chaque fois qu'elle s'élevait dans l'enceinte sonore de la gorge ou de
la crevasse voisine, Evenor éprouvait comme une secousse électrique. Il
se glissait alors le plus avant possible dans les broussailles pour se
rapprocher de cette voix, qui, à chaque vibration, semblait enlever de
son âme une pesanteur et un voile. La mémoire se réveillait en lui, pâle
et délicieuse d'abord, et puis frappante et cruelle, à mesure qu'il
s'efforçait de se soustraire d'un bond à l'engourdissement de ses
facultés. Un combat inexprimable se livrait dans son sein entre
l'habitude de l'apathie et le besoin de reprendre possession de
lui-même. C'est ainsi qu'au milieu d'un lourd sommeil, surpris par
quelque événement, nous flottons entre l'accablement et l'émotion,
accablés et comme ivres.
Les voix se rapprochaient, et celle de l'enfant, toute féminine et toute
naïve, sembla s'envoler vers le ciel en un rire brillant comme un rayon
de lumière. La voix humaine, le rire de l'enfance, c'était là une
musique qu'Evenor n'avait jamais cessé d'entendre dans ses rêveries, et
dont il avait cherché en vain à s'expliquer le charme douloureux,
lorsqu'il voulait penser à ce souvenir. Leur effet fut magnétique, et
tout aussitôt mille images distinctes se pressèrent dans son âme. Il
revit le verger et la cabane où il avait vécu ses premiers ans; il vit
sa mère et ses soeurs, son père et ses frères, et son aïeul et tous ses
jeunes compagnons. Il ressaisit en un instant toute son existence
jusqu'au moment où elle avait disparu comme un miroir qui se brise.
Alors une incommensurable douleur réveilla toutes les fibres de cette
âme engourdie, et s'efforçant contre les obstacles qui s'opposaient à
son passage, Evenor s'enfonça plus avant dans les buissons en poussant
des cris inarticulés qui s'étouffaient dans des sanglots.
D'abord, ils ne furent pas entendus. La voix de l'autre enfant, qui
semblait très-rapprochée, continuait ses gammes folâtres et couvrait
celle d'Evenor; mais tout à coup les pleurs de l'un couvrirent le rire
de l'autre; les accents de détresse effrayèrent la petite rieuse, qui se
tut, s'arrêta un instant et s'enfuit. Evenor entendit le sable crier
faiblement sous des pieds légers, et le souffle d'une poitrine haletante
passer tout près de l'endroit où il était; et même un frôlement de
feuillage l'avertit qu'il n'avait plus qu'un pas à faire pour voir
l'objet de son angoisse. D'un effort désespéré s'arrachant aux épines
qui semblaient vouloir le retenir comme une proie, il s'élança dans un
espace libre, et ne vit plus rien devant lui que deux êtres humains vers
lesquels il se mit à courir en gémissant et en étendant des bras
désespérés.
Dans une gorge étroite et verdoyante, à vingt pas du massif épineux
franchi par Evenor, une femme étrange était debout, incertaine, inquiète
du mouvement d'effroi de la petite fille qui revenait vers elle et qui,
en se jetant dans son sein, osa enfin tourner la tête et regarder
l'objet de sa terreur. Celle qui semblait être sa mère la reçut avec
amour dans ses bras, et s'avança vers Evenor avec un geste de menace;
car Evenor, ensanglanté par les ronces, les cheveux longs et comme
hérissés, le corps à peine protégé par quelques haillons de la tunique
de peau de chevreau blanc, autrefois préparée avec tant de luxe naïf par
sa mère, n'était plus, au premier abord, semblable à lui-même; on l'eût
plutôt pris pour quelque noble animal ressemblant à l'homme, mais
incapable de soigner et de préserver son corps et indifférent à la
souffrance. Pourtant lorsque cette femme vit son regard suppliant, son
agitation et ses pleurs, elle approcha de lui sans crainte, écarta ses
cheveux, regarda son front, et, saisie de compassion, lui dit:
--D'où viens-tu, fils des prairies, et que peux-tu demander aux dives du
rocher? Les hommes abandonnent-ils donc leurs enfants, ou les
chassent-ils de leurs demeures? Ou bien es-tu né seul sur le sein nu de
la terre, comme on croit que vous pouvez naître? Réponds-moi donc, si tu
peux répondre, si tu as le don de la parole, et si la langue que je te
parle a un sens pour ton esprit.
La dive troglodyte interrogeait vainement le fils des hommes. Il riait
au milieu de ses larmes, satisfait d'entendre une voix compatissante et
de regarder des traits qui ressemblaient aux traits humains. Mais les
paroles étaient inintelligibles pour son esprit: ce n'était pas le
langage de sa race.
La dive, se retournant alors vers la petite fille qui s'était cachée
derrière elle:
--Enfant, ne crains rien, lui dit-elle; celui-ci est ton frère et tu
peux lui parler. Essaye de lui demander d'où il vient et ce que nous
pouvons faire pour lui.
Alors, des plis de la robe de la dive, Evenor vit sortir le visage de
Leucippe. Leucippe avait sept ans. Elle était petite et mignonne pour
son âge; mais ses membres, souples et charmants, avaient la force de la
grâce, car la grâce est une élégance et une solidité de l'organisation.
Sa tête fine était inondée de cheveux ondés et brillants, la blancheur
de sa peau était un peu dorée par le soleil, et ses yeux, doux et vifs,
répandaient comme une lumière divine autour d'elle. Gaie comme un
oiseau, souriante comme l'aurore, heureuse, épanouie, elle ne pouvait
ressentir la méfiance que comme la surprise d'un instant; mais elle
était si émerveillée de voir un enfant de sa race, qu'elle ne pouvait
trouver un mot à lui dire et qu'elle le regardait avec une fixité
intelligente, moitié charmée, moitié railleuse, que la dive étudiait
avec une sorte de crainte.
--Pourquoi ne lui parles-tu pas? reprit cette mère adoptive de la fille
des hommes. N'est-il pas semblable à toi, et ne vois-tu pas que ses yeux
veulent répondre aux tiens?
Leucippe, comme absorbée dans un de ces problèmes dont l'enfance ne sait
pas révéler la profondeur, prit doucement la main d'Evenor et regarda le
sang dont elle était tachée. La dive, qui suivait ses mouvements d'un
oeil jaloux, soupira et lui dit:
--Cet enfant est seul sur la terre, je le vois bien. Veux-tu l'avoir
pour ton frère?
Leucippe garda encore le silence et resta pensive à regarder Evenor, qui
bondissait autour d'elle avec une grâce sauvage, ivre de joie de voir un
être de son espèce, et imitant les ébats d'un jeune faon qui en invite
un autre à la course. Ces transports étranges l'étonnaient sans lui
déplaire, mais je ne sais quelle hésitation, peut-être un grand instinct
de fierté non raisonnée, l'empêchait d'y répondre, bien qu'elle fût
vivement tentée de partager cette joie innocente et folle.
La dive Téleïa la prit alors dans ses bras et lui dit en l'emportant:
--Cet enfant des hommes n'a ni raison ni parole. Laissons-le s'en aller.
Tu aimes mieux ne plus le voir.
Et elle marcha vers une grotte qui était sa demeure et celle de
Leucippe.
Mais Evenor les suivait en sautant et en riant toujours, et Leucippe le
regardait par-dessus l'épaule de la dive.
Quand elles furent à l'entrée de la grotte, la dive, n'ayant pu faire
rompre le mystérieux silence de Leucippe, lui dit en la posant sur ses
pieds:
--Cet être sans raison nous suit toujours, je vais le chasser.
Et elle menaça Evenor, qui, sans faire attention à elle, cherchait
toujours à se rapprocher de Leucippe. Alors Téleïa feignit de vouloir
frapper le jeune garçon, qui cessa ses jeux et s'arrêta effrayé et comme
désespéré, se coucha par terre et se remit à pleurer.
La dive, regardant Leucippe, vit de grosses larmes tomber sur ses joues
rondes et fraîches: c'étaient les premières de sa vie. Téleïa releva
Evenor, et, l'emmenant au fond de la grotte où coulait une source, elle
le lava, lissa sa chevelure et le revêtit d'un tissu de feuilles de
palmiers, ouvrage de ses mains, comme celui dont Leucippe et elle
étaient protégées contre l'ardeur du soleil.
Evenor surpris cherchait à se rappeler tout ce qu'il avait ressaisi de
son passé, rêve incertain qui tour à tour l'éclairait et le troublait de
ses lueurs fugitives. Il s'abandonnait aux soins maternels de la dive,
qui lui retraçaient vaguement ceux dont il avait été l'objet autrefois,
et il regardait cette femme grande et pâle dans laquelle il se
reprochait de ne pas reconnaître sa mère.
La dive, le ramenant à l'entrée de la grotte, chercha Leucippe, qui
était sortie sans rien dire et qui revint alors, cachant mal sous le
voile de ses longs cheveux une couronne de sauge bleue qu'elle venait de
tresser, et qu'après une timide hésitation, elle pria la dive de mettre
sur les cheveux de son frère.
--Il est donc ton frère? dit Téleïa en couronnant Evenor, qui respirait
le parfum des fleurs avec l'étonnement d'une découverte, toutes les
sensations lui revenant à la fois.
Leucippe était toujours muette et son furtif sourire était plus sérieux
qu'enjoué. La dive, s'asseyant alors, prit Evenor entre ses genoux, et,
lui ajustant sa couronne, l'examina avec un profond recueillement. Peu à
peu son sein se gonfla, et des torrents de pleurs coulèrent sur la tête
d'Evenor, qu'elle couvrait de baisers.
--Dieu bon! disait-elle dans cette langue étrangère aux oreilles du fils
des hommes, c'est lui, c'est mon fils que tu me rends sous cette
nouvelle apparence. Ce ne sont plus ses traits, mais voilà son regard,
et je vois bien que son âme est entrée dans ce beau corps pour revenir
me consoler, comme l'âme de ma fille est passée dans le beau corps de
Leucippe. Viens, Leucippe, et vois! Ne te souviens-tu pas? Voici ton
frère qui est mort le même jour que toi, et qui est revenu du ciel comme
toi-même.
Quoique Leucippe comprît le langage de la dive (elle n'en parlait point
d'autre), ses paroles étaient pleines de mystères qu'elle ne saisissait
qu'à travers le voile de l'enfance et celui de l'humanité. Sa nature,
moins subtile que celle de Téleïa, ne se prêtait qu'à demi à
l'initiation qu'elle commençait à recevoir; mais l'amour qu'elle lui
portait était si absolu et si croyant, qu'elle interrogeait peu et
acceptait sans chercher le doute. Elle répondit naïvement:
--Je tâcherai de me souvenir; mais puisque tu le dis, cela est. Faut-il
que j'embrasse mon frère?
Téleïa mit Leucippe dans les bras d'Evenor, qui, recevant les caresses
de ces deux êtres aimants, voulut crier avec ivresse les noms de soeur
et de mère; mais il ne put qu'exhaler une tendre plainte, et, retombant
accablé sur lui-même, il se rendit enfin compte de l'oubli de tout
langage qui s'était fait en lui.
Leucippe lui parla alors avec de charmantes prévenances, que la dive ne
pouvait observer sans un sourire attendri. La petite fille, obéissant à
un instinct profond de fierté maternelle, invitait cet autre enfant, qui
avait le double de son âge, à ne pas la craindre, à prendre confiance en
elle, et à compter sur sa protection. Elle ne lui offrait pas l'abri et
la nourriture, ne supposant pas qu'un être, quel qu'il fût, pût manquer
du nécessaire ici-bas. Élevant plus haut ses idées et ses promesses, par
la force naturelle d'une situation qui n'aurait point d'analogue
aujourd'hui, elle lui offrait ce qu'elle concevait et ce qu'il y avait
réellement alors de précieux sur la terre, l'amour et les caresses de la
famille.
Evenor l'écoutait avec admiration. Les douces inflexions de sa voix le
charmaient, l'angélique lucidité de son regard lui traduisait les
sentiments naïfs qui lui étaient offerts. Il voulait répondre, mais ne
savait former que des bégayements sauvages, et, se dépitant de ne
pouvoir mieux dire, il sentait une sorte de honte et de douleur au
milieu de sa joie.
--Ce fils des hommes, dit Téleïa à Leucippe, qui lui demandait la cause
des réponses inintelligibles de son frère, est fâché de ne pouvoir te
parler. Je t'ai dit que les hommes, tes frères, avaient une autre
manière de s'entendre que celle que je t'ai donnée. Je ne sais pas si je
pourrai la donner à celui-ci. Nous essayerons, et, s'il s'y prête,
bientôt à nous trois nous ne ferons plus qu'une âme.
Dès ce moment, Evenor ne quitta plus Leucippe d'un instant. La dive
veillait sur eux, absorbée en eux seuls et semblant ne vivre que de leur
vie. Ce qu'elle enseignait à Evenor passait toujours par l'intermédiaire
du langage et de la pantomime de Leucippe, et la dive s'étonnait de la
promptitude des communications que le geste, le regard et l'inflexion de
la voix établissaient entre ces deux enfants des hommes. Téleïa
appartenait à une race qui, surtout dans les dernières phases de son
existence, avait été plus préoccupée des choses intellectuelles que des
relations de la vie pratique; race d'anachorètes, forcément isolés par
l'extinction rapide de leur type, et que l'antiquité confondit avec
certaines peuplades sauvages sous la dénomination de _troglodytes,
habitants des creux_. La tendance de la nouvelle race humaine à
s'emparer avidement et ingénieusement du monde réel, dédaigné ou redouté
des premiers occupants depuis le nouvel aspect revêtu par la terre,
était pour la dive un sujet d'étonnement et de méditation. Nous verrons
bientôt combien Téleïa était transformée, eu égard à ceux qui l'avaient
précédée dans la vie terrestre; mais elle était encore loin de pouvoir
se plier entièrement à l'esprit d'investigation et d'invention qui porte
notre famille humaine à poursuivre le rêve du bonheur en ce monde.
Élevée dans une admirable croyance qui, sous diverses formes, s'est
répandue comme une céleste lueur sur toutes les religions naissantes de
notre antiquité historique, elle pensait avoir retrouvé dans Evenor et
Leucippe les âmes des deux enfants qu'elle avait tant pleurés. Mais
cette consolation n'était pas sans mélange de douleur. Elle craignait
que le rôle de l'humanité nouvelle ne fût une déchéance, et, tourmentée
d'un doute secret, elle contemplait ces deux êtres tour à tour avec
admiration et pitié, s'effrayant de leur ignorance naturelle à certains
égards et jouissant de leur intelligence innée à certains autres.
Éducatrice inspirée de l'enfance de Leucippe, elle lui avait donné déjà
des notions d'une sublimité qui faisait de cet être primitif, comparé
aux enfants de nos jours, une sorte d'intermédiaire entre la terre et le
ciel. Pourtant Leucippe appartenait corporellement à l'humanité, et par
là elle ne pouvait s'assimiler à la nature plus contemplative et plus
austère de la dive. L'impérieux besoin de la joie, cette faculté sainte
qui avait été, chez les dives, une aspiration intérieure vers l'idéal,
et qui, chez les hommes, était comme une ivresse de l'âme et du corps
suscitée par la possession du réel, avait été une condition d'existence
pour Leucippe, et Téleïa avait respecté en elle ce besoin d'animation
extérieure qui était l'expression, souvent bruyante et emportée, du
ravissement intellectuel. Les chants folâtres, les monologues animés et
les rires, sans motif apparent, de Leucippe avaient donc réveillé, par
leurs mystérieuses harmonies, les mornes échos des antres habités par la
dive, tandis que les sables arides de la grève étaient sillonnés des
folles spirales de sa course légère et fantasque au bord des flots.
Peut-être les sons lointains de cette voix enivrée d'innocence
avaient-ils vibré quelquefois faiblement dans l'air que, sur le revers
de la montagne, respirait le solitaire Evenor. Il ne les avait pas
distingués des autres souffles de l'universelle harmonie; mais peut-être
leur avait-il dû les rêves confus par lesquels son imagination avait
préservé sa raison d'un complet anéantissement.
Depuis que cette voix parlait de plus près à son oreille, elle pénétrait
pleinement dans son coeur. Une fascination non moins régénératrice,
celle du regard de la face humaine, lui parlait aussi un langage dont
l'âme humaine a besoin. Evenor ne voyait presque pas la dive, bien qu'il
fût toujours à ses pieds ou dans ses bras, jouant, riant, et essayant de
parler avec Leucippe. Il avait besoin d'un effort de sa mémoire et de sa
volonté pour se manifester à elle; et pourtant, il s'habituait, comme
Leucippe, à ne plus s'éloigner d'elle, ou à y revenir avec empressement,
au moindre appel de sa voix. Un moment devait venir où Téleïa serait
ardemment interrogée par son intelligence inquiète, mais il ne pouvait
être initié au retour de la vie de sentiment que par la fille des
hommes.
Les premiers jours qu'il passa dans la région des grottes habitée par sa
nouvelle famille furent agités de grands efforts pour comprendre ce
qu'il voyait. Il s'était habitué à la beauté de l'Éden sans se la
définir, et le nouveau séjour qui lui faisait déjà oublier les délices
de la vallée voisine l'impressionnait profondément. Il y était souvent
dominé par de secrètes terreurs qu'il ne savait pas s'expliquer à
lui-même, et qui le rendaient plus docile à réprimer les effervescences
sauvages de son activité. L'austérité de cette nature lui fut
intelligible plus tard. Nous devancerons sa lucidité et nous décrirons
le désert terrible où, comme une fleur insouciante, Leucippe croissait
au seuil des abîmes béants.
Pas plus que l'Éden, ce lieu n'offrait d'issue aux pas humains. C'était
un cratère touchant à un autre cratère et dont l'enceinte basaltique
s'était soudée à l'enceinte voisine, comme deux anneaux d'une chaîne. Si
l'on pouvait embrasser de l'oeil le plan en relief de certains rivages
maritimes, ou de certaines chaînes volcaniques, on se représenterait par
la pensée l'époque où ces larges coupes creusées dans le roc, les unes
qui sont aujourd'hui pleines de végétation, les autres de débris encore
intacts, furent comme les pierreries ardentes d'un collier de feu jeté
dans un certain ordre fatal sur la face de la terre, ou jaillissant du
sein des mers. Ces explosions souterraines portent souvent la date de
différents âges, l'incandescence des unes ayant succédé ou survécu de
beaucoup à l'épuisement des autres. Quelques-unes, même dans les régions
refroidies depuis de longs siècles, conservent encore un foyer de
chaleur très-sensible, des sources bouillantes, des étangs bitumineux,
des exhalaisons sulfureuses et un sol brûlant que rasent des lueurs
sinistres. Ce sont les solfatares, qu'en divers lieux de la terre nos
aïeux ont appelées Ténares, et où, à côté des zones d'une éternelle
stérilité, s'élèvent des végétations luxuriantes qui semblent braver ces
fureurs plus ou moins bien endormies.
C'était sur un de ces foyers mal éteints que la dive avait fixé son
autel solitaire. Ignorant le voisinage de l'Éden, dont l'accès facile
pouvait échapper à de longues explorations et n'être découvert que par
une circonstance fortuite, elle avait préféré aux divers anneaux de la
longue chaîne volcanique rivée depuis des siècles autour des débris de
sa race infortunée, celui qui lui rappelait ses dernières affections et
ses dernières joies. Plus tard elle révéla à Evenor comment ses pères
avaient subi l'attrait de circonstances locales qui leur retraçaient
l'aspect de la terre au temps d'une occupation plus générale et plus
heureuse, et aussi comment le même ébranlement souterrain qui avait
fermé pour lui le chemin de l'Éden vers sa terre natale avait détruit le
passage de la solfatare aux autres vallées, le long de la plage maritime
maintenant envahie par les flots.
C'était surtout le voisinage et l'aspect découvert de ces flots immenses
brisant avec fureur contre des masses de rochers jetées çà et là comme
des ruines gigantesques, qui frappaient Evenor d'une muette stupeur. Des
collines de l'Éden, il avait aperçu la mer, mais séparée de la vallée
par un vaste massif de rochers qui protégeait sa pensée et qui éloignait
de sa vue et de son audition le mouvement et le bruit du formidable
élément. Dans les jours d'orage, il avait confondu sa voix avec celle du
tonnerre; dans les jours paisibles, son murmure s'était perdu avec celui
des cascades de la montagne. Vue et entendue de près, la mer lui
semblait brutale et menaçante, et ce ne fut qu'au bout de quelques jours
qu'il s'habitua à suivre Leucippe sans terreur jusqu'au bord des
premières ondes, où la rieuse fille aimait à tremper ses petits pieds
dans l'écume jaillissante et à ramasser les coquillages étincelants
abandonnés par la vague.
La solfatare, plus inclinée vers la mer et plus rapprochée de la grève
que l'Éden, n'offrait pas la même forme dans toute son enceinte; c'était
un hémicycle plutôt qu'un cirque. Le fond de l'excavation centrale
n'était pas un beau lac bordé de fleurs, mais un gouffre où
bouillonnaient d'invisibles eaux chaudes et d'où s'exhalait une chaleur
suffocante. La dive seule approchait de ce lieu redoutable, dont de
grandes masses de roches ponceuses, d'une forme bizarre, masquaient les
abords effrayants. Elle en éloignait les enfants et se tenait
habituellement avec eux au flanc de la montagne, que couvrait une
épaisse forêt de pins énormes et de chênes séculaires. Là, dans une
gorge étroite et ombragée où régnait une chaleur uniforme, elle avait
gardé pour retraite une caverne où le travail des dives avait laissé ses
traces à côté de celui de la nature. Les voûtes, creusées dans la roche
friable, étaient revêtues de peaux d'animaux et de palmes séchées
assujetties avec une solidité barbare, qui ne rappelait en rien
l'élégante et fragile commodité des cabanes où Evenor avait passé son
enfance. Plus durables et plus austères étaient les établissements dans
le rocher. On y sentait l'amour du recueillement plus que celui du
bien-être, et l'absence de ce besoin, inné dans l'homme, de changer ses
habitudes et de recommencer son ouvrage pour l'embellir autant que pour
l'améliorer. Evenor voyait dans cette grotte la dépouille superbe
d'animaux inconnus, des vases de métal, des armes et des outils dont il
ignorait l'usage, des vêtements, des bandelettes, et sur tous ces objets
des caractères hiéroglyphiques qu'il prenait pour des ornements et qu'il
se croyait capable d'imiter sans les comprendre. Il s'étonnait de voir
Leucippe lire, avec l'aide de la dive, quelques-uns des caractères, et
longtemps il crut qu'elle parlait à ces objets inanimés et qu'elle
attendait d'eux une réponse qu'il s'efforçait en vain d'entendre.
Cette étrange demeure était vaste et se composait de plusieurs salles
communiquant par des galeries. Le soir, la dive allumait une torche de
résine qu'elle avait recueillie elle-même aux pins de la forêt, et
qu'elle laissait brûler toute la nuit à l'entrée principale des grottes.
Avant de s'endormir sur sa natte, Evenor la voyait aller et venir
mystérieusement à la lueur bleuâtre de ce flambeau, comme une ombre
inquiète. Quelquefois elle semblait irritée, menaçante, et alors elle
sortait brusquement. Quand il s'éveillait, il la voyait revenir plus
pâle que de coutume, l'oeil éteint et la démarche brisée. Il commençait
à s'interroger sur toutes choses et à connaître la peur ou la méfiance;
mais, dès que Leucippe ouvrait ses beaux yeux à l'aube nouvelle, son
sourire éclairait, comme un rayon matinal, la sombre grotte, la sombre
forêt et jusqu'au sombre visage de la dive, attendrie et comme vaincue.
Evenor se sentait rassuré, et il lui tardait de savoir parler pour
interroger Leucippe sur toutes ces choses mystérieuses de sa nouvelle
existence.
IV
LE VERBE.
Pendant toute une saison, Leucippe se fit le guide et comme la tutrice
de celui qu'elle appelait son frère. Elle le conduisait dans tous les
détours des brisures de la montagne, dans toutes les profondeurs de la
forêt, dans toutes les déchirures du rivage, qu'elle connaissait comme
un enfant de nos jours connaît les allées d'un bosquet et les terrasses
d'un jardin. A chaque site, à chaque objet, elle le forçait à en dire le
nom comme elle le disait elle-même; mais cette langue des dives, plus
étendue et plus abstraite que celle des hommes, n'en avait ni la
précision ni le réalisme. Evenor avait beaucoup de peine à en retenir
les définitions souvent très-complexes, et lui qui avait été l'inventeur
ou le redresseur ingénieux et logique d'une partie du langage de sa
tribu, il éprouvait le besoin de définir et de caractériser lui-même les
objets et les actions qui s'y rapportent directement. Il arrivait ainsi
à retrouver la plupart des mots et des constructions qu'il avait appris
ou créés, et qu'il croyait créer et découvrir à l'instant même. «Sur
notre malheureuse terre, a dit un poëte aux idées profondes, l'homme est
souvent obligé de recommencer l'oeuvre de son avancement. Souvent il
croit apprendre pour la première fois, et il ne fait que se souvenir.»