Quand la dive eut fait lire aux fiancés les préceptes écrits, elle leur

dit:

--Je n'ai plus rien à vous apprendre; vous savez tout ce que je sais,

car tout ce qui est écrit là est écrit pour l'esprit. Vous savez que

vous êtes esprit avant d'être corps et que l'esprit est lumière. Vous

savez que l'esprit s'unit au corps, c'est-à-dire l'essence à la

substance par la loi de l'amour, et que, comme la perfection divine est

à la fois esprit, substance et amour, la perfection humaine doit tendre

à équilibrer les forces de l'esprit, du sentiment et de la substance.

«N'oubliez donc jamais que vous êtes deux âmes qui s'unissent,

c'est-à-dire deux intelligences aimantes, et que l'union des sens n'est

qu'une manifestation passagère et comme un sacrement ou mystère

commémoratif de l'union spirituelle et permanente de vos êtres

abstraits. Que cette notion domine le délire de vos embrassements, elle

le rendra divin et fera, d'un acte de la vie matérielle, un acte de la

vie supérieure. Les vraies délices de l'amour sont à ce prix. Quiconque,

dans les actes de l'amour, oublie son âme, ne trouve dans la vertu de

son corps que fureur suivie de lassitude. Pour celui qui unit son âme en

même temps que son corps, les transports sont sacrés et les

anéantissements délicieux. Là est tout le mystérieux plaisir des sens,

la dernière des manifestations de l'animalité sauvage, la première de

celles de la spiritualité humaine.»

Ayant ainsi parlé, la dive bénit le chaste couple et se retira.

Elle n'avait exigé des deux époux aucune formule de serment réciproque.

Le serment n'était pas encore institué sur la terre. Témoignage de la

fragilité humaine, ce vain palliatif de notre misère ne pouvait pas être

imaginé dans l'âge de l'innocence, et chez ces deux premiers initiés à

l'idée d'amour et de vertu, la vertu inséparable de l'amour mise en

doute par l'exigence réciproque du serment eût semblé souillée par un

blasphème.

La dive ne s'était pas préoccupée non plus d'une formalité qui, dans les

temps ultérieurs, eût semblé indispensable aux âmes pieuses; je veux

parler du consentement et de la bénédiction des parents d'Evenor. La

raison de cet oubli était simple: l'hyménée d'Evenor et de Leucippe

était le premier hyménée consacré religieusement sur la terre. Chez les

hommes, l'amour n'était encore qu'un instinct tout ingénu, satisfait

sans prévoyance et sans solennité. L'attrait de la jeunesse décidait du

choix. La fidélité était un autre instinct naturel, dont nul ne songeait

à nier l'excellence et que les conditions sociales de la famille

tendaient à conserver, en l'absence de lois et de préceptes. Mais qu'il

y avait loin de ces inoffensives associations à l'union ardente, parce

qu'elle était raisonnée, d'Evenor et de Leucippe!

Si Evenor eût vécu dans sa tribu, il eût rencontré fortuitement la

compagne de sa vie, ou, s'il l'eût cherchée, ce n'eût été que sous

l'influence magnétique d'un soleil de printemps. Appelée comme lui, par

les effluves de la vie printanière, dans quelque retraite ombragée ou

dans quelque promenade excitante, cette compagne, à la fois sans crainte

comme sans enthousiasme, sans trouble comme sans volupté, eût consenti à

être sa femme, sans prendre à témoin ni le ciel incompréhensible, ni la

terre insouciante, ni la famille débonnaire. La nouvelle épouse fût

revenue vers la tribu avec le nouvel époux, pour dire à ces tranquilles

parents: «Nous nous sommes unis l'un à l'autre, et nous allons bâtir

notre demeure.» A quoi ceux-ci eussent répondu: «Allez, et nous vous

aiderons à élever vos enfants.»

Evenor ne pouvait donc songer à consulter son père et sa mère, dans

l'état d'ignorance et d'indifférence où il les avait laissés plongés;

mais il se réservait, ainsi que Leucippe, d'aller leur demander leur

bénédiction, en même temps qu'il leur apprendrait, s'il était possible,

quelles relations sociales et religieuses établit l'adoption

particulière.

Cette résolution ne fut donc pas mise en oubli dans l'ivresse de leur

bonheur. Toutes leurs notions supérieures ne pouvaient que s'aviver au

foyer de leur amour, et, peu de jours après leur hyménée, Téleïa vit

avec une satisfaction douloureuse qu'Evenor travaillait avec Leucippe au

plan de sa maison flottante.

La pauvre dive avait sacrifié ses propres entrailles sur l'autel de

l'amour divin. Elle avait connu de l'humanité cette excessive tendresse

maternelle qui lui avait été envoyée d'abord dans la personne de ses

enfants comme une épreuve suprême, et ensuite dans celle d'Evenor et de

Leucippe, comme une suprême consolation. Mais le temps était venu où

elle avait compris et accepté l'immolation de ce dernier bonheur, comme

une nécessité du bonheur de ses enfants adoptifs, puisque, dans ses

idées rigides et saines, leur bonheur ne pouvait être séparé de la

pratique du devoir. Elle combattait donc contre elle-même, tout en

combattant la tendresse que lui témoignait Leucippe, et tous ses soins

tendaient désormais à lui inculquer non-seulement l'idée, mais encore

l'habitude de leur séparation.

Dans cette lutte intérieure, Téleïa sentait sa vie physique diminuer

rapidement, en même temps que l'enthousiasme, fruit sacré de la douleur,

exaltait le principe de sa vie intellectuelle. Cachant sa souffrance et

dominant ses regrets anticipés, elle souriait devant ces préparatifs de

départ et parlait du retour espéré de ses enfants, en frémissant, au

fond du coeur, des hasards du voyage et des dangers de la mer.

Elle ne varia pourtant point dans sa résolution de ne pas les suivre.

Quand Leucippe la suppliait:

--Non, répondait-elle, Dieu n'a point permis de cette façon l'alliance

des dives avec les hommes. Tout ce que je pouvais faire pour eux est

accompli. Ma figure ne leur causerait que frayeur, et ma parole

étrangère ne pourrait porter chez eux aucun fruit. C'est ici que je dois

vous attendre pour ranimer en vous l'esprit d'amour et de foi, si,

ébranlés comme je le fus moi-même par quelque grande douleur, vous

revenez me demander l'assistance morale et religieuse.

Leucippe, en la voyant si pâle et si affaiblie, tremblait de ne plus la

retrouver; mais Evenor lui rendait l'espoir et les idées riantes.

--Aie confiance, lui disait-il; Dieu a donné pouvoir à l'homme sur toute

la terre et sur les eaux par conséquent; nous vaincrons cet élément

terrible: le voyage est court; nous le ferons souvent, et si, comme je

le crois, nous détruisons la frayeur que les dives inspirent aux hommes,

nous viendrons chercher Téleïa pour vivre parmi eux. Songe qu'elle est

jeune encore, et que, selon la loi qui présidait encore naguère à

l'existence de sa race, elle doit vivre encore plus longtemps que nous.

Dès qu'Evenor eût entrepris la barque qu'il appelait sa maison

flottante, il se sentit comme passionné pour cet ouvrage. Il en choisit

les matériaux avec un grand soin. Que n'eût-il pas donné pour retrouver

les débris de celle qui avait autrefois porté Leucippe vers ce rivage!

Un jour qu'il rêvait au bord du lac d'Éden, examinant diverses

combinaisons de petits ais flottants qu'il y avait lancés comme des

essais de la réalisation de sa pensée, Leucippe lui dit en lui montrant

une sarcelle apprivoisée qui nageait tout près d'eux:

--Regarde cet oiseau, il navigue sans effort et sans aucune science,

grâce à sa forme élégante. Sa poitrine gonflée fend les ondes, et tout

son corps allongé et finement arrondi semble destiné à surnager, quelque

vent qui le pousse.

--J'ai déjà remarqué cela, dit Evenor, et je veux donner à mon ouvrage

la forme du cygne, qui est encore plus belle. Faire flotter un corps sur

la mer ne me paraît pas difficile; mais comment le dirigerons-nous? Ces

oiseaux nageurs se servent de leurs pattes, et il nous faudrait faire un

grand oiseau de bois qui eût aussi deux pieds palmés capables de battre

les ondes. Cela n'est pas impossible, car nos bras sauraient bien mettre

ces sortes de nageoires en mouvement. Ce qui me tourmente, c'est

pourquoi l'homme lui-même ne nage pas comme les animaux, et il me semble

que, si j'essayais, je traverserais ce lac, dont une folle méfiance m'a

empêché jusqu'à ce jour d'affronter les endroits profonds.

En parlant ainsi, tout plein de sa méditation, Evenor s'élança dans les

ondes bleues du lac, et, s'abandonnant à son instinct, il trouva, en peu

d'instants, le système de mouvement qui devait le maintenir à la surface

et lui fournir une nouvelle manière de cheminer sur un milieu sans

résistance absolue. Leucippe, effrayée d'abord, n'eut pas plus tôt vu sa

victoire, qu'elle s'élança à son tour et se mit à nager avec plus de

souplesse encore que lui, plongeant en folâtrant comme une mouette, et

se livrant à l'instinct avec la confiance d'une âme heureuse.

Ce jour-là, ces époux ingénus s'imaginèrent qu'ils n'avaient plus besoin

d'une barque, et qu'ils pouvaient traverser les mers comme les

hirondelles. Il leur tardait d'être au lendemain pour essayer leurs

forces au sein des vagues; mais ils eurent bientôt reconnu le court

trajet qu'ils pouvaient faire, et ils revinrent, se disant qu'ils

n'avaient oublié qu'une chose, c'est qu'il leur eût fallu des ailes pour

reposer leurs autres membres, ou pour aborder les écueils d'où le flot

les repoussait avec fureur.

La construction de l'esquif fut donc reprise avec courage, et, après

bien des essais, les rames furent mises en mouvement; la pirogue, svelte

et légère, fut lancée par Evenor à une certaine distance du rivage.

Leucippe, penchée sur les flots, le suivait des yeux, pâle et

frissonnante. La dive lui cacha d'abord sa propre angoisse; mais, quand

elle vit la hardiesse et l'habileté du jeune nautonier, elle revint à sa

confiance fataliste.

--Cette race est faite pour tout soumettre, s'écria-t-elle avec

transport, et les éléments ne peuvent rien contre elle! Va, Leucippe,

va, ma fille, et ne crains rien. Monte sur cet oiseau magique, qui peut

faire à votre gré le tour du monde.

Evenor ne consentit cependant à prendre Leucippe à ses côtés, dans la

barque, que quand il se sentit bien maître de sa découverte. Il la

perfectionna bientôt d'une manière qu'il n'avait pas prévue. Comme il

avait trouvé la chaleur ardente sur cette mer sans abris, il voulut y

faire une tente à Leucippe, et, à cet effet, il dressa sur des piquets

adaptés à l'esquif la tendine de tissu de palmier de sa cabane. Aussitôt

la brise enfla cette voile improvisée, et les époux virent qu'ils

pouvaient se reposer de la fatigue de ramer.

En peu de jours, Evenor observa les effets du vent combinés avec la

résistance du tissu, et il sut se servir de la voile comme il s'était

servi de la rame. Dès lors, il n'eut plus de crainte pour sa compagne

chérie et prit les instructions de la dive, qui lui enseigna sur quelles

étoiles il devait se diriger dans le cas où la nuit les surprendrait

dans leur traversée. Elle porta dans la barque les vases, les outils et

les toiles de roseaux et d'écorces dont elle voulait que ses enfants

pussent transmettre l'invention, et l'usage aux hommes de leur race.

Leucippe cueillit les plus beaux fruits de l'Éden, Evenor lui ayant

appris qu'ils étaient inconnus à sa famille et à sa tribu. Lui-même

choisit la dépouille des animaux qu'il n'avait jamais vus paraître sur

le plateau, et les plantes dont la graine nourrissante pouvait être

acclimatée dans d'autres régions.

Munis de tous ces présents, ils reçurent la bénédiction de Téleïa, qui

partageait leur confiance quant à la rapidité et à la sûreté du voyage,

mais qui leur cachait l'effroi et la douleur de l'isolement où elle

allait retomber. Elle affectait même de leur dire qu'elle avait besoin

de quelques jours de solitude pour se recueillir après tant de

préoccupations dont ils avaient été l'objet.

Elle les suivit du regard aussi longtemps que sa vue put saisir l'esquif

comme un point noir sur les flots écumeux. Debout sur le rocher le plus

élevé qu'elle avait pu atteindre, tant qu'elle distingua les baisers que

lui envoyait Leucippe, elle agita son voile dans les airs; mais, quand

la barque eut tourné les écueils de la côte et qu'elle ne vit plus rien,

elle se laissa tomber sur la roche dénudée et y resta comme privée du

souffle de sa vie, emporté par sa chère Leucippe.

Quand elle se releva, elle fut surprise de se trouver dans les ténèbres.

Le soleil lui faisait pourtant sentir sa chaleur, et le chant des

oiseaux résonnait dans les airs. Elle chercha à voir le ciel; elle n'y

trouva ni soleil, ni nuages, ni étoiles; c'était une voûte sans clarté.

Elle chercha à voir le sol sur lequel ses pas se dirigeaient au hasard:

c'était un linceul uniforme. Elle chercha à voir ses chiens, qui

hurlaient autour d'elle et la tiraient par son vêtement; elle ne les

distingua pas plus que le reste. Elle passa les mains devant ses yeux et

n'y sentit passer aucune ombre.

--Cela devait être, dit-elle avec la tranquillité du désespoir. Leucippe

était la lumière de mes yeux. Elle soutenait mon existence; elle en

était le but et la cause. A présent, dive condamnée, me voici aveugle

comme ceux de ma race ont commencé et fini. Dieu, mon père, que ta

volonté soit faite! Si je ne dois plus entendre la voix de Leucippe,

donne-moi la lumière d'un séjour plus propice; mais si je puis encore

lui être bonne à quelque chose sur la terre, laisse-moi vivre encore

dans l'horreur des ténèbres.

Et la dive infortunée, guidée par ses chiens inquiets et plaintifs, se

traîna le long des rochers et regagna sa grotte solitaire.

IX

L'ORGUEIL.

Il nous faut revenir en arrière de quelques années et voir ce qui

s'était passé chez les hommes du plateau depuis la disparition d'Evenor.

L'aïeul était rentré dans le sein de Dieu après de longs jours dont

l'innocence n'avait pas été tout à fait inféconde, puisqu'il avait

encouragé les progrès relatifs de sa nombreuse postérité autant qu'il

lui était donné de le faire. Après lui, ces progrès furent pourtant plus

rapides dans un certain sens, mais ils prirent un caractère dangereux,

faute de lumières suffisantes.

Parmi les compagnons d'enfance d'Evenor, Sath, fils d'une des soeurs de

sa mère, avait montré une singulière indifférence, et même comme une

secrète joie, devant l'événement qui avait jeté le deuil et l'effroi

dans la famille. Tandis qu'on cherchait de tous côtés l'enfant disparu,

et que la mère désolée faisait retentir les bois et les prairies de ses

cris et de ses sanglots, l'adolescent farouche donnait des signes de

dédain et affectait de ne pas se mêler aux recherches des autres membres

de la tribu.

Sath était plus âgé de quelques années que les autres compagnons

d'Evenor, et son développement robuste le faisait paraître plus avancé

encore. Sa beauté déjà virile réjouissait les regards, mais son

intelligence tardive l'avait longtemps effacé et comme subordonné à

l'ascendant d'Evenor et de ses jeunes amis.

Evenor parti, la vanité de Sath se sentait plus à l'aise, car il était

vain de sa taille, de sa force et de son habileté dans les exercices du

corps. Le contentement de soi-même est une des premières misères

humaines que l'on voit se développer dans l'enfance de l'individu, et

presque toujours l'engouement prématuré dont il se sent l'objet le jette

pour toute sa vie dans ce mal incurable. C'est à ce mal qu'Evenor

lui-même eût peut-être succombé sans l'expiation de sa solitude dans

l'Éden et sans les sages enseignements de la dive.

Ce que l'on peut observer dans l'enfance de l'individu se remarque aussi

dans celle des peuples. L'orgueil et la vanité y suscitent les premiers

troubles, et quand les temps d'innocence finissent avec l'abondance des

biens de la terre, l'ambition et la cupidité se trouvent tout

naturellement engendrées par ces premiers vices, jusque-là inoffensifs

en apparence.

La vanité est contagieuse. Nul ne peut se particulariser sans éveiller

aussitôt chez les autres le besoin de se particulariser aussi, et de

savourer ces douceurs de l'approbation générale qui sont l'émulation des

nobles âmes et l'enivrement des esprits faibles.

Evenor, en méritant les préférences de sa famille par de précoces

tendances au bien général, avait fait naître l'émulation parmi ceux de

son âge. Sath n'avait pas partagé ce sentiment parce qu'il ne l'avait

pas compris. Porté à l'individualisme, il n'avait éprouvé que de la

jalousie, et quand il se trouva seul doué de certains avantages qui

attiraient l'attention sur lui, il les fit valoir avec âpreté. De là

naquirent aussitôt chez ses compagnons des instincts de même nature, qui

n'attendaient que l'étincelle de l'exemple et du succès pour

s'enflammer.

En peu d'années la jeunesse se montra donc plus bruyante, plus active

physiquement, plus aventureuse et moins soumise aux parents qu'elle ne

l'avait été jusque-là, et les vieillards de la tribu, voyant ou croyant

que ce développement des forces et des volontés pouvait devenir

dangereux, essayèrent de réclamer sous le nom d'_autorité_ ce qui

jusqu'alors avait été connu sous un nom équivalent à celui de

_confiance_. Les adolescents supportèrent avec dépit ce premier frein;

mais, dès qu'ils furent en âge de se prononcer, ils le secouèrent, les

uns soutenus, les autres blâmés par leurs ascendants au premiers degré,

qui voyaient éclore cette indépendance de l'esprit avec crainte ou avec

plaisir, selon leurs tendances particulières. La vieillesse se trouva

donc forcée de transiger, et, en l'absence de règles fixes dont on

n'avait pas encore l'idée, on commença à vivre dans une sorte

d'agitation et de méfiance.

Un instinct naturel ramenait cependant la plupart des jeunes gens à la

soumission envers les parents; mais cet instinct, à peu près nul chez

Sath, s'affaiblissait devant les suggestions de l'amour-propre, et les

natures irrésolues tendirent bientôt à se rapprocher de lui et à

s'abriter sous le succès de son initiative.

Des luttes de force et d'adresse furent instituées sous le nom de jeux.

Nées du hasard, ces luttes devinrent une passion aussi vive chez ceux

qui en avaient le spectacle que chez ceux qui y prenaient part. D'abord

on lutta contre des forces inertes, contre des objets résistants, contre

des fardeaux; mais on en vint à lutter contre des animaux, Sath ayant eu

l'audace de dompter un cheval et la vigueur de terrasser et de lier un

boeuf furieux. Les anciens virent avec plaisir cette conquête de l'homme

sur l'animal destiné à son service; et bien que l'avantage de cette

conquête ne fût pas encore démontré, ils se sentirent portés à y

applaudir comme à une chose neuve et imposante.

Mais le développement de la force et du courage devait ébranler le règne

de la douceur, et bientôt les jeunes gens, dédaignant de lutter contre

la matière ou contre la brute, s'essayèrent à lutter Les uns contre les

autres. Ce furent les premiers combats, simulés, il est vrai, mais où

s'essaya l'empire de la violence, et où s'allumèrent les premières

étincelles de l'inimitié.

Tandis que les jeunes garçons marchaient ainsi vers un nouvel état de

choses, la jeunesse de l'autre sexe, prise du même vertige, s'essayait

aux luttes de la vanité féminine. Les belles filles de la tribu

commençaient à se distinguer de leurs compagnes moins hardies ou moins

favorisées de la nature. Elles imaginèrent de tresser leurs cheveux, de

ceindre leur taille et d'orner leurs bras et leurs jambes de

coquillages, de fleurs, de baies vermeilles ou de graines noires pour

rehausser leur blancheur. Elles brodèrent de crins et de plumes leurs

tuniques et leurs sandales, et, au lieu d'aider leurs mères dans le soin

des jeunes enfants, on les vit courir de tous côtés pour chercher, parmi

ces futiles objets de leur convoitise ingénue, les échantillons les plus

beaux ou les plus rares. Ainsi parées, elles quêtaient les regards des

hommes, et, dans le spectacle des jeux, auquel accouraient avec

empressement leurs troupes bruyantes et folâtres, elles se disputaient

les places en évidence et s'étudiaient avec une grâce sauvage à

s'éclipser les unes les autres.

Ainsi naissaient chez les deux sexes des instincts de perfectionnement

extérieur dont le but mal compris, la gloire pour l'un, le charme pour

l'autre, menaçait de faire fausse route et de devenir la brutalité du

courage et l'effronterie de la séduction.

Avec ces instincts s'éveillait aussi celui d'une certaine âpreté à la

possession de choses qui, jusque-là, n'avaient pas été prisées, il est

vrai, mais qui, du moins, n'avaient jamais été disputées. Le bien et le

mal arrivaient ensemble, car le progrès amenait fatalement le mal chez

des êtres dont aucun idéal supérieur à leur propre milieu n'avait encore

modifié les facultés. On commençait à se quereller pour une toison plus

blanche qu'une autre, pour un rosier plus tôt fleuri, pour un cheval

plus vigoureux, et même pour un emplacement plus favorable à la

construction d'une cabane.

Cependant la terre était encore mille fois trop grande pour l'homme, et

généreuse au delà de ses vrais besoins; mais une inquiétude étrange la

faisait déjà trouver trop petite et trop avare. Ses dons acquéraient une

valeur fictive, parce que le goût, en s'éveillant, créait le sens du

choix. Le discernement y gagnait, sans doute, mais l'esprit de

fraternité y perdait, et, en emportant la barbarie, la civilisation

naissante emportait le bonheur.

Un jour, Sath se disputa avec un de ses compagnons pour une brebis que

celui-ci avait prise au pâturage commun, et dont la laine fine et

abondante le tentait.

--Je la voulais, dit Sath, et je l'avais marquée pour moi.

--Qu'importe! répondit l'autre. Il y en a beaucoup d'aussi belles que tu

peux prendre sans que je m'y oppose.

--Mais celle-là, je te dis que je la voulais, reprit Sath, et il me la

faut. Elle est à moi, puisque je l'ai marquée. Tu vois le noeud que j'ai

fait sur son front avec sa laine. Ne dis plus rien, et laisse-la-moi.

Le jeune homme, qui était grand et fort presque autant que Sath, sourit

de ce prétendu droit, et haussant les épaules, voulut prendre la brebis

pour l'emporter; mais Sath le suivit avec des menaces.

--Prendrons-nous la peine de lutter de nos corps pour une brebis? dit le

jeune homme.

--Non! dit Sath en colère, car je te briserais; mais je m'en repentirais

ensuite, parce que tu m'as souvent cédé. Que la brebis ne nous fâche

donc plus, et qu'elle ne soit à aucun de nous deux.

Disant ainsi, Sath assomma le pauvre animal d'un coup de sa massue.

La querelle fut terminée, car le jeune homme trouva que c'était là une

mauvaise action, et il se retira, effrayé de se sentir violemment irrité

lui-même contre son semblable. Sath resta ému et agité; il regardait la

brebis expirante, étonné de ce qu'il avait fait; et d'abord il songea à

cacher la victime pour cacher sa faute. C'était le premier meurtre

commis sur la terre, et tandis qu'Evenor, dans l'Éden, accomplissait un

sacrifice de ce genre, mais après délibération et en vue d'une nécessité

qui lui coûtait presque des larmes, Sath avait à rougir d'une violence

inutile et qu'il ne pouvait motiver par aucun droit. Cependant son dur

naturel triompha de sa conscience, et chargeant la victime sanglante sur

ses épaules, il l'emporta pour la dépouiller, disant à ceux qu'il

rencontrait et qui s'étonnaient de son action: «Ce qui est choisi par

moi est à moi, et je le veux ainsi.»

Tous le blâmèrent, mais il y en eut plusieurs qui ne tardèrent pas à

l'imiter. Ainsi fut imposé et accepté le faux droit basé sur la force.

Alors les parents s'affligèrent et dirent:

--Ceci est la fin du monde. Voilà les hommes déjà vieux et corrompus. On

ne verra plus jamais de gens heureux, et la méchanceté devient chaque

jour si grande, que bientôt nos enfants se tueront les uns les autres.

Alors la terre retournera à ceux qui l'avaient avant nous et qui ne sont

peut-être pas si loin qu'on le pense.

Mais la jeunesse orgueilleuse répondait à ces menaces:

--S'il existe d'autres maîtres que nous sur la terre, il est bon que

nous ayons appris à combattre, car cette terre nous plaît, et nous n'y

voulons pas souffrir une autre race que la nôtre.

Evenor et Leucippe: Les amours de l'Âge d'Or; Légende antidéluvienne · 第 11 / 15 段