Chronique musicale.
A Dieu ne plaise que nous finissions l'année en gardant le moindre poids
sur notre conscience de chroniqueur. Nous nous hâtons donc de donner
acte à M. Saint-Léon de la lettre qu'il nous a adressée ces jours
derniers, lettre conçue d'ailleurs en termes très convenables et
fort-obligeants pour nous. D'après sa réclamation, il paraît que dans la
distribution d'éloges que nous avons faite à propos de la première
représentation de l'_Enfant prodigue_, nous n'avons pas assez nettement
séparé la part de l'auteur des _divertissements_, de celle qui revenait
à l'auteur de la mise en scène. Que nos lecteurs le sachent donc bien:
les deux marches du second acte, le levée du rideau et la bacchanale du
troisième acte, le tableau de l'apothéose, ont été réglés par M.
Saint-Léon. Cela n'enlève rien d'ailleurs aux éloges que nous avons
donnés à M. Leroy pour tout le reste de l'ouvrage, qui a été mis en
scène par lui. Mais, ainsi que nous l'avons dit il y a quinze jours,
tout cela, si brillant qu'il soit, n'est qu'accessoire à nos yeux; le
principal, c'est la partition. L'oeuvre nouvelle de M. Auber gagne
beaucoup à être entendue; on s'étonne, à mesure qu'on la connaît
davantage, que tous les ravissants détails qu'elle renferme ne nous
aient pas frappé tout d'abord. Le titre biblique de la pièce fait sans
doute que bon nombre d'auditeurs pensent, involontairement peut-être, à
la musique de _Joseph_, de Méhul, ou à celle de _Moïse_, de Rossini, et
semblent tout surpris que la musique de l'_Enfant prodigue_ de M. Auber
diffère complètement et de l'une et de l'autre. Le contraire serait en
effet surprenant. Nous savons quelqu'un qui ne se plaindra pas, lui, que
M, Auber, en écrivant la partition de l'_Enfant prodigue_, ait fait de
la musique _sui generis_: c'est l'éditeur. On n'a, pour s'en convaincre,
qu'à consulter le catalogue des vingt et un morceaux détaches de la
partition, de plus, et particulièrement, celui des dix airs de ballet:
il y a là de quoi défrayer pendant longtemps les amateurs de chant et de
danse. Le nouvel ouvrage de M. Auber est édité chez Brandus et
compagnie. Sous cette raison sociale se trouvent aujourd'hui réunies
deux maisons de commerce de musique les plus importantes de Paris, la
maison Schlesinger et la maison Troupenas; c'est-à-dire que tous les
ouvrages que Rossini a écrits pour la scène française, ceux de M.
Meyerbeer, de M. Auber, de M. Halévy, etc., font partie du même fonds.
Ce fait, quoique plus spécialement commercial, nous a paru mériter d'être
cité dans une _Chronique musicale_.
Avant que la dernière heure de l'année 1850 ne sonne, nous avons
quelques comptes à régler. Voici d'abord un album de piano contenant six
études de genre: deux rêveries, deux romances et deux chansons sans
paroles; l'auteur est M. Félix Godefroid. Ces divers morceaux sont
écrits pour le piano, de manière à faire supposer qu'il existe deux
Félix Godefroid, l'un excellent pianiste, l'autre le premier harpiste du
monde; les deux cependant ne font qu'un. Le double talent de M. F.
Godefroid s'est produit dans tout son éclat, il y a peu de jours, dans
une soirée chez M. Marmontel, l'habile professeur du Conservatoire; là,
après que madame Massart, MM. Goria et J. Cohen eurent fait applaudir
les charmantes éludes que SI. K. Godefroid a réunies dans son album de
piano, M. F. Godefroid est venu lui-même recueillir de ces
applaudissements enthousiastes qu'il est toujours sur d'exciter,
lorsqu'il tire de sa harpe vraiment merveilleuse de ces effets dont il
paraît avoir seul le secret. Cet éminent artiste nous fournira, nous
l'espérons, plus d'une occasion de reparler de lui cet hiver.
L'album de chant de madame Victoria Arago est cette année-ci, comme les
années précédentes, édité avec un luxe de lithographies, de gravures et
d'impression tout particulier. Les dessins sont tous de M. Aumont, et
font beaucoup d'honneur au talent de cet artiste. Quant à la musique,
elle a les qualités essentielles du genre, c'est-à-dire la grâce et la
facilité mélodiques; nous ne critiquerions à la rigueur, si toutefois la
critique doit se montrer rigoureuse à propos d'albums de chant, et
surtout à propos de l'album de chant composé par une femme, nous ne
critiquerions, disons-nous, que quelques modulations ambitieuses, à la
suite desquelles madame V. Arago ne revient pas toujours dans le ton
principal avec tout le bonheur que nous lui souhaitons. Puisque madame
V. Arago veut bien soumettre son nouveau recueil à notre jugement, nous
lui dirons que les compositeurs de romances françaises qui ont eu le
plus de popularité, même dans les pays où l'on aime de préférence la
musique très-travaillée, sont ceux qui ont su trouver de très-jolies et
très-simples mélodies sans s'éloigner, ou que fort peu, de la _tonique_
et de la _dominante_. Nous pensons qu'elle a tout ce qu'il faut pour
marcher avec succès sur leurs traces.
Une matinée musicale, donnée jeudi de la semaine dernière dans la jolie
salle Sax, a été consacrée à l'audition des romances, chansons,
chansonnettes, ballades et fabliaux de l'album de M. A. Ropicquet, l'un
des violonistes de l'orchestre de l'Opéra. Tous ces petits drames ou
comédies en plusieurs couplets ont été trouvés charmants. Les morceaux
qui ont été le plus applaudis sont ceux intitulés l'_Ame du Ménétrier_,
chanté par mademoiselle Grimm, avec accompagnement obligé de violon,
exécuté par l'auteur de l'album; _Fleur des amours_, dit par M.
Cailloué, excellent baryton; les _Clochettes_, amusante bluette, rendue
plus amusante encore par la manière dont l'interprète M. Sainte-Foy;
enfin la _Musette enchantée_, mélodie écossaise délicieusement chantée
par M. Roger, et aussi délicieusement accompagnée sur le hautbois par M.
Verroust.
Mais décidément les albums de danse livrent une rude concurrence aux
albums de chant. Après les schottischs, les mazurkas, les polkas et les
valses de l'album de M. Pasdeloup, dont nous avons parlé la semaine
dernière, voici les valses, les polkas, les mazurkas et les schottischs
de l'album-Strauss, qui réclament une mention dans notre chronique de
fin d'année; mention que nous leur accordons avec plaisir, car elles la
méritent complètement. En outre les dédicaces de ce dernier album sont
traduites de telle sorte par le crayon de M. Langlade, qu'elles en font
autant un agréable armorial qu'un recueil d'airs de danse.
Que M. Chevillart nous pardonne, lui, l'artiste sérieux, de placer ici
quelques lignes d'éloges sur les six mélodies qu'il a composées pour le
violoncelle et que nous venons de relire en ce moment afin de faire
diversion à ce qui précède; car enfin nous pourrions dire, comme le
petit Antonio de Grétry: _La danse n'est pas ce que j'aime_. On trouve
dans ces mélodies instrumentales des pensées musicales pleines de
distinction et d'une expression pénétrante; elles sont écrites dans un
style vraiment élevé, qui satisfait autant l'intelligence que le coeur.
Pour peu que l'exécutant en comprenne le sens et sache le rendre, ces
chants, tour à tour rêveurs, expansifs, religieux, mélancoliques n'ont
pas besoin de paroles qui en indiquent la signification positive; ils
disent bien plus par eux-mêmes et vont bien plus droit au fond de l'âme
que ne saurait faire aucun langage humain. Au fait, l'époque des
étrennes nous fait faire cette réflexion, que, pour un amateur de
violoncelle, on n'en saurait guère trouver de plus attrayantes que les
six mélodies de M. Chevillart. Nos lecteurs voudront bien sans doute
prendre cette idée telle qu'elle nous vient: honni soit qui mal y pense.
Voici encore deux ravissants morceaux pour piano, _Calabraise_ et
_Ballade_, mélodies caractéristiques, dues à la plume d'un de nos
artistes les plus estimés à la fois comme virtuose et comme compositeur,
M. Rosechain, dont le nom seul vaut le meilleur éloge. Nous avons été si
charmé de lire ces deux morceaux, après avoir eu tant de plaisir à les
en--tendre, que nous n'avons pu résister à la tentation d'en dire
quelques mots.
Il y a restauration et restauration; celle dont nous avons à parler
avant de terminer aujourd'hui notre chronique est la restauration d'un
_Amati_, faite, dit-on, avec le plus grand succès par M. Bianchi,
luthier italien depuis quelque temps à Paris. Cet instrument, qui
peut-être date du temps de Charles IX, et qui appartient à M. O'Brien,
officier de la marine anglaise, était dans le plus mauvais état; en
passant par les mains de M. Bianchi, on nous assure qu'il a retrouvé
l'aspect et toutes les qualités de sa jeunesse. Certes, si une telle
restauration n'est pas de nature à ébranler le concert européen, elle
n'en est pas moins très-digne d'être inscrite dans les annales musicales
de l'année 1850.
_Georges Bousquet._
Souvenir d'un Voyage au Tennessee.
(AMERIQUE DU NORD).
Six gravures d'après les dessins de MM. Faure Beaulieu.