larmes me sont un supplice. Je vais dire à Téleïa qu'elle s'est trompée
et que nous ne sommes pas semblables aux dives, qui aimaient la
souffrance et la mort. Je lui dirai que je ne veux connaître d'autres
devoirs que celui de te rendre heureuse, et que, puisque tu ne peux pas
vivre contente sans elle, je ne veux pas revoir ma mère ni me soucier de
la peine que lui cause mon absence.
Leucippe, effrayée de ce que disait Evenor, le retint comme il se levait
pour aller vers Téleïa.
--Ta mère! ta pauvre mère! dit-elle. Ah! que j'ai pensé souvent à sa
douleur, depuis que je sais qu'elle vit loin de toi! Ta mère, je l'aime,
car c'est encore toi, et si dans ton souvenir tu la chéris autant que je
chéris la dive, je vois que tu n'as pas été heureux près de moi comme je
l'étais moi-même. Non! non! tu ne peux pas renoncer à la revoir et à la
consoler. Je n'aurais plus un jour de repos ni de joie si je t'en
détournais. Il faut partir, Evenor; il faut prier et travailler.
--Eh bien! alors, toi qui ne peux vivre sans Téleïa, tu me laisseras
donc partir seul, reprit Evenor, et il faut donc que je sois coupable ou
désespéré?
--Non, s'écria Leucippe, tu ne seras ni désespéré, ni coupable, et le
sacrifice que tu m'offrais, je saurai le faire.
Et, s'agenouillant, elle pria avec ferveur, demandant à Dieu le courage,
c'est-à-dire la joie dans les pleurs et l'ivresse dans l'immolation de
soi-même.
--Mon père invisible, disait-elle, aide-moi à comprendre la loi du
devoir. Je sais maintenant que je ne dois jamais te demander ni la vie,
ni la santé, ni un ciel pur, ni les fruits, ni les fleurs, ni même la
vue de ceux que j'aime, s'il te plaît de sacrifier à tes secrets
desseins tous les trésors de mon existence et toutes les splendeurs de
la nature. Mais ce qu'il m'est permis d'implorer, c'est le
perfectionnement de mon âme et la puissance de t'aimer assez pour
accepter tout ce qui émane de toi, même les douleurs, les dangers et les
regrets déchirants. Prends donc pitié de ma faiblesse et donne-moi la
force qu'il me faut pour ne jamais douter de ton amour et de ta bonté,
quelque épreuve que j'aie à subir sur la terre ou ailleurs.
Evenor, prosterné auprès de Leucippe, se sentit transporté et ranimé par
sa foi naïve.
--Oh! Leucippe, s'écria-t-il, c'est Dieu qui me parle par la voix de ta
prière. Tu me fais comprendre ce que, moi aussi, je dois lui demander,
et je sens déjà qu'il nous l'accorde! Oui, je me sens inondé d'une
secrète joie et comme investi d'une force nouvelle. J'apprends en cet
instant qu'il est non-seulement possible, mais doux de souffrir pour
ceux qu'on aime, et me voilà prêt à partir seul, sans faiblesse et sans
désespoir, car je ne veux pas que tu me sacrifies ta mère ou que tu sois
inquiète de moi. Je partirai et je reviendrai vite, sois-en certaine;
rien n'est impossible à l'amour, je le savais, et à présent je sais que
rien ne lui est difficile.
Il se releva, brandissant au soleil matinal sa cognée brillante, et,
comme il s'approchait d'un arbre pour lui porter le premier coup, la
dive sortit de derrière cet arbre comme les hamadryades que l'on a crues
jadis habitantes du tronc sacré des chênes.
--Travaille, Evenor, dit-elle; travaille avec une joie sans mélange, car
l'épreuve que je t'imposais a porté ses fruits. Te voilà digne d'être
l'époux de Leucippe, et c'est pour construire votre cabane dans l'Éden
que le fer sacré doit sortir de son inaction. Leucippe, aide ton fiancé,
selon tes forces; car, toi aussi, te voilà digne de lui. En vous
sacrifiant l'un à l'autre, vous avez conquis la sainteté de l'amour, et,
au lieu d'une fougueuse et passagère ivresse, vous connaîtrez les joies
ineffables des célestes ravissements. Jusqu'à ce jour, les larmes
n'avaient consacré aucun hyménée parmi les enfants des hommes. Les
larmes sont saintes, sachez-le, ô vous qui venez de répandre cette rosée
du ciel sur le pacte du vrai bonheur!
VI
L'HYMÉNÉE.
De ce moment, la dive cessa de surveiller avec inquiétude les chastes
amours de ses enfants adoptifs. Elle avait dit à Evenor en lui montrant
l'Éden: «Je te confie ta fiancée. Elle ne peut être ta femme sans qu'une
prière suprême unisse notre triple amour en un seul. Construis ta
demeure, et j'irai la consacrer par ma bénédiction, symbole de Dieu sur
la terre.»
Téleïa savait que, dès lors, les transports de la nature seraient
vaincus par l'esprit. Elle avait donné la vie céleste à ces deux êtres.
Le trouble des sens ne pouvait plus les surprendre. La volonté était
close en eux. Ils avaient la notion de la grandeur de leur destinée et
de la majesté de leur union prochaine. Une ivresse sans conscience
d'elle-même ne menaçait donc plus d'appesantir leurs esprits et de
dominer leurs résolutions. Ils avaient pleuré, ils étaient baptisés par
ces larmes pieuses. Ils s'aimaient enfin, et par le coeur et par
l'intelligence encore plus que par les sens. Ils étaient homme et femme,
c'est-à-dire un désir plein de respect et une promesse pleine de fierté.
D'ailleurs, la dive ne leur laissa point perdre de vue le sentiment de
leurs autres devoirs. Elle les entretint encore de leur solidarité avec
leur race et de l'avenir qu'ils devaient consacrer à l'enseignement de
leurs frères. Sans limiter le temps qu'ils devaient passer dans l'Éden,
elle ne leur montra les délices de leur isolement que comme une
préparation religieuse à l'accomplissement d'une mission plus étendue,
et la construction de la maison flottante destinée au pèlerinage fut
considérée comme la conséquence de celle de la tente plantée au désert
en vue de l'hyménée.
Quand elle les eut fiancés par une première bénédiction, elle se retira
mystérieusement dans les rochers du Ténare, ayant là quelque rite sacré
à accomplir, et voulant aussi habituer Leucippe à son absence.
Cette absence rendit Leucippe moins timide et plus sérieuse avec son
fiancé. Le premier soin d'Evenor avait été d'entailler avec le pic des
degrés égaux dans le bloc de roches qui rendait l'accès de l'Éden
difficile à sa compagne et périlleux pour lui-même. Les premiers pas du
beau couple dans ce jardin choisi de la nature les transporta de joie,
et d'abord ils s'y élancèrent en se tenant par la main et en témoignant
leur naïve admiration par une course ardente et rapide. Evenor ne
donnait pas à Leucippe le temps de voir et de comprendre. Il
l'entraînait de la vallée des fleurs aux arbres des collines et des
rives du lac aux rochers de l'enceinte.
--Ah! que ton jardin est beau, s'écriait Leucippe; comme on y oublie les
secousses et les ravages du volcan! On dirait qu'ici la terre n'a jamais
produit que des fleurs, et que la sauvage mer n'a jamais osé y pénétrer.
Vois comme le sol est doux et l'air tranquille! On marcherait ici toute
la vie sans se lasser!
Et Leucippe, détachant ses chaussures d'écorce, les jetait loin d'elle,
joyeuse de sentir sous ses pieds délicats, au lieu des cendres
vitrifiées et des rudes lichens de la solfatare, les sables fins et les
mousses veloutées de l'Éden.
Mais quand, à force d'errer et d'explorer, elle se sentit vaincue par la
fatigue, elle s'assit à l'ombre d'un épais berceau de myrtes, et dit à
Evenor, qui venait se reposer à ses côtés, de bénir Dieu avec elle et de
lui parler de l'endroit où ils bâtiraient leur demeure. Un instinct de
pudeur l'avertissait de distraire les regards et la pensée de son fiancé
de l'ardente contemplation de sa beauté enivrante.
Alors, ils cherchèrent des yeux le site le plus attrayant pour
l'établissement de cette villa primitive qui s'élevait dans leurs
imaginations comme un temple, chef-d'oeuvre de l'art relatif à l'aurore
de la vie. Ils en eurent pour tout un jour à choisir l'emplacement de
leur sanctuaire. Leucippe se faisait déjà l'idée d'une cabane, car, dans
ses jeux enfantins, Evenor en avait bâti bon nombre avec de petites
branches, et Leucippe, en les admirant, les avait imitées. Ils tracèrent
donc sur le sable les proportions de celle qu'ils rêvaient ensemble, et
ce fut à mi-côte de la colline qu'ils décidèrent de la commencer, en vue
du lac, et à l'abri des rochers qui pouvaient se détacher des montagnes
en cas d'un nouveau tremblement de terre.
Leucippe chérissait les fleurs, et celles de l'Éden étaient si belles,
qu'elle regrettait de les voir foulées et broutées en quelques endroits
par les sauvages troupeaux de la vallée. Ces troupeaux s'étaient
beaucoup multipliés depuis l'encombrement du défilé, et Evenor, à qui la
dive avait enseigné la chasse en lui confiant un arc et des flèches,
résolut d'en immoler une partie. Ce fut un chagrin pour Leucippe. Elle
voulait seulement qu'une palissade fût élevée autour de la partie du
jardin où l'on placerait la cabane, pour préserver les plus belles
plantes. Mais Evenor lui rappela les leçons de la dive.
--Souviens-toi, lui dit-il, que la destruction est la loi de
l'animalité. Les animaux enfermés ici sont trop nombreux, et tu vois
qu'ils se font la guerre et se tuent les uns les autres. Quand Téleïa
nous racontait la création terrestre, elle nous montrait chaque être
apparaissant aussitôt que l'être destiné à devenir l'aliment de son
existence commençait à tout envahir. A la plante ont succédé l'animal
qui broute l'herbe et la feuille, et l'insecte qui suce la poussière
fécondante des fleurs. D'autres animaux dévorent ceux-ci, et l'homme est
sans doute destiné à manger les animaux quand sa race se sera multipliée
au point de ne pouvoir plus leur laisser un trop grand parcours sur la
terre. Les coquillages de la mer, les oeufs des oiseaux, les grains et
les fruits même que nous mangeons sont des êtres vivants ou destinés à
vivre, que nous ne saurions nous reprocher de détruire, car nous avons
droit sur la nature entière; et si la chair et le sang nous inspirent
encore une vive répugnance, Téleïa l'a dit, et je le crois, il n'en sera
pas toujours ainsi.
«Quant à présent, la dépouille de ces buffles et de ces chamois qui sont
devenus trop nombreux dans notre Éden nous sera utile. Nous respecterons
les oiseaux, parce que, libres de quitter cette vallée, ils ne menacent
pas de nous laisser manquer de fruits. Un jour viendra pourtant où les
hommes aussi leur feront la chasse, si le nombre de ces hôtes avides
augmente jusqu'à dépouiller tous les arbres.»
Leucippe devenait triste à l'idée des futurs besoins de l'humanité et de
la persécution que les innocentes créatures de l'air et des bois
devaient fatalement subir. Elle comprenait cependant que, de toutes les
existences de ce monde, celle de l'homme étant la plus précieuse, toutes
celles qui pouvaient lui devenir nuisibles devaient être sacrifiées;
mais elle pleura, lorsqu'elle vit tomber la première biche sous la
flèche d'Evenor, et le jeune homme lui-même ne put accomplir cette sorte
de meurtre sans une émotion profonde.
Pourtant il regarda comme un devoir de préserver l'Éden d'une
dévastation qui eût eu pour effet de rendre toutes ces bêtes nuisibles
ou furieuses; et quand il en eut diminué le nombre, il s'attacha à
préserver et à apprivoiser toutes celles que des instincts de
domestication poussaient à chercher sa protection. Elles furent bientôt,
par les soins de Leucippe, aussi familières que celles de la forêt du
Ténare, et, libres dans un espace assez vaste pour leurs besoins de
pâture et de mouvement, si elles ne venaient pas toutes à sa voix, du
moins aucune ne fuyait à son approche, et plusieurs semblaient même se
plaire à ses caresses. Les chiens surtout montraient, comme ceux de
Téleïa, une intelligence et un attachement extraordinaires, et si
quelques bêtes malfaisantes eussent pu pénétrer dans l'Éden, Evenor et
Leucippe eussent été fidèlement gardés et défendus.
La cabane s'éleva rapidement, plus vaste, plus solide et plus élégante
qu'aucune de celles dont Evenor se rappelait avoir vu le modèle dans sa
tribu. Ses outils de fer lui permettaient une bien autre précision dans
l'assemblage des pièces, et le choix de matériaux bien plus précieux. Il
fit tous les montants en tiges de jeunes cèdres déjà vigoureux, et, au
lieu d'un toit de branches et de terre battue, il inventa une sorte de
fronton revêtu d'écorces et de palmes, qui facilitait l'écoulement des
pluies. Il ne voulut pas que Leucippe y entrât en rampant, comme dans
une tanière, mais qu'elle pût y marcher et y respirer comme dans la
vaste grotte des dives. Il avait eu soin de ne pas dépouiller le terrain
aux alentours et de réserver de longues vignes qui, enlacées au
chèvrefeuille et au jasmin, furent disposées par lui avec grâce sur les
parois extérieures et sur le toit de la cabane. Il inventa même des
siéges et des vases de bois, tandis que Leucippe, laborieuse et
industrieuse autant que lui, inventait des corbeilles nouvelles et des
ustensiles de jardinage. Le sol de la cabane, battu avec soin par
Evenor, fut recouvert par elle d'une fine pouzzolane qu'elle alla
recueillir dans les creux volcaniques, et de légères dalles de basalte
firent un canal d'irrigation au milieu du palais rustique. Evenor y
avait ménagé le passage d'un limpide ruisseau dont le continuel murmure
résonnait à son oreille comme un chant d'hyménée.
Tout ce doux travail fut poursuivi avec une ardeur naïve. Quelquefois
Evenor trouvait que Leucippe, plus calme que lui, le faisait durer trop
longtemps. Et pourtant, chaque fois qu'elle insistait sur la perfection
d'un détail, il s'y prêtait avec docilité, et l'achevait avec
conscience. Négliger quelque chose dans l'embellissement du nid sacré
lui eût semblé injurieux envers Leucippe et indigne de son propre amour.
Chaque soir, les deux beaux fiancés, un peu fatigués de leur journée,
mais impatients de recommencer le lendemain, retournaient auprès de la
dive. Ils la trouvaient rentrée avant eux dans la grotte, et la joie de
Leucippe était extrême en la revoyant. Téleïa lisait sur son front pur
la pureté de ses préoccupations et eût craint de l'outrager par un
doute.
Mais, de son côté, Leucippe la regardait avec une secrète anxiété. La
dive changeait visiblement d'aspect. Chaque jour elle était plus pâle et
d'une stature plus ténue, ce qui la faisait paraître plus grande. Sa
beauté, ravagée par la douleur, avait pourtant un type de noblesse
indélébile, et ses yeux prenaient une sérénité effrayante, parce qu'ils
avaient la fixité de la mort.
Quand Leucippe lui demandait si elle éprouvait quelque souffrance ou
quelque redoublement de tristesse, elle répondait, avec un sourire
étrange, qu'elle n'avait jamais été plus calme, et quand ses enfants
adoptifs la suppliaient de ne pas rester seule tout le jour, et de venir
voir leurs travaux, elle répondait, avec une douceur inexorable, qu'elle
irait le jour où Leucippe lui dirait que tout était prêt pour la prière
solennelle.
Quand tout fut prêt, en effet, Leucippe hésita et trembla devant Evenor,
plus tremblant qu'elle même. Leucippe n'ignorait pas les lois de
l'hyménée. L'ignorance absolue des vierges est un résultat factice de
l'éducation, une nécessité toute relative de nos moeurs corrompues. Dans
les temps d'innocence, la pudeur n'était menacée d'aucun souffle impur,
et l'accomplissement des lois de la vie n'était pas envisagé comme un
péril pour la dignité humaine. Si Leucippe eût vécu dans la tribu
d'Evenor, elle eût attendu en souriant le nouvel hôte de sa cabane. Mais
Leucippe, aussi pure que ces filles sans appréhension et sans réflexion,
avait de plus qu'elles un respect éclairé et enthousiaste pour l'époux
qui lui était destiné. Ce respect éveillait en elle la pudique modestie
de l'amour et comme un sentiment de terreur religieuse au moment d'une
consécration qui, dans sa pensée, embrassait l'éternité tout entière.
De son côté, Evenor, plus tourmenté de vagues désirs et moins timide
vis-à-vis de lui-même, se sentait éperdu et troublé devant la crainte de
déplaire à Leucippe. Sa délicatesse intérieure était peut-être moins
exquise, car il s'inquiétait de l'émotion mystérieuse de sa fiancée sans
en bien comprendre la cause. Il avait donc des moments d'impatience où
il était tenté de lui reprocher de l'aimer faiblement; mais la
mélancolique rougeur de Leucippe lui semblait une condamnation de ses
pensées, et il n'osait même plus la questionner sur sa réserve.
Cependant, un soir qu'ils revenaient vers la dive, il lui dit en
s'agenouillant devant elle pour arrêter sa marche obstinée:
--Écoute-moi, Leucippe, et réponds-moi. Il faut que tu me dises si j'ai
perdu ta confiance, et si, par quelque faute que j'ignore, j'ai mérité
de te voir triste et pensive comme tu l'es depuis que la cabane est
finie.
--Loin de là, répondit Leucippe; ton silence, ton respect et ton courage
me pénètrent d'un tel amour, que je me demande à toute heure si je
mérite d'être ta compagne pour toujours. Songe, Evenor, que nous allons
jurer à Dieu, devant Téleïa et dans toute l'ardeur de nos volontés, de
nous appartenir l'un à l'autre dans cette vie et dans toute la suite de
nos existences futures. Eh bien, sais-tu à quoi je songe? C'est que, si
je ne suis pas un être assez parfait pour te rendre heureux, tu seras
troublé par moi et las de moi dans toute l'éternité. Voilà pourquoi
j'hésite et me recueille; voilà pourquoi je rêve et prie sans cesse. Si
je devais être, dans l'hyménée, l'éternelle cause de ta souffrance,
j'aimerais mieux rester ta soeur, car jusqu'à ce jour, je ne t'ai causé
aucune peine, et tu m'as toujours bénie. J'ignore les joies de
l'hyménée; mais, quelles qu'elles soient, j'y renoncerais à jamais
plutôt que de te les donner au prix de ton amitié sans mélange et sans
fin.
--Ah! je puis te jurer de moi la même chose, s'écria Evenor. Oui,
j'aimerais mieux rester ton frère que de satisfaire ma passion au prix
de ton bonheur et de ta tendresse. Mais j'ai confiance en moi-même. J'ai
l'orgueil de mon amour, et tu ne dois pas t'en méfier. Je me sens en
possession d'une flamme si ardente et si sainte, que je peux répondre de
moi comme de toi-même. Va, ne crains rien. Dieu sait que je suis digne
de ton amour, parce que le mien est toute ma vie. Quand je devrais
souffrir pour toi tout ce que l'humanité peut souffrir, des peines et
des craintes que j'ignore... quelles qu'elles soient, je les accepte,
sachant que je ne puis rien souffrir qui me vienne de toi, et que je
serai toujours assez heureux, puisque tu m'aimes.
Leucippe releva Evenor, et, sans lui répondre, elle le conduisit auprès
de la dive:
--Ma mère, lui dit-elle, veux-tu venir demain bénir la maison de l'Éden,
qui est prête à te recevoir?
--Soyez-y à l'aube naissante, répondit la dive. Moi, j'y entrerai avec
le premier rayon du soleil.
Les oiseaux commençaient à gazouiller faiblement dans le crépuscule
bleuâtre quand les fiancés entrèrent dans le splendide bosquet de fleurs
et de feuillages qui entourait la cabane; mais ils n'osèrent pénétrer
les premiers dans la cabane même. Leucippe avait suspendu devant la
porte un de ces forts tissus de palmier que la dive lui avait enseigné à
tresser pour conserver la fraîcheur de son habitation. Quand la dive
arriva et souleva cette natte, deux petits roitelets troglodytes, qui
s'y étaient glissés durant la nuit, en sortirent avec un chant d'une
douceur inexprimable. En d'autres temps, cet augure eût été commenté et
interprété par les hommes. Les jeunes époux n'y virent qu'un sujet
d'attendrissement qu'ils ne cherchèrent point à définir.
D'ailleurs la dive absorbait leur attention. Elle avait repris, pour ce
jour-là, l'antique costume de sa race. Sa tunique de peau de panthère
tachetée (dépouille d'un animal depuis longtemps expatrié de cette
région) était assujettie à sa taille svelte et imposante par une
ceinture et des agrafes d'or d'un travail lourd et d'un goût austère
comme le bandeau de pierreries brutes qui retenait ses longs cheveux
blonds. Elle portait un livre, c'est-à-dire une large tablette de métal
qu'elle posa sur le seuil de la cabane. Elle avait passé les jours et
les nuits, depuis les fiançailles du jeune couple, à résumer, dans de
courtes sentences, les principes religieux et sociaux qu'elle leur avait
communiqués. La science des temps primitifs, loin de s'aider du
développement de l'éloquence, consistait, pour la langue écrite, dans
une symbolisation énergique et concise de l'idée. De là le mystère de
ces formules, qui ne fut motivé d'abord que par la difficulté matérielle
de résumer les codes religieux dans de courtes inscriptions ou sur des
monuments pour ainsi dire portatifs, mais qui, plus tard, par une fausse
application de la loi d'initiation, devint le principe des doctrines
ésotériques. De ce que la parole, fugitive et facile à altérer, ne
suffisait pas à l'enseignement religieux; de ce que le dogme écrit
exigeait de certaines constructions de langage et de certaines études,
l'erreur des initiations exclusives et secrètes prévalut longtemps dans
les sociétés naissantes, jusqu'aux époques de lumière morale, où de
sublimes vulgarisateurs, comme Orphée, Pythagore ou Moïse, dégagèrent la
vérité du mythe et donnèrent, en langue vulgaire, les lois de la
religion et de la vertu à tous les hommes.
Les tables de la loi, qu'apportait la dive aux premiers initiés de
l'humanité, étaient loin de cette apparente simplicité, bien qu'elles
fussent pour Evenor et Leucippe d'une simplicité encore plus radicale. A
travers les signes abréviatifs qui savaient rendre chaque phrase par un
mot, par moins qu'un mot, par un signe élémentaire, voici la traduction
de ce qu'ils lurent:
«Dieu, essence et substance infinies, partout et toujours simultanément.
«L'homme, essence et substance finies, dans les temps et dans les mondes
successivement.
«La perfection divine infinie partout et toujours spontanément.
«La perfection humaine relative dans les temps et dans les mondes
progressivement.
«L'esprit divin créateur, rénovateur et révélateur partout et toujours
simultanément.
«L'esprit humain inventeur, innovateur et propagateur dans les mondes et
dans les temps progressivement.
«Dieu, toute lumière, toute puissance, tout amour.
«L'homme, toute aspiration à la lumière, à la liberté, à l'amour.
«A qui croit et observe les lois, le règne du bien et le
perfectionnement soutenu de son être dans l'infini et dans l'éternité.
«A qui les nie et les méprise, le châtiment du mal et l'angoisse d'une
lente amélioration dans les mondes et dans les temps.»
Les pensées élémentaires qu'aujourd'hui, à l'aide des mots propres et de
l'écriture convenue et fixée, nous pouvons éterniser en quelques
minutes, avaient coûté un travail sérieux et opiniâtre à la dive, forcée
de créer à la fois les mots et les signes; car on pense bien que, de
tous les entretiens que nous avons prêtés aux trois anachorètes du
Ténare, pas une seule phrase, pas un seul mot ne pourrait être la
traduction directe des formes d'un langage primitif. Mais l'esprit de
ces entretiens et le fond de ces doctrines, pour être modernes, n'en
sont pas moins conformes aux mystiques révélations de la plus haute
antiquité.
Quelle que soit la forme, quel que soit le symbole, des vérités à la
fois immenses et naïves apparaissent comme une révélation émanée du ciel
même, à l'aurore de la raison humaine, et quand cette raison a tourné
dans des cercles de lumière ou de ténèbres qui s'enchaînent comme les
spires d'une spirale, elle n'arrive qu'à confirmer, par ses travaux et
ses recherches, la force de ces vérités proclamées _à priori_ par
l'inspiration divinatoire des premiers âges.
Quant à l'écriture mystérieuse de la dive, transmise à Evenor et à
Leucippe, c'était probablement celle dont les hommes ont gardé longtemps
les rudiments, affaiblis et altérés dans les secrètes traditions de
leurs temples. On sait que, de même que le latin, langue morte et lettre
close pour les illettrés, sert aujourd'hui de formule au culte
catholique, une langue morte, oubliée du vulgaire, fut longtemps la
formule des initiations de certains sanctuaires dans la haute antiquité.
C'était la langue sacrée, la langue mystérieuse qui, torturée par
l'interprétation, comme l'est aujourd'hui l'hébraïque primitive, arriva
à se perdre entièrement, peut-être à l'époque de l'événement inconnu
symbolisé dans le récit de la tour de Babel.