G. FAURE BEAULIEU.

Monsieur Abraham.

Nous avons reçu, à propos de notre article sur Saumur (_Lettres sur la

France_, t. XVI, p. 374), la réclamation qu'on va lire. Nous l'avons

prise tout d'abord pour l'essai satirique de quelque bel esprit de

province, qui, sous une forme et une signature apocryphes, s'était

proposé le but et le petit plaisir d'enchérir sur les innocentes

plaisanteries contenues dans notre article à l'adresse de quelques

ridicules locaux, de quelques travers bourgeois dont la _cité_ de Saumur

n'est sans doute pas plus exempte qu'aucune ville du monde.

Nous ne désignions personne, par la raison péremptoire que nous n'avions

en vue personne. Le modèle vivant eût posé sous nos yeux, l'archétype de

ces millionnaires économes et infatigables, qui, après avoir toute leur

vie su gagner de l'argent, et beaucoup d'argent, ne savent comment le

dépenser (c'est tout simple: on ne peut tout apprendre et tout faire; à

chacun son rôle en ce monde), le prototype, disons-nous, de ces

estimables Crésus se fut offert à nos pinceaux plus qu'anodins--on nous

rendra, nous l'espérons, cette justice--nous eût donné sa tête à

peindre--que, Adèle à notre respect des convenances et à notre haine de

toute personnalité, nous ne l'eussions point signalée à l'hilarité

publique.

Cependant ce M. Abraham, qui parait prendre pour lui la portraiture,

nous a honoré de l'épître que nous transcrivons ci-après. Avant de

l'insérer, nous avons dû aller aux renseignements pour nous convaincre

que ce digne fils de Jacob n'est point un mythe, et qu'en publiant sa

missive nous ne serions point la victime de ce que nos voisins

britanniques appellent un _hoax_ ou un _puff_, et que nous nommons,

nous, en langage vulgaire, une facétie ou un _canard_. Nous étions

fondé, comme on s'en convaincra, à craindre une plaisanterie, à redouter

quelque serpent mystificateur sous les fleurs de cette rhétorique

mercantile et passablement furieuse.

Il n'en est rien: le télégraphe électrique, que nous avons fait

manoeuvrer à cette occasion, nous apprend que la chose est tout à fait

sérieuse; que monsieur Abraham existe réellement, qu'il est vivant,

qu'il a de beaux écus sonnants, qu'il possède un hôtel, ainsi que

lui-même prend soin de nous en informer. Cette heureuse assurance, en

coupant court à toutes nos appréhensions, nous permet de publier, avec

une joie que nous sommes certain de faire partager à la grande masse de

nos lecteurs, la lettre de monsieur Abraham: c'eût été, en effet,

dommage de la confisquer. C'est une pièce unique dont nous eussions été

désespéré de frustrer les historiens de l'avenir.

Mais laissons la parole à M. Abraham; nous la demanderons après lui:

«Saumur, 15 décembre 1850. «Monsieur,

«Tous les amis de l'ordre, de la propriété et de la famille,

c'est-à-dire l'immense majorité des habitants de Saumur, ont lu avec

autant de surprise que d'indignation le tableau déprédateur et faux que

vous faites de cette cité. Je vous invite à rectifier dans le prochain

numéro de l'_Illustration_ les graves inexactitudes que vous avez

insérées dans votre récit, et qui sont attentatoires à l'honneur, et

plus encore aux intérêts d'une population respectable.

«D'abord, et c'est ce qui doit nous tenir le plus au coeur, vous

prétendez qu'à Saumur les ouvriers sont réactionnaires, et que le moyen

et petit commerce est imbu des doctrines républicaines.

«Vous saurez; Monsieur, qu'il n'existe à Saumur, surtout dans

l'honorable profession du commerce, aucun habitant honnête disposé à

souffrir qu'un lui donne ce nom si compromis de républicain.

«Les commerçants de Saumur, dans tous les degrés de l'échelle, sont

restés dévoués à cette noble et sage politique qui a procuré à la

France, pendant dix-huit ans, tant du prospérités réelles et

profitables, sérieuses et morales.

«Il y a bien quelques maisons respectables attachées à des souvenirs

plus anciens; mais de républicains, il n'y en a point.

«Il n'y a personne qui oserait l'avouer, si ce n'est peut-être quelques

_pauvres diables_ en bien petit nombre, ou quelques _garnements sans

fortune_ dans la classe des _derniers ouvriers_ ou des derniers

boutiquiers.--A Saumur, comme ailleurs, si quelqu'un est connu pour

républicain, soyez sûr que c'est un homme taré, _sans patrimoine_ et

sans considération.

«Ce n'est pas, du reste, que nous fassions beaucoup de cas de la

politique, comme de toutes les choses d'imagination. Nous savons ce

qu'en vaut l'aune au point de vue de la prospérité publique et du

bien-être particulier. Nous savons parfaitement peser les hommes et les

choses dans la balance du bon sens et des intérêts positifs. Nous

apprécions très-bien ce que peuvent coûter au commerce et à l'industrie

les terroristes de 93 et les imbéciles de 1848.--Nous mettons au-dessous

de toute espèce de cours ces affreux petits montagnards rouges, et aussi

les montagnards blancs, qui soulèveraient trop de résistances dans les

classes du peuple, et qui d'ailleurs voudraient un jour peser sur

nous-mêmes. Enfin, nous appartenons corps et âme, tête et bourse, aux

hommes d'État habiles et influents qui se sont coalisés pour rendre à la

France, quand il en sera temps, le bonheur intérieur et la prospérité

financière que lui avait donnés le Napoléon de la paix.

«Voilà, Monsieur, la politique dont les Saumurois font hautement

profession, car c'est celle qui doit réussir infailliblement.

«Quant à vos critiques sur nos richesses et sur l'emploi que nous en

faisons ou que nous n'en faisons pas, nous n'avons qu'un mot à répondre

aux _folliculaires_ qui les prendraient pour textes de leurs

plaisanteries prétentieuses et impertinentes: c'est que nous payons

comptant; que nos moyens nous permettent de vivre comme nous le voulons;

que nous n'avons pas besoin de gagner notre pain _en dansant sur la

corde roide du journalisme_, et que _nous resterons les maîtres_, parce

que _la société est renfermée dans nos portefeuilles_, moins les

écrivains qui voudraient bien y tenir place.

«Recevez, Monsieur, les salutations très-humbles d'un bourgeois de

Saumur, qui a eu la simplicité de _quatrupler_ une fortune que son père

avait déjà doublée, et qui serait loué et célébré par les hommes de

plume s'il voulait les admettre dans son HÔTEL.

«ABRAHAM, «ancien négociant.»

Permettez-Nous d'abord, ô monsieur Abraham, de parer le trait assassin

qui termine votre missive. Nous savons fort bien que le temps est passé

où les gens opulents comme vous honoraient et accueillaient les gens de

lettres. Ils vous _célébreraient_, dites-vous, si vous les admettiez

dans votre HÔTEL. Je ne le crois pas trop; mais qu'à cela ne tienne!

N'ayez crainte, monsieur Abraham: nous vous célébrerons bien sans cela!

Oui, monsieur Abraham, nous espérons vous rendre célèbre en Israël et

nous y tâcherons. Car enfin il n'est point séant qu'un homme de votre

mérite et de vos revenus soit aussi ignoré à dix pas de chez lui qu'un

_garnement_ SANS FORTUNE, et nous ne nous pardonnons pas le doute

irrévérencieux que nous avons pu concevoir un instant sur votre

existence. Nous en sommes confus: là, vrai, monsieur Abraham, cela nous

fait une peine et une humiliation que nous ne saurions vous dire!

GARNEMENT SANS FORTUNE!... Savez-vous bien, monsieur Abraham, que vous

avez dit là un mot sublime, et que vous êtes poète comique sans le

savoir? Croyez-moi, le _sans dot!_ de ce croquant de Molière qui n'avait

pas trente mille livres à entasser bon an, mal an, ne vaut pas votre:

_Sans fortune!_--_Sans fortune!_ cela est beau; c'est foudroyant; comme

cela vous terrasse ces _garnements_ qui souffrent la faim et la soif!

_Sans fortune!_ Je m'y connais et je vous dis, moi, que ce mot est le

fin du fin. A _Sans fortune!_, il n'y a rien à répliquer. Après _Sans

fortune!_, il faut tirer l'échelle _Sans fortune!_ est comique et

tragique à la fois. Il dépasse de trente-six piles d'écus le _Sans dot!_

et le _Qu'il mourut!_ de Corneille.

Cette vocation dramatique vous vient sans doute du temps où vous

figuriez si agréablement, auprès du marquis de Moncade et de l'oncle

Mathieu, dans;'agréable ouvrage de d'Allainval, un _garnement_ qui avait

aussi son mérite, mais qui mourut à l'hôpital d'épuisement et de misère,

en vrai garnement qu'il était.

Cette circonstance, non moins que le _vis comica_ qui apparaît dans vos

écrits, nous porte à regretter bien vivement pour l'art que la fortune,

trop prodigue de ses largesses envers vous, vous dispense, selon

l'aimable métaphore que nous vous empruntons, de _gagner votre pain en

dansant sur la corde roide du journalisme_. Tudieu! monsieur Abraham,

que nous eussions aimé vous voir, le blanc d'Espagne à la semelle et le

balancier en main, danser sur cette corde _roide_! Et que la fortune est

aveugle et inepte de refuser ses faveurs à des _garnements_

qu'accommoderaient si bien une grande existence, un vaste portefeuille

et un splendide _hôtel_, tandis qu'elle vous accable, vous un homme né

pour l'emploi des premiers danseurs!

Ne nous en plaignons pas pourtant, _folliculaires_ et _pauvres diables_

que nous sommes, car m'est avis que la fortune nous a ôté en vous un

rude concurrent, si elle nous privé d'un modèle, et il est hors de doute

que si l'astre contraire, aidant votre génie naissant, vous eût conduit

sur la corde, il ne nous fût resté à tous d'autre ressource que de

l'abandonner pour le commerce des chapelets ou des fruits secs, à cette

fin de _quatrupler_ une fortune que malheureusement nos pères, pour la

plupart, n'ont pas eu, comme le vôtre, précaution de _doubler_.

Tous les Abrahams ne sont pas, pour le dire en passant, d'entrailles ni

d'humeur si paternelles, témoin celui du _sacrifice_. Le Seigneur, qui

sait son monde et se connaît en Abrahams, se garda bien de lui demander

ses écus. Il n'eut pas cette indiscrétion. Il se borna à le prier de lui

offrir son fils; ce à quoi le vénérable patriarche, qui plus tard envoya

son autre fils Ismaël, avec sa femme Atar, mourir dans le désert,

acquiesça... facilement. Vous n'êtes pas, monsieur j'aime à le croire

du moins, de ces Abrahams-là. Continuez donc à _quatrupler_ vos

richesses de père en fils. Permettez-moi seulement de vous faire

remarquer qu'on dit: _quadrupler_, et pardonnez-moi cette misérable

chicane; vous le pouvez, fort de l'avantage certain que vous avez sur

nous: car, si nous savons le mot, vous savez bien mieux la chose.

C'est là le point. Au reste, foin de l'orthographe! C'est imagination

toute pure, et vous _savez ce qu'en vaut l'aune_. L'essentiel est de ne

pas prendre trois pour quatre, et réciproquement. Voltaire, _un homme de

plume_, qui n'était rien moins qu'un _garnement_, et qui savait fort

bien compter, nous apprend qu'on peut écrire _dû_ votre _dû_, de trois

manières: _dû, deu_ ou _deub_, de _debere_; comme _quatrupler_, de

_quater_. L'important est de faire centrer exactement son _dû_, _deu_ ou

_deub_; et c'est à quoi, monsieur Abraham,--ou Buffon a menti, et le

style n'est pas l'homme--vous n'avez garde de manquer.

Pour ce qui est de la politique, monsieur Abraham, nous approuvons les

choses fort sensées que vous dites; et, pour ne pas savoir si bien que

vous ce _qu'en vaut l'aune_, croyez-le, nous n'aimons-pas plus que vous

à nous en occuper. Vous nous apprenez qu'il n'y a à Saumur que de

_pauvres diables_, de malheureux _boutiquiers_, de misérables

_ouvriers_, attachés à la république, c'est-à-dire au gouvernement

établi. Le Dieu de la Bible nous garde, monsieur Abraham, de vouloir

vous contredire ou vous contrister pour si peu. Permettez-nous pourtant

de vous faire observer que le propos nous semble un peu séditieux, dans

la bouche surtout ou sous la plume d'un homme aussi intéressé que vous

paraissez l'être à la stabilité et au maintien de l'ordre. Il y a à

Saumur un magistrat qui se nomme procureur _de la République_. Ce

fonctionnaire se trouve, s'il faut vous en croire, dans une fort laide

position: il vit au milieu d'une population toute d'ennemis et de

rebelles. Son sort est digne de pitié et son poste peu enviable. Le

pauvre homme! Mais c'est son affaire et non la nôtre. Laissons-le, et,

avec lui, la politique. J'y acquiesce de grand coeur et répare

volontiers, trop heureux si je puis désarmer à ce prix votre ire,

monsieur Abraham, l'outrage que j'ai fait involontairement à la ville de

Saumur en avançant qu'il s'y rencontre des citoyens amis de l'ordre, de

la paix et désireux de conserver les institutions existantes.

Vous nous annoncez plus loin, monsieur Abraham, que vous logez la

société française _dans votre portefeuille_. Je n'irai point cette fois

encore à rencontre; mais convenez que, si vous êtes à l'aise, voilà une

société qui n'en peut dire autant, et que, si elle étouffe, il ne

faudrait pas pour cela la trop malmener, la pauvrette, ni l'accuser de

_terrorisme_. Est-ce bien sa faute, l'innocente, si, strangulée dans

l'étau de cuir où vous la tenez comprimée, elle laisse de temps en temps

échapper un cri de détresse?--Pour ce qui est des écrivains que vous

excluez, comme Platon, de votre république--pardon!--de votre royaume de

basane, et qui voudraient bien s'y fourrer, dites-vous (pourquoi faire?)

ma foi, monsieur Abraham, voilà de la jovialité ou je cesse de m'y

connaître. Vous êtes un malin et un facétieux, et vous entendez mieux la

fine plaisanterie qu'on ne jugerait tout d'abord. Ces pauvres écrivains

qui raillent les anciens négociants en pommes sèches et en pruneaux,

comme les voilà châtiés de leur impertinence! Ils voudraient bien entrer

chez M. Abraham, les malheureux, _les funambules!_ Qui sait? on leur

offrirait peut être un verre d'eau sucrée ou quelque autre douceur, avec

la jouissance de la conversation de monsieur Abraham ou de l'oncle

Mathieu. Mais que nenni, mes beaux discours de fariboles!--Apprenez,

s'il vous plaît que M. Abraham n'est point des gens dont on se gausse;

que ce n'est point pour vous que lève la brioche et que les chandelles

s'allument.--Ah! ah! mes _garnements_, vous voilà tout penauds!--Vous en

vouliez tâter, mes meurt-de-faim, mes drôles, à d'autres!--Sachez aussi

que M. Abraham vous met non-seulement hors son _hôtel_, mais hors la

société et la loi, c'est-à-dire hors son portefeuille, où il paraît que

l'une a élu domicile. Beau logement garni, et grand bien lui fasse!

Puisse-t-elle y goûter du moins le sort du rat dans son fromage de

Hollande!

Et à propos de rats, monsieur Abraham, comme je vous veux infiniment de

bien, permettez moi de vous redire une petite historiette que l'on m'a

contée l'autre jour.--Il y avait un homme très-riche comme vous, qui

avait comme vous un très-gros portefeuille et beaucoup de billets de

banque. S'il y logeait la société, je l'ignore; c'est un détail dont on

a omis de m'instruire. Comme il avait grand'peur d'être volé et que son

imagination frappée ne lui représentait qu'écrivains et larrons, il

pratiqua un trou sous une boiserie et y inséra son trésor. Il ne fut pas

volé en effet. Seulement, lorsque peu après il y voulut, par aventure,

ajouter quelques banknotes, quelques jolis bons du trésor, il n'en

trouva que les débris. Les rats le lui avaient mangé. C'étaient

probablement des rats de bibliothèque, des rats savants--et

journalistes.

Défiez-vous des rats monsieur Abraham; ce sont des animaux fort

subversifs. Je les soupçonne beaucoup d'être républicains, en leur

qualité d'affamés. Et puis n'est-ce pas d'eux qu'accouchent les

_montagnes_ en travail d'enfant, ces montagnes qui vous inspirent tant

d'effroi?

Défiez-vous-en!--Là-dessus nous vous prions, monsieur Abraham, d'agréer

nos remercîments bien sincères pour le ton exquis et la parfaite aménité

de votre style épistolaire. Présentez nos respects à madame Abraham,

ainsi qu'à M. le marquis de Moncade--sans oublier l'oncle Mathieu.

Votre très-humble servante,

L'_Illustration_.

Pour copie conforme:

_Felix Mornand._

P S. Ce n'est pas tout: voici une terrible affaire. Saisissons les

mouchettes. Un lampion du cru, nommé M. Godet,--un jeune lumignon de la

plus brillante espérance,--nous a lancé une flammèche. Que pouvons-nous

bien dire à un quinquet qui fume? Si nous l'avons bien compris, il

insinue délicatement, avec toutes sortes d'ambages--crainte de Dieu et

des sergents--que le signataire des articles: _Paris à Nantes_, pourrait

bien être un _échappé de Fontevrault_. Il n'y a, en effet, qu'un

réclusionnaire qui puisse médire de Saumur.

Cela va de suif. Mais nous avions beaucoup mieux à faire qu'à donner au

public une réédition de la grande querelle de Piron et des Beaunois.

L'auteur de la _Métromanie_ est mort, mais certains Beaunois lui ont

survécu à Saumur. Renvoyons donc M. Godet à ses huiles et à ses méches.

C'est tout ce que l'_Illustration_ peut faire pour lui en raison de son

éloquence grésillante et de son article--_des six_. Elle aime les

rieurs, et non pas les bobèches. Nous mettons l'abat-jour sur M. Godet:

que l'éteignoir lui soit léger!

--Faute d'oser souffler, dira M. Godet; et il aura bien raison.

Adrien Perlet.

Hier les amis de Perlet l'ont conduit à sa dernière demeure, et j'ai

prononcé quelques paroles sur sa cendre. Aujourd'hui je vais encore

parler du vieil ami que je pleure; si je l'eusse devancé dans la tombe,

il aurait, je n'en doute pas, consacré quelques lignes à ma mémoire.

C'est à moi de remplir ce triste devoir du survivant.

Adrien Perlet est né à Marseille le 28 janvier 1793 Son père avait été

cornélien et directeur de spectacle dans la province; il avait joué

aussi à Paris, où il s'était fixé plus tard comme correspondant de

théâtre. Les enfants sont imitateurs, surtout ceux qu'une irrésistible

vocation entraîne plus tard vers la scène, et dès son plus jeune âge

Perlet manifesta ce penchant à copier, à reproduire tout ce qui le

frappait. Il aimait les cérémonies religieuses, et toutes les fois qu'il

avait entendu un sermon, il ne manquait pas, à son retour, de

contrefaire, devant un muet auditoire de chaises, l'organe et les gestes

du prédicateur qu'il avait attentivement écouté. Il se plaisait aussi à

faire mouvoir des pantins; les paroles qu'il leur prêtait lui

arrachaient d'abondantes larmes, qu'il essuyait en portant à ses yeux

les acteurs mêmes dont il venait d'improviser les rôles. Au sortir du

collège, il voulut être médecin; mais le démon du théâtre l'emporta. Il

fut entendu au Conservatoire impérial de musique et de déclamation le 15

novembre 1810: j'assistais à cet examen, et le souvenir m'en est bien

présent. Le comité, présidé par M. Sarrette, notre bon et paternel

directeur, était composé de Talma, de Fleury, de Baptiste aîné et de

Lafont. C'était là un auditoire plus imposant que celui devant lequel le

jeune Perlet avait jadis récité ses essais de prédication. Perlet répéta

la première scène du _Légataire_ avec la folle gaieté qu'il avait à

quinze ans, et qu'il communiqua bientôt à toute l'assemblée. Élèves,

professeurs, directeur, secrétaire, tout le monde riait à gorge

déployée. Il n'est pas besoin de dire que Perlet fut admis à l'unanimité

et par acclamation. Autrefois l'emploi des Crispins s'appelait aussi

l'emploi des _Poissons_, du nom de celui qui l'avait créé, et des deux

célèbres héritiers de son nom et de son talent. En sortant du

Conservatoire, Fleury, enchanté, écrivit quelques mots au père de

Perlet. Ou sait que Fleury avait tout à la fois les manières et

l'orthographe d'un marquis: je veux parler des marquis de l'ancien

régime; plus tard l'égalité des droits a dû amener celle de

l'orthographe. Le billet de Fleury était ainsi conçu: «Ton fils a

beaucoup de dispositions; je crois qu'il jouera très-bien les Poisons.»

Une lettre de moins n'ôtait rien à l'autorité d'un tel suffrage, et le

père du jeune Adrien put pressentir déjà l'avenir de son fils.

A cette époque, je l'ai dit, Perlet avait quinze ans: son front bombé,

ses yeux vifs et renfoncés, sa maigreur, son flegme, ses vêlements sous

lesquels il avait grandi et qui n'avaient point grandi comme lui, tout

cela formait un ensemble bizarre et plaisant qu'on ne pouvait regarder

sans éclater de rire. Son humeur était très-gaie, un peu moqueuse, et le

sang-froid avec lequel il lançait ses plaisanteries les rendait plus

piquantes encore. J'étais au Conservatoire depuis quelques mois

lorsqu'il y fut admis, et nous nous liâmes d'une très-vive amitié.

Lafont était mon professeur, Baptiste aîné le sien. Talma avait un

élève, nommé Raimond, dont il faisait un cas extrême et qui eût sans

doute acquis une grande réputation dans les premiers rôles de la

tragédie ou de la comédie: car il étudiait ces deux genres avec un

succès à peu près égal. Il devint notre ami; nous ne nous quittions

presque pas, et l'on nous appelait les trois inséparables, Raimond

mourut en 1815; mais, quand je me trouvais avec. Perlet, il revivait

dans nos entretiens et se mêlait à tous nos souvenirs.

Les brillantes dispositions de Perlet se développèrent avec rapidité: il

obtint, en 1811, le second prix de comédie; c'était un élève tout à fait

hors ligne et qui promettait un comédien du premier ordre. Sa voix avait

acquis beaucoup d'étendue; il avait certaines notes dont la gravité

surprenait Talma: «Avec cette voix, lui disait-il, vous joueriez bien la

tragédie, si vous n'aviez pas une figure si comique.» Il y eut cette

année-là au Conservatoire des exercices publics, qui se composaient de

scènes de tragédie, de comédie, de grand opéra et d'opéra comique. Ces

représentations, données dans le jour, attiraient la haute société de

cette époque. Le talent de Perlet en était un des attraits les plus

piquants: là brillaient Ponchard, Levasseur, mademoiselle Callaut, qui

fui depuis madame Ponchard, et mademoiselle Palar, qui devint madame

Rigault. Notre ami Raimond était aussi l'un des héros de ces fêtes,

dramatiques, qui étaient pour Perlet de véritables triomphes, le public

le traitait en enfant gâté, et dès qu'on l'apercevait ou qu'on entendait

le son de sa voix, l'hilarité et les applaudissements éclataient dans

toute la salle.

J'avais un an de plus que lui, et la conscription, qui alors n'épargnait

presque personne, allait m'enlever à mes études théâtrales. On espérait

qu'un premier prix me ferait exempter du servie militaire, mais la

supériorité de Perlet était si bien reconnue, qu'à côté de lui je ne

pouvais aspirer qu'au second. C'était en 1812. Perlet se retira du

concours pour n'y reparaître que l'année suivante. Malheureusement sa

générosité n'eut pas le résultat qu'il en attendait: j'obtins le premier

prix; mais je ne fus pas exempté, et j'allais partir pour l'armée,

lorsque l'empereur lança de Moscou le fameux décret qui est devenu la

loi suprême du Théâtre-Français. Ce décret instituait un pensionnat de

déclamation semblable au pensionnat de chant déjà établi. C'est ce qui

me préserva de la gloire militaire, alors si redoutable. Il est probable

que j'ai dû la vie au décret de Moscou; plus tard il a protégé mes

intérêts et ma position. J'ai donc eu raison de le défendre comme je

l'ai fait en plusieurs occasions; je le devais, ne fût-ce que par

reconnaissance. J'entrai au pensionnat avec Perlet et Raimond, et là

nous vécûmes de la vie la plus insouciante et la plus gaie.

Il y avait cependant chez Perlet des moments, rares il est vrai, où

cette gaieté se voilait sous des commencements de souffrance. C'étaient

les premières atteintes de la maladie opiniâtre qui ne le quitta jamais.

Nous avions le tort de nous moquer de ses plaintes et de le traiter de

malade imaginaire. Nous sommes trop punis aujourd'hui de cette

incrédulité railleuse.

Il y a dans la jeunesse de Perlet quelques traits plaisants dont on

pourrait égayer sa biographie. Si je n'écrivais pas cette notice presque

sur sa tombe, je les raconterais; mais le lendemain de la mort d'un ami

on n'a pas goût aux joyeuses anecdotes: j'en citerai donc une seule.

Comme pensionnaires du gouvernement, nous avions un uniforme, et les

jours où nous paraissions en public nous portions un habit bleu et une

culotte blanche. Or, peu d'entre nous étaient doués de mollets

présentables. Une culotte courte et pas de mollets! c'était chose

pénible pour notre amour-propre. Cependant, nous nous résignions assez

gaiement à ce malheur. Mais Perlet voulait à toute force être mieux fait

que nous, et, n'ayant pas assez de fonds pour recourir à l'art du

bonnetier, il se mit à découdre son matelas, et un peu de laine qu'il en

ôta fut consacré à l'ornement de ses jambes trop exiguës (il ne faut pas

oublier que Perlet logeait au pensionnat). Malheureusement la laine ne

resta pas à l'endroit où il l'avait placée: elle retomba, et les jambes

du jeune comique offraient un aspect tout à fait bizarre, un spectacle

extraordinaire. Cependant, le surveillant du Conservatoire fit un

rapport où il accusait l'élève Perlet d'avoir _volé la laine du

gouvernement_. M. Sarrette rit du rapport, pardonna le larcin, et

recommanda à Perlet d'avoir à l'avenir des mollets plus stables.

Son premier prix lui fut décerné à l'unanimité, en 1813. L'horizon

politique devenait sombre, et 1814 renversa notre pensionnat. Il y eut

pour nous des moments de détresse. Le père d'Adrien était bon; mais il

s'armait quelquefois d'une sévérité trop grande qui effrayait Perlet et

l'éloignait de la maison paternelle. Un jour, nous nous rencontrons dans

une des plus sombres allées des Tuileries, vers quatre ou cinq heures,

et voici notre entretien: «Que fais tu là?--Je me promène.--Moi

aussi.--As-tu dîné?--Non; et toi?--Ni moi non plus.--Eh bien, causons

théâtre.» Et la conversation de s'engager avec notre chaleur habituelle

sur cet intarissable sujet. Nous avions à peine vingt ans. Aujourd'hui

peut-être, des jeunes gens, dans une position semblable à la nôtre, au

lieu de parler théâtre et beaux arts, traiteraient quelque grande

question politique et sociale, et ne verraient de salut pour leur génie

incompris que dans le suicide ou dans une révolution nouvelle; mais sous

l'empire on s'occupait peu de politique, et les génies incompris

n'étaient pas encore à la mode.

C'est en 1814 que Perlet a débuté au Théâtre-Français; ses débuts furent

heureux; mais à cette époque il était triste, soit qu'il eût de secrets

chagrins dont il ne m'a point fait part, soit que ce mal dont il se

plaignait plus fréquemment, causât l'humeur mélancolique que je lui

reprochais. Cette tristesse nuisit un peu à son jeu et à ses succès, et

il ne retrouva toute sa verve que dans le Crispin du _Légataire_, qui

déjà lui avait porté bonheur au Conservatoire. Après ses débuts, il

partit pour Londres; il voulut tenter la fortune, et réussit

complètement dans les rôles de vaudeville où il s'essaya. Il reçut avec

un dédain superbe une lettre de la Comédie-Française qui lui offrait un

engagement de douze cents francs. A partir de ce moment sa carrière fut

heureuse et brillante; il acquit en même temps renommée et richesse. De

Londres il alla à Bruxelles remplacer un comique fort aimé qui

s'appelait Paulin, un ancien camarade de Fleury, qui attendit quarante

ans le moment de leur retraite commune pour se réunir à son vieil ami,

et qui se brouilla avec lui aussitôt qu'ils vécurent ensemble. Perlet

fit promptement oublier Paulin. Le Gymnase s'ouvrit; Perlet y fut

appelé; il y débuta dans _Rigaudin_ de la _Maison en loterie_,

vaudeville de Picard et Barré, précédemment joué à l'Odéon, et qui,

grâce à Perlet, obtint une vogue nouvelle et plus grande. Il attira

constamment la foule au Gymnase, où il déploya un talent vrai, fin,

spirituel, original. Il avait eu au Conservatoire un penchant à la

charge dont il s'était entièrement corrigé. Il fut toujours un comédien

de bon goût, et n'alla jamais chercher ses succès hors de la vérité et

de la raison. Il changeait de physionomie et presque de figure aux yeux

mêmes du spectateur: ainsi dans le _Comédien d'Etampes_, il arrivait

avec la figure et les manières d'un jeune homme, et devenait vieux à

l'instant même et sans quitter la scène, en posant sur sa tête une

perruque de vieillard. Il excellait à imiter les patois, les accents

provinciaux ou étrangers, et dans les rôles d'Anglais, qui jusque là

avaient été joués avec une exagération convenue, il montra une

perfection de vérité à laquelle nos voisins d'outremer applaudissaient

eux-mêmes. Parmi les pièces dont il créa les rôles principaux avec tant

de bonheur, on se rappellera longtemps le _Parrain, le Gastronome sans

urgent, le Secrétaire et le Cuisinier, Michel et Christine le Comédien

d'Etampes, le Landau_. Il montra dans _Michel et Christine_ une

sensibilité touchante et vraie que les auteurs n'avaient point songé à

donner au personnage qu'il représentait, et j'ai entendu M. Scribe dire

que Perlet avait heureusement corrigé son rôle par cette nuance si

finement exprimée. La Comédie-Française voulut reprendre l'habile

comédien dont le Gymnase était fier: les termes du privilège accordé à

ce dernier théâtre lui en donnaient le droit: Perlet opposa un refus

constant aux prétentions des sociétaires; il aima mieux ne pas rejouer à

Paris, et il s'en exila pour recommencer ses brillantes tournées dans

les départements. Il revint plus tard et reparut au Gymnase; mais son

mal augmentait toujours, et il fut contraint de quitter le théâtre à

l'âge où le talent est dans toute sa force. Perlet s'était marié en 1819

avec une des filles de Tiercelin, si parfait dans les personnages

populaires, et qui contribuait avec Brunet et Potier à la fortune des

Variétés. Malheureusement, madame Perlet était faible et souffrante

comme celui dont elle était si heureuse de porter le nom. Elle avait

pour lui un dévouement de tous les instants, et paraissait oublier ses

maux en s'occupant de ceux de son mari. Perlet lui rendait toute

l'affection, et, quand elle en avait besoin, tous les soins qu'il en

recevait. Il fut excellent époux et excellent père; il aimait sa fille

d'un amour jaloux dont elle était bien digne; sa tristesse habituelle

augmenta quand il s'agit de la marier. Le père du brave et excellent

jeune homme à qui elle s'est unie se désolait aussi à l'idée de se

séparer de son fils: Il vint en pleurant faire une demande à laquelle

Perlet souscrivit en pleurant.

[Illustration: Perlet.--Rôles de comédien d'Etampes.]

Perlet connaissait profondément son art, et adorait le théâtre. Il a

publié sur l'art dramatique et sur l'art du comédien des réflexions qui

décèlent l'artiste supérieur et l'homme de goût. Il m'écrivait souvent

en vers pleins d'esprit et de traits heureux. Il causait avec finesse et

chaleur, et aimait beaucoup la conversation, mais seulement avec ses

intimes; il recherchait peu le monde et les liaisons nouvelles; il était

plein d'honneur, bon et fidèle ami, avait des moeurs régulières et des

manières polies. Les susceptibilités de son caractère ne doivent être

imputées qu'à cette santé débile qui le mettait quelquefois au

désespoir. Depuis longtemps il était réduit à ne plus savoir de quels

aliments se nourrir, tant ses digestions étaient douloureuses, tant le

mal faisait de progrès et le poussait vers la tombe Sa femme l'y a

précédé; elle est morte à Enghien-les-Bains le 6 septembre dernier.

Perlet, qui ne l'avait pas quittée pendant toute sa maladie, fut témoin

de ses derniers moments; ce fut un coup dont il ne se releva point.

Trois mois après il n'était plus: sa femme était morte un vendredi à

huit heures du soir; il mourut à la même heure un vendredi.

Quoique Perlet ne jouât plus, il était utile au théâtre par la manière

dont il savait en parler, par les avis précieux qu'il ne refusait point

aux jeunes comédiens qui sollicitaient le secours de ses lumières et de

son expérience; il était par ses nobles et excellentes qualités

nécessaire à ses amis, qui le regretteront toujours.

L'Illustration, No. 0409, 27 Décembre 1850 · 第 22 / 25 题