tribu comme une tribu nouvelle qui se composait du plus grand nombre des
vierges des deux sexes, et que Sath gouvernait par sa résolution et sa
présomption expansive. Ce parti fut appelé les _Nouveaux hommes_,
lesquels, s'étant réunis à diverses reprises dans les bois environnants,
projetèrent de s'éloigner des parents, qu'ils appelaient les _Anciens
hommes_, et d'aller former un établissement à une assez grande distance
pour n'être plus importunés de remontrances et de prédictions sinistres.
Comme ils craignaient des reproches et des larmes, ils convinrent de
partir dans la nuit, et, en effet, un matin, quand on s'éveilla dans la
tribu, on vit au loin, dans les profondeurs de la plaine, une longue
caravane qui se dessinait comme un serpent noir sur les ondulations de
la prairie blanche de rosée. C'était la jeunesse qui s'en allait fonder
une autre ville, et qui emmenait une grande partie des animaux dont elle
avait appris à se faire obéir, et beaucoup de vases, de vêtements et
d'ustensiles en vue d'une colonie indépendante de l'assistance des
parents.
La douleur des parents fut grande; mais que pouvaient-ils contre la
liberté? Il n'était encore jamais entré dans l'esprit d'aucun homme
qu'on pût enchaîner par la force la volonté d'un autre homme.
Cependant les hommes nouveaux n'allèrent pas loin sans trouver des
obstacles. Ils savaient qu'au delà des premières forêts ils devaient
rencontrer un large fleuve, et ils n'avaient pas songé à le franchir;
mais quand ils l'eurent atteint, ils trouvèrent ses bords dévastés sur
une vaste étendue par des traces d'inondation périodique, et ils
jugèrent qu'il fallait s'en éloigner beaucoup pour n'en avoir rien à
craindre. Si l'on restait en deçà, on demeurait exposé aux invectives ou
aux importunités de la tribu mère, dont on n'était séparé que par deux
jours de marche. On campa sur un terrain aride et sablonneux où les
jeunes filles commencèrent à s'attrister. Le lendemain, on remonta le
rivage, puis on le redescendit dans l'espoir de trouver un endroit
guéable, et on ne trouva que des flots rapides sur un lit profond. Alors
les filles vierges, effrayées de l'audace de Sath, qui voulait tenter le
passage, parlèrent de retourner vers leurs familles et d'abandonner
l'entreprise. Mais Sath, parlant en maître au nom de ses compagnons,
leur déclara qu'elles n'étaient pas libres de s'en aller et qu'ils s'y
opposeraient.
Ce langage déplut aux plus fières, et comme on était à la fin de la
troisième journée de voyage, et que l'on avait fixé le passage au
lendemain, elles profitèrent du sommeil de leurs rudes compagnons pour
s'enfuir et retourner dans leurs familles.
Mais beaucoup demeurèrent, se disant les unes aux autres: «Ces garçons
nos frères sont impérieux et méchants; mais si nous les quittons, nous
n'aurons point d'époux. Ceux qui sont restés avec les anciens sont en
trop petit nombre, et il vaut encore mieux nous quereller avec ceux
d'ici que de vivre seules et délaissées.»
Le lendemain, on tenta le passage. Sath donna l'exemple et s'avança le
premier dans les flots. Mais, au lieu de trouver, comme Evenor dans le
lac de l'Éden, l'inspiration de la confiance et la révélation de
l'instinct, Sath ne trouva aucun secours dans son audace et dans son
amour-propre. Il n'avait rien raisonné d'avance et faillit être
englouti. A force de se débattre avec rage, il regagna la rive; mais,
outre qu'il ne trouva personne disposé à le suivre, il n'osa tenter
l'abîme une seconde fois. Honteux et mécontent d'avoir échoué, il guida
sa troupe encore un jour le long du fleuve en le redescendant, et trouva
enfin un endroit favorable; néanmoins, quand on fut au milieu du
courant, les jeunes filles eurent un moment de vertige et de terreur où
elles se crurent perdues et faillirent entraîner leurs compagnons; et
lorsqu'elles furent apportées au rivage, elles ne purent s'empêcher
d'admirer et d'aimer ces hardis protecteurs qui les avaient arrachées à
la mort en s'y exposant eux-mêmes avec une énergie furieuse.
On marcha encore un peu, et, après qu'on eut passé une longue coulée de
blocs granitiques qui s'arrondissaient en dômes énormes à fleur de
terre, on découvrit la mer. Elle était couverte de brume, et on se crut
arrivé aux confins du monde. Alors Sath s'écria:
--Il faut s'arrêter où la terre finit. Bâtissons ici une ville qui
s'appellera _Porte du Ciel_, puisqu'il n'y a plus devant nous que des
nuages.
Pourtant, lorsque le brouillard se dissipa, on comprit que c'était là
l'abîme de l'eau, et une grande frayeur s'emparant de cette jeunesse
sauvage, on s'éloigna de la rive avec de grands cris mêlés de rires
convulsifs. On serait retourné jusqu'au fleuve, si Sath n'eût réussi à
retenir son peuple par une ruse ingénue.
--Souvenez-vous, leur dit-il, que ce fleuve est perfide, et que ses
bords, couverts de roches et de graviers, ne produisent que des joncs et
des roseaux dont les animaux eux-mêmes ne se nourrissent point. Si vous
voulez le franchir encore, je suis prêt à m'y jeter encore pour vous
montrer que ce n'est pas la crainte qui me retient. Mais ces femmes nous
suivront-elles, et quelques-uns d'entre nous, qui ont failli y périr,
n'aimeront-ils pas mieux demeurer ici avec elles?
Les femmes ayant dit que rien ne les déciderait à repasser le fleuve,
tous les hommes prirent le parti de rester dans cette région boisée,
entre le fleuve et la mer, bien que la côte fût mal protégée contre le
vent et que la terre s'y montrât médiocrement fertile. Mais il y avait
des arbres pour bâtir et beaucoup de gibier, que l'on commença à chasser
et à manger, car les fruits et les grains étaient rares. Les femmes
eurent de la peine à s'y décider; mais peu à peu elles devinrent aussi
ardentes à la chasse et aussi avides de butin que les hommes, car la
famine menaçait, et les privations du corps commençaient à endurcir le
coeur.
Le climat étant plus inégal dans cette région que dans celle où l'on
avait laissé la tribu mère, on se hâta de bâtir les cabanes, et il
résulta de cette hâte qu'elles furent grossièrement agencées, basses,
étroites, et comme soudées les unes aux autres pour épargner du temps et
du travail.
Or, quand cette colonie se fut assuré le vivre et le couvert, les hommes
songèrent à l'amour, et ceux qui se hâtèrent de prendre femme se
trouvèrent pourvus. Ce furent les plus avancés en âge, et il resta un
grand nombre des plus jeunes qui se virent condamnés au célibat à cause
de la fuite des filles retournées dans leurs familles avant le passage
du fleuve.
Cela devint promptement une cause d'envie et de discorde. Les aînés
dédaignèrent les plaintes des mécontents et leur dirent:
--Si vous voulez des femmes, allez en chercher dans l'ancienne tribu, ou
bien il vous faudra attendre que nous ayons des filles en âge de vous
épouser.
Une tentative de réconciliation avec les anciens, ou tout au moins avec
les filles que l'on avait offensées, fut donc résolue; mais de grandes
pluies vinrent, et le fleuve fut tellement gonflé, que le passage devint
impossible. Le mécontentement et la colère ne sont pas des circonstances
favorables aux créations de l'industrie. On ne songea pas à inventer le
moyen de dompter le fleuve, et les jours se passèrent en plaintes et en
reproches. Au sein de la tribu nouvelle une division nouvelle s'établit
donc de prime abord, et les mariés raillèrent et dédaignèrent les non
mariés qui étaient les moins forts et les moins nombreux.
Cette division d'intérêt et ce manque d'égalité dans les jouissances de
la vie devaient amener promptement le mal sur la terre. En toutes
choses, les aînés se crurent autorisés à opprimer leurs frères, et
ceux-ci, frustrés et offensés en toutes choses, résolurent de se venger.
Plusieurs femmes, mécontentes de la rudesse chagrine de leurs époux, se
liguèrent contre eux. Ces hommes, nourris de viande et adonnés à la
guerre contre les animaux, étaient devenus farouches et colériques. Le
désordre s'introduisit dans les moeurs, des femmes trompèrent leurs
époux, d'autres les quittèrent résolument et furent reconquises par eux
après des combats partiels où coula le sang des hommes, versé pour la
première fois par les hommes. Les plus jeunes furent vaincus. Cependant,
on ne s'était pas encore donné la mort; mais on ne tarda pas à se dire
qu'il faudrait en venir là, et les plus faibles rêvèrent la trahison et
l'assassinat, tandis que les plus forts s'habituaient à regarder la
violence et le meurtre comme des droits acquis et des menaces légitimes.
X
LE CULTE DU MAL.
Une nuit, saisis de terreur, les opprimés se séparèrent de la tribu
nouvelle et s'enfuirent dans la forêt jusqu'au bord de la mer. Depuis ce
jour, ils prirent le nom d'_exilés_.
Ils s'étaient imaginé que les _libres_ (c'est ainsi qu'ils appelèrent
leurs frères oppresseurs) voulaient les faire tous périr par surprise,
et, que cette crainte fût fondée ou imaginaire, ils résolurent de leur
côté de prévenir ce forfait par un forfait semblable. En proie à une
grande exaltation, l'un d'eux, qui se nommait Mos, leur parla ainsi dans
la nouvelle retraite où ils s'étaient réfugiés:
--Il y a longtemps qu'on parlé de puissances qui sont dans la terre et
au-dessus de la terre, dans les flots en fureur, dans les roches
stériles et menaçantes, dans les vents, dans les nuages et dans la
foudre. Et nous voyons bien que ces puissances existent et sont
redoutables; mais il en est une plus méchante et plus perfide, c'est
celle de certains hommes, nos vrais ennemis; nos vrais fléaux sont
là-haut dans ce village qu'ils appellent la porte du ciel et qui a été
pour nous la porte du malheur.
«Écoutez un rêve que j'ai fait plus d'une fois. Je voyais un être
affreux qui ressemblait à un homme, mais qui courait comme une chèvre et
mordait comme un loup. On ne pouvait le regarder sans frayeur, et il
disait: «C'est moi qui suis le cruel, le vindicatif, le feu, le tonnerre
et la grêle. C'est moi qui ai rendu méchants les hommes libres et qui
rendrai malheureux leurs frères exilés. Je m'appelle le laid et le mal.
Je suis plus fort que tous les hommes réunis, et ils ne peuvent rien
contre moi.»
«Alors, moi, dans mon rêve, j'eus peur de lui et je lui demandai ce
qu'il fallait faire pour l'apaiser. «Il faut me servir, répondit-il; il
faut me rendre des honneurs plus grands que ceux que vous avez rendus à
votre aïeul dans la tombe et à l'orgueilleux Sath, vainqueur dans les
jeux. Il faut me nourrir, car j'ai toujours faim et soif, et les hommes
ne m'ont encore presque rien donné.» Et comme je lui demandais quelle
nourriture il voulait... il m'a répondu un seul mot: «Du sang!»
Le discours de Mos fit passer un frisson dans tous les coeurs, et son
rêve prit à l'instant le caractère d'une réalité dans ces esprits en
délire. Le _méchant_, cet être horrible et mystérieux qu'il avait cru
voir et entendre, se dessina devant eux comme une hallucination
contagieuse, et cette terreur fantastique les saisit tellement, qu'ils
se jetèrent tous la face contre terre pour ne pas le voir.
Puis, se relevant et s'interrogeant confusément les uns les autres, ils
se demandèrent à quels moyens on aurait recours pour se rendre favorable
cette puissance ennemie et pour la décider à tourner sa rage contre les
libres.
Telle fut l'apparition de la première pensée religieuse chez les hommes
réunis par la haine: pensée sombre et délirante, qui ne pouvait faire
éclore que la notion du péché et inaugurer que la croyance à un génie
malfaisant, rival du Dieu bon. Plus tard, ce génie fut appelé Arimane,
Satan ou le diable. Quelle que soit l'origine de cette personnification,
elle n'a pu apparaître qu'à des hommes privés de la notion du vrai Dieu.
Mos prit encore la parole:
--Il a demandé du sang, dit-il; nous lui donnerons celui de nos méchants
frères. Mais nous ne sommes pas encore prêts à marcher contre eux, et il
faut apaiser la faim de ce vorace qui crie toujours après moi dans
l'horreur des nuits. Donnons-lui ces animaux qui nous ont suivis et dont
la docilité nous permet de faire une large hécatombe. Dressons une table
aussi grande que la butte de pierres et de terre qui a été entassée sur
la dépouille de notre aïeul, et couvrons-la de chairs sanglantes. Nous
verrons peut-être arriver celui que nous invoquons, et nous pourrons lui
parler et le décider à être pour nous.
Aussitôt ces infortunés se mirent à rouler les rochers et à amonceler
les terres, et ils bâtirent ainsi un autel monstrueux sur lequel,
rassemblant le troupeau qui les avait suivis, ils l'égorgèrent avec
leurs épieux, en poussant des cris frénétiques, comme pour couvrir les
rugissements et les plaintes de ces bêtes innocentes qui se débattaient
dans les affres de la mort.
Quand le sacrifice fut consommé, on attendit en vain l'apparition
redoutable. Aucun monstre ne se présenta pour lécher le sang des
victimes, et on commença à injurier et à menacer Mos, en lui disant:
--Tu nous avais promis un appui et il ne vient pas. Tu nous as fait
sacrifier des animaux inoffensifs qui nous seraient devenus utiles dans
ce désert, et nous ne retirons aucun bien de notre folie. Tu nous as
trompés, et tu mériterais de périr pour que l'on vît si ton propre sang
attire _celui_ que tu as annoncé.
Mos avait été de bonne foi dans son délire. Quand il vit ses jours en
danger, il se fit imposteur et déclara que le _méchant_ viendrait pour
lui seul. On le laissa seul toute la nuit, au milieu des ténèbres et
couché sur les entrailles fumantes des victimes. Là, pénétré d'horreur
et d'épouvante, il eut une vision sans sommeil, une vision qui acheva
d'égarer son esprit et qu'il raconta le lendemain, augmentée de ce que
son imagination, toujours plus troublée, lui faisait prendre pour un
souvenir. Le méchant était venu et il s'était repu de sang; après quoi,
il avait dit: «Mangez ces chairs, elles sont à vous. Je suis content de
ce que vous avez fait pour moi; mais apprenez que je vis dans la foudre,
au-dessus des nuages. C'est ce qui fait qu'à moins qu'il ne me plaise de
me montrer, vous ne me voyez point. Apprenez aussi que je me nourris
surtout de la fumée des sacrifices, et que je veux être appelé
_l'implacable_, c'est-à-dire la force qui tue les forts et la vengeance
qui enivre les faibles. Vous apprendrez à vos enfants à me craindre, et,
d'âge en âge, je resterai avec votre race, car je suis celui qui ne
meurt point.»
Et, à ce discours qu'il croyait avoir entendu, Mos ajouta une imposture
volontaire pour se préserver des dangers attachés à toute révélation
bonne ou mauvaise.
--_L'implacable_ a dit encore: «Apprends que je suis Esprit,
c'est-à-dire que je garde mon apparence et ma volonté quand je veux me
dépouiller de mon corps, et que les hommes ne peuvent me détruire.
Dis-leur que je te choisis pour leur enseigner ma nature et ma science,
et que celui qui te frappera sera frappé par mon invisible main, grande
comme le monde et forte comme la mer.»
--S'il en est ainsi, répondit la tribu errante, fixons notre séjour non
loin de cet autel qui nous est propice; mais ne bâtissons aucune
demeure, car nos ennemis viendraient sans doute nous déposséder. Vivons
à l'ombre de cette forêt jusqu'à ce que nous puissions fondre sur eux et
à notre tour les déposséder de leurs maisons et de leurs femmes.
Le lieu où ils se trouvaient était d'une tristesse navrante. C'était à
l'embouchure de ce même fleuve qu'ils avaient traversé pour s'éloigner
et se séparer de l'ancienne tribu, et qui, aux approches de la mer,
refoulé sur les sables accumulés par ses propres flots, se répandait en
marais immenses sur la côte unie et plate comme un lac. Ces marais, sans
profondeur, étaient couverts, en beaucoup d'endroits, d'une végétation
abondante, mais inféconde pour l'homme. En compensation, de nombreux
troupeaux de buffles erraient et se multipliaient dans les îlots de
cette maremme. Enfoncés dans la vase jusqu'aux épaules, la tête cachée
sous les roseaux, au milieu des arbres morts et des arbres vivants jetés
pêle-mêle sur ces terrains sans cesse dévastés et sans cesse renouvelés,
ils soutenaient de furieux combats contre les loups que leur présence
attirait et parquait, pour ainsi dire, dans ce désert, jusque-là vierge
de pas humains.
Les exilés eurent donc à les poursuivre dans des lieux presque
inaccessibles, pour s'approprier leur chair, leurs dépouilles dont ils
apprirent, sans le secours des femmes, à se faire des vêtements et des
courroies, et leurs cornes dont ils se firent des armes et des outils.
Mais en ce lieu, la chasse devint périlleuse, car les buffles apprirent
non-seulement à se défendre, mais à attaquer, et leurs cadavres
n'étaient pas plus tôt au pouvoir de l'homme, qu'ils attiraient les
animaux carnassiers, et qu'il fallait veiller sans cesse, pour préserver
non-seulement le butin, mais encore les hommes sans abri pour leur
sommeil.
Ces dangers furent d'autant plus grands que l'on s'était dispersé sous
l'empire d'un sentiment de farouche égoïsme, chacun voulant garder pour
lui seul le rare butin des premiers jours. La crainte de manquer, la
difficulté de vivre, la misère, en un mot, avait inauguré le règne du
mal, plus encore que le sombre enthousiasme et les rêveries fanatiques
de Mos.
Cependant quelques-uns étaient restés autour de celui-ci, et, partageant
sa croyance, ils ne cessaient d'offrir à l'esprit du mal leurs
sacrifices et leurs invocations. La fièvre du merveilleux leur fit
inventer diverses pratiques d'un culte lugubre. Faisant des instruments
de la corne des animaux, ils remplissaient les échos de la forêt du
gémissement de ces trompes funèbres, et, tout à coup, transportés d'une
fureur sans but, enivrés de la puanteur des viandes grillées, ils
figuraient, par des bonds sauvages et convulsifs, des danses sacrées
autour de leurs bûchers. Ces tristes fêtes attirèrent les autres exilés,
et l'on se réunit de nouveau sous l'attrait d'un culte extatique, formé
de cérémonies violentes et d'émotions forcenées.
Un jour qu'ils étaient ainsi rassemblés, Mos, qui s'était institué, avec
l'assentiment de ses partisans, sacrificateur suprême et oracle inspiré,
leur parla ainsi:
--Le moment est venu où votre haine, votre audace et vos forces sont
mûres pour le combat. C'est assez lutter contre les bêtes sauvages,
contre la faim, l'horreur des bois et l'isolement. C'est contre nos
frères ingrats qu'il faut lutter maintenant. Ils nous croient sans doute
dévorés par la mer ou anéantis par la souffrance. Ils ne se méfient plus
de nous, car ils n'ont point songé à nous poursuivre et, depuis que nous
sommes ici, les vents du ciel ont effacé la trace de nos pas. Soyons
donc prêts à partir à l'aube prochaine. Armons-nous des massues et des
épieux les plus meurtriers. Nous marcherons tout le jour en nous tenant
cachés dans cette zone de forêts dont le village des libres marque la
limite, à la première élévation du plateau. Nous y arriverons à l'heure
de la nuit où leur sommeil, appesanti par la nourriture et la volupté,
nous en livrera plusieurs sans défense. Les autres, surpris et éperdus,
se défendront mal. Cependant soyons préparés à la résistance désespérée
de quelques-uns. Je me charge, moi, du terrible Sath, car l'implacable
esprit m'a parlé dans mon sommeil et il m'a dit: «Marche, je te donne sa
vie.»
Des clameurs d'une joie furieuse accueillirent cette espérance. On se
prépara, et, après avoir pris du repos, on se réunit au bord de la plus
large bouche du fleuve, dont le cours traçait la route que l'on devait
suivre; mais aux approches du jour, ces hommes sans noble passion et,
sans véritable courage se sentirent faibles et demandèrent à leur chef
le gage de ses promesses de victoire. Mos n'en avait pas d'autre à
invoquer que l'exaltation soutenue qui faisait de lui un fanatique plus
persévérant et plus dangereux que les autres. Pressé et menacé de
nouveau, et ne sachant trouver de refuge contre le péril que dans sa
croyance au mal, il rendit un oracle monstrueux.
--Offrez à l'esprit, dit-il, un sacrifice plus précieux que le sang des
brutes: donnez-lui du sang humain. C'est pour répandre celui de vos
méchants frères que vous êtes armés, et l'esprit doute que vous ne
reculiez pas devant une puérile horreur du sang fraternel. Répandez donc
ici une offrande du vôtre pour vous aguerrir contre la lâcheté de votre
nature et pour cimenter votre alliance avec l'esprit sans pitié.
En parlant ainsi, Mos se frappa lui-même légèrement de son arme et
quelques gouttes de son sang rougirent sa poitrine. Ce spectacle étonna
et apaisa ses compagnons et le préserva des coups qui le menaçaient. Ils
hésitaient à suivre son exemple, lorsque le plus jeune de tous, qui
s'appelait Ops, entraîné par un enthousiasme étrange, s'avança au milieu
d'eux et dit:
--Ces jours sont ceux des choses nouvelles, et Mos nous a appris que ce
que l'on voit et ce que l'on touche n'est pas tout ce qui est. Je le
crois, car je sens en moi des transports de douleur et de joie qui ne me
viennent pas de moi-même, ni d'aucun homme que je connaisse, ni d'aucune
chose qui me trouble ou me charme. Je sens qu'il y a un esprit qui parle
à quelque chose de moi qui n'est pas mon corps tout seul. Peut-être
sommes-nous tous des esprits inférieurs commandés par un esprit plus
grand et plus fort que nous.
--Tu l'as dit, s'écria Mos, surpris d'une révélation qui ne lui était
pas venue, ou qu'il n'eût pas su formuler, nous avons tous un esprit
inférieur qui entre et sort de notre corps, selon que l'esprit supérieur
l'envoie ou le rappelle.
--Je ne sais rien de ce que tu expliques maintenant, reprit Ops avec
candeur, car il me semblait que j'étais à la fois le corps et l'esprit
tourmentés ou ranimés par le grand esprit sans nom à toutes les heures
de ma vie. Quoi qu'il en soit, cet esprit n'est pas ce que tu nous as
dit. Il est bon et ne demande pas de sang, car sa forme est agréable à
voir; sa figure est celle d'une belle fille, et sa voix est une musique
plus douce que le chant des oiseaux. Moi aussi, je l'ai vu en rêve, et
il m'a dit: «Donne-moi ton amour et ta volonté: je ne veux pas d'autre
sacrifice.»
Et comme les exilés écoutaient et commentaient avec irrésolution, en
eux-mêmes, les paroles du jeune homme, celui-ci, dont la physionomie
était plus douce et l'oeil plus rêveur qu'aucun des hommes nés depuis
Evenor, regarda le premier sourire du crépuscule qui argentait le cours
paresseux du fleuve, et, joignant les mains dans une sorte de
ravissement extatique, il s'écria:
--J'ai bien parlé! J'ai parlé comme il m'était commandé, car _le voici_
qui se montre à moi, et si vos yeux ne sont pas obscurcis par le
mensonge, vous pouvez le voir aussi bien que je le vois: là sur les
eaux, debout sur un cygne brun, plus grand que tous ceux que produit la
terre. Voyez! voyez s'il n'est pas tel que je vous ai dit! Sa figure est
celle d'une fille plus belle que toutes les filles qui naissent parmi
nous, et sa voix chante mieux que le rossignol dans les nuits de
printemps.
Ops s'élança vers le rivage; tous le suivirent, tous regardèrent, tous
virent et entendirent ce qu'il annonçait: un cygne brun gigantesque, aux
ailes blanches doucement gonflées, portant sur son dos une femme d'une
beauté angélique, vêtue d'un brillant tissu d'amiante et d'une chlamyde
de peau de panthère tachetée. Sa longue chevelure flottait à la brise
matinale avec les bandelettes étoilées d'or et d'argent qui en
séparaient les longs anneaux naturellement bouclés; et sa douce voix
murmurait un chant mystérieux dans une langue inconnue aux hommes.
Mais, à son tour, celle qu'ils prenaient pour une divinité et qui,
relativement à eux, pouvait être appelée ainsi, les vit et les entendit.
Elle cessa de chanter l'hymne sacré des dives qui lui avait été enseigné
et dont elle saluait l'heure matinale du départ, comme pour bénir ou
consacrer chaque journée de son aventureux voyage. Effrayée à l'aspect
de ces hommes farouches, hérissés, laids et souillés comme tous ceux qui
vivent loin du regard des femmes, elle quitta la proue de la barque et
se réfugiant auprès de son époux, assis au gouvernail et jusque-là caché
aux exilés par le déploiement des voiles:
--Evenor, lui dit-elle, cesse de nous diriger sur ce rivage; tu t'es
trompé: cette rivière ne nous a pas donné l'entrée de la terre des
hommes, car ceux que je viens de voir sont des êtres qui ne te
ressemblent pas.
Evenor se pencha et vit les hommes de sa race; Il douta un instant, et,
cessant de ramer: