dit:
--Je n'ai plus rien à vous apprendre; vous savez tout ce que je sais,
car tout ce qui est écrit là est écrit pour l'esprit. Vous savez que
vous êtes esprit avant d'être corps et que l'esprit est lumière. Vous
savez que l'esprit s'unit au corps, c'est-à-dire l'essence à la
substance par la loi de l'amour, et que, comme la perfection divine est
à la fois esprit, substance et amour, la perfection humaine doit tendre
à équilibrer les forces de l'esprit, du sentiment et de la substance.
«N'oubliez donc jamais que vous êtes deux âmes qui s'unissent,
c'est-à-dire deux intelligences aimantes, et que l'union des sens n'est
qu'une manifestation passagère et comme un sacrement ou mystère
commémoratif de l'union spirituelle et permanente de vos êtres
abstraits. Que cette notion domine le délire de vos embrassements, elle
le rendra divin et fera, d'un acte de la vie matérielle, un acte de la
vie supérieure. Les vraies délices de l'amour sont à ce prix. Quiconque,
dans les actes de l'amour, oublie son âme, ne trouve dans la vertu de
son corps que fureur suivie de lassitude. Pour celui qui unit son âme en
même temps que son corps, les transports sont sacrés et les
anéantissements délicieux. Là est tout le mystérieux plaisir des sens,
la dernière des manifestations de l'animalité sauvage, la première de
celles de la spiritualité humaine.»
Ayant ainsi parlé, la dive bénit le chaste couple et se retira.
Elle n'avait exigé des deux époux aucune formule de serment réciproque.
Le serment n'était pas encore institué sur la terre. Témoignage de la
fragilité humaine, ce vain palliatif de notre misère ne pouvait pas être
imaginé dans l'âge de l'innocence, et chez ces deux premiers initiés à
l'idée d'amour et de vertu, la vertu inséparable de l'amour mise en
doute par l'exigence réciproque du serment eût semblé souillée par un
blasphème.
La dive ne s'était pas préoccupée non plus d'une formalité qui, dans les
temps ultérieurs, eût semblé indispensable aux âmes pieuses; je veux
parler du consentement et de la bénédiction des parents d'Evenor. La
raison de cet oubli était simple: l'hyménée d'Evenor et de Leucippe
était le premier hyménée consacré religieusement sur la terre. Chez les
hommes, l'amour n'était encore qu'un instinct tout ingénu, satisfait
sans prévoyance et sans solennité. L'attrait de la jeunesse décidait du
choix. La fidélité était un autre instinct naturel, dont nul ne songeait
à nier l'excellence et que les conditions sociales de la famille
tendaient à conserver, en l'absence de lois et de préceptes. Mais qu'il
y avait loin de ces inoffensives associations à l'union ardente, parce
qu'elle était raisonnée, d'Evenor et de Leucippe!
Si Evenor eût vécu dans sa tribu, il eût rencontré fortuitement la
compagne de sa vie, ou, s'il l'eût cherchée, ce n'eût été que sous
l'influence magnétique d'un soleil de printemps. Appelée comme lui, par
les effluves de la vie printanière, dans quelque retraite ombragée ou
dans quelque promenade excitante, cette compagne, à la fois sans crainte
comme sans enthousiasme, sans trouble comme sans volupté, eût consenti à
être sa femme, sans prendre à témoin ni le ciel incompréhensible, ni la
terre insouciante, ni la famille débonnaire. La nouvelle épouse fût
revenue vers la tribu avec le nouvel époux, pour dire à ces tranquilles
parents: «Nous nous sommes unis l'un à l'autre, et nous allons bâtir
notre demeure.» A quoi ceux-ci eussent répondu: «Allez, et nous vous
aiderons à élever vos enfants.»
Evenor ne pouvait donc songer à consulter son père et sa mère, dans
l'état d'ignorance et d'indifférence où il les avait laissés plongés;
mais il se réservait, ainsi que Leucippe, d'aller leur demander leur
bénédiction, en même temps qu'il leur apprendrait, s'il était possible,
quelles relations sociales et religieuses établit l'adoption
particulière.
Cette résolution ne fut donc pas mise en oubli dans l'ivresse de leur
bonheur. Toutes leurs notions supérieures ne pouvaient que s'aviver au
foyer de leur amour, et, peu de jours après leur hyménée, Téleïa vit
avec une satisfaction douloureuse qu'Evenor travaillait avec Leucippe au
plan de sa maison flottante.
La pauvre dive avait sacrifié ses propres entrailles sur l'autel de
l'amour divin. Elle avait connu de l'humanité cette excessive tendresse
maternelle qui lui avait été envoyée d'abord dans la personne de ses
enfants comme une épreuve suprême, et ensuite dans celle d'Evenor et de
Leucippe, comme une suprême consolation. Mais le temps était venu où
elle avait compris et accepté l'immolation de ce dernier bonheur, comme
une nécessité du bonheur de ses enfants adoptifs, puisque, dans ses
idées rigides et saines, leur bonheur ne pouvait être séparé de la
pratique du devoir. Elle combattait donc contre elle-même, tout en
combattant la tendresse que lui témoignait Leucippe, et tous ses soins
tendaient désormais à lui inculquer non-seulement l'idée, mais encore
l'habitude de leur séparation.
Dans cette lutte intérieure, Téleïa sentait sa vie physique diminuer
rapidement, en même temps que l'enthousiasme, fruit sacré de la douleur,
exaltait le principe de sa vie intellectuelle. Cachant sa souffrance et
dominant ses regrets anticipés, elle souriait devant ces préparatifs de
départ et parlait du retour espéré de ses enfants, en frémissant, au
fond du coeur, des hasards du voyage et des dangers de la mer.
Elle ne varia pourtant point dans sa résolution de ne pas les suivre.
Quand Leucippe la suppliait:
--Non, répondait-elle, Dieu n'a point permis de cette façon l'alliance
des dives avec les hommes. Tout ce que je pouvais faire pour eux est
accompli. Ma figure ne leur causerait que frayeur, et ma parole
étrangère ne pourrait porter chez eux aucun fruit. C'est ici que je dois
vous attendre pour ranimer en vous l'esprit d'amour et de foi, si,
ébranlés comme je le fus moi-même par quelque grande douleur, vous
revenez me demander l'assistance morale et religieuse.
Leucippe, en la voyant si pâle et si affaiblie, tremblait de ne plus la
retrouver; mais Evenor lui rendait l'espoir et les idées riantes.
--Aie confiance, lui disait-il; Dieu a donné pouvoir à l'homme sur toute
la terre et sur les eaux par conséquent; nous vaincrons cet élément
terrible: le voyage est court; nous le ferons souvent, et si, comme je
le crois, nous détruisons la frayeur que les dives inspirent aux hommes,
nous viendrons chercher Téleïa pour vivre parmi eux. Songe qu'elle est
jeune encore, et que, selon la loi qui présidait encore naguère à
l'existence de sa race, elle doit vivre encore plus longtemps que nous.
Dès qu'Evenor eût entrepris la barque qu'il appelait sa maison
flottante, il se sentit comme passionné pour cet ouvrage. Il en choisit
les matériaux avec un grand soin. Que n'eût-il pas donné pour retrouver
les débris de celle qui avait autrefois porté Leucippe vers ce rivage!
Un jour qu'il rêvait au bord du lac d'Éden, examinant diverses
combinaisons de petits ais flottants qu'il y avait lancés comme des
essais de la réalisation de sa pensée, Leucippe lui dit en lui montrant
une sarcelle apprivoisée qui nageait tout près d'eux:
--Regarde cet oiseau, il navigue sans effort et sans aucune science,
grâce à sa forme élégante. Sa poitrine gonflée fend les ondes, et tout
son corps allongé et finement arrondi semble destiné à surnager, quelque
vent qui le pousse.
--J'ai déjà remarqué cela, dit Evenor, et je veux donner à mon ouvrage
la forme du cygne, qui est encore plus belle. Faire flotter un corps sur
la mer ne me paraît pas difficile; mais comment le dirigerons-nous? Ces
oiseaux nageurs se servent de leurs pattes, et il nous faudrait faire un
grand oiseau de bois qui eût aussi deux pieds palmés capables de battre
les ondes. Cela n'est pas impossible, car nos bras sauraient bien mettre
ces sortes de nageoires en mouvement. Ce qui me tourmente, c'est
pourquoi l'homme lui-même ne nage pas comme les animaux, et il me semble
que, si j'essayais, je traverserais ce lac, dont une folle méfiance m'a
empêché jusqu'à ce jour d'affronter les endroits profonds.
En parlant ainsi, tout plein de sa méditation, Evenor s'élança dans les
ondes bleues du lac, et, s'abandonnant à son instinct, il trouva, en peu
d'instants, le système de mouvement qui devait le maintenir à la surface
et lui fournir une nouvelle manière de cheminer sur un milieu sans
résistance absolue. Leucippe, effrayée d'abord, n'eut pas plus tôt vu sa
victoire, qu'elle s'élança à son tour et se mit à nager avec plus de
souplesse encore que lui, plongeant en folâtrant comme une mouette, et
se livrant à l'instinct avec la confiance d'une âme heureuse.
Ce jour-là, ces époux ingénus s'imaginèrent qu'ils n'avaient plus besoin
d'une barque, et qu'ils pouvaient traverser les mers comme les
hirondelles. Il leur tardait d'être au lendemain pour essayer leurs
forces au sein des vagues; mais ils eurent bientôt reconnu le court
trajet qu'ils pouvaient faire, et ils revinrent, se disant qu'ils
n'avaient oublié qu'une chose, c'est qu'il leur eût fallu des ailes pour
reposer leurs autres membres, ou pour aborder les écueils d'où le flot
les repoussait avec fureur.
La construction de l'esquif fut donc reprise avec courage, et, après
bien des essais, les rames furent mises en mouvement; la pirogue, svelte
et légère, fut lancée par Evenor à une certaine distance du rivage.
Leucippe, penchée sur les flots, le suivait des yeux, pâle et
frissonnante. La dive lui cacha d'abord sa propre angoisse; mais, quand
elle vit la hardiesse et l'habileté du jeune nautonier, elle revint à sa
confiance fataliste.
--Cette race est faite pour tout soumettre, s'écria-t-elle avec
transport, et les éléments ne peuvent rien contre elle! Va, Leucippe,
va, ma fille, et ne crains rien. Monte sur cet oiseau magique, qui peut
faire à votre gré le tour du monde.
Evenor ne consentit cependant à prendre Leucippe à ses côtés, dans la
barque, que quand il se sentit bien maître de sa découverte. Il la
perfectionna bientôt d'une manière qu'il n'avait pas prévue. Comme il
avait trouvé la chaleur ardente sur cette mer sans abris, il voulut y
faire une tente à Leucippe, et, à cet effet, il dressa sur des piquets
adaptés à l'esquif la tendine de tissu de palmier de sa cabane. Aussitôt
la brise enfla cette voile improvisée, et les époux virent qu'ils
pouvaient se reposer de la fatigue de ramer.
En peu de jours, Evenor observa les effets du vent combinés avec la
résistance du tissu, et il sut se servir de la voile comme il s'était
servi de la rame. Dès lors, il n'eut plus de crainte pour sa compagne
chérie et prit les instructions de la dive, qui lui enseigna sur quelles
étoiles il devait se diriger dans le cas où la nuit les surprendrait
dans leur traversée. Elle porta dans la barque les vases, les outils et
les toiles de roseaux et d'écorces dont elle voulait que ses enfants
pussent transmettre l'invention, et l'usage aux hommes de leur race.
Leucippe cueillit les plus beaux fruits de l'Éden, Evenor lui ayant
appris qu'ils étaient inconnus à sa famille et à sa tribu. Lui-même
choisit la dépouille des animaux qu'il n'avait jamais vus paraître sur
le plateau, et les plantes dont la graine nourrissante pouvait être
acclimatée dans d'autres régions.
Munis de tous ces présents, ils reçurent la bénédiction de Téleïa, qui
partageait leur confiance quant à la rapidité et à la sûreté du voyage,
mais qui leur cachait l'effroi et la douleur de l'isolement où elle
allait retomber. Elle affectait même de leur dire qu'elle avait besoin
de quelques jours de solitude pour se recueillir après tant de
préoccupations dont ils avaient été l'objet.
Elle les suivit du regard aussi longtemps que sa vue put saisir l'esquif
comme un point noir sur les flots écumeux. Debout sur le rocher le plus
élevé qu'elle avait pu atteindre, tant qu'elle distingua les baisers que
lui envoyait Leucippe, elle agita son voile dans les airs; mais, quand
la barque eut tourné les écueils de la côte et qu'elle ne vit plus rien,
elle se laissa tomber sur la roche dénudée et y resta comme privée du
souffle de sa vie, emporté par sa chère Leucippe.
Quand elle se releva, elle fut surprise de se trouver dans les ténèbres.
Le soleil lui faisait pourtant sentir sa chaleur, et le chant des
oiseaux résonnait dans les airs. Elle chercha à voir le ciel; elle n'y
trouva ni soleil, ni nuages, ni étoiles; c'était une voûte sans clarté.
Elle chercha à voir le sol sur lequel ses pas se dirigeaient au hasard:
c'était un linceul uniforme. Elle chercha à voir ses chiens, qui
hurlaient autour d'elle et la tiraient par son vêtement; elle ne les
distingua pas plus que le reste. Elle passa les mains devant ses yeux et
n'y sentit passer aucune ombre.
--Cela devait être, dit-elle avec la tranquillité du désespoir. Leucippe
était la lumière de mes yeux. Elle soutenait mon existence; elle en
était le but et la cause. A présent, dive condamnée, me voici aveugle
comme ceux de ma race ont commencé et fini. Dieu, mon père, que ta
volonté soit faite! Si je ne dois plus entendre la voix de Leucippe,
donne-moi la lumière d'un séjour plus propice; mais si je puis encore
lui être bonne à quelque chose sur la terre, laisse-moi vivre encore
dans l'horreur des ténèbres.
Et la dive infortunée, guidée par ses chiens inquiets et plaintifs, se
traîna le long des rochers et regagna sa grotte solitaire.
IX
L'ORGUEIL.
Il nous faut revenir en arrière de quelques années et voir ce qui
s'était passé chez les hommes du plateau depuis la disparition d'Evenor.
L'aïeul était rentré dans le sein de Dieu après de longs jours dont
l'innocence n'avait pas été tout à fait inféconde, puisqu'il avait
encouragé les progrès relatifs de sa nombreuse postérité autant qu'il
lui était donné de le faire. Après lui, ces progrès furent pourtant plus
rapides dans un certain sens, mais ils prirent un caractère dangereux,
faute de lumières suffisantes.
Parmi les compagnons d'enfance d'Evenor, Sath, fils d'une des soeurs de
sa mère, avait montré une singulière indifférence, et même comme une
secrète joie, devant l'événement qui avait jeté le deuil et l'effroi
dans la famille. Tandis qu'on cherchait de tous côtés l'enfant disparu,
et que la mère désolée faisait retentir les bois et les prairies de ses
cris et de ses sanglots, l'adolescent farouche donnait des signes de
dédain et affectait de ne pas se mêler aux recherches des autres membres
de la tribu.
Sath était plus âgé de quelques années que les autres compagnons
d'Evenor, et son développement robuste le faisait paraître plus avancé
encore. Sa beauté déjà virile réjouissait les regards, mais son
intelligence tardive l'avait longtemps effacé et comme subordonné à
l'ascendant d'Evenor et de ses jeunes amis.
Evenor parti, la vanité de Sath se sentait plus à l'aise, car il était
vain de sa taille, de sa force et de son habileté dans les exercices du
corps. Le contentement de soi-même est une des premières misères
humaines que l'on voit se développer dans l'enfance de l'individu, et
presque toujours l'engouement prématuré dont il se sent l'objet le jette
pour toute sa vie dans ce mal incurable. C'est à ce mal qu'Evenor
lui-même eût peut-être succombé sans l'expiation de sa solitude dans
l'Éden et sans les sages enseignements de la dive.
Ce que l'on peut observer dans l'enfance de l'individu se remarque aussi
dans celle des peuples. L'orgueil et la vanité y suscitent les premiers
troubles, et quand les temps d'innocence finissent avec l'abondance des
biens de la terre, l'ambition et la cupidité se trouvent tout
naturellement engendrées par ces premiers vices, jusque-là inoffensifs
en apparence.
La vanité est contagieuse. Nul ne peut se particulariser sans éveiller
aussitôt chez les autres le besoin de se particulariser aussi, et de
savourer ces douceurs de l'approbation générale qui sont l'émulation des
nobles âmes et l'enivrement des esprits faibles.
Evenor, en méritant les préférences de sa famille par de précoces
tendances au bien général, avait fait naître l'émulation parmi ceux de
son âge. Sath n'avait pas partagé ce sentiment parce qu'il ne l'avait
pas compris. Porté à l'individualisme, il n'avait éprouvé que de la
jalousie, et quand il se trouva seul doué de certains avantages qui
attiraient l'attention sur lui, il les fit valoir avec âpreté. De là
naquirent aussitôt chez ses compagnons des instincts de même nature, qui
n'attendaient que l'étincelle de l'exemple et du succès pour
s'enflammer.
En peu d'années la jeunesse se montra donc plus bruyante, plus active
physiquement, plus aventureuse et moins soumise aux parents qu'elle ne
l'avait été jusque-là, et les vieillards de la tribu, voyant ou croyant
que ce développement des forces et des volontés pouvait devenir
dangereux, essayèrent de réclamer sous le nom d'_autorité_ ce qui
jusqu'alors avait été connu sous un nom équivalent à celui de
_confiance_. Les adolescents supportèrent avec dépit ce premier frein;
mais, dès qu'ils furent en âge de se prononcer, ils le secouèrent, les
uns soutenus, les autres blâmés par leurs ascendants au premiers degré,
qui voyaient éclore cette indépendance de l'esprit avec crainte ou avec
plaisir, selon leurs tendances particulières. La vieillesse se trouva
donc forcée de transiger, et, en l'absence de règles fixes dont on
n'avait pas encore l'idée, on commença à vivre dans une sorte
d'agitation et de méfiance.
Un instinct naturel ramenait cependant la plupart des jeunes gens à la
soumission envers les parents; mais cet instinct, à peu près nul chez
Sath, s'affaiblissait devant les suggestions de l'amour-propre, et les
natures irrésolues tendirent bientôt à se rapprocher de lui et à
s'abriter sous le succès de son initiative.
Des luttes de force et d'adresse furent instituées sous le nom de jeux.
Nées du hasard, ces luttes devinrent une passion aussi vive chez ceux
qui en avaient le spectacle que chez ceux qui y prenaient part. D'abord
on lutta contre des forces inertes, contre des objets résistants, contre
des fardeaux; mais on en vint à lutter contre des animaux, Sath ayant eu
l'audace de dompter un cheval et la vigueur de terrasser et de lier un
boeuf furieux. Les anciens virent avec plaisir cette conquête de l'homme
sur l'animal destiné à son service; et bien que l'avantage de cette
conquête ne fût pas encore démontré, ils se sentirent portés à y
applaudir comme à une chose neuve et imposante.
Mais le développement de la force et du courage devait ébranler le règne
de la douceur, et bientôt les jeunes gens, dédaignant de lutter contre
la matière ou contre la brute, s'essayèrent à lutter Les uns contre les
autres. Ce furent les premiers combats, simulés, il est vrai, mais où
s'essaya l'empire de la violence, et où s'allumèrent les premières
étincelles de l'inimitié.
Tandis que les jeunes garçons marchaient ainsi vers un nouvel état de
choses, la jeunesse de l'autre sexe, prise du même vertige, s'essayait
aux luttes de la vanité féminine. Les belles filles de la tribu
commençaient à se distinguer de leurs compagnes moins hardies ou moins
favorisées de la nature. Elles imaginèrent de tresser leurs cheveux, de
ceindre leur taille et d'orner leurs bras et leurs jambes de
coquillages, de fleurs, de baies vermeilles ou de graines noires pour
rehausser leur blancheur. Elles brodèrent de crins et de plumes leurs
tuniques et leurs sandales, et, au lieu d'aider leurs mères dans le soin
des jeunes enfants, on les vit courir de tous côtés pour chercher, parmi
ces futiles objets de leur convoitise ingénue, les échantillons les plus
beaux ou les plus rares. Ainsi parées, elles quêtaient les regards des
hommes, et, dans le spectacle des jeux, auquel accouraient avec
empressement leurs troupes bruyantes et folâtres, elles se disputaient
les places en évidence et s'étudiaient avec une grâce sauvage à
s'éclipser les unes les autres.
Ainsi naissaient chez les deux sexes des instincts de perfectionnement
extérieur dont le but mal compris, la gloire pour l'un, le charme pour
l'autre, menaçait de faire fausse route et de devenir la brutalité du
courage et l'effronterie de la séduction.
Avec ces instincts s'éveillait aussi celui d'une certaine âpreté à la
possession de choses qui, jusque-là, n'avaient pas été prisées, il est
vrai, mais qui, du moins, n'avaient jamais été disputées. Le bien et le
mal arrivaient ensemble, car le progrès amenait fatalement le mal chez
des êtres dont aucun idéal supérieur à leur propre milieu n'avait encore
modifié les facultés. On commençait à se quereller pour une toison plus
blanche qu'une autre, pour un rosier plus tôt fleuri, pour un cheval
plus vigoureux, et même pour un emplacement plus favorable à la
construction d'une cabane.
Cependant la terre était encore mille fois trop grande pour l'homme, et
généreuse au delà de ses vrais besoins; mais une inquiétude étrange la
faisait déjà trouver trop petite et trop avare. Ses dons acquéraient une
valeur fictive, parce que le goût, en s'éveillant, créait le sens du
choix. Le discernement y gagnait, sans doute, mais l'esprit de
fraternité y perdait, et, en emportant la barbarie, la civilisation
naissante emportait le bonheur.
Un jour, Sath se disputa avec un de ses compagnons pour une brebis que
celui-ci avait prise au pâturage commun, et dont la laine fine et
abondante le tentait.
--Je la voulais, dit Sath, et je l'avais marquée pour moi.
--Qu'importe! répondit l'autre. Il y en a beaucoup d'aussi belles que tu
peux prendre sans que je m'y oppose.
--Mais celle-là, je te dis que je la voulais, reprit Sath, et il me la
faut. Elle est à moi, puisque je l'ai marquée. Tu vois le noeud que j'ai
fait sur son front avec sa laine. Ne dis plus rien, et laisse-la-moi.
Le jeune homme, qui était grand et fort presque autant que Sath, sourit
de ce prétendu droit, et haussant les épaules, voulut prendre la brebis
pour l'emporter; mais Sath le suivit avec des menaces.
--Prendrons-nous la peine de lutter de nos corps pour une brebis? dit le
jeune homme.
--Non! dit Sath en colère, car je te briserais; mais je m'en repentirais
ensuite, parce que tu m'as souvent cédé. Que la brebis ne nous fâche
donc plus, et qu'elle ne soit à aucun de nous deux.
Disant ainsi, Sath assomma le pauvre animal d'un coup de sa massue.
La querelle fut terminée, car le jeune homme trouva que c'était là une
mauvaise action, et il se retira, effrayé de se sentir violemment irrité
lui-même contre son semblable. Sath resta ému et agité; il regardait la
brebis expirante, étonné de ce qu'il avait fait; et d'abord il songea à
cacher la victime pour cacher sa faute. C'était le premier meurtre
commis sur la terre, et tandis qu'Evenor, dans l'Éden, accomplissait un
sacrifice de ce genre, mais après délibération et en vue d'une nécessité
qui lui coûtait presque des larmes, Sath avait à rougir d'une violence
inutile et qu'il ne pouvait motiver par aucun droit. Cependant son dur
naturel triompha de sa conscience, et chargeant la victime sanglante sur
ses épaules, il l'emporta pour la dépouiller, disant à ceux qu'il
rencontrait et qui s'étonnaient de son action: «Ce qui est choisi par
moi est à moi, et je le veux ainsi.»
Tous le blâmèrent, mais il y en eut plusieurs qui ne tardèrent pas à
l'imiter. Ainsi fut imposé et accepté le faux droit basé sur la force.
Alors les parents s'affligèrent et dirent:
--Ceci est la fin du monde. Voilà les hommes déjà vieux et corrompus. On
ne verra plus jamais de gens heureux, et la méchanceté devient chaque
jour si grande, que bientôt nos enfants se tueront les uns les autres.
Alors la terre retournera à ceux qui l'avaient avant nous et qui ne sont
peut-être pas si loin qu'on le pense.
Mais la jeunesse orgueilleuse répondait à ces menaces:
--S'il existe d'autres maîtres que nous sur la terre, il est bon que
nous ayons appris à combattre, car cette terre nous plaît, et nous n'y
voulons pas souffrir une autre race que la nôtre.