Quand on aborde de ce côté la capitale de l'Anjou, le premier monument
qui frappe les regarda, c'est le _château_ immense, énorme, menaçant,
flanqué à ras de quinze ou vingt tours formidables, que si quelqu'un
regrette, au point de vue de l'art, la ruine de la Bastille, qu'il se
console: il la retrouvera intacte, magnifique d'horreur et démesurément
agrandie aux bords de la Maine. Ce gracieux castel, joliment décoré par
le haut d'un cordon losangé de tuffeau et de schiste, et damassé noir et
blanc, (disposition fréquente dans les constructions du treizième au
seizième siècle), fut, dit je ne sais quel mémoire archéologique sur
Angers, bâti par saint Louis. Il faut lire sans doute: «Sous saint
Louis.» j'en demande pardon à l'érudition angevine. Les ducs d'Anjou,
les héritiers des Plantagenet, étaient de hauts et puissants sires, et
ils n'étaient point gens à céder à quiconque, fût-ce au roi de France,
l'honneur et le plaisir de se bâtir, de ces forteresses inexpugnables,
avec casemates, oubliettes et cachots de toutes les sortes, où le
despotisme local devait avant tout s'assurer d'un point d'appui
inéluctable contre sujets et suzerain. Mais quel qu'en soit
l'architecte, ce sombre monument n'en demeure pas moins l'un des
morceaux les plus parfaits, l'un des types les plus puissants de cet art
féodal et carré par la base, où tout est combiné pour la force, ou rien
n'est sacrifié au stérile et illusoire _plaisir des yeux_. Mais la force
seule, parvenue à ce luxe de perfection, d'exubérance et de brutalité,
devient une beauté réelle, et les prodigieux cubes de maçonnerie féodale
édifiés par nos pères, dans leur sauvagerie grandiose, méritent une
place dans l'histoire, au même titre pittoresque et poétique que les
monuments égyptiens et les torses de Michel-Ange. Ce caractère n'est
nulle part empreint plus fortement, ni si fortement peut-être que dans
ce château angevin, le mieux conservé et le plus surprenant dont la
carrure et les assises, enracinées dans les entrailles de la terre,
aient résisté à huit siècles de jacqueries, de luttes de suzerain à
vassal, de discordes religieuses, de guerres civiles, de révolutions
sociales et politiques, enfin d'invasions ennemies.
Angers est une ville noire comme Lyon, Birmingham et Saint-Étienne. Ce
ne sont point pourtant les vapeurs de la houille qui en obscurcissent
l'atmosphère et lui donnent cette teinte enfumée, mais bien les schistes
et l'ardoise dont elle est bâtie et qu'elle puise en abondance, à ses
portes mêmes, dans des carrières séculièrement exploitées, l'une de ses
richesses. Elle abonde pourtant en vieilles maisons contemporaines du
château, vergetées, chevronnées de solives noirâtres, à toits pointus et
à auvents, comme celles du Rouen gothique ou du quartier juif à
Francfort. Toute pleine des témoignages irrécusables du passé, et du
passé le plus lointain, mais irrégulière, montueuse, entortillée, et
renfrognée, mal gracieuse autant que possible, elle intéresse sans nul
doute, mais réjouit peu le voyageur. Il semble en la voyant avec sa
couche d'encre, son fouillis de ruelles, de masures, d'impasses, le tout
d'un grand caractère, je l'avoue, et fort propre à faire une décoration
d'opéra, que ce soit une ville triste, ascétique et d'humeur foncée
comme ses toits et ses murailles. Bien loin de là, et l'on n'apprend pas
sans surprise qu'Angers est au contraire une ville de plaisirs,
d'émotions fiévreuses et de fort beaux esprits, aimant, outre les joies
des arts et les délicatesses littéraires, la haute chère, le luxe, les
folles nuits de bal et tous les genres d'élégance. Il paraît que le roi
René, avec son corps qui repose sans tombeau sous les voûtes de la belle
église Saint-Maurice, aux deux flèches si audacieuses et si sveltes, a
légué à ses chers concitoyens d'Anjou une assez notable, parcelle de
l'âme de trouvère et du joyeux esprit qui l'animaient de son vivant. Une
demi-douzaine de fort grandes dames et autant d'opulents et jeunes
ménestrels donnent le ton et ne soutirent pas que les gais codes du plus
grand des chorégraphes et des musiciens couronnés subissent le cruel
affront de tomber en désuétude dans les anciennes possessions de ce roi
maître de ballets, plus philosophe à lui tout seul que Frédéric II,
Joseph 11, avec la grande Catherine. On raconte même, sous le manteau,
de ces exploits d'hiver que l'on ne peut redire, de ces _Nouvelles
nouvelles_ qui font songer aux temps gracieux ou Boccace était mis en
action, de ces prouesses qui sentent de fort près leur vieux Louvre ou
leur hôtel de Nesles, moins le côté tragique; et de celles qui faisaient
dire au capitaine Buridan, de ce ton élégiaque, et de cette voix du nez
que lui prêtait M. Bocage: «Que voulez-vous, ce sont de grandes dames!»
Enfin, s'il faut en croire nos auteurs, la _ville noire_ est une Chypre,
une Capoue et une Venise. Je ne l'eusse pas deviné.
Il y a à Angers un musée remarquable: toutes les écoles y sont
représentées par des toiles plus ou _moins_ authentiques, et un livret,
chef-d'oeuvre de rédaction, non-seulement en dresse la longue
nomenclature, mais accompagne chaque page de commentaires explicatifs et
de réflexions ingénieuses à l'usage des gens de lourde intelligence et
d'esthétique médiocre. Voici un joli petit spécimen que je prends au
hasard, page 31, de ces _arguments_ bénévoles et pittoresques: «Denney
(François).--_Betzabé au bain_.--Betzabé, femme d'Urie, étant au bain,
fut aperçue par David. Ce prince fut si _touché_ de sa beauté qu'il la
fit venir dans son palais et en _abusa_. (O David! Heureusement la
phrase _abuse_ de la langue et ne dit pas précisément de quoi vous avez
abusé!)
Je poursuis:--«Tandis que Betzabé sort du bain avec l'aide d'une de ses
femmes (équivalent timide mis ici à la place d'un texte par trop
biblique), David du haut de son palais l'aperçoit et _paraît_ la
considérer avec _plaisir_.» O David, voici un _paraît_ et un _plaisir_
qui vous condamnent! Nous pouvions douter avant le texte, car cette
vénérable physionomie de roi de pique qu'en effet j'aperçois au haut
d'un balcon ne nous révèle aucunement le plaisir que vous _paraissez_ (à
ce qu'il paraît) éprouver, et dans notre ignorance profonde de la
légende de Betzabé et d'Urie, nous n'eussions jamais pénétré le dessous
de carte, sans le perfide commentaire qui nous découvre les noirceurs
d'une figure mieux faite pour les ardeurs du whist que pour les fièvres
de l'amour.
Autre David.--Le principal attrait de ce musée est la galerie David
(d'Angers), tout entière formée des oeuvres et par les dons du grand et
généreux artiste. Son oeuvre sculpturale est là presque complète avec
les médailles où son infatigable et démocratique burin a décerné la
gloire et l'immortalité à tant de fronts plébéiens. Peut-être (noble
excès du reste) pourrait-on lui reprocher de n'être pas assez ménager de
ses auréoles et d'en amoindrir le prix par trop d'universalité et de
munificence. En effet, la numismatique de l'avenir n'apprendra pas sans
admiration, par les bronzes du grand statuaire angevin, que notre
époque, unique dans les siècles, compte déjà à cette heure _quatre cent
et tant_ de grands hommes. Je n'en veux point citer, de peur que
l'opinion du présent nuise à certains auprès de la postérité, ce dont je
serais réellement désolé pour eux et pour elle. Ne faisons donc point
les dégoûtés et, prenant en bloc le panthéon de M. David, félicitons la
ville d'Angers et de posséder cette riche collection d'illustres
profils, et de compter parmi ses citoyens l'artiste éminent qui portera
leurs traits, idéalisés comme leur gloire, aux générations futures.
La partie archéologique du musée renferme des spécimens fort curieux et
tout récemment découverts de sépultures gallo-romaines des cinquième et
sixième siècles. Ce sont des cercueils en plomb renfermant, avec un
grand nombre d'ustensiles ou menus bijoux propres à jeter un grand jour
sur les usages de nos ancêtres, des squelettes dont la plupart sont
tombés en poussière au contact de l'air ou à la moindre pression, mais
dont quelques-uns cependant ont subsisté, bien qu'à l'état de gypse
impondérable qui semble prêt à se vaporiser au premier souffle. Rien ne
fait mieux sentir que ce plâtras humain le peu qu'est l'homme et la
fragile contexture de son enveloppe terrestre. Les momies ne sont que
hideuses: c'est la coquetterie de la dissolution et l'hypocrisie de la
tombe. La cendre et les fragments d'os à demi brûlés rappellent
désagréablement la rôtissoire culinaire. Je donne de beaucoup--puisqu'il
faut opter et que l'on ne peut s'en dédire,--la préférence au procédé
gallo-romain, qui laisse la mort accomplir d'elle-même, à son gré, son
oeuvre éternelle et lente de destruction.
Toutes ces collections diverses, dont l'ensemble ferait honneur à plus
d'une grande cité, sont pittoresquement abritées sous les voûtes
mi-renaissance, mi-gothiques d'un vaste et beau manoir seigneurial,
désigné sons le nom de _logis Barrau_. Ce splendide logis, qui a
appartenu à la triste mère de Louis XIII rappelle un souvenir Historique
peu édifiant, celui de la bataille que la mère et le fils faillirent se
livrer à quelques pas de là, à la journée du Pont-de-Cé, et qui se
dénoua heureusement par une réconciliation éphémère entre les deux
générations belligérantes. Louis XIII, qui plus tard en appela, eut un
bon mouvement dans cette occurrence. Il fit sa soumission à sa mère,
l'embrassa, et l'on vint souper en grande liesse à ce même _Logis
Barrau_ que je vous décrirais plus en détail si l'heure de deux, venant
à sonner tout à coup, ne me rappelait aux bords de la Maine, où déjà
fume et s'ébranle le pyroscaphe de bas-bord qui va nous conduire à
Nantes.