accablée par ma faiblesse, je voulais le détourner du devoir d'initier
nos enfants à cette sublime et terrible croyance qui, depuis longtemps
portée jusqu'à l'enthousiasme chez les dives, leur inspirait le mépris
de la vie et l'amour de la mort. Vois les enfants des hommes, lui
disais-je; ils redoutent le mal, ils fuient le danger; ils ne savent
rien de l'autre vie, ils ne connaissent pas Dieu. Et cependant Dieu les
bénit et les protége. Ils vivent, ils sont joyeux, bruyants, pleins
d'énergie. Leur vie semble une fête dont ils ne prévoient pas la fin. Si
nous initions nos enfants, ils ne voudront pas, ils ne sauront pas
vivre.
«Aria repoussait les suggestions de ma lâcheté, et moi, je lui
reprochais avec amertume de ne pas aimer ses enfants pour eux-mêmes. Je
l'accusais de fanatisme, et notre amour était troublé par une secrète
préférence de mon coeur pour ces enfants que le ciel m'avait donnés et
que je ne voulais pas lui rendre. Aria s'en aperçut et me dit un jour:
«--Je sens s'éteindre en moi le flambeau de la vie. Ton amour seul me
soutenait encore; mais depuis qu'il s'est refroidi, la volonté de vivre
m'abandonne rapidement. O Téleïa, chasse ce vain désir de disputer la
terre aux enfants des hommes! Ne vois-tu pas que les nôtres sont déjà
frappés de la langueur qui a dévoré tous ceux de notre race, et que
notre seul rêve de bonheur doit être de nous réunir tous bientôt dans un
autre asile au sein du clément univers?
«Je ne pouvais accepter cet ardent désir. Je ne sais quelle fibre
humaine s'était développée en moi. Je me jetai aux pieds de mon époux,
le suppliant de vivre et de laisser vivre nos enfants.
«--Oublie le ciel, lui disais-je. Où puises-tu cette foi robuste? Et si
elle était une illusion! Laisse du moins nos enfants l'ignorer. Ne
vois-tu pas qu'ils sont trop jeunes pour la comprendre, et que, entre
l'attente sereine de cette vie future et la soif insensée de s'en
emparer, il y a une sagesse que l'âge mûr peut seul acquérir? Toi-même,
ô mon cher Aria, tu n'as plus la patience d'attendre, je le vois bien.
Tu me reproches de ne plus t'aimer, et c'est toi, cruel, qui dédaignes
ma tendresse et qui parles de plier cette vie comme une tente et d'aller
chercher sans moi les rivages de l'inconnu!
«Aria hésitait alors entre mon amour et sa conscience; mais je voyais
trop que la foi triomphait de l'amour. Il avouait que la solitude le
détruisait. Tant que nous avions eu une famille, il s'était imaginé que
nous avions encore une nation et une patrie, et il disait une chose
vraie:
«--L'amour de deux êtres seuls au sein de l'univers n'est plus l'amour.
L'amour ne peut pas être un égoïsme, ce doit être une dilatation, un
éclat rayonnant de l'âme, et tous les saints amours sont les aliments
nécessaires de ce foyer puissant. Enlevez au dive, fils du ciel, la
famille, le culte et le temple, son amour, restreint à la contemplation
d'un seul être semblable à lui, dévore et consume cet être et lui-même.
«--Et nos enfants, m'écriais-je, nos enfants, ne sont-ils rien? ne
remplacent-ils pas tout ce que nous avons perdu? Pour moi, ils sont le
pays, la race, la famille, le monde!
«Aria souriait tristement; il croyait que nos enfants n'étaient pas
destinés à vivre. Hélas! il voyait dans l'avenir. Mais sa prescience
m'irritait, et quelquefois, exaspérée, je hâtais sa fin par de véhéments
reproches. Lui, angélique essence, me pardonnait mon délire et semblait
me remercier de la douleur dont je l'avais abreuvé. Il mourut en me
montrant le ciel, et les dernières paroles de sa voix éteinte furent
celles-ci:
«--Crois, afin de me rejoindre!
«Je m'efforçai faiblement de lui obéir. Le mal était entré dans mon âme,
et mon courage épuisé se refusait désormais à la loi divine. Je ne me
souvenais plus que j'étais une dive, c'est-à-dire une idée fatiguée
envoyée dans un astre réparateur pour y attendre des destinées peut-être
moins douces, mais plus hautes. Je ne sentais plus en moi qu'un esprit
inquiet et des entrailles dévorées d'amour pour ces deux êtres dont je
chérissais l'apparence terrestre et l'image passagère plus que l'âme
céleste et l'indestructible essence. Plutôt que de les rendre au ciel
jaloux qui me les réclamait, j'aurais sacrifié leur immortalité et la
mienne. Insensée, je m'attachais à eux d'un amour bestial et farouche,
et, transgressant la loi de mes pères, je ne leur enseignais rien des
mystères de la vie éternelle. Je m'étais promis d'abord de ne pas les
entretenir du regret des choses passées, et j'allais au delà de ma
propre résolution en ne leur insufflant aucun espoir des choses futures.
Les dives se sont trop abandonnés au destin, me disais-je. Essences trop
pures, ils ne tenaient point assez à leur manifestation dans cette phase
du voyage à travers l'infini, et quand la terre s'est dérobée sous leurs
pieds, ils se sont envolés comme des oiseaux qui savent leur route à
travers les orages. Mais ces orages ne sont-ils pas terribles, et le but
est-il assuré? Qui sait si Dieu se soucie de nous conserver la mémoire,
et si, dans une autre forêt du ciel, mes enfants bien-aimés
reconnaîtront les bras qui les portent et le sein qui les réchauffe
maintenant?
«Ainsi je blasphémais dans ma solitude, nul conseil ne me soutenant
plus, nulle tendresse ne veillant plus sur moi. Et, jalouse des bêtes
sauvages qui élevaient leurs petits sans autre trouble que celui de les
conserver, je m'efforçais de les imiter en n'apprenant à mes enfants
qu'une vaine lutte contre la mort. Quelquefois, me glissant sous les
épais buissons qui entourent vos vergers, je contemplais avidement les
soins que les filles des hommes prodiguaient à leurs enfants. J'admirais
l'industrie des hommes, leurs cabanes habilement construites, et les
mille prévoyances qu'ils savent apporter dans la conservation de leurs
jours rapides. J'écoutais leurs paroles et j'en devinais le sens à
l'expression de leurs visages si mobiles et de leurs mouvements si
déterminés. Je voyais chez eux un amour plus ardent et plus opiniâtre
que celui dont j'avais été l'objet dans ma famille; moins de discours,
moins de méditations, un travail assidu, une volonté soutenue, aucune
préoccupation de la vie en Dieu, une sorte d'identification avec la
nature. Et je revenais vers mes enfants en songeant: Ces hommes, nés du
rocher aride, sont supérieurs aux dives, issus du chêne luxuriant. Ils
adhèrent de toute leur puissance à cet héritage terrestre, tandis que
nous avons élevé follement nos branches vers le ciel, qui les a brisées
sans pitié. Et j'essayais de bâtir une cabane pour mes enfants; je leur
choisissais les aliments que préféraient les hommes. Aux glands amers et
aux baies acides des bois je substituais les figues et le miel que je
rapportais de vos prairies. J'exposais ces pauvres créatures, élancées
et faibles, aux rayons du soleil, espérant qu'il les adopterait pour ses
fils et leur communiquerait les effluves de sa vie. Car, faut-il vous
l'avouer? ô mes enfants, j'étais tombée au-dessous de moi-même, et
craignant le Dieu implacable des intelligences, je portais mon adoration
vers ses oeuvres secondaires. J'adorais le feu comme l'âme du monde, et
je n'adressais plus d'hommages et de supplications qu'à l'astre du jour
et aux flammes des volcans.
«Et malgré tous mes soins, tous mes efforts, tous mes travaux, mes
enfants dépérissaient sous mes yeux! Mes tentatives pour les assimiler à
la race humaine ne servaient qu'à précipiter leur destinée. Si, trompée
par l'aspect que prennent durant la nuit les flots de la mer, et me
flattant de les baigner dans une onde embrasée, je les portais au
rivage, je ne trouvais là que de froides ondes et le vent qui sèche la
sueur sur le front. Si, me fiant à la vertu des choses que l'homme
utilise, j'essayais d'étancher la soif de mon fils avec le suc de la
vigne, ou celle de ma fille avec le lait des chèvres et des brebis, je
voyais cette soif devenir plus ardente, et chaque jour rapprocher celui
que l'arrêt irrévocable avait marqué pour l'extinction de ma race
infortunée.
«Quand je sentis, au feu de la fièvre qui les rongeait, succéder le
froid de la mort prochaine, j'imaginai de réchauffer l'atmosphère ou de
l'assouplir par la fumée, en mettant le feu à la forêt qui couronne la
première enceinte de ce cratère. J'avais vu mes parents essayer ce
dernier moyen, à l'exemple de leurs pères, pour prolonger de quelques
jours, non pas leur existence physiques dont ils avaient fait le
sacrifice, mais la lucidité de leur esprit aux approches de la mort.
Moi, j'aurais embrasé la terre entière pour conserver mes enfants
quelques jours de plus. La forêt résista à mes efforts. La sève
printanière, pleurant de toutes les branches, avait humecté les feuilles
sèches étendues au pied des arbres, et les oiseaux, occupés à construire
leurs nids, enlevaient ou dispersaient les mousses et les broussailles
que j'y avais amoncelées. Enfin, après mille essais et mille fatigues,
je vis monter la flamme sur quelques points, et, amenant mes enfants au
centre de l'incendie, assez loin pour n'en rien craindre, je les vis,
pâles et languissants, sourire à l'aspect des lueurs rougeâtres et au
pétillement des arbres résineux. Mais le vent qui promettait de propager
le feu tomba tout à coup, et une pluie abondante détruisit ma dernière
espérance. Alors mon fils, se traînant jusqu'à moi:
«--C'est assez lutter contre les lois de la nature, me dit-il. Mère,
parle-nous du ciel qui nous réclame et dont la vision m'apparaît.
«--Le ciel, m'écriai-je, le ciel nous abandonne et nous repousse; la
terre nous rejette et nous maudit!...
«--Non, dit l'enfant sublime en couvrant ma bouche de sa main
défaillante; non, mère, rappelle-toi que nous sommes des dives; le ciel
nous redemande et la terre nous délivre. Je vais t'attendre où j'ai
mérité de te retrouver, car je n'ai jamais perdu la vue de l'infini dont
mon père m'entretenait avant de mourir, et dont mon âme était le
sanctuaire.
«En parlant ainsi, mon fils bien-aimé s'arracha de mon sein, se
prosterna... et ne se releva plus.
«J'étais égarée; je ne pleurai point, je me pris à maudire le fils
ingrat qui m'abandonnait. J'accablai de reproches l'ange qui ne
m'entendait plus, et mon cher Aria qui l'avait initié aux mystères du
ciel.
«--Va-t'en donc, lui disais-je, toi qui n'aimes point ta mère! Que
m'importe? ta soeur me reste. Celle-là n'est point une dive initiée;
elle deviendra semblable aux filles des hommes. Elle n'aura pas
l'orgueil de s'élever à Dieu. Elle vivra pour sa mère, parce qu'elle
sait bien que sa mère ne peut pas rester seule dans l'univers. Dis, ô ma
fille, ô mon seul bien, mon unique amour, tu vivras de mon souffle, tu
ne pleureras pas ton frère, tu ne songeras point à Dieu... Tu n'aimeras
et ne connaîtras que moi.
«L'enfant ne me comprenait pas; elle me rendait faiblement mes baisers
et souriait d'une façon étrange. J'appelai cent fois mon fils; je ne
pouvais pas me persuader qu'il fût mort; je voulais qu'il se relevât
pour me suivre dans la grotte. Je le soulevai avec une sorte de colère,
et, comme j'étais embarrassée de ma fille, qui, depuis quelques jours,
n'avait plus la force de marcher, je le lâchai un instant pour la poser
près de moi. En ce moment, je le vis retomber inerte et lourd sur la
terre retentissante. Oh! je vivrais mille ans, que j'entendrais toujours
le bruit de ce corps sur les graviers! Alors je poussai des cris
horribles et j'emportai ma fille dans une course impétueuse. Je fuyais
je ne sais quels fantômes qui me semblaient la poursuivre et vouloir me
l'arracher. Enfin, je la déposai dans la caverne, et, songeant que ma
demeure avait dû l'effrayer, je me mis à genoux auprès d'elle comme pour
lui demander grâce. Mais elle, d'une voix douce et tranquille:
«--Voici mon frère qui vient me chercher, dit-elle.
«Je me retournai pleine d'une joie délirante, n'ayant plus conscience
d'aucune chose réelle et croyant qu'en effet mon fils avait pu
s'arracher des bras de la mort. Mais, hélas! c'était une vision de sa
soeur, une de ces visions qu'à l'heure de leur mort bénie les dives ont
toujours reçues du ciel.
«--Adieu, mère, me dit l'enfant; mon frère m'appelle dans la belle forêt
du ciel, toute remplie de mousse et de lierre...
«--Ne va pas dans cette forêt, m'écriai-je; reste, reste avec moi...
«Ma fille ne m'entendait plus: elle était morte aussi, j'étais seule sur
la terre!
«Je ne sais rien des jours qui suivirent. Je donnai la sépulture à mes
enfants sans savoir ce que je faisais. Ensuite... je ne me souviens que
vaguement de mon mal. Je me calmai, car je crus que j'allais mourir
aussi, et dans cette attente, je sentis renaître mon âme. Je me rappelai
mon égarement et mes blasphèmes. Je me repentis, et, m'anéantissant
devant Dieu, je lui offris, en expiation, le déchirement de mes
entrailles et l'horreur de ma solitude.
«J'attendais, résignée, le moment qui devait me réunir à mes enfants, et
je combattais mon impatience, sentant que chaque jour qui retardait
notre réunion était un châtiment de ma révolte. Mais je n'avais pas
mérité de mourir si vite, et je sentis avec effroi mes forces renaître
et mon organisation se plier, jusqu'à un certain point, aux conditions
de la vie du rocher. Mon épouvante fut horrible. Serais-je donc punie et
maudite à ce point, me disais-je, que l'immortalité sur la terre m'eût
été imposée? Eh quoi! je survivrais à jamais à ma race, et je ne
reverrais plus ni mes enfants, ni mon époux, ni aucun des êtres que j'ai
aimés!
«Je retombai dans le désespoir, et j'eus la pensée de mettre fin à ma
propre vie. Mais, après bien des jours et bien des nuits d'une lutte
effroyable, je me soumis de nouveau, et je lavai ma faute dans mes
larmes.»
VII
LE DEVOIR.
La dive oppressée garda le silence. Leucippe pleurait, dominée par une
incommensurable pitié. Evenor était profondément ému aussi. Ni l'un ni
l'autre n'osait troubler le recueillement de Téleïa.
Elle fit un effort pour reprendre le cours de ses idées; mais comme elle
leur annonçait que c'était d'eux-mêmes qu'elle allait leur parler:
--Attends, lui dit Evenor; j'ai cru que tu avais encore quelque chose à
nous dire de toi. Si c'est à nous que tu songes dans ta douleur,
laisse-nous te dire que nous la respectons et la plaignons, et que ce
désespoir, ces souffrances, ces amours, ces faiblesses du coeur, en un
mot ce mal dont tu t'accuses devant nous, te rend pour nous mille fois
plus chère et plus sacrée.
--Oh! oui! s'écria Leucippe embrassant les genoux de la dive: voilà ce
que, moi aussi, je veux te dire, mère adorée, seule mère que je
connaisse et que je veuille connaître! Loin d'être indignée des pleurs
que tu as versés, je t'aime et te comprends mieux que je n'ai jamais
fait.
--O mes enfants, répondit Téleïa en les pressant tous deux contre son
coeur, est-ce vous qui me parlez ainsi? vous qui, sous la forme de
dives, m'avez quittée pour retourner à Dieu, et qui êtes revenus me
consoler sous la forme humaine? Ah! racontez-moi, maintenant que vous
savez qui vous êtes, ce qui s'est passé en vous durant les jours de
notre séparation; dans quelles contrées de délices vous avez voyagé;
quelles maternelles amours ont veillé sur vous, et quelles célestes
joies vous avez goûtées jusqu'au moment où vous avez obtenu de Dieu la
permission de revenir dans ce triste monde absoudre et consoler votre
mère.
--Nous ignorons ce que tu nous demandes, répondit Evenor. Ce que tu nous
as enseigné de la bonté, de la toute-puissance et de la sagesse infinie
de la Divinité, nous fait accepter comme possibles les douces espérances
qui te soutiennent. Mais, que nous soyons des dives déchus ou des êtres
nouveaux dans le monde des esprits, nous ne pouvons lire avec certitude
dans les secrets de la providence des esprits. Nous connaissons mieux
celle qui protége les substances; car, tu l'as dit, nous sommes une
famille liée au monde terrestre, et nos affections y sont vives en
raison du peu de durée de notre existence. C'est pourquoi nous
comprenons mieux tes pleurs que la sérénité de tes pères, et ton coeur
brisé que le coeur invulnérable de ton époux. Tu nous sembles plus
grande, toi qui as souffert, que tous ces dives étrangers à la
souffrance; et s'il nous faut souffrir un jour, le souvenir de tes
luttes cruelles nous sera un meilleur enseignement que celui de
l'impassible courage de ta race. L'esprit de l'homme est peut-être à
jamais ouvert au doute en face de l'inconnu, mais sans doute son coeur
sera éternellement accessible à la tendresse, et c'est par là, du moins,
que je sens ma pensée capable de s'élever avec la tienne de la créature
au créateur, de l'amour terrestre à l'amour divin.
--Pour moi, dit Leucippe, je sens aussi quelquefois, non pas le doute,
mais comme un oubli du ciel et une indifférence de l'avenir qui me font
comprendre combien j'appartiens à la terre, c'est-à-dire à mon frère, à
toi et à cette belle nature qui est comme l'asile de notre bonheur. Je
ne sais pas si nous avons été des dives avant d'être des hommes. Je
n'oserais pas dire non, car, depuis que tu nous entretiens de ton
passage sur la terre, je me rappelle combien de fois j'ai rêvé des
choses mystérieuses dont tes paroles me semblent une sorte
d'explication. Oui, j'ai rêvé souvent que je quittais le rocher, et que,
me soutenant dans l'espace, je volais, non pas à la manière des oiseaux,
mais plutôt à la manière des nuages, dans un air plus subtil, vers des
rivages encore plus beaux que celui-ci. Mais ces doux songes devenaient
peu à peu inquiets et pénibles, car je me souvenais toujours de vous
deux et je vous cherchais avec angoisse, vous apercevant, vous perdant,
vous retrouvant pour vous perdre encore, et enfin, au moment où, par un
élan de toute mon âme et de tout mon vol, j'abordais la plage du ciel
d'où vous m'appeliez, je me réveillais sur la terre, plus heureuse
encore de vous y retrouver près de moi et de ne vous avoir pas
réellement quittés. Et toi, Evenor, dis, n'as-tu jamais rêvé ainsi?
--Dans mes premiers ans, répondit Evenor, on me parlait de ceux qui ont
eu la terre avant nous. Voilà tout ce qui, dans l'absence d'une parole
sublime comme celle de notre mère Téleïa, ébranlait mon esprit et
l'agitait dans le sommeil. Je me souviens que je me représentais ces
premiers maîtres de notre séjour, tantôt comme des monstres, tantôt
comme des anges. J'appelais monstres des êtres énormes, superbes,
menaçants, que je m'efforçais de fuir, et que je n'osais pas bien
regarder. J'appelais anges des êtres plus subtils, plus doux, dont
l'éblouissante beauté était comme inappréciable à mes sens; car je
m'efforçais en vain de les atteindre et de les contempler à travers les
vapeurs d'or et de feu qui me les dérobaient à chaque instant. Voilà
toutes les images dont je peux rendre compte. Je sais qu'à mon réveil
j'étais bien certain de n'avoir jamais rencontré ces êtres sur la terre;
mais, dans le rêve, il me semblait les avoir connus, ou du moins
pressentis de tout temps.
--Pour nous autres dives, reprit Téleïa, les songes étaient des
apparitions certaines; nous les regardions comme des voyages de l'esprit
dégagé de la matière vers les mondes de l'avenir et du passé. Nous
pensions que l'âme pouvait emporter avec elle, dans ces régions d'où le
corps est exclu, l'exercice des organes de la substance, par le moyen
d'une sorte de mirage que l'on pourrait appeler le souvenir. Voilà
pourquoi ces voyages intellectuels étaient courts, et les visions qu'ils
présentaient interrompues à chaque instant par la nécessité où était
l'esprit de venir retremper sa lucidité aux organes du corps. De là ces
lacunes dans le rêve, ces réveils violents causés par une lutte
intérieure, ou ces anéantissements paisibles d'où le rêve repartait plus
clair et plus beau.
«Mais dois-je vous enseigner ces choses comme articles de croyance?
Votre nature s'y prête-t-elle, et cette faculté accordée à des créatures
opprimées, comme nous l'étions, par une lourde atmosphère et de molles
quiétudes physiques, ne serait-elle pas inutile à des êtres dégagés
comme vous l'êtes du poids des orages et susceptibles d'un grand esprit
d'investigation? Sans doute, Dieu mesure la révélation de ses bienfaits
aux besoins et aux forces de l'esprit des races, et il établit de
magnifiques compensations dans la secourable jouissance des aptitudes
diverses.
«Je dois donc, sans doute, mesurer mon enseignement à la puissance qui
vous est donnée de l'accepter, et, sans vous décrire l'idéal de nos
espérances, vous initier seulement à la notion générale de
l'immortalité, sans laquelle l'homme serait l'esclave du néant. Evenor,
tu as connu la mort parmi les hommes. Ils reconnaissent son empire,
puisque déjà plusieurs d'entre eux l'ont subie sans savoir qu'elle
n'était qu'une apparence et une transformation. Quand tu es entré ici,
tu étais donc un être mortel, et à présent, tu as vaincu la mort, si tu
acceptes la révélation que je te donne.»
--Celle-là, nous l'acceptons tout entière, répondit le jeune homme, et,
pour nous l'avoir donnée, tu es devenue notre mère véritable. C'est par
là que tu peux dire en nous voyant: J'ai retrouvé les enfants de mon
amour, et ceux que j'avais perdus sont remplacés.
--Oui, oui! dit vivement Leucippe, et si nous sommes les mêmes esprits
que ton amour redemande au ciel, pardonne-nous d'avoir la mémoire faible
et de ne pouvoir te l'affirmer. Et si nous sommes d'autres esprits,
aime-nous autant que tu aimais les enfants de ton hyménée, car, tu le
vois bien, nous t'aimons mieux qu'ils n'ont su le faire! Nous chérissons
ce monde à cause de toi, et tant que tu y vivras, nous n'en désirerons
pas d'autre. En te disant cela, nous ne nous croyons pas coupables, et
nous ne craignons pas de déchoir. C'est Dieu qui a dû mettre dans nos
seins ce respect de la vie, à cause du grand amour qu'il nous commande
d'avoir pour nos compagnons dans la vie.»
En parlant ainsi, Leucippe caressait de ses lèvres les mains débiles de
la dive; mais ses regards plongeaient à son insu dans les yeux ardents
du fils des hommes. Téleïa vit la passion qui embrasait ces deux âmes.
Elle la voyait, depuis longtemps, dans le redoublement de tendresse
qu'ils lui exprimaient, et qui semblait être comme le trop-plein de
leurs coeurs déversé sur elle.
--Enfants, leur dit-elle, vous avez en vous une sagesse que je ne puis
méconnaître, et, en même temps que je vous enseignais, je recevais de
vous la lumière d'une révélation nouvelle. Je ne l'ai pas repoussée, et
c'est sans doute pour cela que, seule parmi les dives, j'ai pu vivre
jusqu'à ce jour. J'avais une mission à remplir et Dieu m'en a donné la
force; mais elle touche peut-être à sa fin, c'est pourquoi je dois me
hâter de vous dire tout ce que vous devez savoir de vous-mêmes.
--Parle, dit Evenor; apprends-nous comment Leucippe est venue dans cette
solitude. Je savais de toi-même qu'elle n'était pas née de toi. En la
voyant seule au monde avec nous deux, je me suis imaginé souvent qu'elle
était née du plus suave parfum des fleurs et du plus pur rayon du
soleil.
Téleïa répondit:
--Je croirais plutôt, si j'acceptais ton symbole, que Leucippe est née
de l'écume des flots et de la brise marine. Mais, quel que soit le
mystère de la naissance des premiers hommes, Leucippe eut des parents,
et son arrivée ici m'a révélé, dans la race humaine, une puissance sur
les éléments dont les dives n'ont jamais eu l'idée. Le récit que je vais
vous faire vous délie de ma domination maternelle, ô mes bien-aimés, car
il vous ouvre la porte du monde des hommes, que, jusqu'à ce jour, ma
sollicitude maternelle a dû vous tenir fermée.
«Un matin que, plaintive et brisée, mais résignée à l'épouvantable idée
de l'immortalité sur la terre, j'errais le long de ce rivage, j'entendis
au milieu du clapotement des vagues et des cris des mouettes, le
vagissement d'un petit enfant. Ce ne pouvait pas être la voix d'un
enfant de ma race, les dives n'avaient ni larmes ni plaintes dans leurs
berceaux. C'était le timbre de la voix humaine que j'avais écouté
souvent avec une inquiète avidité, lorsque j'errais, la nuit, autour de
vos demeures fermées.