Des intérêts de famille et d'avenir m'appelaient, au mois d'août
dernier, dans le _Tennessee_, États-Unis d'Amérique. Cette partie de
l'Union a été élevée au rang glorieux d'État en 1796; il touche à la
Virginie d'un côté et à l'est: par l'ouest, le nord et le sud, il est
enveloppé par les États du _Missouri_, de l'_Arkansas_, du _Mississipi_,
de l'_Alabama_ et du _Kentuky_. Dans l'ordre géographique, comme dans
l'ordre moral, il tient une place intermédiaire; c'est un des anneaux de
la grande chaîne qui doit relier le littoral oriental déjà vieux en
civilisation à ce vaste espace qui s'étend du Mississipi à
l'Océan-Pacifique et qu'occupent encore le désert et la vie sauvage. Le
_Tennessee_ est un pays de montagnes, c'est l'_Auvergne_ ou bien encore
le _Limousin_ par ses mamelons, par ses ravins, ses torrents impétueux,
ses vallées fécondes et ses pentes adoucies. Il a aussi ses profonds
abîmes; seulement ici le vertige n'est pas à craindre, car ils sont
cachés par la forêt vierge et sombre qui se déploie sous le regard
enchanté. Nulle part le squelette géologique avec ses anfractuosités et
ses déchirures n'apparaît dans le _Tennessee_; la végétation, l'ordre,
la variété, la vie organisée sont partout et sous toutes les formes. Sa
population clairsemée présente dans ses habitudes, ses coutumes, ses
moeurs en général, un caractère tout particulier, une physionomie
originale. Son gouvernement est simple et fort comme sa nature. Un
gouverneur, une chambre des représentants, un sénat nommés par le
peuple; des agents, produit aussi de l'élection et dont l'intervention
ne se fait voir et sentir que par la sécurité la plus complète dont on y
jouit; tel est l'état du _Tennessee_, entré dans la grande famille
américaine avec 60,000 citoyens, et qui offre aujourd'hui une population
de plus d'un million d'âmes. La douceur de son climat, la richesse de
ses vallées, la facilité d'y vivre, d'assurer et d'agrandir l'avenir par
le travail y ont appelé plusieurs familles françaises. J ai donc pensé
qu'il pouvait y avoir quelque utilité à faire connaître un de ces États
de l'Union nés d'hier, que les touristes visitent peu parce qu'il n'y a
que de la poésie à y faire dans ses sites, ses oiseaux, ses fleurs et
les hommes rudes et fiers de ses montagnes. Je cède bien aussi un peu,
il faut le confesser, à cette manie de l'époque qui pousse tout voyageur
à écrire ses impressions de voyage. Mais un travers général cesse par
cela même d'être un travers, et je me le donne sans trop d'efforts pour
ma modestie.
Deux grandes lignes, à travers l'espace océanique, conduisent d'Europe
dans l'Amérique du Nord; deux vastes ports, à ses deux extrémités
opposées, _New-York_ et _New-Orléans_, reçoivent dans leurs larges
bassins, tous les jours et à toute époque de l'année, choses et hommes,
marchandises et idées, négociants et touristes partis de l'ancien monde.
Des fleuves qui sont des bras de mer vous transportent par l'un et
l'autre port au centre de ce vaste continent; et s'il était donné au
voyageur un peu de cette capacité somnolente de la _Belle au bois
dormant_, il pourrait se réveiller, quinze jours après son départ des
côtes de France, dans les forêts du Tennessee ou les plaines du Missouri
sans autre dérangement que le passage d'un bateau sur un autre bateau à
vapeur qui vous mène directement à votre destination.
On a beaucoup écrit sur l'Amérique, ses institutions, son commerce, ses
industries; on a décrit les grandes villes de l'Union. Que sait-on des
moeurs du centre et de l'ouest? Qu'a-t-on dit des populations de la
campagne? Les États du _Tennessee_, de l'_Alabama_, du _Mississipi_ sont
d'hier. Que savait-on, il y a un siècle, des moeurs, des coutumes de la
Bretagne et de l'Auvergne? _Nasheville_ est la capitale du _Tennessee_;
c'est une ville de salon, de littérature, de loisir; ce serait la cité
aristocratique de l'ouest, si ce mot ne jurait de se trouver accolé à
celui de _démocratie_, le seul admis dans la langue américaine. Quand de
cette ville vous étendez vos excursions vers le _sud-ouest_ et dans les
divers comtés de cette partie de l'État, vous vous trouvez bientôt dans
des déserts de forêts vierges et dans les montagnes du _Cumberland_,
derniers rameaux des _Alleghanys_. Dans cette direction, la contrée est
boursouflée, mamelonnée et présenterait la configuration, l'aspect de
l'Auvergne, si l'Auvergne avait encore ses forêts. Que dut éprouver, aux
premiers jours de son arrivée, l'homme qui, d'un point élevé, put
étendre son regard sur ce désert de feuilles agitées et bruissantes, sur
cette solitude solennelle et majestueuse? Qu'a-t-il fait de ces géants
aux racines profondes et aux cimes élancées? Quel parti a-t-il tiré de
ces sombres vallées, de ces plaines ondulées, de ces torrents
envahisseurs, de ces fleuves qui marchent? Il y a à peine un
demi-siècle, les Indiens chassaient dans ces lieux, dormaient sous
l'ombrage des grands arbres et s'entre-detruisaient dans ces solitudes
qu'ils ont laissées dans toute leur beauté sauvage. Un vieux soldat
américain me disait être venu, il y a cinquante ans, dans le _Tennessee_
sous le commandement du général _Jackson_ pour en chasser les Indiens,
qui, prenant les canons pour des troncs d'arbres, se jetaient sur les
pièces et reculaient mitraillés par la terrible industrie du canon
européen. Que sont devenues toutes ces richesses de la nature, éparses
et confuses, sous l'action énergique de la race anglo-saxonne? Les
forêts ont été défrichées, les torrents disciplinés, les vallons se sont
ouverts sous la hache; les vallées ont été échauffées et éclairées par
les rayons du soleil, les mamelons ont vu sur leurs douces pentes se
dresser des habitations, les montagnes ont servi de pâturages aux
bestiaux. J'ai parcouru les vallées de _Tom's creek_, de _Round's creek_
qui débouchent dans le fleuve du _Tennessee_: ce sont des vallées de
_Tempé_, et là où régnait le silence des solitudes, il y a peu d'années
encore, j'ai entendu tous ces bruits de civilisation campagnarde qui
charment l'oreille et attirent le voyageur. C'est une nouvelle création
dont la vue est bien faite pour donner à l'homme un haut sentiment de sa
puissance et de sa grandeur.
Dans le _Tennessee_ comme dans tout l'ouest tout homme est citoyen, tout
citoyen est père de famille, tout père de famille est propriétaire,
depuis 150 à 2,000 acres (l'acre est l'arpent de France). Lorsque vous
visitez ses vallées et ses plaines, une chose frappe le regard et excite
fortement l'esprit: c'est la parité, l'uniformité dans les maisons, les
vêtements, les manières, le langage, les intelligences même; c'est
l'égalité dans tous les rapports de la vie absolue, vivante, souveraine
dans les idées et dans les faits. Quand on a vu un _log-house_ (maison
de troncs d'arbres superposés), visité l'intérieur, partagé le dîner
d'un Américain, marchand un docteur, _square_, shérif ou constable, ou
simplement _farmer_ (propriétaire cultivateur), vous pouvez dire avoir
vu le tout dans la partie, la généralité dans l'individu. L'inégalité
n'est que dans la quantité d'acres de terre possédés et défrichés. Je ne
parle pas des villes, des chefs-lieux de comté, des bourgs, ils sont en
très-petit nombre dans le _sud-ouest_. Mais là encore il n'y aurait à
constater qu'une très-légère différence dans les habitations: la planche
y remplace le tronc d'arbre non dégrossi. Voici un spécimen du
_log-house_ tel qu'on le trouve dans tout l'ouest; c'est un carré long
en deux parties séparé par un appentis ouvert; il se compose d'une
grande chambre à plusieurs lits, d'une pièce où les femmes tissent au
métier les vêtements de la famille. A peu de distance se dresse le
_log-house_ destiné à la cuisine.
Plus loin, et dans un désordre qui ne manque pas de pittoresque, les
écuries, les vacheries présentent leurs faces grises et leurs toits de
bardeaux. En vingt-quatre heures, grâce au concours empressé des
voisins, un _log-house_ est construit: il est ordinairement placé sur
les bords d'un creek ou ruisseau torrentiel: on choisit une pente un peu
douce pour se mettre à l'abri des crues. Vous connaissez maintenant les
lieux et l'habitation de l'homme; voyons l'habitant, le _farmer_ et sa
famille sous ce toit agreste. Je ne sais rien qui doive plus vivement
frapper le regard et l'esprit du voyageur français que l'attitude de
l'Américain en présence du voyageur qui reçoit l'hospitalité dans un
_log-house._
[Illustration: Souvenirs de Tennessee.--Construction d'un log-house.]
[Illustration: Log-house avec défrichement.]
[Illustration: Ferme américaine.]
Lorsqu'un étranger entre dans une chaumière de paysan français, il porte
l'embarras, la gêne, le trouble même dans la maison: la mère de famille
rougit, les enfants se cachent sous le tablier maternel, et le paysan
tourne entre ses doigts son chapeau dans une posture timide et servile.
A cet embarras qui se manifeste au dehors par un regard hébété se joint
souvent cette obséquiosité qui fait souvent, et à tort, soupçonner la
cupidité. Si la fatigue de la course, du voyage demande quelque
nourriture et du repos, le paysan n'aura à vous offrir que son pain noir
et une mauvaise chaise pour dormir. Entrez dans un _log-house_ américain
à toute heure du jour et de la nuit: vous vous trouvez en présence du
père de famille qui vous tend la main, vous dit ces bonnes paroles: _How
do you do_, vous invite à vous asseoir, vous offre une place à sa table
et n'hésiterait pas à vous abandonner son lit, si la chambre
hospitalière n'était un véritable dortoir de pension. Toutes ces choses
sont dites et faites avec une simplicité, une aisance, une dignité de
gestes qui vous font croire, quand le regard n'est pas fait à ce
tableau, que vous vous trouvez dans la maison d'un citadin retiré par
goût ou par caprice sous un toit champêtre. Au reste, tout est à
l'unisson dans la famille: si vous acceptez le déjeuner, le dîner ou le
thé du soir, la mère de famille, entourée de huit ou dix enfants, se
place au bout de la table, sert le café ou le thé, en fait les honneurs
avec une aisance que vous ne trouverez en France que chez la maîtresse de
maison qui a l'habitude de recevoir du monde. Je dis aisance dans le
geste, la pose du corps, car mari et femme parlent peu et sont sobres de
ces mouvements saccadés, de cette agitation, de ces paroles dont on est
si prodigue dans nos moeurs françaises. Toutefois, prenez garde. Si vous
vous êtes assis au foyer du fermier anglais dans un des riches comtés
d'Angleterre, n'invoquez pas vos souvenirs en jetant les yeux autour de
vous: un inventaire des meubles et ustensiles de ménage troublerait un
peu vos idées d'âge d'or au dix-neuvième siècle. Tout y est rustique,
grossier, limité au plus strict nécessaire: le nécessaire y est même un
peu réduit aux choses de la vie sauvage. L'abondance n'est qu'en une
chose, mais elle y est large: c'est l'abondance sur la table. Du porc
sous diverses formes, du poulet passé au beurre, du _boeuf bouilli_, le
pain de maïs roussi au feu et tout fumant, du petits pains de froment de
forme ronde (rolls), du lait froid ou de l'eau pour boisson à dîner, du
café à déjeuner et du thé à souper, voilà le menu d'une table
_tennesséenne_. Gare à votre estomac si vous n'avez pas l'habitude de
dîner en courant: l'Américain mange vite et peu. L'heure des repas voit
d'ailleurs ordinairement se succéder à table plusieurs séries de
convives, tels que voyageurs attardés, voisins flâneurs, magistrats en
voyage, gens venus pour traiter affaires, aides de ferme, enfants de la
maison. Les mêmes assiettes, les mêmes verres, les mêmes fourchettes, le
même lit, les mêmes draps deviennent des objets de jouissance communiste
qui, de prime abord, blessent le regard aussi bien que la perspective
d'un communisme plus général froisse nos idées et nos moeurs. Les livres
classiques nous parlent beaucoup de l'hospitalité aux temps héroïques de
l'antiquité: elle devait présenter en réalité ces images un peu
grossières. Elle n'a pu d'ailleurs s'exercer en ces temps primitifs sous
des formes plus généreuses, plus simples et plus cordiales. Nous avons
vu le _farmer du Tennessee_ dans la famille. Suivons-le dans ses
rapports extérieurs avec les choses et les hommes. Trois grands intérêts
absorbent la pensée, le sentiment, la volonté de l'Américain de l'ouest:
le commerce, la justice, la religion. Quel est l'homme d'esprit qui a
dit ou écrit qu'il n'y avait pas d'Américain qui n'eût vendu son cheval?
Toutes choses, depuis le grain de maïs jusqu'au _log-house_ qu'il a
construit, au champ qu'il a défriché, aux arbres qu'il a plantés, en
traversant par la pensée tout ce qui est visible et tangible, sont objet
de commerce pour l'Américain. S'il ne peut vendre, il échange; au
besoin, il troquerait son habit contre le vôtre pour le seul plaisir de
trafiquer. Prenez garde, il est fait à toutes les roueries, à toutes les
ruses du commerce: élevé au sérail, il en connaît les détours. On
l'accuse de mauvaise foi: c'est une erreur. Dans sa conscience, la ruse,
c'est de l'habileté; à vous de vous détendre ou d'être plus prévoyant et
plus habile. Le gain pour l'Américain, c'est la constatation à ses
propres veux de sa supériorité. La culture est négligée au _Tennessee_:
pourquoi? Parce que ses produits sont lourds, d'un trop gros volume et
par suite de difficile transport. Mais il fait des élèves en chevaux,
mules, bêtes à cornes, porcs, qu'il pousse devant lui pour les conduire
sur les bords du _Mississipi_, où il trouve un facile et avantageux
écoulement. Hors de sa maison, le Tennesséen est toujours à cheval:
l'enfant arrivé à l'âge de quinze ans a son cheval, qu'il achète avec le
produit de son travail dans la maison paternelle ou de ses deniers au
dehors. _L'Amérique du Nord_ est trop riche en fleuves pour avoir songé
à créer un bon système de routes. D'ailleurs, le _Tennessee_ est un pays
de montagnes: le mode de locomotion, c'est le cheval. Lorsque dans la
vallée ou dans la forêt vous rencontrez le _Tennesséen_, il est toujours
en selle. Est-il seul et en négligé, dites qu'il va préparer ou terminer
un achat ou une vente. Est-il en habit, gilet et pantalon noirs avec
éperon au talon de la botte? S'il est seul, il se rend au chef-lieu du
comté pour remplir une des diverses fonctions de juryman (juré),
constable, square, juge de paix, _commissioner_, que les institutions du
pays imposent par l'élection à tout citoyen Entendez-vous au loin te
bruit de chevaux renvoyé par l'écho de la montagne, approchez: vous vous
trouvez en face d'une cavalcade composée de jeunes gens et de jeunes
filles aux robes les plus fraîches et les plus variées en couleur, avec
de grands chapeaux de forme anglaise, une pèlerine de mousseline sur la
poitrine et les épaules. Où va cette troupe de cavaliers? A une fête
patronale, à une noce, à des rendez-vous de plaisirs champêtres. Au
_Tennessee_, que dis-je, dans tout l'ouest, dans toute l'Union les
danses sur le gazon, les réunions nombreuses en plein air ou sous le
chaume, les repas de noce au babil bruyant, les veillées coûteuses sous
le toit de la grange, sont des distractions étrangères aux moeurs
américaines, inconnues et qu'un repousserait comme profanes. Cette
troupe grave et silencieuse se rend au _preaching_ qui doit avoir lieu
dans la forêt, sous le toit d'un log-house ou sous la voûte du ciel.
C'est principalement dans les cours de justice et dans les _meetings_
religieux qu'il faut étudier l'Américain de l'_ouest_. J'assistais en
septembre dernier à une séance de _Circuit-court_, à _Lindon_, chef-lieu
de _Perry-county_. Un nègre était accusé d'homicide. Décrivons les lieux
et dessinons au trait les personnages du drame. Au centre d'une ville
riche de rues, vide de maisons, qui n'avait d'existence hier encore que
sur le papier, et qui sera demain une ville de dix ou douze mille âmes,
s'élevait une construction de bois qu'on aurait pu transformer en grange
sans crainte de dommage. Cette maison, c'était la _city-hall_, la maison
de ville, le palais de justice, le monument public de cette ville en
germe. Dans l'intérieur se tenait, debout et découverte, la foule; une
barrière fragile de bois la séparait de la partie qui était occupée par
les jurés, le _clerk_ de la cour et les avocats. Au delà et sur une
estrade était assis sur une modeste chaise le juge président de la cour,
sans cravate et un chapeau de paille sur la tête. L'_attorney_ général,
confondu avec les avocats et les jurés, était debout devant une mauvaise
table de bois et portait la parole dans l'accusation. L'accusé était
assis près de ce magistrat et sur le même banc, sans menottes aux mains,
libre, sans gardes au dedans ni au dehors. Pendant le réquisitoire de
l'_attorney_, les jurés, assis ou couchés sur des bancs, fumaient,
chiquaient, crachaient et prenaient les postures les plus extravagantes.
Quelques-uns quittaient leurs places pour aller boire un verre d'eau que
renfermait une cruche qui servait de fontaine à la cour et au public.
Certes, un pareil tableau était peu fait pour conquérir à la justice
américaine et à ses formes extérieures un Français qui avait assisté aux
séances solennelles de la cour de cassation, aux audiences des cours
d'assises de notre France et aux plaidoiries anglaises à _Westminster_,
sous la présidence d'un lord du parlement. Mais ici aussi, je ne devais
pas m'arrêter aux surfaces: il fallait traverser par le regard intérieur
les faits et les formes matérielles, pour aller saisir dans les cerveaux
le travail de l'esprit. Que vis-je alors dans la foule? Des citoyens qui
écoutaient attentivement, non pas seulement avec l'oreille, mais dans
l'attitude d'hommes instruits des lois de leur pays et exercés au
mécanisme de la législation. Les physionomies au banc des jurés étaient
graves, et les regards baissés indiquaient un travail de pensée que rien
ne venait distraire. Les débats terminés, le président, debout sur
l'estrade, fit d'un ton grave et solennel le résumé impartial de
l'accusation et de la défense. Les jurés sortirent, et sous l'ombre de
la forêt voisine délibérèrent sur le sort de l'accusé. Le nègre, ce
paria qu'on traite en Amérique comme une créature déchue, que dis-je,
comme une chose, fut acquitté. Je courus à la prison, je la trouvai vide
de son prisonnier. Mais à la situation du bâtiment, à l'étendue
spacieuse de la cellule, aux ouvertures qui laissaient entrer l'air par
pleines bouffées et le soleil par larges rayons, je compris que le
peuple américain unissait à une grande intelligence des habitudes de
douceur et d'humanité.
Il me restait à voir cette race anglo-saxonne dans une de ces
manifestations morales qui disent le passé et l'avenir d'un peuple: je
veux parler d'un _meeting religieux_. On le sait, le luthérianisme a
enfanté des sectes sans nombre. Gênées dans leur développement en
Europe, elles ont trouvé sur la terre américaine la liberté la plus
complète. Anabaptistes, presbytériens, universalistes, épiscopaux,
unitairiens, calvinistes, _méthodistes_, se mêlent sans se heurter, se
séparent dans l'expression de leurs sentiments religieux sans que la
sécurité publique et les rapports de la vie civile aient à souffrir de
ce fractionnement. La tolérance n'est pas le fait d'un commandement
législatif: elle est dans les coeurs, dans les esprits, dans les moeurs
enfin de la nation. Chaque secte a ses ministres, ses églises, ses
assemblées; l'État n'intervient en quoi que ce soit dans l'exercice de
chacune de ces religions. Les forces de ces sectes en nombre, en
intelligence, en richesses, ne se balancent pas dans chaque État. Dans
la Pennsylvanie, c'est la secte des _quakers_ qui est en majorité; le
_Maryland_ est en grande partie catholique. Le _méthodisme_ a pénétré
dans le sud, et dans le _Tennessee_ il semble vouloir y conquérir la
majorité. Qu'est-ce que la doctrine méthodiste? C'est l'intervention
directe de l'Esprit saint à l'aide de la prière et du prêche. La _foi_,
abstraction des oeuvres, voilà la condition du salut. La GRACE se révèle
par des illuminations subites, des transes, des extases, et n'existe
point sans elles.
Sa formule par cris est celle-ci: _My soul happy (Mon coeur est
heureux)_. C'est l'illuminisme, le mysticisme sous certaines formes et
sous la condition de certaines disciplines à suivre.
[Illustration: Tuilerie américaine.]
[Illustration Camp-meeting religieux au Tennessee.]
[Illustration: Jeune fille de la campagne au meeting.]
Tel est le dogme du _méthodisme_. Sa morale, elle est sévère et sombre.
Elle interdit les distractions du monde et ses exigences. Ainsi, nul de
ces plaisirs que donnent les réunions des deux sexes, point de danse au
bruit d'une musique champêtre; nulle de ces joies qu'une naissance,
qu'une noce, qu'une fête de famille appellent au foyer domestique.
Chaque intérieur de famille devient un couvent d'où la femme ne sort que
pour se rendre aux _preachings_. Mais à quoi bon une exposition, qui
semble viser à la science théologique? suivez moi, lecteur, à un
_camp-meeting_.
C'était le 29 septembre 1850, par une de ces splendides matinées que le
ciel, le soleil et le paysage américain prodiguent au voyageur sous le
36e degré de latitude. J'étais accompagné de mes deux fils et de M. de
Lobe, jeune Français qui applique au Tennessee ce qu'il a de science à
l'agriculture et à l'industrie, de bonté et de dignité à faire aimer et
respecter le nom de la France. Un Américain nous servait de guide dans
ce labyrinthe de forêts à traverser pour arriver au _duck river_. Montés
sur de jeunes et bons chevaux du _Tennessee_, nous parlions, non sans
une émotion secrète, de la patrie absente, lorsqu'après trois heures de
marche nous vîmes s'ouvrir devant nous, du haut d'un mamelon, une large
vallée pleine de lumière et d'ombre, de mouvement et de bruit: nous
étions arrivés au _camp-meeting_. Le paysage, par la grandeur sévère des
lignes et des formes, la majesté des arbres, répondait à la solennité du
but. Au premier plan, on voyait attachés à chaque arbre de la forêt des
groupes de chevaux demandant un abri à l'ombre du feuillage; le wagon
américain aux larges flancs attirait le regard par sa tenture de toile
blanche, qui tranchait dans ce milieu d'ombre et de verdure. Par les
sentiers étroits de la montagne descendaient gravement et lentement ces
familles nombreuses, représentées par des vieillards, de jeunes hommes,
de blanches filles, des mères allaitant leurs nourrissons au balancement
de leur monture: le jeune garçon y avait sa place, et se faisait grave
pour être à l'unisson de la caravane. Au loin, et au penchant d'une
colline, dans une clairière de la forêt largement ouverte, on remarquait
une masse de constructions en bois, qu'une sorte de pensée
architecturale avait ordonnées en des lignes droites et parallèles:
c'était les _log-houses_, les uns fermés, les autres ouverts, que la
piété et les nécessités d'une grande assemblée religieuse devaient
transformer, celui-ci en temple, ceux-là en salles à manger et en
dortoirs. De grands feux, alimentés par des troncs entiers d'arbres,
disputaient au soleil son éclat et faisaient bouillonner de vastes
marmites, objet pour les uns de convoitise, et pour les autres espoir
d'appétits aiguisés par une longue course. En arriére et sur des bancs
sans abri contre les ardeurs du soleil, étaient parquées les familles de
la race noire. Il était deux heures: c'était l'heure du prêche. Sous un
vaste hangar ouvert de tous côtés pour la circulation et fermé au levant
par une estrade, vinrent s'asseoir des groupes de jeunes filles et de
femmes de tout âge. A l'élégance de leurs vêtements, à leur démarche
aisée, à leurs manières faciles, vous auriez pu vous croire dans un
salon français en plein air. Derrière, mais sans mélange, et sur les
côtés, les hommes se massaient pour entendre la voix des prêcheurs. Sur
tous les bancs, au dedans, au dehors, partout régnait le plus grand
silence. Trois ministres du culte méthodiste, en habits et pantalons
noirs, montèrent sur l'estrade. L'un d'eux prit dans la Bible un texte
qu'il expliqua et développa à la foule attentive. Sa voix était
vibrante, mais sans onction. J'entendis quelques soupirs et quelques
cris isolés qui vinrent interrompre le prêcheur. Bientôt après
succédèrent au prêche les chants religieux au rhythme lent et monotone;
à certains intervalles, la foule fléchissait le genou et un nouveau
ministre disait à haute voix une prière. Cependant le soleil descendait
à l'horizon: un demi-jour se faisait dans la vallée. A un signal donné,
l'assemblée s'agita, la foule fut debout, et deux processions, l'une
d'hommes, l'autre de femmes, se dirigèrent vers deux points apposés de
la montagne, pour demander à une solitude plus profonde les inspirations
et les extases. J'ai suivi la procession des hommes; je les ai vus
s'agenouiller, courber leur front dans les hautes herbes, tressaillant
sous la parole forte et accentuée du prêcheur; cette parole allait
remuer des regrets, des désirs, des espérances, car j'entendis bientôt
des soupirs, des sanglots s'échapper de ces larges poitrines. La scène
se passait dans un ravin de la montagne, aux pentes riches de la plus
belle végétation. Qui, en cet instant, aurait pu se défendre d'une
émotion profondément religieuse? J aurais défié, toutes les sectes de
la terre de ne pas entrer en communion de reconnaissance et d'amour pour
Dieu sous ce beau ciel et en présence d'une nature, qui disait si haut
sa puissance et sa bonté. Mais hélas! ces sentiments devaient peu durer,
et à l'émotion religieuse devaient bientôt succéder la tristesse, la
fatigue et la révolte de l'esprit. La nuit était descendue sur la forêt:
les feux seuls éclairaient le paysage de reflets rougeâtres et
fantastiques. Le vaste _hangar-temple_ fut éclairé par de minces
chandelles, qui jetaient une lumière triste et blafarde fur l'assemblée.
La foule vint occuper ses premières positions; les prêches et les chants
recommencèrent. Mais soit que le pèlerinage à la montagne eût exalté les
coeurs et les esprits, soit que la parole du ministre s'épanchât plus
abondante et plus vive, la scène de la nuit revêtit un caractère
profondément lugubre. Les bancs se dégarnirent, et dans les intervalles,
sur une terre humide et froide, se roulaient des jeunes filles le sein
découvert et les cheveux épars. Une d'elles, à genoux, levait les yeux
au ciel, et en des rires convulsifs semblait indiquer, par son regard
fixe et illuminé, qu'elle avait pénétré au séjour désiré et rêvé. Les
unes sanglotaient et jetaient par saccades des cris de désespoir qui
eussent fait trembler d'effroi le voyageur égaré dans la forêt. La joie
chez quelques autres s'exprimait par sauts, par bonds répétés,
grotesques, semblables à la danse des fous. Ici des cris de plaisir et
d'extase; là, des hurlements de misère et de terreur. Cette jeune fille
qui lève les bras au ciel, se tord en convulsions sur les genoux de sa
mère, qui semble heureuse de cet état. Et quelle pitié n'ai-je pas
ressentie pour cette femme aux cheveux blancs qui, s'adressant à la
foule dans l'attitude d'une sibylle, criait à ses oreilles de s'amender,
de se repentir, de _professer religion!_ Et comme si cette scène dût
présenter le mélange du lugubre et du burlesque, on voyait à quelques
pas du hangar la foule des noirs s'agiter, danser, crier, imiter enfin,
mais avec l'exagération du sang africain, les contorsions et les
frénésies de ses maîtres. La nuit ne fut plus pour nos esprits qu'un
long cauchemar!
Il était deux heures après minuit: les chants et les cris, les soupirs
et les hurlements avaient cessé; les feux s'éteignaient. Quelques hommes
erraient autour des _log-houses_, et sous le hangar gisaient, mais
immobiles, ces corps frêles de jeunes filles que la fatigue et le
sommeil avaient saisies au milieu des convulsions. J'attendais le jour
avec une sorte d'impatience fiévreuse. Enfin, les cimes des arbres
s'éclairèrent, le bruit se fit autour de nous, et peu d'instants après
on voyait se diriger vers les foyers pour s'y réchauffer toutes ces
pauvres créatures à la marche chancelante, aux visages pâles, et aux
regards éteints et fatigués. Le _camp-meeting_ devait se prolonger avec
toutes ses péripéties pendant huit jours. Je rejoignis mes compagnons de
voyage et nous partîmes. Qu'avais-je donc de plus à apprendre du
_méthodisme_ pour le juger? Un culte qui donne tantôt une folle jactance
et tantôt un morne désespoir, qui ébranle les imaginations par les
terreurs les plus sombres, surexcite les organisations frêles et produit
souvent une exaltation qui ne peut être pure ni en sa source ni en ses
effets, n'est point un culte que la raison puisse admettre. Mais tout
est-il faux dans cette doctrine, et ne pourrait-on en dégager un
principe saint et vrai? Le méthodisme n'est point une secte nouvelle: au
fond c'est le calvinisme, qui ne croit au salut qu'à l'aide de la grâce,
abstraction des oeuvres. Mais la question de la grâce en théologie,
comme celle du libre arbitre en philosophie, est un de ces problèmes qui
furent toujours le tourment et recueil de la curiosité humaine. Quoi
qu'on fasse, l'homme ne peut se passer de Dieu et de la grâce: l'appeler
par la foi et la prière est un besoin. Seulement cette doctrine fait
trop bon marché du principe de la liberté humaine; c'est là sa
faiblesse. Etudiez, les diverses doctrines des sectes religieuses et des
philosophies: chez les unes et chez les autres, l'esprit d'erreur a
exagéré l'un des principes au préjudice de l'autre. La philosophie
attribue à l'homme l'entière et libre faculté de choisir entre le bien
et le mal: les sectes luthériennes accordent tout à la grâce et à
l'inspiration; la première cède trop à l'orgueil et égare; les autres
ruinent dans l'homme le ressort moral en dispensant de tout effort. La
doctrine catholique est la seule qui se maintienne entre les opinions
extrêmes. Elle refuse d'abolir la liberté humaine, tout en maintenant
l'intervention divine, la grâce dans nos sentiments et nos
déterminations. Grâce et liberté dans les actes humains, voilà sa noble
et pure doctrine.
J'ai suivi l'Américain du sud-ouest dans sa vie intime et extérieure.
Peut-on dégager du présent l'avenir, et lire dans ses moeurs et ses
tendances la destinée de ce peuple? La philosophie de l'histoire fait à
chacun des peuples anciens et modernes sa part dans le grand travail de
l'humanité. De toutes les nations qui ont pris part à l'oeuvre
progressive accomplie jusqu'à ce jour, il n'en est pas une, d'après sa
doctrine, qui ne se distingue par un caractère bien tranché, par un mode
d'activité, propre à elle, signe de sa tâche spéciale dans le travail
commun. L'industrie et le commerce ont fait fleurir la Phénicie. La
conservation des traditions anciennes a été la mission du peuple juif;
Athènes a brillé par ses beaux arts et sa littérature; Sparte, par son
activité guerrière; Rome a vécu tout entière dans une seule pensée, la
conquête du monde. Chaque peuple des temps modernes serait aussi appelé
par la Providence à remplir une fonction particulière et y puiserait les
éléments de son activité nationale. On peut combattre cette thèse dans
en ce qu'elle a de trop général. Mais pour le voyageur qui a parcouru
l'Amérique du nord, la mission providentielle de la race anglo-saxonne
parait écrite en lettres intelligibles à la poupe de ses vaisseaux, au
front de ses villes et sur les vastes terrains de ses défrichements.
Lors de la déclaration de l'indépendance en 1776, l'Amérique avait une
population de 4 millions, resserrée entre les _Alleghanys_ et l'Océan;
aujourd'hui sa population est de 28 millions, et du lac _Michigan_ au
golfe du Mexique, les contrées voisines du Mississipi sont occupées par
une armée de défricheurs. Quelques éléments étrangers ont pénétré, il
est vrai, dans cette armée par l'émigration; mais la masse est
anglo-saxonne. Quelle est sa mission providentielle? Conquérir par le
travail, le commerce, l'industrie, ce vaste espace qui des montagnes
Rocheuses s'étend au Mississipi. Dieu n'a pas voulu que ces immenses
plaines grasses et fécondes fussent toujours le domaine du sauvage et du
buffle. Le travail et le commerce, voilà les puissants instruments qu'il
a mis aux mains de cette forte race. Mais ne défricherait-elle les
forêts avec la cognée que pour vivre de maïs comme jadis le sauvage
vivait de chasse? Ne transformerait-elle le monde extérieur que pour
satisfaire ses appétits matériels? Ne parcourrait-elle le monde que pour
trafiquer et s'enrichir? Ne le croyez pas; allez au delà des surfaces,
sondez les âmes, et vous y verrez dominer de nobles sentiments et de
fortes croyances religieuses. Sous quelle latitude, dans les temps
anciens et modernes, vit-on un peuple entourer la femme de plus de
protection et de plus de respect? Chez quelle nation vit-on la religion
pénétrer plus profondément dans tous les actes du corps social? Un
peuple qui marche dans la vie avec cette double force ne peut ni
s'arrêter ni s'amoindrir: l'espace et l'avenir lui appartiennent.