La Maine, qui s'est grossie de la Mayence et de plusieurs autres
affluents moindres, a pris, lorsqu'elle arrive à Angers, où elle n'est
qu'à peu du kilomètres de son embouchure, un large développement, et elle
ne le cède guère, avant de se confondre dans la Loire, à ce grand fleuve
comme ampleur et écart entre ses deux rives. Le petit steamboat qui nous
porte, effilé comme une sardine, calculé pour voguer sur toutes les
basses eaux, et sans eau, s'il en est besoin, range tout d'abord en
partant les sinistres débris du _pont de la Basse-Chaine_, dont les deux
culées seules sont demeurées debout, supportant encore quelques restes
d'amarres et de crampons de fer. Loin de nous la pensée de revenir sur
la lugubre catastrophe du printemps dernier ni d'en faire remonter à
qui que ce soit la responsabilité accablante; mais il faut du moins
reconnaître que ce fut une étrange fatalité que celle qui fit choisir ce
fragile tablier pour passage d'une pesante troupe armée, dans un ville
où deux ponts de pierre, dont l'un tout neuf et magnifique, offraient au
malheureux bataillon du 11e une voie si sûre et un transit si naturel à
deux ou trois cents pas de là. Il faudrait ou se hâter de reconstruire
ce pont de funeste mémoire, ou en faire disparaître jusqu'aux derniers
vestiges; car c'est non seulement un deuil national, mais un ferment
d'acrimonie que perpétuent ces lamentables débris.
Après une heure ou deux de navigation, près du joli village de la
Poissonnière, la Maine se jette dans la Loire. A dater de ce point, le
fleuve, pour ainsi dire, n'est plus qu'un archipel tout panaché d'Ilots
verdoyants: leurs têtes superbes, leurs inextricables saulées déteignent
sur le fleuve rétréci dont les bras, cessant de réfléchir la lumière
blanche du ciel, semblent couler sur un lit d'algues, de goémon et de
pourpier sombre. Parfois, élargissant ses sinus, il nous montre des
rives toutes chargées des mêmes frondaisons, des mêmes teintes de
sinople. L'aspect en est riant, mais monotone: il donne ce que j'appelle
un étourdissement de verdure. Tant de peupliers et de saules repose
l'oeil d'abord et le sature ensuite. On rend plus de justice, après cinq
heures de cette interminable feuillée, au _ruisseau de la rue du Bac_.
On finirait par le regretter tout de bon si un petit coteau, une vieille
tour, les ruines de quelque donjon féodal, un pont suspendu, un village
qui semble toujours à la veille ou au lendemain du déluge, ne venaient
de temps en temps rompre cette végétation curviligne. Voici Chalonnes et
Champtocé, où l'on voit encore les débris du château de ce fameux Gilles
de Retz, de ce terrible _barbe-bleue_ qui enlevait les petits enfants
des deux sexes pour les faire servir à Dieu seul, et ses malheureuses
victimes peuvent savoir quels diaboliques et alchimiques sortilèges Plus
loin, Montjean et Ingrande, la dernière commune de l'Anjou;
Saint-Florent, dont le nom, célèbre dans les fastes de l'insurrection
vendéenne, rappelle le beau trait du marquis de Bonchamps qui, blessé à
mort, donna ordre d'épargner les quatre mille _bleus_ que les _blancs_
allaient mitrailler après la bataille de Chollet. Aussi est-ce un
républicain, M. David d'Angers, qui lui a érigé la statue, juste prix de
son humanité, qu'on voit à Saint-Florent, et où l'artiste l'a représenté
sur un brancard, se soulevant avec effort pour adresser aux siens sa
noble et suprême parole. Après Ancenis, dont je n'ai rien à dire,
Champtoceaux _Castrum celsum_, remarquable par les grandes ruines d'un
château fort qui joua un certain rôle dans les guerres du douzième au
quatorzième siècle, et obtint notamment l'honneur d'être pris
successivement par Henri II (Plantagenet) et par saint Louis.
C'est à peu près en cet endroit que, si j'ai bonne souvenance, le
fleuve, s'élargissant tout à coup, déchirant son immuable rideau
d'arbres, développe ses deux grands bras autour d'une île colossale et
nous laisse voir, du milieu de cette espèce de rond-point, une admirable
plaine que termine à droite, et tout au bout de l'horizon, une roche
abrupte et sauvage. Sur cette base granitique s'élève jusqu'au ciel une
croix gigantesque. A ce monument singulier, sur lequel se pressaient
déjà dans notre tête mille hypothèses légendaires, se rattache en effet
une petite histoire assez étrange, mais toute neuve; elle est d'hier. La
voici, telle que nous l'a contée sur le pont, en fumant sa pipe à
l'arrière, un vieux marinier qui tient le gouvernail sur notre
_inexplosible_ boat:
«Il y a quelques mois, me dit-il, que mourut un gentilhomme de ce pays,
nommé M. de L...... Il laissait de grands biens à partager entre cinq
fils. Il y avait assez de terres pour les mettre tous à leur aise; mais
il n'y avait qu'un château, malheureusement; il est là-bas derrière les
arbres; vous ne pouvez le voir d'ici. L'un des fils s'était mis en tête
de garder pour lui le château: il le voulait absolument: mais comment
faire, puisqu'il fallait tirer les lots au sort. Alors, il eut l'idée de
promettre au bon Dieu que, si le château lui _tombait_, il élèverait là,
sur cette roche, la plus grande croix que l'on ait vue en mémoire de son
père. Bien lui en prit, car, peu après, on en est venu au tirage et le
château lui en est resté. Alors, on dit qu'il oublia quelque temps de
remplir son voeu; c'était sans doute le trop d'aise qui lui _brouillait
la recordance_. Mais sa mère, une sainte femme, lui ayant rappelé sa
promesse au bon Dieu en l'honneur de son défunt père, il faut lui rendre
cette justice qu'il s'est tout de suite exécuté. Dès le lendemain, il a
fait venir les charpentiers, les serruriers, les manoeuvres, leur a
montré l'endroit; ils ont travaillé fort, et voilà dimanche, trois
semaines que la grande croix est sur ses pieds. Ça lui coûte bon! à ce
qu'on dit; mais il n'a fait que ce qu'il doit. Quand on promet, il faut
tenir.»
Ce singulier récit me remet en mémoire ces quatre vers de l'_Étourdi_:
Lélia--et l'action lui sera salutaire.
D'un bel enterrement veut régaler son père,
Afin de consoler le défunt de son sort,
Par tout ce grand honneur que l'on fait à sa mort.
Il est vrai qu'il s'agissait moins ici de consoler le défunt que le
survivant. Mais il n'importe: contrairement à l'adage des casuistes, le
moyen justifie la fin dans ce cas plus qu'excentrique. Le fils a son
château, le défunt a gagné une croix à la loterie, et il a cela de
commun avec bon nombre de vivants.
Telle est l'habileté des mariniers de Loire que, malgré les difficultés
dont la navigation de cette rivière est hérissée, ils la parcourent dans
tous les temps et à toute heure. De menus branchages jalonnant la route
liquide indiquent les sables mouvants et les bas fonds à éviter. La
nuit, une succession de phares s'allume au flanc des Iles ou sur les
berges de la rive, et projette une lueur mystérieuse sur l'eau noire où
glisse notre pyroscaphe. C'est après plusieurs heures de cette
navigation clair-obscure que notre nef Argo au ténébreux panache nous
dépose dans l'un des nombreux canaux ou bras de fleuve de la Venise
armoricaine, contre le _Port-Maillard_, entre le château de Nantes, d'où
s'évada si bien le cardinal de Retz, et la place du Bouffay, où, moins
heureux que lui, son ancêtre le maréchal (le Barbe-Bleue déjà nommé)
avait très justement payé de sa tête, deux siècles avant, ses folies
furieuses, son amour de massacre et sa monomanie infanticide.