L'autre, plus claire, quoique plus faible, était plus vibrante, et

chaque fois qu'elle s'élevait dans l'enceinte sonore de la gorge ou de

la crevasse voisine, Evenor éprouvait comme une secousse électrique. Il

se glissait alors le plus avant possible dans les broussailles pour se

rapprocher de cette voix, qui, à chaque vibration, semblait enlever de

son âme une pesanteur et un voile. La mémoire se réveillait en lui, pâle

et délicieuse d'abord, et puis frappante et cruelle, à mesure qu'il

s'efforçait de se soustraire d'un bond à l'engourdissement de ses

facultés. Un combat inexprimable se livrait dans son sein entre

l'habitude de l'apathie et le besoin de reprendre possession de

lui-même. C'est ainsi qu'au milieu d'un lourd sommeil, surpris par

quelque événement, nous flottons entre l'accablement et l'émotion,

accablés et comme ivres.

Les voix se rapprochaient, et celle de l'enfant, toute féminine et toute

naïve, sembla s'envoler vers le ciel en un rire brillant comme un rayon

de lumière. La voix humaine, le rire de l'enfance, c'était là une

musique qu'Evenor n'avait jamais cessé d'entendre dans ses rêveries, et

dont il avait cherché en vain à s'expliquer le charme douloureux,

lorsqu'il voulait penser à ce souvenir. Leur effet fut magnétique, et

tout aussitôt mille images distinctes se pressèrent dans son âme. Il

revit le verger et la cabane où il avait vécu ses premiers ans; il vit

sa mère et ses soeurs, son père et ses frères, et son aïeul et tous ses

jeunes compagnons. Il ressaisit en un instant toute son existence

jusqu'au moment où elle avait disparu comme un miroir qui se brise.

Alors une incommensurable douleur réveilla toutes les fibres de cette

âme engourdie, et s'efforçant contre les obstacles qui s'opposaient à

son passage, Evenor s'enfonça plus avant dans les buissons en poussant

des cris inarticulés qui s'étouffaient dans des sanglots.

D'abord, ils ne furent pas entendus. La voix de l'autre enfant, qui

semblait très-rapprochée, continuait ses gammes folâtres et couvrait

celle d'Evenor; mais tout à coup les pleurs de l'un couvrirent le rire

de l'autre; les accents de détresse effrayèrent la petite rieuse, qui se

tut, s'arrêta un instant et s'enfuit. Evenor entendit le sable crier

faiblement sous des pieds légers, et le souffle d'une poitrine haletante

passer tout près de l'endroit où il était; et même un frôlement de

feuillage l'avertit qu'il n'avait plus qu'un pas à faire pour voir

l'objet de son angoisse. D'un effort désespéré s'arrachant aux épines

qui semblaient vouloir le retenir comme une proie, il s'élança dans un

espace libre, et ne vit plus rien devant lui que deux êtres humains vers

lesquels il se mit à courir en gémissant et en étendant des bras

désespérés.

Dans une gorge étroite et verdoyante, à vingt pas du massif épineux

franchi par Evenor, une femme étrange était debout, incertaine, inquiète

du mouvement d'effroi de la petite fille qui revenait vers elle et qui,

en se jetant dans son sein, osa enfin tourner la tête et regarder

l'objet de sa terreur. Celle qui semblait être sa mère la reçut avec

amour dans ses bras, et s'avança vers Evenor avec un geste de menace;

car Evenor, ensanglanté par les ronces, les cheveux longs et comme

hérissés, le corps à peine protégé par quelques haillons de la tunique

de peau de chevreau blanc, autrefois préparée avec tant de luxe naïf par

sa mère, n'était plus, au premier abord, semblable à lui-même; on l'eût

plutôt pris pour quelque noble animal ressemblant à l'homme, mais

incapable de soigner et de préserver son corps et indifférent à la

souffrance. Pourtant lorsque cette femme vit son regard suppliant, son

agitation et ses pleurs, elle approcha de lui sans crainte, écarta ses

cheveux, regarda son front, et, saisie de compassion, lui dit:

--D'où viens-tu, fils des prairies, et que peux-tu demander aux dives du

rocher? Les hommes abandonnent-ils donc leurs enfants, ou les

chassent-ils de leurs demeures? Ou bien es-tu né seul sur le sein nu de

la terre, comme on croit que vous pouvez naître? Réponds-moi donc, si tu

peux répondre, si tu as le don de la parole, et si la langue que je te

parle a un sens pour ton esprit.

La dive troglodyte interrogeait vainement le fils des hommes. Il riait

au milieu de ses larmes, satisfait d'entendre une voix compatissante et

de regarder des traits qui ressemblaient aux traits humains. Mais les

paroles étaient inintelligibles pour son esprit: ce n'était pas le

langage de sa race.

La dive, se retournant alors vers la petite fille qui s'était cachée

derrière elle:

--Enfant, ne crains rien, lui dit-elle; celui-ci est ton frère et tu

peux lui parler. Essaye de lui demander d'où il vient et ce que nous

pouvons faire pour lui.

Alors, des plis de la robe de la dive, Evenor vit sortir le visage de

Leucippe. Leucippe avait sept ans. Elle était petite et mignonne pour

son âge; mais ses membres, souples et charmants, avaient la force de la

grâce, car la grâce est une élégance et une solidité de l'organisation.

Sa tête fine était inondée de cheveux ondés et brillants, la blancheur

de sa peau était un peu dorée par le soleil, et ses yeux, doux et vifs,

répandaient comme une lumière divine autour d'elle. Gaie comme un

oiseau, souriante comme l'aurore, heureuse, épanouie, elle ne pouvait

ressentir la méfiance que comme la surprise d'un instant; mais elle

était si émerveillée de voir un enfant de sa race, qu'elle ne pouvait

trouver un mot à lui dire et qu'elle le regardait avec une fixité

intelligente, moitié charmée, moitié railleuse, que la dive étudiait

avec une sorte de crainte.

--Pourquoi ne lui parles-tu pas? reprit cette mère adoptive de la fille

des hommes. N'est-il pas semblable à toi, et ne vois-tu pas que ses yeux

veulent répondre aux tiens?

Leucippe, comme absorbée dans un de ces problèmes dont l'enfance ne sait

pas révéler la profondeur, prit doucement la main d'Evenor et regarda le

sang dont elle était tachée. La dive, qui suivait ses mouvements d'un

oeil jaloux, soupira et lui dit:

--Cet enfant est seul sur la terre, je le vois bien. Veux-tu l'avoir

pour ton frère?

Leucippe garda encore le silence et resta pensive à regarder Evenor, qui

bondissait autour d'elle avec une grâce sauvage, ivre de joie de voir un

être de son espèce, et imitant les ébats d'un jeune faon qui en invite

un autre à la course. Ces transports étranges l'étonnaient sans lui

déplaire, mais je ne sais quelle hésitation, peut-être un grand instinct

de fierté non raisonnée, l'empêchait d'y répondre, bien qu'elle fût

vivement tentée de partager cette joie innocente et folle.

La dive Téleïa la prit alors dans ses bras et lui dit en l'emportant:

--Cet enfant des hommes n'a ni raison ni parole. Laissons-le s'en aller.

Tu aimes mieux ne plus le voir.

Et elle marcha vers une grotte qui était sa demeure et celle de

Leucippe.

Mais Evenor les suivait en sautant et en riant toujours, et Leucippe le

regardait par-dessus l'épaule de la dive.

Quand elles furent à l'entrée de la grotte, la dive, n'ayant pu faire

rompre le mystérieux silence de Leucippe, lui dit en la posant sur ses

pieds:

--Cet être sans raison nous suit toujours, je vais le chasser.

Et elle menaça Evenor, qui, sans faire attention à elle, cherchait

toujours à se rapprocher de Leucippe. Alors Téleïa feignit de vouloir

frapper le jeune garçon, qui cessa ses jeux et s'arrêta effrayé et comme

désespéré, se coucha par terre et se remit à pleurer.

La dive, regardant Leucippe, vit de grosses larmes tomber sur ses joues

rondes et fraîches: c'étaient les premières de sa vie. Téleïa releva

Evenor, et, l'emmenant au fond de la grotte où coulait une source, elle

le lava, lissa sa chevelure et le revêtit d'un tissu de feuilles de

palmiers, ouvrage de ses mains, comme celui dont Leucippe et elle

étaient protégées contre l'ardeur du soleil.

Evenor surpris cherchait à se rappeler tout ce qu'il avait ressaisi de

son passé, rêve incertain qui tour à tour l'éclairait et le troublait de

ses lueurs fugitives. Il s'abandonnait aux soins maternels de la dive,

qui lui retraçaient vaguement ceux dont il avait été l'objet autrefois,

et il regardait cette femme grande et pâle dans laquelle il se

reprochait de ne pas reconnaître sa mère.

La dive, le ramenant à l'entrée de la grotte, chercha Leucippe, qui

était sortie sans rien dire et qui revint alors, cachant mal sous le

voile de ses longs cheveux une couronne de sauge bleue qu'elle venait de

tresser, et qu'après une timide hésitation, elle pria la dive de mettre

sur les cheveux de son frère.

--Il est donc ton frère? dit Téleïa en couronnant Evenor, qui respirait

le parfum des fleurs avec l'étonnement d'une découverte, toutes les

sensations lui revenant à la fois.

Leucippe était toujours muette et son furtif sourire était plus sérieux

qu'enjoué. La dive, s'asseyant alors, prit Evenor entre ses genoux, et,

lui ajustant sa couronne, l'examina avec un profond recueillement. Peu à

peu son sein se gonfla, et des torrents de pleurs coulèrent sur la tête

d'Evenor, qu'elle couvrait de baisers.

--Dieu bon! disait-elle dans cette langue étrangère aux oreilles du fils

des hommes, c'est lui, c'est mon fils que tu me rends sous cette

nouvelle apparence. Ce ne sont plus ses traits, mais voilà son regard,

et je vois bien que son âme est entrée dans ce beau corps pour revenir

me consoler, comme l'âme de ma fille est passée dans le beau corps de

Leucippe. Viens, Leucippe, et vois! Ne te souviens-tu pas? Voici ton

frère qui est mort le même jour que toi, et qui est revenu du ciel comme

toi-même.

Quoique Leucippe comprît le langage de la dive (elle n'en parlait point

d'autre), ses paroles étaient pleines de mystères qu'elle ne saisissait

qu'à travers le voile de l'enfance et celui de l'humanité. Sa nature,

moins subtile que celle de Téleïa, ne se prêtait qu'à demi à

l'initiation qu'elle commençait à recevoir; mais l'amour qu'elle lui

portait était si absolu et si croyant, qu'elle interrogeait peu et

acceptait sans chercher le doute. Elle répondit naïvement:

--Je tâcherai de me souvenir; mais puisque tu le dis, cela est. Faut-il

que j'embrasse mon frère?

Téleïa mit Leucippe dans les bras d'Evenor, qui, recevant les caresses

de ces deux êtres aimants, voulut crier avec ivresse les noms de soeur

et de mère; mais il ne put qu'exhaler une tendre plainte, et, retombant

accablé sur lui-même, il se rendit enfin compte de l'oubli de tout

langage qui s'était fait en lui.

Leucippe lui parla alors avec de charmantes prévenances, que la dive ne

pouvait observer sans un sourire attendri. La petite fille, obéissant à

un instinct profond de fierté maternelle, invitait cet autre enfant, qui

avait le double de son âge, à ne pas la craindre, à prendre confiance en

elle, et à compter sur sa protection. Elle ne lui offrait pas l'abri et

la nourriture, ne supposant pas qu'un être, quel qu'il fût, pût manquer

du nécessaire ici-bas. Élevant plus haut ses idées et ses promesses, par

la force naturelle d'une situation qui n'aurait point d'analogue

aujourd'hui, elle lui offrait ce qu'elle concevait et ce qu'il y avait

réellement alors de précieux sur la terre, l'amour et les caresses de la

famille.

Evenor l'écoutait avec admiration. Les douces inflexions de sa voix le

charmaient, l'angélique lucidité de son regard lui traduisait les

sentiments naïfs qui lui étaient offerts. Il voulait répondre, mais ne

savait former que des bégayements sauvages, et, se dépitant de ne

pouvoir mieux dire, il sentait une sorte de honte et de douleur au

milieu de sa joie.

--Ce fils des hommes, dit Téleïa à Leucippe, qui lui demandait la cause

des réponses inintelligibles de son frère, est fâché de ne pouvoir te

parler. Je t'ai dit que les hommes, tes frères, avaient une autre

manière de s'entendre que celle que je t'ai donnée. Je ne sais pas si je

pourrai la donner à celui-ci. Nous essayerons, et, s'il s'y prête,

bientôt à nous trois nous ne ferons plus qu'une âme.

Dès ce moment, Evenor ne quitta plus Leucippe d'un instant. La dive

veillait sur eux, absorbée en eux seuls et semblant ne vivre que de leur

vie. Ce qu'elle enseignait à Evenor passait toujours par l'intermédiaire

du langage et de la pantomime de Leucippe, et la dive s'étonnait de la

promptitude des communications que le geste, le regard et l'inflexion de

la voix établissaient entre ces deux enfants des hommes. Téleïa

appartenait à une race qui, surtout dans les dernières phases de son

existence, avait été plus préoccupée des choses intellectuelles que des

relations de la vie pratique; race d'anachorètes, forcément isolés par

l'extinction rapide de leur type, et que l'antiquité confondit avec

certaines peuplades sauvages sous la dénomination de _troglodytes,

habitants des creux_. La tendance de la nouvelle race humaine à

s'emparer avidement et ingénieusement du monde réel, dédaigné ou redouté

des premiers occupants depuis le nouvel aspect revêtu par la terre,

était pour la dive un sujet d'étonnement et de méditation. Nous verrons

bientôt combien Téleïa était transformée, eu égard à ceux qui l'avaient

précédée dans la vie terrestre; mais elle était encore loin de pouvoir

se plier entièrement à l'esprit d'investigation et d'invention qui porte

notre famille humaine à poursuivre le rêve du bonheur en ce monde.

Élevée dans une admirable croyance qui, sous diverses formes, s'est

répandue comme une céleste lueur sur toutes les religions naissantes de

notre antiquité historique, elle pensait avoir retrouvé dans Evenor et

Leucippe les âmes des deux enfants qu'elle avait tant pleurés. Mais

cette consolation n'était pas sans mélange de douleur. Elle craignait

que le rôle de l'humanité nouvelle ne fût une déchéance, et, tourmentée

d'un doute secret, elle contemplait ces deux êtres tour à tour avec

admiration et pitié, s'effrayant de leur ignorance naturelle à certains

égards et jouissant de leur intelligence innée à certains autres.

Éducatrice inspirée de l'enfance de Leucippe, elle lui avait donné déjà

des notions d'une sublimité qui faisait de cet être primitif, comparé

aux enfants de nos jours, une sorte d'intermédiaire entre la terre et le

ciel. Pourtant Leucippe appartenait corporellement à l'humanité, et par

là elle ne pouvait s'assimiler à la nature plus contemplative et plus

austère de la dive. L'impérieux besoin de la joie, cette faculté sainte

qui avait été, chez les dives, une aspiration intérieure vers l'idéal,

et qui, chez les hommes, était comme une ivresse de l'âme et du corps

suscitée par la possession du réel, avait été une condition d'existence

pour Leucippe, et Téleïa avait respecté en elle ce besoin d'animation

extérieure qui était l'expression, souvent bruyante et emportée, du

ravissement intellectuel. Les chants folâtres, les monologues animés et

les rires, sans motif apparent, de Leucippe avaient donc réveillé, par

leurs mystérieuses harmonies, les mornes échos des antres habités par la

dive, tandis que les sables arides de la grève étaient sillonnés des

folles spirales de sa course légère et fantasque au bord des flots.

Peut-être les sons lointains de cette voix enivrée d'innocence

avaient-ils vibré quelquefois faiblement dans l'air que, sur le revers

de la montagne, respirait le solitaire Evenor. Il ne les avait pas

distingués des autres souffles de l'universelle harmonie; mais peut-être

leur avait-il dû les rêves confus par lesquels son imagination avait

préservé sa raison d'un complet anéantissement.

Depuis que cette voix parlait de plus près à son oreille, elle pénétrait

pleinement dans son coeur. Une fascination non moins régénératrice,

celle du regard de la face humaine, lui parlait aussi un langage dont

l'âme humaine a besoin. Evenor ne voyait presque pas la dive, bien qu'il

fût toujours à ses pieds ou dans ses bras, jouant, riant, et essayant de

parler avec Leucippe. Il avait besoin d'un effort de sa mémoire et de sa

volonté pour se manifester à elle; et pourtant, il s'habituait, comme

Leucippe, à ne plus s'éloigner d'elle, ou à y revenir avec empressement,

au moindre appel de sa voix. Un moment devait venir où Téleïa serait

ardemment interrogée par son intelligence inquiète, mais il ne pouvait

être initié au retour de la vie de sentiment que par la fille des

hommes.

Les premiers jours qu'il passa dans la région des grottes habitée par sa

nouvelle famille furent agités de grands efforts pour comprendre ce

qu'il voyait. Il s'était habitué à la beauté de l'Éden sans se la

définir, et le nouveau séjour qui lui faisait déjà oublier les délices

de la vallée voisine l'impressionnait profondément. Il y était souvent

dominé par de secrètes terreurs qu'il ne savait pas s'expliquer à

lui-même, et qui le rendaient plus docile à réprimer les effervescences

sauvages de son activité. L'austérité de cette nature lui fut

intelligible plus tard. Nous devancerons sa lucidité et nous décrirons

le désert terrible où, comme une fleur insouciante, Leucippe croissait

au seuil des abîmes béants.

Pas plus que l'Éden, ce lieu n'offrait d'issue aux pas humains. C'était

un cratère touchant à un autre cratère et dont l'enceinte basaltique

s'était soudée à l'enceinte voisine, comme deux anneaux d'une chaîne. Si

l'on pouvait embrasser de l'oeil le plan en relief de certains rivages

maritimes, ou de certaines chaînes volcaniques, on se représenterait par

la pensée l'époque où ces larges coupes creusées dans le roc, les unes

qui sont aujourd'hui pleines de végétation, les autres de débris encore

intacts, furent comme les pierreries ardentes d'un collier de feu jeté

dans un certain ordre fatal sur la face de la terre, ou jaillissant du

sein des mers. Ces explosions souterraines portent souvent la date de

différents âges, l'incandescence des unes ayant succédé ou survécu de

beaucoup à l'épuisement des autres. Quelques-unes, même dans les régions

refroidies depuis de longs siècles, conservent encore un foyer de

chaleur très-sensible, des sources bouillantes, des étangs bitumineux,

des exhalaisons sulfureuses et un sol brûlant que rasent des lueurs

sinistres. Ce sont les solfatares, qu'en divers lieux de la terre nos

aïeux ont appelées Ténares, et où, à côté des zones d'une éternelle

stérilité, s'élèvent des végétations luxuriantes qui semblent braver ces

fureurs plus ou moins bien endormies.

C'était sur un de ces foyers mal éteints que la dive avait fixé son

autel solitaire. Ignorant le voisinage de l'Éden, dont l'accès facile

pouvait échapper à de longues explorations et n'être découvert que par

une circonstance fortuite, elle avait préféré aux divers anneaux de la

longue chaîne volcanique rivée depuis des siècles autour des débris de

sa race infortunée, celui qui lui rappelait ses dernières affections et

ses dernières joies. Plus tard elle révéla à Evenor comment ses pères

avaient subi l'attrait de circonstances locales qui leur retraçaient

l'aspect de la terre au temps d'une occupation plus générale et plus

heureuse, et aussi comment le même ébranlement souterrain qui avait

fermé pour lui le chemin de l'Éden vers sa terre natale avait détruit le

passage de la solfatare aux autres vallées, le long de la plage maritime

maintenant envahie par les flots.

C'était surtout le voisinage et l'aspect découvert de ces flots immenses

brisant avec fureur contre des masses de rochers jetées çà et là comme

des ruines gigantesques, qui frappaient Evenor d'une muette stupeur. Des

collines de l'Éden, il avait aperçu la mer, mais séparée de la vallée

par un vaste massif de rochers qui protégeait sa pensée et qui éloignait

de sa vue et de son audition le mouvement et le bruit du formidable

élément. Dans les jours d'orage, il avait confondu sa voix avec celle du

tonnerre; dans les jours paisibles, son murmure s'était perdu avec celui

des cascades de la montagne. Vue et entendue de près, la mer lui

semblait brutale et menaçante, et ce ne fut qu'au bout de quelques jours

qu'il s'habitua à suivre Leucippe sans terreur jusqu'au bord des

premières ondes, où la rieuse fille aimait à tremper ses petits pieds

dans l'écume jaillissante et à ramasser les coquillages étincelants

abandonnés par la vague.

La solfatare, plus inclinée vers la mer et plus rapprochée de la grève

que l'Éden, n'offrait pas la même forme dans toute son enceinte; c'était

un hémicycle plutôt qu'un cirque. Le fond de l'excavation centrale

n'était pas un beau lac bordé de fleurs, mais un gouffre où

bouillonnaient d'invisibles eaux chaudes et d'où s'exhalait une chaleur

suffocante. La dive seule approchait de ce lieu redoutable, dont de

grandes masses de roches ponceuses, d'une forme bizarre, masquaient les

abords effrayants. Elle en éloignait les enfants et se tenait

habituellement avec eux au flanc de la montagne, que couvrait une

épaisse forêt de pins énormes et de chênes séculaires. Là, dans une

gorge étroite et ombragée où régnait une chaleur uniforme, elle avait

gardé pour retraite une caverne où le travail des dives avait laissé ses

traces à côté de celui de la nature. Les voûtes, creusées dans la roche

friable, étaient revêtues de peaux d'animaux et de palmes séchées

assujetties avec une solidité barbare, qui ne rappelait en rien

l'élégante et fragile commodité des cabanes où Evenor avait passé son

enfance. Plus durables et plus austères étaient les établissements dans

le rocher. On y sentait l'amour du recueillement plus que celui du

bien-être, et l'absence de ce besoin, inné dans l'homme, de changer ses

habitudes et de recommencer son ouvrage pour l'embellir autant que pour

l'améliorer. Evenor voyait dans cette grotte la dépouille superbe

d'animaux inconnus, des vases de métal, des armes et des outils dont il

ignorait l'usage, des vêtements, des bandelettes, et sur tous ces objets

des caractères hiéroglyphiques qu'il prenait pour des ornements et qu'il

se croyait capable d'imiter sans les comprendre. Il s'étonnait de voir

Leucippe lire, avec l'aide de la dive, quelques-uns des caractères, et

longtemps il crut qu'elle parlait à ces objets inanimés et qu'elle

attendait d'eux une réponse qu'il s'efforçait en vain d'entendre.

Cette étrange demeure était vaste et se composait de plusieurs salles

communiquant par des galeries. Le soir, la dive allumait une torche de

résine qu'elle avait recueillie elle-même aux pins de la forêt, et

qu'elle laissait brûler toute la nuit à l'entrée principale des grottes.

Avant de s'endormir sur sa natte, Evenor la voyait aller et venir

mystérieusement à la lueur bleuâtre de ce flambeau, comme une ombre

inquiète. Quelquefois elle semblait irritée, menaçante, et alors elle

sortait brusquement. Quand il s'éveillait, il la voyait revenir plus

pâle que de coutume, l'oeil éteint et la démarche brisée. Il commençait

à s'interroger sur toutes choses et à connaître la peur ou la méfiance;

mais, dès que Leucippe ouvrait ses beaux yeux à l'aube nouvelle, son

sourire éclairait, comme un rayon matinal, la sombre grotte, la sombre

forêt et jusqu'au sombre visage de la dive, attendrie et comme vaincue.

Evenor se sentait rassuré, et il lui tardait de savoir parler pour

interroger Leucippe sur toutes ces choses mystérieuses de sa nouvelle

existence.

IV

LE VERBE.

Pendant toute une saison, Leucippe se fit le guide et comme la tutrice

de celui qu'elle appelait son frère. Elle le conduisait dans tous les

détours des brisures de la montagne, dans toutes les profondeurs de la

forêt, dans toutes les déchirures du rivage, qu'elle connaissait comme

un enfant de nos jours connaît les allées d'un bosquet et les terrasses

d'un jardin. A chaque site, à chaque objet, elle le forçait à en dire le

nom comme elle le disait elle-même; mais cette langue des dives, plus

étendue et plus abstraite que celle des hommes, n'en avait ni la

précision ni le réalisme. Evenor avait beaucoup de peine à en retenir

les définitions souvent très-complexes, et lui qui avait été l'inventeur

ou le redresseur ingénieux et logique d'une partie du langage de sa

tribu, il éprouvait le besoin de définir et de caractériser lui-même les

objets et les actions qui s'y rapportent directement. Il arrivait ainsi

à retrouver la plupart des mots et des constructions qu'il avait appris

ou créés, et qu'il croyait créer et découvrir à l'instant même. «Sur

notre malheureuse terre, a dit un poëte aux idées profondes, l'homme est

souvent obligé de recommencer l'oeuvre de son avancement. Souvent il

croit apprendre pour la première fois, et il ne fait que se souvenir.»

Evenor et Leucippe: Les amours de l'Âge d'Or; Légende antidéluvienne · 第 5 / 15 段