les enseignements de la dive, n'avait pas éprouvé, comme celle d'Evenor,
une lacune et comme une fuite momentanée de sa source abondante, apprit
plus vite la langue d'Evenor que celui-ci n'apprit la sienne. L'esprit
de la petite fille était plus docile, plus prompt à s'assimiler les
notions acquises, plus pénétrant et plus souple. Celui du jeune garçon
était plus rebelle à l'action d'autrui, mais plus puissant à se dégager
lui-même, plus fort de sa propre force, plus créateur, en un mot.
L'initiative était sa vie, et quand une idée s'emparait de ces deux
enfants, Evenor en était le foyer, Leucippe en était le rayonnement. Par
le fait du long isolement et de l'espèce d'égarement que le jeune garçon
avait subis, comme par le fait de l'initiation que la petite fille avait
déjà reçue, leurs âmes avaient le même âge, et Evenor ne se disait pas
que Leucippe était un enfant et lui un adolescent. Éclairée d'une
lumière religieuse, elle lui était supérieure dans un certain ordre
d'idées qu'il ne pouvait aborder encore; mais, ignorante de la vie de
relations et de progrès, si elle était plus propre à cultiver l'idéal
poétique, elle devait bientôt trouver en lui une aptitude plus prononcée
à la sagesse et à la science sociale.
Il arriva donc qu'en se jouant, Evenor et Leucippe retrouvèrent une
langue qui leur était commune et que la dive n'entendait pas. Un jour,
elle fut surprise de les entendre converser ensemble, et son front
soucieux trahit une jalousie et une inquiétude maternelles. Mais elle se
recueillit et dit à Leucippe, qui se tourmentait de sa tristesse:
--Ma fille, ce que Dieu a fait est bien. Il t'a envoyé un frère, et il
lui a donné une parole que tu as reçue. Je ne pouvais te donner que la
mienne, et Dieu n'a pas voulu qu'elle pût te suffire. Ce que Dieu veut,
je dois le vouloir.
Ce mot mystérieux de la Divinité, que la dive prononçait sans cesse,
trop souvent peut-être pour des oreilles humaines, et dont elle faisait
intervenir l'idée dans tous les événements de sa vie avec une certaine
tendance au fatalisme, frappait l'attention d'Evenor. La soumission
passive que Leucippe montrait devant cette parole lui en faisait
pressentir la portée. Il devinait aisément tout ce que se disaient la
mère et la fille dans leurs communes et légères préoccupations du monde
réel; mais lorsqu'elles semblaient s'occuper d'un être invisible, et que
la dive, montrant les astres à Leucippe, paraissait lui révéler des
merveilles qu'Evenor n'apercevait point, il regardait autour de lui avec
crainte, comme s'il eût attendu quelque prodige.
Ce secret dont il semblait exclu vint à le tourmenter étrangement. Il se
sentait comme humilié, comme jaloux de la dive, qui détournait
quelquefois de lui, pendant quelques instants, l'attention et la
sollicitude de Leucippe. Il se disait que la faute en était au peu
d'efforts qu'il faisait pour apprendre leur langage, et il résolut de
l'apprendre, dût-il encore oublier celui de sa race. En peu de jours, il
sut donc comprendre Téleïa et lui répondre; mais son vocabulaire était
encore borné à l'échange des idées les plus élémentaires, et lorsqu'il
voulait exprimer autre chose que des faits immédiats et désigner
d'autres objets que les objets palpables, il était aussi inhabile dans
une langue que dans l'autre. Son esprit et son coeur étaient plus
avancés qu'il ne pouvait l'exprimer, et il se livrait à de naïfs dépits
quand on ne devinait pas son émotion ou sa pensée.
Un soir, il se sentit si accablé de son impuissance, qu'il s'en alla
seul dans l'Éden. Il avait déjà presque oublié que ce lieu d'abondance
et de délices existait si près de l'austère et grandiose séjour de la
dive. La vision de son royaume à lui, les charmes de son désert lui
revinrent tout à coup à l'esprit avec le souvenir des pleurs qu'il y
avait versés et des vagues extases qui l'avaient calmé. Leucippe dormait
dans la grotte auprès de la dive, et la lune montait dans les cieux,
claire et sereine.
Ranimé à la vue de son paradis, Evenor se mit à chercher l'inconnu en
lui-même. Que lui manquait-il donc, qu'il était quelquefois triste,
confus et comme seul entre Téleïa et Leucippe? Il savait, comme elles,
le nom de toutes les choses visibles, mais il sentait qu'elles pouvaient
échanger des témoignages d'affection plus élevés et plus pénétrants que
les baisers et les étreintes de l'amour filial et maternel. Elles
savaient se dire leur mutuelle tendresse; et lui, il n'avait que les
caresses pour exprimer son sentiment. Les oiseaux que Leucippe
apprivoisait en savaient donc autant que lui. S'ils avaient un autre
langage d'amour, elle ne l'entendait pas, et ce n'était qu'avec la dive
qu'elle trouvait dans la parole une effusion complète et toujours
nouvelle.
Il s'avisa donc de ceci: que les sentiments ont leur expression parlée
comme les actions, et que le verbe peut caractériser des élans de l'âme
et de l'esprit, aussi bien que des besoins et des curiosités de
l'instinct. Il sentit, sans se le définir, comme nous le faisons à sa
place, que le véritable verbe qui fait l'homme est là tout entier, et
que l'âme a une voix qui peut et doit passer par les lèvres. Il s'épuisa
à chercher dans son cerveau le mot suprême qui devait résumer son
affection pour Leucippe et sa reconnaissance pour Téleïa, et, fatigué de
ne trouver que des définitions correspondantes à celles-ci: «Je te vois,
je t'entends, je te suis, je t'appelle,» il s'endormit sous un arbre, et
continua de chercher dans le rêve ce que la veille ne lui avait pas
donné.
C'est alors qu'il entendit une voix lui parler. C'était la voix même de
Dieu qui résonnait dans son âme et qui tantôt semblait planer comme un
chant sur sa tête, tantôt vibrer dans sa poitrine comme un souffle
vivant. Et cette harmonie sacrée murmurait un seul mot, toujours le
même, un mot nourrissant comme le miel et rafraîchissant comme la brise,
chaud comme le soleil et clair comme les cieux, le mot de la vie, la
formule de l'être.
Quand Evenor s'éveilla, ce mot remplissait pour lui le ciel et la terre,
et lui-même. Il était ivre de joie: la beauté des choses lui parlait, et
il la comprenait enfin en même temps qu'il la voyait. Il saisissait le
sens des baisers que Leucippe, assise sur les genoux de la dive,
envoyait aux étoiles et aux fleurs, quand la dive lui parlait de Dieu.
Il courut aux grottes et y arriva au premier rayon rose que le soleil
levant glissait comme furtivement sous le seuil ombragé. Pour la
première fois, ce seuil festonné de lierre et les parois blanches et
brillantes du rocher lui parurent un portique splendide et sacré devant
lequel il s'inclina en frissonnant de joie. Leucippe, surprise de le
voir déjà levé, accourait à sa rencontre, gaie comme à l'ordinaire; mais
elle s'arrêta, saisie de l'émotion qu'exprimait la physionomie d'Evenor,
et, sentant que quelque chose de nouveau se passait en lui, elle
l'interrogea. Evenor l'entoura de ses bras, et, lui montrant la dive, la
grotte, le ciel, les arbres, la terre humide de rosée et la mer
lointaine, les oiseaux volant dans les feuillages, les fleurs encore
penchées sur leur tige dans l'attitude d'un mystérieux sommeil, et les
cimes de la montagne et les eaux bondissantes, il lui dit:
--J'aime!
Leucippe trouva cette parole si naturelle, qu'elle n'y répondit que par
un baiser. Et cependant elle appela la dive pour lui montrer Evenor, en
lui disant:
--Il a dit le mot qu'il ne pouvait pas comprendre, il a dit: «J'aime!»
--O fils des hommes! s'écria la dive après avoir fait répéter à Evenor
ce mot qu'il prononçait pour la première fois de sa vie, tu as enfin
trouvé la formule de ton adoption complète et de ton hyménée avec
Leucippe. C'est là le mot profond qui ne s'enseigne point et que Dieu
seul peut révéler. O Dieu créateur! tu es le père de cette race, je le
vois bien, et tu as mis sur les lèvres de cet enfant le sceau de ton
alliance. Voici la parole qui n'a point de sens pour quiconque n'est pas
inspiré du ciel. La matière aspire, désire ou veut. Il n'y a que
l'esprit qui bénisse et qui aime. Ce mot, qui ne répond qu'à des besoins
supérieurs de l'être, est donc la clef de la vie supérieure. Ah! cette
race doit vivre et vivra. L'essence divine est en elle, et celle qui a
revêtu la substance de cet enfant est de même nature que celle de
Leucippe et la mienne. Que ses organes soient plus ou moins parfaits,
plus ou moins subtils, que sa liberté soit plus ou moins complète, tu
n'en as pas moins mis ton amour infini dans cette créature, et elle n'en
est pas moins au premier rang sur l'échelle des êtres.
Evenor et Leucippe ne comprirent que vaguement la bénédiction que la
dive exaltée adressait au principe des choses, âme du monde. Mais la
bénédiction particulière que ses caresses consacraient sur la tête
d'Evenor répandit dans leurs âmes une joie instinctive. La formule
d'hyménée que Téleïa prononçait sur eux ne leur fut qu'à demi
intelligible. Ils y virent celle d'une égalité complète dans l'amour
qu'ils inspiraient à la dive, et qu'ils éprouvaient l'un pour l'autre.
A partir de ce jour, la langue d'Evenor fut comme déliée d'un
empêchement fatal, et il fut rapidement initié à toutes les formes du
langage dans l'ordre des idées aussi bien que dans celui des faits. Il
retrouva en même temps, car toutes les forces de l'esprit se tiennent,
le souvenir complet de la langue qu'il avait parlée dans sa famille, et
il voulut l'enseigner à la dive; mais elle s'y refusa.
--Non, lui dit-elle, je ne dois pas converser avec les hommes. Il ne
m'est pas donné de les instruire directement. Dieu m'a envoyé en vous
deux des intermédiaires qui garderont l'idée que j'ai à leur
transmettre, et ma mission n'est pas de changer, mais de modifier votre
nature. Si je vous parlais la langue des hommes, vous négligeriez celle
de Dieu. Conservez donc entre vous cette manifestation qui vous servira
un jour avec vos semblables; mais servez-vous de moi, pendant que vous
m'avez avec vous, pour vous pénétrer d'une manifestation plus élevée qui
ne s'adresse qu'à l'esprit.
Des mois et des années s'écoulèrent, et le désert vit grandir Evenor et
Leucippe en force, en beauté, en intelligence, en amour et en science.
Chaque jour, la dive leur enseignait la grandeur et la sagesse divines.
La première fois qu'elle communiqua cette notion à Evenor, elle fut
ravie de la lui voir admettre sans surprise et sans résistance.
--J'aurais cru, lui dit-elle, que, moins jeune et moins modifiable que
Leucippe, tu me demanderais la preuve matérielle de ma révélation.
--Non, dit Evenor, je ne te la demande pas, parce que si tu me demandais
pourquoi j'aime Leucippe, je ne pourrais te rien répondre, sinon que
j'aime parce qu'elle est. A présent tu me dis que Dieu est parce que
j'aime: je te comprends assez pour te croire.
Et quand la dive instruisait Evenor et Leucippe, elle leur disait:
--Dieu est ce que vous ne pouvez pas aimer par l'instinct. Il faut toute
l'étendue de vos aspirations, toute la force de vos esprits, toutes les
facultés supérieures qui sont en vous dans vos plus doux moments de joie
et de tendresse, pour vous pénétrer de sa présence et de son amour. Vos
sens ne peuvent l'embrasser, votre mémoire ni votre imagination ne
peuvent se le représenter, car il n'a pas une forme déterminée que vos
organes puissent saisir. Sa forme, c'est l'univers infini, et vous ne
vous représenterez jamais l'univers infini que par une puissance de
l'âme dont l'organe particulier est distinct des autres organes humains.
Cet organe est celui d'une vision intérieure qui rend l'être plus pur et
plus fort, et qui l'élève, dès cette vie, dans l'ascension toujours plus
large et plus rapide vers les cimes de l'immortalité.
Evenor méditait les leçons de la dive, et quand les mots dont elle se
servait dépassaient sa portée, il se les traduisait à lui-même dans la
forme qu'il lui était donné de concevoir. Quelquefois Leucippe faisait
des questions ingénues:
--Si toutes choses sont des présents de Dieu, disait-elle, le soleil et
les étoiles sont Dieu là-haut, et toi, ma mère, tu es Dieu ici, ainsi
que mon frère et moi.
--Toutes choses sont divines, répondait la dive; mais Dieu n'étant
contenu et limité dans aucune, aucune n'est Dieu. Le soleil est un des
innombrables sanctuaires de sa munificence, et nos âmes aussi sont des
sanctuaires que son amour habite. Lui seul est tout ce qui est. Il est
celui qui donne et qui ne se montre à nos sens que par ses dons. La
beauté de ses dons nous révèle la beauté de son amour. Mais après qu'il
t'a donné la vue des cieux et les délices de la terre, il t'a bénie plus
tendrement encore en te donnant la pensée qui est l'oeil de ton âme pour
voir tous les astres et toutes les fleurs du monde divin de l'infini.
Entre ce monde de l'esprit et celui des sens, il y a un lien qui les
unit et les révèle l'un à l'autre. Ce lien, c'est la puissance d'aimer.
Quel autre te l'aurait donné, sinon celui qui est l'amour même?
--Et si j'aime beaucoup, disait Leucippe, Dieu m'aimera-t-il encore
mieux qu'il n'aime mon frère?
--Désires-tu donc qu'il l'aime moins que toi? reprenait la dive.
--Non! s'écriait l'enfant effrayée; il faudrait plutôt qu'il l'aimât
davantage.
--Tu vois bien, disait alors Téleïa, que l'on ne doit pas être jaloux de
Dieu, et ne pas s'embarrasser du plus ou moins de bonheur qu'il nous
accorde. L'amour doit être désintéressé et se trouver assez heureux de
venir de lui et de pouvoir y retourner.
Et quelquefois, en parlant ainsi, Téleïa laissait tomber à son insu des
larmes sur les beaux cheveux de Leucippe. La dive infortunée songeait à
ses douleurs et bénissait encore Dieu dans le déchirement de ses
entrailles.
Evenor, en la voyant pleurer, éprouvait aussi une douleur profonde sur
laquelle il n'osait pas d'abord l'interroger. Il pensait à sa mère, et
se la représentait pleurant son absence comme Téleïa pleurait la mort de
ses enfants. Il avait demandé, aussitôt qu'il avait su parler, s'il
pouvait sortir du Ténare, et Leucippe lui avait dit en riant:
--Non, puisque la terre a tremblé et qu'elle s'est noyée sous la mer.
Mais qu'est-ce que cela fait, puisqu'il y a ici beaucoup de terre pour
marcher, beaucoup de coquillages sur le sable et de graines dans la
forêt pour notre nourriture, ainsi que beaucoup d'animaux et d'oiseaux
pour nous tenir compagnie?
Leucippe croyait être fille de Téleïa, et la différence que celle-ci
établissait parfois dans ses paroles entre les dives et les hommes ne
présentait aucun sens à son esprit. Quand Evenor se hasardait à lui
demander où était sa mère à elle, elle le regardait avec de grands yeux
étonnés et, lui montrant la dive, elle répondait:
--Est-ce que tu ne la vois pas?
--Et cependant, disait Evenor timidement, elle n'est pas comme nous.
Elle est très-grande, très-pâle, et toujours triste ou sérieuse. Quand
elle sourit, elle pleure en même temps, et quand elle pleure, elle
sourit encore. Elle ne regarde pas comme nous, elle ne dort pas comme
nous. Elle a froid quand nous avons chaud et chaud quand nous avons
froid. Elle va sur la solfatare, et là où nos pieds brûleraient elle
marche tranquillement. Elle nous défend d'approcher des rochers où
gronde l'eau fumante, et elle y descend et y reste quelquefois longtemps
comme si elle s'y trouvait bien. Elle nous suit au bord de la mer et
partout où il nous plaît d'aller, mais quelquefois on dirait qu'elle ne
peut plus respirer, et que ce qui nous réjouit la fait souffrir, transir
ou brûler.
Leucippe, qui n'avait encore rien remarqué de tout cela, s'inquiétait
alors et devenait triste, et, suivant les mouvements de la dive, elle
s'arrêtait quelquefois au milieu de ses joies expansives et de
l'emportement de son activité, pour lui demander ce qu'elle avait. Dans
ces moments-là, les belles couleurs de Leucippe s'effaçaient tout à coup
sans qu'elle pût s'expliquer à elle-même pourquoi elle avait peur et
chagrin en même temps, car la dive ne lui avait encore parlé de la
maladie et de la mort que comme de maux qui avaient affligé la terre
autrefois, et dont elle ni Evenor n'avaient pas à se préoccuper.
En voyant pâlir Leucippe, Evenor se reprochait de l'avoir alarmée, et
Téleïa s'empressait de la rassurer en lui disant qu'elle n'avait que
sujet de remercier Dieu de toutes choses.
Mais Evenor, ayant vécu parmi les hommes, avait plus que Leucippe la
notion de la vieillesse et de la mort. Il avait peu vu la souffrance,
mais il se rappelait avoir éprouvé les frissons de la fièvre et
l'accablement de la maladie. Il se retraçait la caducité de son aïeul,
sa démarche traînante et son pas incertain. Quelquefois la dive lui
paraissait arrivée à la décrépitude, et il lui demandait timidement,
quand Leucippe ne pouvait pas l'entendre, si elle était vieille. Mais
Téleïa n'avait bien souvent, sur les choses de fait, que des réponses
obscures, ambiguës comme des oracles.
--Quand même je compterais des siècles, disait-elle, je serais encore
bien jeune sur la terre.
Et il y avait des moments d'enthousiasme et de prière où elle semblait
si forte, si belle et si vivante, qu'Evenor prenait d'elle une idée plus
haute que celle qu'il avait gardée de son aïeul, de sa propre mère et de
toute sa race. Il en exceptait pourtant Leucippe, qu'il eût crue
volontiers immortelle, et lui-même, qu'il sentait libre et fier jusque
dans son respect et sa soumission pour la dive.
A mesure qu'il avait su parler avec cette dernière, il lui avait raconté
ce qu'il comprenait de sa propre histoire. Téleïa avait exigé qu'il lui
fît ce récit pendant le sommeil de Leucippe. Elle n'avait pu lui
expliquer par l'induction le côté mystérieux de son entrée dans l'Éden;
et comme elle n'était pas une intelligence parfaite; comme, à côté de
ses notions élevées sur l'oeuvre divine et le rôle de la Providence,
elle avait dans l'âme des défaillances de lumière, elle s'imagina que
Dieu avait transporté Evenor, durant son sommeil, dans le lieu où il
devait oublier sa première existence avant d'être initié à la science
des dives et de devenir digne de Leucippe. Déjà, nous l'avons dit, elle
tenait aux ténèbres de la terre par un penchant prononcé au fatalisme.
Elle n'osa pourtant faire partager cette pensée à Evenor, craignant
peut-être de l'effrayer par la possession qu'elle voulait prendre de lui
pendant un temps donné. Aussi quand il lui manifesta le désir de revoir
sa mère:
--Cruel enfant, lui dit-elle, veux-tu donc faire mourir Leucippe? Ne
vois-tu pas que si elle a pu vivre de ma vie, jusqu'au moment où tu es
venu lui donner la tienne, elle ne pourrait plus maintenant se passer du
souffle divin qui t'a été confié pour elle?
Et comme Evenor lui disait:
--Je ne crois pas pouvoir sortir de l'Éden; je l'ai essayé en vain, et
tu m'as juré que je ne pouvais pas davantage sortir du Ténare. Cependant
ne dois-je pas essayer encore de trouver un chemin, même quand je
devrais risquer ma vie?
Elle répondait:
--Viens donc dire adieu à Leucippe; car, si tu perds la vie en voulant
gravir ces terribles montagnes, elle mourra en même temps que toi, et si
tu parviens à revoir tes parents, ils ne te laisseront pas revenir, et
Leucippe mourra de langueur avant qu'il soit un an.
Evenor était frappé d'épouvante à l'idée de faire mourir Leucippe, et il
vit bientôt que Téleïa lui disait la vérité, car, lorsqu'il la quittait
pendant quelques heures pour chercher, sans le lui avouer, une issue
dans la montagne, ou pour aller lui cueillir dans l'Éden certaines
fleurs ou certains fruits que ne produisait point la solfatare, il la
retrouvait morne, pâlie et languissamment couchée sur la mousse comme
une fleur qui attend la pluie.
Un jour pourtant, il eut le courage de lui dire que s'il pouvait
retrouver le chemin de la terre des hommes, il irait revoir cette terre
pour revenir aussitôt. Leucippe fut étonnée. Elle savait l'existence des
hommes et de la terre habitée par eux; mais elle croyait encore son
frère _né du rocher_, comme disait la dive dans ses obscurs symboles.
--Que veux-tu donc voir de plus beau sur l'autre terre, lui dit-elle,
que ce que nous avons sur la nôtre? Et comment vivras-tu un seul jour
chez les hommes, puisque c'est ici que tu aimes? Et tu vois comme la
terre frissonne quelquefois, comme elle renverse ses rochers et perd ses
rivages! Si tu t'en vas et que tu ne trouves plus de chemin pour
revenir!...
Leucippe, dont les idées étaient spontanées et d'autant plus vives
qu'elle n'était sujette à aucune prévision, ne put exprimer celle qui
s'offrait à elle. Elle pâlit et tomba dans les bras d'Evenor. Stupéfait
de ce qu'il prit pour un sommeil subit, il voulut en vain l'éveiller.
Puis il lui sembla qu'elle était morte. Ses cris appelèrent la dive, qui
la ranima par ses soins; mais Evenor ne reparla plus de revoir sa terre
natale et résolut d'oublier sa mère.
Il n'osa même plus aller dans l'Éden. Leucippe l'avait suivi quelquefois
jusqu'à l'entrée de ce sanctuaire dont la vue la jetait dans de grands
transports de joie. Mais, quoique son frère eût arraché le buisson
d'aloès et rendu le chemin facile dans la fente du rocher, elle ne
pouvait descendre, et elle eût pu encore moins remonter l'escarpement
qui terminait ce passage du côté de l'Éden. Il n'était pas sans danger
pour Evenor, et la peine qu'il avait à l'escalader pour revenir vers
elle ramenait la pâleur sur les lèvres de Leucippe et la fixité de la
mort dans ses yeux éteints.
Les deux adolescents étaient entrés dans la jeunesse. La dive, qui,
durant les premières années, les avait laissés souvent seuls ensemble,
ne les quittait plus depuis le jour où elle avait vu Evenor parler bas à
Leucippe, pour lui dire son amour. Il le lui avait dit cependant avec la
même candeur que le jour où il avait prononcé ce mot pour la première
fois, et bien qu'elle se fût refusée à apprendre la langue des hommes,
qu'ils parlaient entre eux, la dive, à force de les entendre, en savait
assez pour qu'ils n'eussent point de secrets pour elle. Mais un instinct
mystérieux commençait à agir chez l'adolescent à son insu.
Il avait besoin de dire plus souvent à Leucippe: «J'aime?» et en le lui
disant bas, il s'imaginait le mieux dire. Leucippe, plus enfant que lui,
le disait tout haut, et Téleïa veillait à ce que le trouble qui
commençait à s'emparer d'Evenor ne se communiquât point à sa compagne
avant qu'elle pût le ressentir complet et divin.
Un jour, elle vit Leucippe rougir et détourner ses regards des siens, en
écoutant ce mot qui l'avait toujours fait franchement rayonner et
sourire. Elle jugea qu'il était temps d'instruire ses enfants dans la
religion de l'hyménée, et, s'asseyant entre eux au bord de la mer
harmonieuse et tranquille, elle prit leurs mains dans les siennes et
leur parla ainsi:
V
LES DIVES.
--Le moment est venu, ô Leucippe, où tu dois savoir que je ne suis pas
la mère qui t'a portée dans ses flancs, et cependant, ne t'afflige pas,
enfant de mon âme: tu es la fille que Dieu m'a donnée pour me
réconcilier avec la loi de la mort, comme Evenor est le frère et l'époux
que Dieu te donne pour connaître et chérir la loi de la vie.
«L'heure est venue, enfants des hommes, où vous devez aussi me connaître
et savoir tout ce que je puis vous enseigner du monde auquel vous
appartenez ainsi que moi. Evenor, l'aïeul dont tu m'as si souvent
raconté les naïfs entretiens touchant l'origine des choses humaines ne
savait rien des choses de Dieu. Il eut cependant raison de te dire que,
de toutes parts, l'eau entoure la terre des hommes, car les plus grandes
terres de ce monde ne sont que de vastes îles.
«Eh bien! il n'en a pas été ainsi de tout temps. Jadis, ce monde fut une
mer de flammes, et cette froide mer que tu vois tomba du ciel pour
l'éteindre. Je t'ai raconté comment, sur les rochers qui s'en dégagèrent
peu à peu, les limons, les cendres, les poussières, les ruines,
devinrent les champs féconds où germa la semence de la vie.
«Je t'ai dit les grandes convulsions du feu primitif refoulé sous les
pierres et les métaux sortis de son sein; luttes mémorables que virent
les anges et qui furent racontées aux dives.
«Je t'ai montré ici, dans cet espace resserré que nous habitons, les
traces du feu créateur et destructeur tour à tour; et, t'expliquant ces
formes étranges de la montagne qui confondaient ton esprit et que tu
aurais volontiers prises pour le travail de mes ancêtres, je t'ai fait
suivre de l'oeil les effets d'une cause naturelle. Tu as lu avec moi
dans le livre de la création, et je t'ai enseigné, en même temps, à
interpréter, à inventer et à tracer ces caractères que nos faibles mains
peuvent laisser sur le roc et sur le métal, pour éterniser parmi les
races futures le souvenir de notre existence, lié à celui des événements
de la nature, dont elle a été le témoin.