une nuit d'orage, se teignaient de pourpre. Les mouettes tournoyaient
avec obstination sur une petite anse dont les roches me cachaient le
fond. J'avais observé le naturel curieux de ces oiseaux de la mer. Ils
se rassemblent en troupes et poussent des cris d'une douceur triste et
pénétrante, quand un objet inusité flottant sur les eaux éveille leur
attention craintive. Je me décidai à pénétrer dans la petite baie en
marchant dans l'eau, et, au milieu d'un essaim de ces blancs oiseaux que
mon approche éloignait à peine, je trouvai, sur les varechs du rivage,
un objet étrange et d'abord inexplicable. C'était comme un grand lit,
capable de contenir plusieurs hommes, formé de troncs d'arbres creusés
et assujettis ensemble avec des branches si solidement entrelacées, que
l'eau n'y pouvait pénétrer à moins d'y tomber en lames soulevées par le
vent. C'est ce qui était arrivé; car, bien que ce lit flottant ne fût
point brisé et qu'il continuât à surnager sur les dernières ondes, il
était à moitié rempli d'eau, et une femme était là, livide, insensible,
morte, servant de lit à un enfant à peine âgé de quelques mois, qui
gémissait froid et mouillé, étendu sur son cadavre. Et pourtant, dans
cette horrible détresse, cet enfant sourit en me voyant. Il étendit vers
moi ses petites mains roses, et jamais regard plus caressant et plus pur
ne trouva le chemin de mon coeur. A quelques pas, sur la grève, gisait
le corps d'un homme, brisé par les rochers.
«Sans prendre le temps d'examiner ces malheureuses créatures privées de
vie et l'étrange ouvrage auquel elles avaient confié leur existence sur
les abîmes de la mer, j'emportai l'enfant et lui fis boire le lait de la
première chèvre que je rencontrai. Puis je le réchauffai dans la grotte,
et, le confiant à la garde de mes chiens apprivoisés, je revins au
rivage pour voir si d'autres hommes ne viendraient pas s'enquérir de
leurs infortunés compagnons; mais je n'en revis jamais un seul, et, de
ces montagnes bleuâtres que vous apercevez à l'horizon et qui doivent
être des terres semblables à celles-ci, aucun ne tenta sans doute plus
vers nos rivages la périlleuse traversée à laquelle je devais Leucippe.
La mer me déroba les restes de ses parents. Ils étaient déjà entraînés
au loin par un vent contraire quand je revins les chercher, et la
machine flottante s'éloignait aussi. Elle revint pourtant s'échouer de
nouveau ici près, le lendemain, et j'y pus poser les pieds et comprendre
comment, par un temps calme, de simples mortels avaient osé faire ainsi
un long trajet sur les eaux. J'y trouvai des débris de vases qui avaient
pu servir à transporter de l'eau douce, vases grossiers qui semblaient
être faits de terre durcie au feu, et des outils formés d'une pierre
tranchante enchâssée dans du bois, comme les haches et les couteaux de
métal dont se servaient les dives. Ce sont les rudes instruments de
travail que je conserve dans ma grotte comme le seul indice qui puisse
faire retrouver à Leucippe la trace de son peuple, si jamais son peuple
envoie à sa recherche ou si elle-même... ô Dieu! aidez-moi à supporter
cette pensée! se confie à la perfide mer qui l'a apportée ici.»
--Jamais! s'écria Leucippe épouvantée en regardant la mer qui était
devenue houleuse et mugissante. Je me souviens du temps où, sur toute
cette côte, les flots venaient mourir doucement. Mais, depuis qu'ils ont
envahi nos rochers, et que la vague furieuse s'y engouffre... oh!
jamais, jure-le-moi, Evenor, jamais tu n'essayeras de franchir sur des
arbres flottants l'espace qui conduit à d'autres rivages!
Chaque premier mouvement de Leucippe trahissait son unique sollicitude.
Elle qui n'avait jamais connu la crainte pour elle-même et qui avait ri
du premier effroi d'Evenor à la vue des vagues, elle tremblait
maintenant à l'idée qu'il pouvait être tenté de construire une barque
pour aller revoir sa famille.
Mais Evenor avait si résolument renoncé à tout ce qui n'était pas
Leucippe, il avait si bien étouffé en lui le souvenir de sa famille,
qu'il sourit des terreurs de sa bien-aimée et dit, s'adressant à la
dive:
--Pourquoi Leucippe ferait-elle cette chose insensée de vouloir marcher
sur la mer? Et comment peux-tu craindre que tes enfants aillent chercher
un autre amour que le tien?
Leucippe, rassurée et reconnaissante, jeta ses bras autour du cou de son
frère; mais au moment de baiser ses cheveux avec la sauvage énergie
d'une joie enfantine, elle s'arrêta tremblante, et, confuse d'elle-même,
donna des lèvres à sa mère le baiser que, dans son coeur, elle donnait à
Evenor.
--Hélas! hélas! dit Téleïa en lui rendant ses caresses, il faut que
j'afflige ces coeurs si saintement unis. Écoutez-moi, enfants, et si mes
paroles sont vraies, il faudra bien qu'elles persuadent vos esprits.
«Je vois et je sais l'ardeur de vos affections, ô enfants des hommes! et
je me suis assez assimilée à vous, moi qui suis une dive transformée,
pour comprendre qu'au lieu de combattre en vous cette ardeur comme une
faiblesse, je dois la développer comme une puissance. Oui, tout me le
prouve, et tout en vous le proclame, l'amour terrestre est la vie en
vous-mêmes, et ce sentiment que les dives angéliques refoulaient dans
leur sein pour l'offrir entier à Dieu, il est chez vous la source même
de l'amour divin. L'homme est ainsi fait, je le vois, que, pour s'élever
à l'idée de l'infini, il lui faut d'abord passer par les flammes saintes
de l'amour conjugal, foyer brûlant de toutes les affections terrestres.
«C'est donc pour raviver votre amour et non pour l'éteindre, que je vais
vous effrayer peut-être, ô mes enfants bénis! en vous montrant l'hyménée
comme la pratique de la perfection ici-bas. Ah! s'il est le bien
suprême, combien ne faut-il pas être pur pour l'atteindre!
«Examinons donc ensemble la nature et le but de ce sentiment sublime. Je
l'ai porté et nourri sans défaillance dans mon sein, jusqu'au jour où ma
tendresse exaltée pour mes enfants se sentit froissée par le calme
stoïque de leur père. Je vis alors que nous étions dissemblables, lui et
moi, et que la religion du devoir ne s'était pas identifiée chez les
dives à la religion de l'amour tel qu'il doit être dans ces âges
nouveaux. C'est par cette terrible découverte et par ces luttes amères
de ma propre expérience que je suis devenue capable de vous comprendre
et de vous instruire.
«Tout devoir, mes enfants, porte en lui-même sa récompense, et plus
cette récompense est délicieuse, plus le devoir qu'elle implique est
austère. Leucippe, l'amour est comme cette fleur de ciste que froissent
tes doigts distraits tandis que tu m'écoutes. Cette charmante rose du
désert est la plus délicate qui existe. Portée sur une tige solide,
environnée de feuillages résistants, la plante se plaît aux ardeurs du
soleil sur la roche brûlante. Sous les feux du jour, le bouton s'ouvre
frais et riant, mais fragile. Un souffle d'air le dérange, le vol d'une
mouche l'effeuille, le plus léger contact le macule; et c'est en vain
que tu as souvent essayé de placer ces fleurs dans ta chevelure. A peine
cueillies, elles perdent leur couleur et leur forme. Telle est la foi
dans l'amour. Un souffle l'altère, un doute la souille et la flétrit. Le
coeur de la femme est un autel d'une exquise pureté, où ne doivent
brûler que des parfums choisis. Tu vivras parmi les hommes, ô douce
fleur du désert, et tu allumeras chez eux, je le prévois, des flammes
dont ils n'ont pas encore senti les atteintes et qu'ils ne soupçonnent
même pas. Ils vivent encore dans l'innocence tranquille, parce que leurs
douces compagnes, n'ayant été initiées à aucun idéal, ne sont pour eux
que des femelles amies, de même qu'ils ne sont pour elles que des frères
chargés de les rendre mères. Ils n'observent les lois de l'ordre dans la
famille que parce que ces lois sont les plus faciles et les plus
naturelles. A mesure que ces êtres purs, mais incomplets, se
développeront dans la connaissance des choses de l'esprit, ils
éprouveront le trouble des préférences, des jalousies et des passions;
et peut-être alors tomberont-ils dans le désordre et dans le mal, si la
force de leur désir n'est pas dirigée vers le vrai bonheur. Peut-être,
hélas! confondront-ils la possession des sens avec celle de l'âme et
réduiront-ils la femme en esclavage, croyant ainsi la posséder
véritablement. Sache donc leur faire comprendre d'avance que l'hyménée
qui n'engage pas l'âme n'est pas l'hyménée, et si ta parole inspirée les
transporte dans de nouveaux rêves de délices, garde-toi de te glorifier
dans le culte idolâtrique qu'ils voudraient te rendre. C'est Dieu, c'est
l'amour que tu dois enseigner; mais tu n'auras plus de véritable
inspiration si l'orgueil t'aveugle et si tu te complais dans l'adoration
de toi-même. Alors, loin d'être une divinité bienfaisante, tu
deviendrais un sujet de scandale et de perdition parmi les fils des
hommes, et ce don de la beauté divinisée par l'intelligence serait une
malédiction pour ta race et pour toi-même.
«Prépare donc ton esprit à être invulnérable à la louange des hommes. La
femme idéale que tu dois être n'aime que la louange de celui qu'elle
aime. Elle renvoie à Dieu toutes les autres et ne sent épanouir sa
fierté que sous le regard de son bien-aimé.
«Oui, Evenor, les hommes tes frères voudront te disputer l'amour de
Leucippe. Elle sera la première _Ève_, c'est-à-dire la première
_science_ qui méritera dans leurs souvenirs le nom de femme. Elle te
sera fidèle, elle se préservera sans trouble et sans colère de tout ce
qui ne sera pas ton amour. Mais il lui faut ton aide, car l'amour est
une vertu à deux, et quand une des deux âmes le méconnaît et le brise,
l'autre n'est plus que la moitié d'un ange.
«Toi aussi, mon fils, tu seras le premier homme que l'on nommera vie et
force, car tu as reçu l'initiation, et ta beauté, comme celle de
Leucippe, a pris un éclat supérieur qui n'avait point encore brillé sur
la face humaine. Toi aussi tu seras parmi les femmes de ta race un fils
du ciel, un messager de l'inconnu; mais si tes désirs s'émeuvent dans
une vaine curiosité, dans les tentations de l'orgueil et de la
convoitise sensuelle, tu manqueras ta mission, et, indigne de la foi de
Leucippe, là où tu n'auras semé que le trouble, tu ne recueilleras que
le doute.
«Prêtre révélateur de l'amour divin, traverse donc les agitations que tu
vas susciter sans rien laisser perdre de la candeur de ton être.
L'épouse que je te donne est la seule digne de toi; c'est le seul esprit
qui puisse converser avec le tien, la seule forme vivante ici-bas dont
la beauté, éclairée d'en haut, ait une puissance réelle et une valeur
particulière. Si tu la méconnaissais, ta propre beauté, ta propre valeur
seraient aussitôt amoindries et souillées.»
--O dive mélancolique! ô âme méfiante! que me dis-tu? s'écria Evenor.
Comment peux-tu croire que Leucippe ne soit pas à jamais mon unique
souci, mon unique joie, mon unique gloire?
--Mon fils, reprit la dive, Leucippe ne sera pas toujours aussi
splendidement belle que la voici devant tes yeux ravis, parce qu'elle ne
sera pas toujours jeune. Quand elle aura été mère plusieurs fois, sa
beauté sera plus parfaite dans son âme, mais elle sera comme voilée sur
ses traits. Et peut-être alors, te reportant par la pensée au moment où
nous sommes, tu diras en toi-même: «Qu'a-t-elle donc fait des roses qui
fleurissaient sur son visage? Que sont devenues sa taille de palmier et
sa chevelure ondoyante, et pourquoi le sombre azur de ses yeux a-t-il
perdu l'éclat des nuits constellées?» Plus robuste que la femme,
assujetti à de moindres épreuves, et destiné sans doute par la prévision
divine à la protéger dans les labeurs de la maternité, tu dois rester
plus longtemps jeune et agile. Garde-toi donc de te croire un être mieux
doué qu'elle et de vouloir dominer sa faiblesse par l'autorité du fait.
Leucippe est ton égale, et ce qu'elle a en moins par la débilité de son
être, elle l'a en plus par la science des entrailles maternelles, plus
parfaite chez la femme, en vue des besoins de l'enfant dont elle est la
providence sacrée. Si les âmes de vos enfants vous appartiennent au même
titre, leurs corps sont plus immédiatement confiés aux sublimes
instincts de la mère. Respecte donc en elle la gardienne et la nourrice
passionnée de ces êtres qui seront le plus pur tribut de ton sang et le
plus précieux trésor de ton esprit. Le jour où tu dirais: «Cette femme
et ces enfants m'appartiennent,» sans ajouter: «J'appartiens à ces
enfants et à cette femme,» le lien céleste serait brisé, et, au lieu
d'une famille, tu n'aurais plus que des esclaves, c'est-à-dire des êtres
qui obéissent sans aimer et qui pratiquent sans croire.
«Voilà, mes enfants, vos devoirs réciproques. Une pensée constante doit
les éclairer et les sanctifier, l'identification de vos deux âmes en une
seule. Tout ce qui attribuerait à l'une plus de pouvoir et de liberté
qu'à l'autre serait le blasphème et la mort. Dieu n'a pas créé deux
races en une. Il n'a pas fait la femme pour l'homme plus que l'homme
pour la femme. Il a créé un seul être en deux personnes qui se
complètent l'une par l'autre, et dont la pensée divine, union qui saisit
l'âme autant que les sens, est le lien indissoluble.»
--Je voudrais te croire, dit Evenor; mais j'ai un effort à faire pour ne
pas m'imaginer que Leucippe est plus divine que moi-même, et que mon
devoir est de la servir et de l'adorer humblement.
--Pour moi, lui répondit Leucippe, je me persuadais la même chose à ton
égard, et je sens tellement que je te préfère à moi-même, qu'il m'en
coûtera de me croire ton égale.
--Ceci est l'enthousiasme de l'amour, reprit la dive, et je vois bien
que l'âme humaine est excessive dans la joie, comme l'était la mienne
dans les angoisses de l'amour maternel. Tous vos sentiments terrestres
ont cette fièvre d'expansion que Dieu bénit sans doute et qu'il ne vous
a donnée que comme un avant-goût des délices du ciel. Mais il vous a
rendus capables aussi d'accepter les lois de la sagesse, car il sait que
l'existence de toute créature mortelle doit être agitée et militante sur
la terre. Gravez donc ma parole en vos coeurs; un jour, vous
reconnaîtrez qu'elle n'était pas inutile.
--O ma mère chérie! dit timidement Leucippe, tu nous parles de nos
rapports avec le reste des hommes comme si nous devions retourner parmi
eux. Nous ne pouvons le tenter qu'au péril de nos jours, et pourquoi
donc penses-tu que nous puissions le désirer quand le bonheur et l'amour
sont ici pour nous?
--Je ne vous ai encore rien dit, reprit Téleïa, de vos devoirs envers
vos semblables; mais vous avez dû pressentir qu'ils sont indissolument
liés à ceux que vous contractez l'un envers l'autre. Je vous ai dit que
Dieu n'avait pas créé un homme et une femme constituant deux êtres
parfaits, isolés l'un de l'autre, mais un seul être en deux personnes.
Quel que soit le berceau du premier homme, qu'il ait été précieusement
accaparé par un seul couple, ou magnifiquement rempli de plusieurs
couples également précieux, la loi de reproduction et de multiplication
imposée à l'espèce humaine règle par avance les rapports des hommes
entre eux. C'est par elle que le couple humain n'est rien dans
l'isolement, parce que ses vertus y sont nulles, ses exemples inféconds
et sa postérité compromise. La vie solitaire est une vie anormale; l'âme
incomplète n'y peut donner qu'une vie incomplète: voilà pourquoi je
m'imagine que beaucoup d'hommes et de femmes ont été appelés ensemble au
bienfait de la vie dans ce monde; car, encore une fois, il n'est pas de
bienfait sans obligation, et pas de puissance sans devoir. Vous ne
seriez rien de plus que les animaux, s'il vous eût été permis de vous
unir seulement en vue de la conservation de l'espèce physique. La vie
morale vous ayant été accordée, vous ne pouviez la recevoir que dans les
conditions où elle s'entretient, se développe et se transmet.
«Ce serait donc transgresser la loi qui préside à vos destinées, que de
vous annihiler dans la possession d'un repos égoïste. Vous en perdriez
vite la douceur, et le divin amour s'épuiserait pour vous comme une
coupe vidée en deux matins. Pour sentir le prix durable du bonheur, il
faut le mériter, et si le ciel se laisse entrevoir à l'innocence, il ne
se laisse posséder que par la vertu. Un tel avenir mérite bien qu'on
expose sa vie, et vous risquerez la vôtre pour retrouver vos frères. Vos
lumières leur sont dues, et ne dites pas que vous pouvez les leur
refuser; leur ignorance, qu'elle soit docile ou rétive à vos
enseignements, vous est nécessaire. C'est pour vous le champ de
l'activité, le but du devoir, le prix de l'amour. Demain, au jour
levant, vous devez recevoir la consécration divine du travail. Armés de
ces outils précieux dont les dives ne connurent pas toutes les
ressources, vous irez dans la forêt, et, après avoir prié, vous
choisirez les arbres les plus sains pour la construction de votre cabane
flottante. Evenor coupera, creusera les ais solides; Leucippe choisira
et préparera les lianes flexibles. Quant à la construction de cette
machine, le génie humain doit seul en prévoir et en combiner
l'agencement hardi et prudent. La science des faits ne m'a pas été
donnée et j'ai foi aux instincts qui caractérisent votre pouvoir sur la
terre.»
--Nous ferons ce que tu veux que nous fassions, dit Evenor, car tu es
notre lumière et nous n'avons pas le pouvoir de repousser la lumière
après l'avoir comprise. Mais dis-nous donc si c'est pour un temps ou
pour toujours que nous devons quitter cette terre bénie où il nous
semblait devoir trouver le bonheur.
--Assure-toi d'abord la conquête de l'élément qui t'emprisonne, répondit
Téleïa. Le voyage doit être court, car je sais que, non loin d'ici,
s'étendait une plage qui rendait facile l'accès des établissements
humains. Si cette plage a disparu sous les eaux comme celle-ci, ta
maison flottante n'en trouvera pas moins des lieux propices pour
aborder; car vers l'est, les rives s'abaissent pour laisser sortir un
fleuve qui se jette dans la mer. Vous achèverez ensuite votre voyage par
terre, et, après un détour, vous gagnerez les prairies d'où votre race
n'a pas dû s'éloigner. Maîtres de la distance, vous le serez du temps,
et rien n'empêchera que vous reveniez ici consacrer votre hyménée, avant
de vous fixer parmi les hommes.
--Tu nous parles de nous, dit Leucippe, et nous ne savons pas encore si
tu dois nous suivre. Si ta pensée secrète est de rester ici sans nous,
comment veux-tu que je me soumette à ta volonté?
Et comme la dive hésitait à répondre, Leucippe pleura amèrement, disant:
--Que t'ai-je fait, mère cruelle, pour que tu me chasses de ton sein?
Est-ce donc là le bonheur que tu voulais me donner? Et comment veux-tu
que mon hyménée ne soit pas mortellement flétri par ton absence? Hélas!
j'étais si heureuse, il y a une heure, de songer que nous étions
inséparables, et à présent voilà qu'il me faut choisir entre Evenor et
toi, et prévoir des jours où je pleurerai l'un ou l'autre! Pourquoi nous
as-tu révélé sitôt le mystère de notre existence? Nous étions si jeunes!
Ne pouvions-nous savourer encore quelque temps la félicité qui nous
était accordée?
--J'aurais pu me taire, en effet, répondit la dive, si je vous avais
regardés comme des êtres secondaires dans la création. Il fut un temps
où je ne prévoyais rien de ce que je viens de vous prescrire. C'est
quand vous étiez des enfants pour ainsi dire étrangers aux plus hautes
préoccupations de mon esprit. Oui, je l'avoue, en vous chérissant comme
j'avais chéri mes propres enfants, j'avais pour vous, malgré moi, les
mêmes faiblesses, inutiles, hélas! que j'avais eues pour eux. Je
redoutais, j'éloignais l'heure de l'initiation, et je soutenais contre
moi-même un combat violent. Je craignais de vous tuer, et je me disais
que si les dives, créatures plus parfaites selon moi, n'avaient pu, dans
ces temps-ci, recevoir la lumière divine sans mourir, à plus forte
raison vous succomberiez dans la lutte du monde spirituel avec le monde
positif, vous autres si peu portés, relativement, à sacrifier l'un à
l'autre. Ah! j'ai encore bien souffert à propos de vous, nobles êtres
que je méconnaissais à force de sollicitude! Combien de nuits j'ai
passées à contempler votre doux sommeil et à me dire: Ils sont beaux et
forts, ils sont calmes et souriants; je n'ai plus qu'eux sur la terre;
faut-il donc qu'en leur révélant l'immortalité de leurs âmes, je les
précipite dans la lutte amère du devoir? Pourquoi ne pas les laisser
vivre dans l'innocence primitive comme vivent leurs semblables? Pourquoi
risquer sur eux ce terrible breuvage de la vérité qui leur donnera
peut-être la mort en ce monde, sans leur assurer la vie dans l'autre?
«Vous le voyez, je doutais encore alors que vous fussiez les enfants de
Dieu au même titre que nous, vos devanciers sur la terre. S'ils n'ont
pas reçu la notion de l'avenir infini, me disais-je, c'est qu'ils ne
sont peut-être pas destinés à le posséder. Peut-être doivent-ils
accomplir leur mission tout entière ici-bas, et revivre éternellement
sous les mêmes formes, avec des organes imperfectibles, dans un milieu
toujours imparfait. Ils n'ont pas mérité comme les dives, éprouvés par
des siècles de souffrance, d'aller immédiatement prendre possession des
astres supérieurs. Eh bien! si leur royaume est de ce monde, qu'ils y
vivent dans l'ignorance des mondes meilleurs!
«Mais je ne pouvais m'arrêter à une telle résolution. Outre que ma
conscience la repoussait par d'énergiques appels et de cruels tourments,
je vous voyais, non pas toujours, mais quelquefois, pressés d'une
ardente curiosité des choses divines. J'avais déjà vu Leucippe sortir
tout à coup de l'activité fiévreuse de ses joies enfantines pour me
demander avec une sorte d'autorité obstinée à qui s'adressaient mes
prières et qui était l'auteur des choses. Tantôt elle voulait que
j'eusse creusé la mer et entassé les montagnes; tantôt elle me
remerciait d'avoir semé le ciel d'étoiles et la terre de fleuves; et
quand la foudre troublait son sommeil, elle me demandait de la faire
taire; elle pressentait, en dehors de nous, une puissance à laquelle
elle me croyait capable de résister, et elle s'alarmait de mes réponses
quand je lui disais ne rien pouvoir sur les éléments.
«Je l'avais donc initiée, d'abord malgré moi, et ensuite avec plus de
confiance, en constatant que je dissipais ses terreurs en lui parlant du
Père suprême. J'eus plus d'hésitation avec toi, mon fils. Ton esprit me
semblait plus ardent et plus inégal encore que celui de Leucippe, et,
comme il y avait dans tes yeux et dans ton attitude je ne sais quelle
anxiété, au commencement je ne t'éclairais qu'avec méfiance et lenteur.
Mais bientôt tu m'ouvris un esprit docile et un coeur aimant sans que le
principe de ta vie parût ébranlé par ce grand effort de la foi et par ce
brûlant éclat de la lumière d'en haut. Plus je t'ai enseigné, plus je
t'ai trouvé accessible à l'enseignement, et dès lors j'ai compris
l'étendue de mes devoirs envers vous deux. A présent, je sais qu'il ne
m'est pas permis de vous laisser jouir de la vie à la manière des
oiseaux ou des plantes, et que, pour vous élever à la vie des anges, je
dois vous faire acheter leurs ravissements sublimes par les mérites du
sacrifice...»
Evenor et Leucippe n'osèrent répliquer. Ils se sentaient courbés et
comme brisés, pour la première fois, par l'ascendant de l'austère
vérité. Le lendemain, dès l'aube, ils allèrent dans la forêt, et, avant
de commencer leur travail, ils essayèrent de prier; mais ils ne purent
d'abord que se regarder avec tristesse et se jeter en pleurant dans les
bras l'un de l'autre.
--Ah! disait Evenor, j'avais fait de si doux projets! Téleïa nous avait
dit souvent: «Quand vous aurez atteint l'âge de la liberté, je te
confierai ces haches et ces massues de fer et de cuivre, et tu pourras
alors entailler le rocher et faire à Leucippe un escalier pour descendre
dans l'Éden. Je te permettrai d'y bâtir une cabane, et c'est dans ce
riant séjour que Dieu consacrera votre hyménée.» Et voilà que maintenant
ces instruments de conquête sont des instruments de douleur et de
servitude. Il nous faut construire, non plus un asile de paix, mais une
maison de voyage, et peut-être un tombeau!
--Et moi, répondit Leucippe, j'avais rêvé de te faire vivre dans un
éternel sourire. Sa vie sera une fête, me disais-je, et que l'orage
gronde ou que le soleil brille, il aura toujours la joie à ses côtés. Et
maintenant, tu le vois, je pleure et mes baisers vont devenir amers, car
je crois que Téleïa veut que je me sépare d'elle, et je ne pourrai plus
te donner un bonheur parfait, ne l'ayant plus en moi-même.