Celle qui s'étendait sous les yeux d'abord effrayés d'Evenor était le

cratère épuisé d'un de ces volcans terribles que la mer avait engloutis,

puis abandonnés, au sortir des premiers âges du monde. Les tièdes limons

déposés sur les cendres avaient laissé là les germes d'une intarissable

fécondité. Aussi la végétation était-elle prodigue de luxe sur cette

terre triturée par les éléments à une grande profondeur, et engraissée

du débris des plantes entassé et comme abrité depuis des siècles dans

une sorte de vasque immense creusée dans le roc. Protégée par les

remparts gigantesques d'un massif granitique environnant, cette coupe,

cette vallée, ce jardin n'avait plus reçu du climat, qu'il enfermait

pour ainsi dire, que des influences à la fois énergiques et bénignes.

Les eaux, descendant des hauteurs et tombant limpides de roche en roche,

s'étaient frayé un libre cours dans la terre docile et légère. Ce sol

d'une teinte chaude, semé de parcelles brillantes, s'humectait

convenablement et ne formait en aucun endroit de marécages croupissants.

Il avait des zones variées de combinaisons géologiques et d'expositions,

qui lui permettaient de recevoir et de féconder les germes épars des

productions que les tièdes brises lui apportaient des contrées les plus

diverses. On y voyait donc toutes les plantes et tous les fruits que

l'homme des plateaux connaissait déjà, et une foule d'autres dont il

ignorait encore l'existence et dont la saveur ou la beauté devait un

jour être recherchée par le luxe des nations lointaines.

La vallée parut immense aux yeux de l'enfant, qui n'en avait pas compris

d'abord la splendeur, mais qui se trouva peu à peu rassuré et comme

réjoui intérieurement par l'effet puissant d'un tel spectacle. C'était

un lieu dont les dimensions semblaient plus vastes qu'elles ne l'étaient

réellement, tant les proportions étaient belles et harmonieuses: car il

en est d'un site comme d'un monument, et la nature tombe quelquefois,

comme un artiste fatigué de produire, dans ces erreurs qui choquent la

pensée avant que les yeux s'en rendent compte. Quelquefois la plaine

aride manque de caractère; ses mouvements insensibles n'ont pas toujours

l'harmonie qui corrige la nudité de l'étendue. Quelquefois les accidents

primitifs du sol manquent de grandeur ou sortent trop du cadre de la

vision. Mais quand les éléments de la beauté agreste se trouvent

rassemblés et comme résumés avec une sobriété grandiose dans un lieu

circonscrit, cette beauté nous saisit et nous pénètre comme l'aspect de

la beauté physique et morale dans l'être humain.

C'est que la terre est, comme nous, esprit et matière. Ses éléments de

beauté sont bien toujours les mêmes; mais leur combinaison les modifie

sans cesse, et de cette modification naît la beauté plus ou moins

complète de ses tableaux: or, la beauté est une chose immatérielle,

puisque c'est un mirage qui se fait dans l'âme de l'homme.

Décrirons-nous l'Éden? Qui ne l'a pas décrit? «Tout peuple a une

tradition dont le commencement se rapporte à un lieu symbolique[12].» De

même tout poëte a un type de paradis qu'il revêt des couleurs et des

formes de son imagination. Milton a décrit l'Éden, et c'est le plus beau

côté de son poëme; mais il en a fait un lieu mystique, et, pour nous,

qui voulons faire voir et toucher la réalité d'un idéal accessible, nous

n'avons pas besoin d'autre artifice que de celui de nous souvenir.

[12] Ballanche, _Orphée_.

Un petit lac limpide avait envahi le fond étroit de l'antique cratère.

Sur ses rives embaumées croissaient les iris au coeur jaune entouré de

trois langues d'un noir velouté, mêlés aux iris blancs, plus purs et

plus suaves que les lis. Les glaïeuls roses, les jacinthes bleues, les

blancs narcisses, les orchidées splendides, les anémones de toutes

couleurs, les résédas, les cyclamens, et les violettes embaumées,

couvraient littéralement la terre d'un tapis où le pied des biches et

des buffles, qui allaient boire aux eaux du lac, avait tracé d'étroits

et capricieux sentiers. Autour de ce lac et de ce parterre naturel,

rehaussé çà et là de buissons de myrtes et de lauriers fleuris, le

terrain se relevait doucement comme du fond d'une coquille irisée, et ce

premier exhaussement formait une bordure irrégulière d'arbustes sveltes

ou touffus. L'arbre de Judée, plante charmante qui s'acclimate

d'elle-même dans toutes les régions tempérées, étalait ses branches d'un

rose doux parmi celles des cytises blancs et jaunes, des lilas et des

sorbiers. De sombres rameaux de cyprès, de buis et de citronniers

s'échappaient vigoureux de toutes ces fleurs, comme pour en faire

ressortir la fraîcheur et la délicatesse.

Au-dessus de cette région bocagère s'élevait celle des collines, où ces

mêmes productions se mariaient à des arbres plus considérables, aux

frais tilleuls, aux sveltes peupliers, aux hêtres élégants pressés sur

les bords des ruisseaux, ou aux sombres chênes verts, aux pâles

oliviers, aux orangers brillants et aux pins majestueux jetés sur les

pentes moins arrosées.

Cette haute végétation prenait encore plus de développement au sommet

des collines et se dessinait coupée de larges ombres, ou éclairée de

brillants reflets du soleil matinal, sur le fond plus éloigné et plus

vaporeux des montagnes. Entre ces deux régions, la forme circulaire du

vallon inférieur était conservée en grand, mais brisée de mille

accidents pittoresques. C'était là que l'enfant se trouvait, marchant

sur un vaste gradin d'une ornementation naturelle plus sévère que celle

du bassin. Là, les eaux étaient plus bruyantes, les arbres plus

austères, les plantes plus vagabondes; mais partout, sur les rochers

écroulés comme sur le tronc penché des vieux chênes, sur les parois de

la montagne à vif comme sur les monticules formés à sa base, le lierre,

le jasmin, la vigne sauvage, la clématite et les mille petites lianes

rampantes des latitudes moyennes se suspendaient en festons d'une grâce

inouïe, ou flottaient en vastes rideaux d'une fraîcheur incomparable. La

vie était là plus désordonnée, mais plus puissante encore que dans le

reste du paysage. Des bruyères arborescentes étendaient leurs branches

couvertes de ces mignonnes petites coupes d'un blanc si doux, qu'on peut

prendre les pâles rameaux qu'elles inondent pour des flocons de brume

endormis sur la croupe des bois sombres.

Enfin, au-dessus de cette région de crevasses humides et plantureuses,

de torrents rapides et de débris gigantesques revêtus de verdure, se

dressaient les inextricables flancs des montagnes abruptes, et les

escarpements prodigieux de leurs inaccessibles sommets. Quelques-unes

présentaient l'aspect d'un dôme couronné de verdure, bosquets entretenus

sur une terre légère et sans profondeur par la fréquente humidité des

nuages; mais la plupart, dentelées de roches aiguës et menaçantes,

formaient comme une couronne sublime, au centre de laquelle le petit lac

avec ses collines fleuries brillait comme un saphir entouré de perles.

A ce spectacle, lentement interrogé et savouré, l'enfant, transporté

d'une joie mystérieuse et profonde, ne sentit plus ni douleur, ni

inquiétude, ni fièvre, ni fatigue. Il n'eût pas su décrire ce qu'il

voyait, ni rendre compte des harmonies qui caressaient tous ses sens:

mais il les sentait si bien, qu'il en subit le vertige, et, oubliant

tout du passé, oubliant même tout de la veille, sachant bien qu'il

allait à la découverte, mais ne se souciant pas d'autre chose, il

s'enfonça ardemment dans le paradis terrestre, à la recherche de cet

inconnu qui est l'extase de l'enfance, l'enivrement de la puberté, la

douleur de l'âge mûr et l'espoir de la vieillesse.

Il marcha jusqu'au lac, sans autre impression que celle qu'il recevait

des choses immédiatement environnantes, ne regardant plus l'éclat du

ciel et l'opale prestigieuse des hautes montagnes. Il était comme noyé

dans le charme de leurs doux reflets sur la verdure que foulaient à

peine ses pieds allégés. Les épais feuillages que fendait sa course le

caressaient de rosée, et il brisait les jeunes rameaux qui se trouvaient

à la portée de ses mains, cédant à cet instinct de l'enfance qui veut

toucher, voir et prendre en même temps, comme pour s'identifier

davantage, par la possession d'un instant, avec les objets extérieurs

qui l'entraînent.

De temps en temps, il s'arrêtait cependant pour regarder fuir le lièvre

surpris de son approche, ou voler, lourde et cependant rapide, la

gelinotte ou la perdrix tapie sous les bruyères. Agile et souple,

l'enfant de la nature connaissait peu d'obstacles à son vagabondage

emporté. Il semblait voltiger plutôt que courir sur les hautes herbes et

dans l'or des genêts embaumés. Les petits courants d'eau, frissonnant

comme une gaze argentée sur les cailloux, jaillissaient en pluie fine et

brillante sous ses pas, et, en le mouillant, augmentaient son ardeur et

sa joie. Il riait, le beau garçon, et son rire était comme une musique

dans ce concert de ruisseaux diligents, de feuillages doucement émus et

d'alouettes montant vers le ciel.

Arrivé au bord du lac, il se reposa enfin, et quand il fut resté là

étendu tout le reste de la matinée, il se sentit complétement ranimé. Il

remonta alors vers la région des amandiers, où il se rassasia de ces

fruits à peine formés, dont, aujourd'hui encore, les pâtres des contrées

méridionales mangent la coque tendre et savoureuse.

Tant que le soleil brilla sur l'horizon, l'enfant se trouva sans

appréhension, et même sans beaucoup de réflexion, dans ce désert; mais

quand le ciel pâlit, quand les oiseaux s'appelèrent avec agitation pour

se coucher par troupes dans les bosquets; quand la haute montagne,

encore rougie par le soleil couchant, projeta sa grande ombre sur le

fond de la vallée, Evenor, comme enivré jusque-là, s'alarma de ne pas

entendre le son de la voix humaine, à cette heure où la tribu se

rassemblait, où les mères cherchaient leurs enfants, et où, couchés au

seuil des cabanes, les hommes devisaient naïvement en regardant les

étoiles s'allumer à la voûte des cieux.

L'inquiétude était une souffrance encore peu connue, parce qu'elle était

rarement motivée chez les hommes primitifs; mais au malaise intérieur

qu'il éprouvait, l'enfant pressentit ce qui devait se passer dans

l'esprit de ses parents, et il trouva un mot pour se l'exprimer à

lui-même:

--Ma mère, pensa-t-il, doit s'être ennuyée hier, et s'ennuyer encore

plus aujourd'hui de ne pas me voir.

Les feux du soleil s'éteignaient déjà. Il n'y avait point à espérer de

retrouver la route du plateau avant le lendemain. L'enfant eut peur; il

n'eût su dire de quoi, car la nuit était bleue et transparente sur la

colline. Les rossignols chantèrent avec ivresse le lever de la lune, et

les torrents firent une basse harmonieuse à cette mélodie inspirée.

La fièvre s'alluma dans le sang d'Evenor; il dormit d'un sommeil agité,

en proie à une langueur inquiète, à des étouffements subits, à des

songes sans suite ni sens. Au milieu de la nuit, il lui sembla qu'une

main puissante pressait son front et qu'un genou terrible écrasait sa

poitrine. Il s'éveilla et regarda autour de lui. Il était seul, tout

était calme. Il ne savait ce que c'était que la maladie; il ne supposa

donc pas que ces sensations pussent émaner de lui-même; il se crut

tourmenté par ces forces et ces volontés mystérieuses de la nature

extérieure dont il avait entendu vaguement parler.

--J'ai pénétré, se dit-il, dans le monde de _ceux qui avaient la terre

avant nous_. La terre est en colère, et les montagnes voudraient

m'écraser.

Mais une profonde indifférence s'empara de lui, et, se rendormant, il

crut se sentir repoussé violemment par le sol, sur lequel aussitôt, il

lui sembla retomber durement, en même temps qu'un bruit formidable

bouleversait tout son être. Les échos de la montagne répétaient encore

ce bruit, que l'enfant accablé était déjà retombé dans le sommeil de la

fièvre.

Enfin, le jour reparut, et la bienfaisante rosée rendit un peu de

fraîcheur aux membres brûlants et affaissés d'Evenor. Il se leva,

rassembla ses idées, but à longs traits l'eau d'une source voisine, et,

résolu de fuir ce lieu redoutable dont la beauté l'oppressait, il

chercha la porte du paradis, c'est-à-dire une brèche, une brisure, une

fente quelconque à ces géants de pierre qui enfermaient lac, collines et

vallée dans leur implacable enceinte.

Cette porte avait existé, puisqu'elle avait pu être franchie par lui;

mais elle était à jamais fermée. Une secousse de tremblement de terre,

accident assez fréquent et souvent inoffensif dans cette région

volcanique, avait eu lieu dans la nuit, sous un ciel serein, et sans

interrompre au delà de quelques instants le chant du rossignol. Une

brusque oscillation avait couru comme un frisson sur le sein fleuri de

l'Éden, sans y déraciner un brin d'herbe; mais, dans la région des

hautes montagnes, un défaut d'équilibre avait détaché une masse énorme

qui était venue tomber précisément à l'entrée du défilé, entraînant avec

elle un torrent arraché de son lit et mugissant avec fureur sur cette

ruine gigantesque.

L'enfant fut frappé de cet accident, qui portait la trace d'un désordre

récent; la fraîcheur des fractures du roc ne pouvait lui laisser aucun

doute. Mais n'y avait-il pas d'autre issue? Evenor en chercha une durant

plusieurs jours, car la vallée, par les irrégularités de son contour, ne

pouvait être explorée sans peine. Vingt fois, trouvant des aspérités

abordables, il espéra pouvoir escalader les murailles de sa prison. Du

haut d'un des escarpements qu'il put atteindre, il vit la mer, masse

d'azur qu'il prit pour une muraille solide, et dont la grandeur le jeta

dans l'épouvante. Dans cette ardente recherche pour se délivrer,

toujours en proie à la fièvre, toujours altéré, toujours soutenu par une

activité dévorante, comme l'oiseau qui s'épuise jusqu'à la mort contre

les barreaux de la cage, il usa les forces de sa volonté et les ressorts

de son intelligence. Puis à la fin, vaincu, inerte, indifférent, il se

coucha sous un arbre et ne songea même plus à cueillir ses fruits pour

assouvir la soif qui le dévorait. Il ne se rendit jamais compte du

nombre d'heures ou de jours qu'il demeura ainsi sans espoir, comme sans

regret et sans désir. Quand, pressé par la faim, faible, mais guéri, et

invité par le soleil à rentrer dans l'activité animale, il se mit à

marcher le long du lac, il souriait et pleurait sans cause, il murmurait

des paroles qui n'avaient plus de sens, il ne se détournait de l'eau que

par un instinct de conservation pour ainsi dire mécanique; il avait

perdu la mémoire, il n'avait plus cette notion de l'avenir et du passé

qui fait comprendre le présent. Il n'était ni déchu ni avili, mais il

avait rétrogradé moralement de dix années.

Dans cette situation où l'avaient plongé des étonnements, des terreurs

et des souffrances physiques et morales au-dessus des forces de

l'enfance, il n'était pourtant pas dégradé. L'innocence avait épaissi

ses voiles sur son âme sans tache. Il n'avait pas cessé d'être homme,

puisqu'il n'avait pas enfreint volontairement les lois d'association de

l'humanité. Il était simplement ce que durent devenir les transfuges de

la société primitive, lorsque, suivant peut-être les chaînes de

montagnes qui sont aujourd'hui les îles de la Sonde, ils s'égarèrent sur

les continents déserts de l'Australie, où la rupture et l'immersion des

continents intermédiaires les séparèrent, pour des milliers d'années,

des hommes de leur race[13].

[13] Ceci n'est qu'une hypothèse entre mille. Au fond, si l'homme noir

à cerveau déprimé est une variété du type asiatique, un frère de nos

races blanches, dans la paternité en Dieu, je ne peux guère admettre

qu'il soit leur frère par le sang. C'est toujours la même question

de succession dans la naissance des êtres, par voie de création

divine, et non par voie de génération animale.

L'enfant des hommes, réduit à la fonction de vivre, put vivre au désert,

grâce à la douceur du climat et à la fertilité du sol où le hasard

l'avait jeté. L'absence d'animaux malfaisants fut aussi une condition

essentielle, et l'on peut y joindre encore celle d'une première

éducation robuste et agreste dans une société née de la veille.

Le ciel et la terre devaient donc le voir grandir en beauté et en force,

et son regard sauvage resta doux et fier comme la nature qu'il

reflétait. Il se fit même en lui une nature organique supérieure, à

certains égards, à celle qu'une vie d'assistance et de relations lui eût

permis d'acquérir. Sa vue devint plus perçante, son ouïe plus fine, ses

membres plus agiles, son sommeil plus léger, sa respiration plus longue

et son estomac moins exigeant. N'étant plus excité par l'exemple

attrayant de la vie en commun, il ne connut plus les plaisirs de

l'appétit, les saveurs du goût, les jouissances variées du repos et de

l'animation; la gaieté, la réflexion, la curiosité, s'éteignirent pour

faire place à une gravité muette ou à une activité fougueuse. S'il

sentait ses jambes le solliciter au mouvement, il bondissait dans les

prairies comme le lièvre, qu'il pouvait dès lors atteindre à la course;

mais il ne poursuivait pas le lièvre, il ne se souciait d'apprivoiser

aucun être ou de posséder aucune chose. Quand son corps, assoupli par

l'exercice, réclamait le repos, il se livrait à un repos absolu, sans

compter les heures, sans observer la marche du soleil et sans connaître

les terreurs de la nuit, ni le ravissement de l'éclat du jour. Il

s'était identifié avec la nature extérieure autant qu'il est donné à

l'homme de le faire, partageant ses recueillements et ses ivresses, mais

ne faisant pas intervenir sa conscience dans l'appréciation de ses

charmes brillants ou austères.

Qu'on ne s'imagine pourtant pas un abrutissement quelconque. Il

conservait la sensibilité physique qui avertit l'homme, plus que les

animaux, des causes de souffrance et de danger à éviter; il jouissait de

la plénitude de la vie plus qu'aucun animal n'eût pu le faire. Son

imagination, loin d'être morte, peuplait la solitude de ses jours et de

ses nuits d'une suite de rêves qui l'occupaient, sans qu'il songeât à en

chercher le sens ni le lien. Il faisait plutôt des efforts pour s'y

replonger quand il sentait son cerveau vide. Seulement, nulle lumière ne

jaillissait pour lui de cette divagation tranquille, et s'il était

heureux ainsi, il ne pouvait pas se dire à lui-même qu'il était heureux.

Que manquait-il donc à ce paisible infortuné? Un coeur pour ranimer le

sien, un esprit pour réveiller sa mémoire, une âme humaine pour lui

rendre la notion de la vie humaine. Il n'était pas aimé et il n'aimait

pas. Il ne pouvait pas s'élever à l'état d'ange, ni descendre à celui de

bête, et c'est alors que le Dieu de Moïse eût pu dire, en le voyant

fleurir stérile dans le jardin du désert: «Il n'est pas bon que l'homme

soit seul.»

III

LEUCIPPE.

Jusqu'ici nous avons suivi pas à pas l'existence d'un être primitif dans

la limite du possible, et en y cherchant avec soin le probable. Si nous

avons vu des yeux de l'optimisme le bonheur relatif dont purent jouir

les premières associations humaines, nous n'avons préjugé, ce nous

semble, aucun développement trop fantastique de l'état intellectuel et

religieux où ces sociétés avaient pu atteindre. Nous avons attribué

toute la moralité, toute la pureté et toute la douce félicité dont il

leur fut donné de jouir, au sentiment de l'amour restreint au lien de

famille. Nous avons dit et nous sommes persuadé que l'amour fut donné à

l'homme comme essence de sa vie, et que toutes les fonctions de la

volonté, de l'intelligence et du raisonnement eurent en lui, pour base,

le premier mobile de l'affection, si puissant déjà chez les animaux, si

magnifique dans l'humanité normale.

Nous avons cru ce mobile tellement essentiel, qu'en suivant l'enfant des

hommes dans la solitude, il nous est apparu aussitôt épouvanté,

désespéré, malade, et, en peu de jours, descendu de tous les échelons

que la vie de famille lui avait fait déjà franchir; enfin, ramené au

point de départ de la vie humaine, état de virtualité pure, que l'on

pourrait comparer, non à celle des animaux, qui ont en eux tout leur

développement possible accompli, mais à celle de l'enfant au berceau,

qui vit encore dans le chaos des facultés latentes. Je dis le chaos et

non le néant. Evenor pouvait être dégagé de l'état de rêve flottant, et

initié de nouveau à la vie de relation et de sentiment réfléchi.

Ce n'est pas précisément le hasard qui avait conduit Evenor vers la

solitude. Une sorte de fatalité, résultat de son orgueil naissant,

l'avait poussé à s'isoler quelques instants. Si la destinée ne l'eût

alors saisi et entraîné comme par surprise, il est à croire que, de plus

en plus porté à la rêverie mélancolique, il se fût créé lui-même un

monde intérieur particulier, peut-être meilleur, peut-être pire que

celui du reste des hommes: mais toutes les légendes veulent que la

première faute ait entraîné le premier châtiment, et la raison le veut

aussi. Nous ne brisons rien de bien en nous-mêmes, sans que quelque

chose de nécessaire à notre vie se brise en même temps autour de nous,

et les symboles dont l'imagination revêt l'accomplissement de cette loi

naturelle ont toujours un fond de réalité frappante. C'est toujours la

désobéissance, c'est-à-dire l'oubli d'une loi du coeur.

Légère pourtant dans la forme dut être cette première faute; et

paternel, c'est-à-dire utile, dut être le châtiment.

Evenor avait donc expié son trop grand amour pour lui-même en se

trouvant tout à coup condamné à n'avoir plus de société que lui-même, et

dès lors, n'aimant plus rien autour de lui, sa propre individualité lui

était devenue indifférente et comme inconnue. L'Éden (l'Atlantide, si

l'on veut) lui était devenu comme cet endroit mystérieux (les limbes) où

l'on dit que les âmes sans baptême errent dans les ténèbres de

l'attente, et il ne pouvait rentrer moralement dans ce doux sanctuaire,

où son corps se développait à l'insu de son esprit, que par un acte

d'amour et de soumission.

Deux ans s'étaient écoulés depuis qu'il possédait le sublime et le

terrible Éden, ou plutôt depuis qu'il était possédé et terrassé par la

solennité du désert. De tous les instincts qui survivent à la perte de

la mémoire, celui de la liberté est le plus tenace, le plus invincible.

Evenor s'agitait donc sans but défini, mais sans relâche, pour sortir de

sa prison. Il s'essayait sans cesse, non à gravir les escarpements à pic

du rocher, pas plus que les animaux, il ne se sentait poussé à faire

l'impossible, mais à chercher, dans les masses en désordre, un escalier

naturel vers les brèches du cirque volcanique. Ses forces avaient

doublé, elles augmentaient chaque jour, et, un jour enfin, il parvint à

escalader un bloc contre lequel il s'était longtemps épuisé en vain.

Au sommet de cette plate-forme, l'écartement des blocs supérieurs

offrait un passage anguleux et comme enfoui à dessein dans ces brisures

de couches rocheuses que l'on nomme _failles_, et qui sont le résultat

d'un soulèvement suivi d'un affaissement de l'écorce terrestre. Ce

passage ne s'était pas encore comblé de graviers et de détritus de

plantes. Il était donc, sinon facile, du moins praticable, et, coupant

la roche à angle droit, il aboutissait à un massif d'aloès et de cactus

entrelacés que l'enfant ne put traverser. Il s'arrêta donc là à respirer

un peu d'air frais qui, après sa marche pénible dans cet espace

resserré, lui arrivait enfin à travers les branches.

Un raisonnement sain lui eût fait trouver, dans cette circonstance, un

indice certain du succès de sa recherche. Mais, à défaut du

raisonnement, l'instinct le retint en ce lieu pendant quelques heures,

demandant à l'ouïe et à la respiration ce que l'épaisseur du buisson

dérobait au témoignage de la vue.

Le bruit des chutes d'eau voisines était faible, et le chant des oiseaux

se taisant par intervalles, Evenor était comme enchaîné par d'autres

voix d'une nature indéfinissable. C'étaient des voix humaines, d'abord

confuses et enfin distinctes. Et il y en avait deux qui s'appelaient et

se répondaient: l'une était comme celle d'une femme, et pourtant elle

avait un timbre particulier qui résonnait à l'oreille du fils des hommes

sans résonner dans son âme.

Evenor et Leucippe: Les amours de l'Âge d'Or; Légende antidéluvienne · 第 4 / 15 段