, cette fois, le voyage ne dura que quelques
heures, les chiens ayant ouvert une route plus directe et plus
mystérieuse. Mais comme, aux approches de l'Éden, les enfants fatigués
exigeaient que l'on prît une heure de repos, Evenor, qui veillait avec
les hommes, s'aperçut qu'un des émigrants se tenait seul à quelque
distance, et, lorsqu'il voulut approcher pour le reconnaître, cet homme
s'éloigna et disparut dans l'épaisseur des branches.
--Nous avons été suivis, dit Evenor à son père qui avait déjà cru
remarquer l'espion, et il faut nous tenir sur nos gardes.
Ils éveillèrent les femmes et l'on se remit en route sans rencontrer
d'obstacle; mais comme on arrivait à la porte d'Éden, Sath, avec une
petite bande déterminée qu'il avait réussi à rallier, s'y présenta. Le
combat allait s'engager lorsqu'ils crurent voir une femme, toute
rayonnante de lumière et d'une stature gigantesque, s'élancer à leur
rencontre et leur présenter sa face enflammée. Leur terreur fut si
grande qu'ils s'enfuirent en jetant leurs armes et en poussant des cris
de détresse. Plusieurs tombaient en chemin comme terrassés par
l'épouvante; d'autres ne s'arrêtèrent que sur les bords du fleuve qui
les séparait du village des libres et qu'ils repassèrent le lendemain,
en se jurant de ne jamais revenir sur leurs pas. Sath s'était éloigné
sans exprimer sa frayeur par aucun signe trop apparent: mais, revenu
chez les anciens, il fut pris de délire et faillit mourir. Revenu à la
santé, il montra sinon plus de bonté, du moins plus de crainte quand ses
compagnons lui rappelèrent l'apparition menaçante, et ses moeurs
s'adoucirent au point qu'une réconciliation devint possible entre lui et
ceux de l'ancienne tribu.
Quant à Evenor et à Leucippe, eux aussi avaient vu cette femme
rayonnante qui les avait protégés; mais ils la virent autrement, et sa
stature ne leur parut pas excéder de beaucoup celle des hommes.
L'apparition ne se révéla point à leurs compagnons qui entrèrent dans
l'Éden avec des transports de joie. Lorsque Evenor et Leucippe
voulurent, avant de les y suivre, contempler la face de l'être
mystérieux qui avait semblé jusque-là se dérober à leurs regards, il se
retourna et ils reconnurent les traits adorés de la dive,
resplendissants de jeunesse et de beauté.
Mais, avant qu'ils eussent pu s'élancer vers elle pour lui parler, elle
avait disparu, et ils se demandèrent si ce qu'ils avaient vu était un
rêve.
Leucippe, agitée et transportée, courut à la caverne du Ténare. Elle y
trouva le cadavre de la dive déjà séché et noirci par la fumée
volcanique et gisant pour jamais sur la poussière de sa race.
Le reste de la vie d'Evenor et de Leucippe se perd dans la nuit des
temps inconnus. Il est probable que l'établissement dans l'Éden fut
prospère et que l'âge d'or nouveau, éclairé des clartés de l'âge divin
antérieur, y régna longtemps à l'insu des autres races. Cependant
Evenor, fidèle aux préceptes de Téleïa, s'était juré, en rentrant dans
la forteresse paradisiaque, de ne pas restreindre sa mission aux
félicités morales de la famille et de la tribu. Il est à croire qu'il
sortit plusieurs fois de l'Éden pour répandre la lumière dans les divers
établissements que Sath, Mos, les anciens et les libres formèrent sur le
plateau; mais l'histoire des âges fabuleux, qui n'est qu'une tradition
poétique, à force de varier dans ses légendes et dans ses symboles
multiples, laisse dans une ombre impénétrable les événements des
civilisations primitives.
FIN.