ou qu'on lui prête, ne résulterait-elle que d'un sentiment
conventionnel? Je serais presque tentée d'adopter cette opinion, si
je compare l'attitude de la femme, chez son couturier, à celle qui
lui est particulière dans le monde--au bal, au théâtre, dans un dîner.
Elle se déshabille autant qu'elle le peut--et non plus dans un
but d'utilité personnelle, mais pour la joie ou dans l'espérance
malicieuse d'éveiller des désirs--lorsqu'elle va manger en ville,
lorsqu'elle va entendre un opéra quelconque ou lorsqu'elle se
dispose à danser.--En ce dernier cas, même, elle se livre davantage,
puisqu'elle s'abandonne, dévêtue, au bras du premier valseur qui
passe à la portée de sa jupe, puisqu'elle lui permet de la saisir,
de perdre, quelquefois, l'esprit, sous l'irritation nerveuse qu'elle
provoque en lui, de vivre, durant l'espace de quelques instants, des
effluves qui s'échappent d'elle, de son intimité physique.
Cependant, il y a une nuance à observer dans le déshabillé, dans le
défaut apparent de pudeur, chez la femme placée dans le cabinet du
couturier, dans les salons, et en la seule présence d'un homme de son
monde.
Chez le couturier, au bal, au théâtre ou dans un dîner, il n'y a
pas impudeur à se montrer nue, parce que: premièrement, chez le
couturier, la femme, dans une vision spéciale des choses--du sexe,
surtout, de celui qui la touche, qui la regarde, fait abstraction de
son intimité et ne tient aucun compte de «l'animalité» de l'homme,
qui est auprès d'elle.--Cet homme, en sa pensée, n'est pas de ceux
qui la peuvent prendre, qui la doivent prendre plutôt, et l'idée
qu'elle pourrait lui appartenir, subir, accepter son amoureux
hommage, ne la trouble nullement; secondement, dans les salons, la
femme s'offrant à tous et non à un seul, perd le sens mystérieux de
sa pudeur, et il lui semble être autant protégée, dans cette pudeur,
par les cent yeux qui la voient que par le plus impénétrable de tous
les voiles.
L'indépendance passionnelle qui défend la femme, contre tout risque,
dans ces circonstances, n'existe plus lorsqu'elle se trouve, dévêtue
et seule, en face d'un homme de son monde. Elle sait, elle a la
certitude, alors, que cet homme est de ceux qui la peuvent prendre,
qui doivent même tout essayer pour la prendre, et sous son unique
regard, elle se sent possédée autant que si elle se donnait.
S'il y a, donc, convention dans le principe de pudeur chez la femme,
il est juste de remarquer que cette convention n'est pas absolument
exempte de raisons sérieuses et plausibles.
Il peut arriver, pourtant, objectera-t-on, que chez le couturier,
une femme soit exposée au désir d'un homme qui, tout en la mesurant
consciencieusement et selon son devoir professionnel, ne saura
dissimuler son... émotion et ne restera point, bêtement et seulement,
un couturier.
Le fait n'est pas improbable et c'est, en cette occasion, à la femme
qu'il appartient d'en demeurer maîtresse ou de se laisser séduire par
une bizarre curiosité.--Si elle accepte le fait, je crois qu'elle
en fera l'examen avec la même insouciance de sa réelle pudeur, avec
la même impersonnalité, que si elle s'apprêtait à un... essayage
ordinaire. Qu'elle croise, dans la rue, celui qui l'aura ainsi
connue, j'affirme qu'elle n'en aura cure et qu'elle ne rougira point
davantage, devant lui, que si au lieu d'une caresse, il avait posé
sur elle l'habituelle longueur de son mètre. Il n'en serait pas de
même avec un homme de sa caste qui aurait vécu, avec elle, l'une de
ses heures intimes.
La marquise d'Oboso nous racontait, récemment, que l'une de nos
amies dont elle s'est obstinée à taire le nom, a été l'héroïne d'un
événement de ce genre.
Elle essayait une culotte de cheval, chez Troost, la voulait
très collante et retenait auprès d'elle, plus que la prudence
ne l'autorisait, le coupeur--un très gentil garçon--qui
l'habillait.--Celui-ci fut audacieux, eut la main prompte, et
souhaita d'examiner mieux et de plus près les choses que lui
révélait le collant de la trop suggestive culotte. Notre amie
était-elle, ce jour-là, sous l'influence de pensées spéciales ou bien
cherchait-elle, plus simplement, l'aventure qui venait à elle?--Cette
dernière hypothèse me paraît plus vraie si l'on songe qu'elle ne
sortit de chez Troost qu'après y avoir laissé le meilleur d'elle-même.
Elle eût dû être satisfaite.--Eh bien, le piquant de l'histoire ne
consiste pas dans la «passade» qu'elle s'est offerte, mais dans le
sentiment qu'elle éprouva à la suite de cette équipée. Elle se montra
furieuse contre elle-même, d'abord, de sa faiblesse; contre son
séducteur, ensuite, à cause de sa sottise. Si l'on s'en rapporte, en
effet, à la confession de la pauvre victime de cet oubli, le beau
coupeur fut très au-dessous de ce qu'il semblait être, et si le
rêve qu'il promettait était d'une forme acceptable, la réalité qu'il
offrit fut désastreuse--laide et niaise.
Le conte est amusant et j'en ai beaucoup ri.--Ne rappelle-t-il pas la
fable de certain renard qui se moque d'une magnifique tête qui n'a
point de cervelle?--Notre pauvre amie pourra la méditer, à son aise,
désormais.
Il y aurait bien des paroles à dire sur cette question de la pudeur
féminine appliquée aux usages courants de la vie.
En résumé, les hommes, nos maîtres, seraient mal venus à nous
reprocher l'insouciance que nous manifestons à cet égard. L'instinct
de la pudeur, chez nous, est ce qu'ils ont désiré qu'il fût,
en définitive.--Pourquoi ne nous accompagnent-ils pas, chez le
couturier, et pourquoi déclarent-ils qu'une robe ne nous habille bien
qu'autant qu'elle ne nous habille pas?
Gustave Droz cite un gentil ménage en lequel c'était le mari qui
prenait les mesures des formes de sa femme, et qui les criait au
couturier caché dans une pièce contiguë à celle où avait lieu
l'essayage.--Ce mari-là était sage et la petite femme qui était la
sienne avait, certainement, une opinion de la pudeur, différente de
la nôtre.
Mais combien de maris sont pareils à celui de Gustave Droz, et s'il
en existait ne les aimerions-nous pas trop?
LA NUANCE INTIME DE LA FEMME
J'ai vu M. de Nailes, aujourd'hui, et il a été, comme toujours,
charmant. Je veux bien, dans ce carnet, consigner les diverses
impressions qui émeuvent ou qui charment ma vie mondaine, mais je me
suis imposé la règle de ne jamais mentionner le récit détaillé de mes
rencontres avec mon ami. Je ne parlerais donc pas de notre entretien
d'aujourd'hui, si vraiment cet entretien ne se rattachait, par la
passionnelle philosophie qui s'en dégage, aux quelques pages qui
précèdent. Pour la première fois, en effet, j'ai discuté avec M. de
Nailes et traité avec lui l'une de ces questions d'amour qui me sont
familières avec Yvonne ou auxquelles sait si bien nous intéresser la
marquise d'Oboso.
Cette question est un peu scabreuse et elle est de celles qu'un
homme doit savoir mieux expliquer qu'une femme, il faut le dire, car
elle se rapporte tout entière à des sensations particulières que
l'homme seul peut éprouver dans la possession. Elle est relative
à l'influence exercée par la couleur--le brun, le blond ou le
roux--chez la femme, sur le désir de l'amant.
Je suis brune et M. de Nailes m'a déclaré que ses préférences
sont pour le brun. J'ai pensé qu'il ne s'exprimait ainsi que par
galanterie et je me disposais à n'accepter son opinion qu'avec
réserve. Mais il paraît qu'il a été très sincère en la formulant et
il m'a prouvé que son choix est raisonné.
Je vais essayer de reproduire ses paroles ou plutôt de résumer ici
notre conversation.
Dans leur aspect visible, c'est-à-dire dans leur chevelure, toutes
les femmes, quelle que soit la nuance qu'elles portent, se valent et
sont, au même degré, susceptibles d'éveiller le désir.--Le piquant
d'une tête brune, la poésie d'une tête blonde, l'étrangeté d'une tête
rousse, ont d'égales chances d'être choisis par l'homme et, s'il ne
s'arrête qu'à cette extériorité féminine, il ne saurait, faisant
abstraction de ses dispositions personnelles, donner loyalement de
prix plutôt à l'une qu'à l'autre des femmes qui la possèdent.
Si l'on veut se rendre un compte exact de la valeur sensuelle de la
femme, il est nécessaire d'entrer en son intimité et c'est de la
couleur réelle de cette... intimité que résulte le plus ou le moins
de passion physique qu'elle inspire.
Le blond et le roux, chez la femme, ont de grandes analogies quant
aux impressions qu'ils provoquent, si j'en crois M. de Nailes, le
roux n'étant qu'une accentuation outrée du blond. Cependant, un
homme peut trouver dans l'un, peut demander à l'autre, des pensées
différentes.
Le roux, par exemple, dans la rutilante irritation qu'il fait
naître, ne convient qu'aux natures bizarres et enthousiastes. Sa
tache étant plus nette, plus précise, sur le corps, que celle du
blond, fixe mieux l'imagination et attire le regard ainsi que le
geste, avec plus de résolution. Il ferait, par là, comme une sorte
de concurrence au brun; mais il diffère du brun en ce qu'il invite
à un entraînement plus capricieux, plus temporaire, en ce qu'il n'a
point le don d'immobiliser l'ardeur de l'amant, en ce qu'il ne laisse
aucune place à l'intellectualité. Le roux est comme une fleur sauvage
que l'on respirerait avec délices, dans la montagne, comme une algue
précieuse dont on goûterait la saveur, sur quelque grève, mais qui
ne retiendraient ni la volupté, ni le souvenir du promeneur. Cette
définition du roux, chez la femme, ne signifie pas que cette nuance
ait, en amour, une infériorité. Il n'y a pas d'infériorité, dans les
choses d'amour comparées les unes aux autres. Elles renferment une
même somme de séductions, de jouissances, et les préférences qui les
distinguent ont leur cause, simplement, dans leur généralité plus ou
moins étendue.--Le roux est plus rare que le blond et que le brun;
il n'a point, comme eux, à son actif, l'habitude de l'homme et, si
je voulais le flatter, je dirais que la superficialité apparente qui
l'enveloppe est la marque d'une aristocratie passionnelle. M. de
Nailes m'a paru assez bien résumer l'impression de l'homme, à cet
égard, en affirmant que la femme rousse ira au plus profond d'un
cœur masculin, en deux heures, tandis que tout un jour, que toute
une nuit, suffiront à peine à la femme blonde ou brune pour connaître
la valeur d'un amant. Avec la femme rousse, on prend le train express
de l'amour. C'est le train omnibus avec sa sœur blonde ou brune.
L'intimité blonde, chez la femme, est trompeuse. Dans sa discrétion,
dans sa modestie, dans sa timidité, elle semble être contraire à
toute violente émotion, à tout abandon trop complet ou trop rapide.
Si l'on s'en tenait à cet aspect, on jugerait vite ainsi. On jugerait
mal, pourtant. Il est des femmes blondes qui sont des simples ou des
insensibles, même, en amour; mais si l'on considère la femme blonde
d'une façon absolue, il faut s'empresser de reconnaître qu'elle a
toutes les fougues, tous les énervements des rousses et des brunes.
Elle ne leur ressemble pas dans l'expression de sa joie, et c'est
peut-être là ce qui a contribué à accréditer la fausse légende de son
indifférence passionnelle.--Elle met de la douceur, dans son abandon,
et cette douceur est l'une de ses plus vraies séductions.--La
blonde ne saurait faire naître, chez l'homme, cette vivacité, cette
spontanéité, dans le désir, que la rousse et que la brune, dans un
mode différent, jettent en lui. Le charme paisible et affiné du
blond l'invite à des épanchements modérés, mais qui portent en eux
une profonde satisfaction.--Le blond est la nuance intellectuelle
de l'amour. S'il n'exige aucune violence de gestes ou de paroles,
aucune perversion dans le plaisir--auxquelles il n'est nullement
réfractaire, d'ailleurs--il dépose en l'âme de l'amant des pensées
d'éternité, des impressions fortes de tendresses. Le roux fera d'un
homme une sorte de satyre pâmé dans la frénésie de la possession. Le
blond en fera un poète et les rimes qu'il rêvera, alors, pour être
harmonieuses, n'en seront pas moins puissantes.--Le roux et le brun
ne permettent point à l'homme, dans la minute suprême du bonheur,
dans la joie partagée dont elle est pleine, de jouir consciemment
de son exaltation et de celle de sa maîtresse. Le blond lui laisse
cette faculté. Dans l'union de la chair et de l'âme, il permet à
l'homme d'éprouver un plaisir double--de goûter, par le regard, la
frémissante ivresse qui s'empare de la femme, en même temps qu'elle
se communique à tout son être. C'est en cela, surtout, qu'est la
caractéristique de l'intimité blonde de la femme. Cette intimité est,
en outre, sculpturale. Elle ne coupe pas la ligne de son corps par
la violence de sa tache. On peut presque affirmer que l'homme épris
d'une femme blonde est intelligent, est un écrivain original ou un
artiste délicat.
Je suis brune, je l'ai dit, et je me vois embarrassée pour
reproduire, sincèrement, les paroles de M. de Nailes sur le brun,
chez la femme.--La femme brune, selon mon ami, est l'amoureuse par
excellence. Elle a toutes les qualités passionnelles de la rousse
et elle peut s'assimiler toutes les qualités sentimentales de la
blonde.--Elle est ardente, elle met de la fièvre en son baiser et
elle ne se refuse pas, suivant l'éducation sensuelle qu'elle a
reçue, au charme doux, à la légèreté de la caresse.--Son intimité
qui s'affirme violente, attirante, est l'un de ses attraits les
plus puissants. L'amant ne résiste pas à son magnétisme. Il va vers
elle, dans l'entraînement de tout son corps, de tout son esprit.
Il se dégage, de cette intimité, d'imaginatives images qui le
rendent fou, et il s'abîme en elle comme en un rêve trop fortement
vécu.--Ce que l'homme n'a pas le loisir de tenter avec la rousse,
dans la rapidité de mouvement qu'elle lui commande; ce que l'homme
n'ose pas demander à la blonde, dans l'apparente chasteté de son
attitude, il le goûte avec la brune. Il lui offre et lui arrache la
caresse perverse et savante qui met du délire dans la possession;
il la prend toute, par le geste et par la voix. Il l'initie aux
audaces charnelles comme aux hardiesses de langage. Le sentiment
qu'inspire le blond--l'immuabilité dans l'amour--acquiert, en face
du brun, une acuité plus intense. On a remarqué, en effet, qu'une
liaison brune a une durée plus longue, plus stable qu'une liaison
blonde. La femme brune, on ne saurait le contester, apporte une plus
grande diversité de sensations, en amour, que la femme blonde. Son
baiser est exempt de monotonie, n'admet pas l'habitude.--L'homme
trouve, en elle, chaque fois qu'il la rencontre, comme une maîtresse
nouvelle, différente de celle qui lui a appartenu déjà, et cette
multiplicité d'aspects accroît et maintient son goût, son désir.
Mais c'est, surtout, par la tache accrocheuse, par la tache voyante
de son intimité que la femme brune arrête la volonté passionnelle
de l'homme. L'émoi physique que cette intimité, d'un charme
mystérieux--intellectuel et matériel en même temps--fait naître,
est absolu. L'homme se laisse saisir par lui, irrésistiblement.
L'intimité brune de la femme est la nuance exaspérée de l'amour. Elle
est, si l'on veut accepter cette comparaison--comme le rouge qui
attire l'attention du taureau, le fait meugler, l'appelle, le mène,
fatidiquement, vers la joie ou vers la mort.--Le brun, chez la femme,
dans une autorité qui ne s'explique pas, ou plutôt qui ne s'explique
que par l'existence d'affinités physiques ignorées des philosophes
ou des savants, s'impose aux sens de l'homme et s'en empare sans lui
permettre de se dérober à son attraction.--La loi de la pesanteur est
l'une des lois qui dirigent le monde.--Il y a des lois, en amour,
aussi, et celle de la couleur intime de la femme est l'une d'elles,
auxquelles il est impossible d'échapper.
Telle est la leçon de physiologie et de psychologie amoureuses que
m'a donnée, aujourd'hui, M. de Nailes. Est-elle concluante?--Un
nouvel et moderne aréopage seul pourrait, sur un tel sujet, se
prononcer. Mais quelles sont les Phrynés qui se prêteraient à son
examen?
LES JEUX DE L'AMOUR
Je ne sais quel ignorant, quel sot ou quel morose a dit, dans l'aigre
satisfaction de calomnier l'amour--la femme, surtout, qui en reçoit
directement l'empreinte--que toutes les femmes se ressemblent dans la
possession, dans la recherche et dans l'expression du plaisir, dans
la façon de le donner aussi.
Rien n'est moins exact que cette opinion. Celui qui l'a émise n'avait
guère aimé et n'avait jamais été aimé, sans doute.--La pratique
habituelle du baiser lui aurait inspiré un avis plus réfléchi en ce
qui concerne la femme. N'eût-il même connu qu'une seule femme, en
sa vie, il eût tiré de sa liaison, une expérience assez complète des
attitudes d'une amante, dans l'intimité, pour s'éviter la boutade
ridicule et faussement misanthropique qui l'a rendu célèbre.
Cet homme m'apparaît comme un cuisinier qui n'aurait su accommoder un
gibier que d'une seule manière et qui l'aurait servi, à ses maîtres,
sans cesse entouré de la même sauce. Les maîtres s'en seraient
fatigués et ils auraient eu raison.
Il eut une compagne, peut-être, une fois, en son existence; il l'aima
méthodiquement, conventionnellement, sans le souci aimable de varier
les témoignages secrets de sa tendresse et comme de la monotonie, de
l'insuffisance de sa science, il résulta un ennui, une indifférence,
une lassitude, chez celle qui partageait ses heures, il s'en prit à
la malheureuse de la déception que lui apporta l'amour, alors qu'il
aurait dû juger sainement et condamner la médiocrité de ses procédés.
Daphnis et Chloé qui étaient des primitifs, n'imaginaient-ils pas
cent manières diverses de s'adorer, sans réussir à mettre une
conclusion à leurs entretiens? Malgré leur naïveté, ils étaient des
docteurs ès-sciences comparés au philosophe bilieux auquel je viens
de faire allusion.
Contrairement à son appréciation, je crois qu'aucune femme ne se
ressemble dans l'offre et dans la réception du baiser; je crois que
c'est avec chacune, une étude nouvelle à tenter, une observation à
noter, non seulement au point de vue intellectuel, mais aussi au
point de vue physique.
Chaque femme a, en amour, son attitude préférée pour goûter la joie
que lui communique l'homme. Et, par là, même, déjà, elle présente
des marques particulières et non contestables qui la révêtent, dans
l'intimité, d'une originalité toute personnelle.
Elle ne provoque pas, certes, quoique le souhaitant, le savoir de
l'amant. Mais si cet amant n'est pas un niais, il sait deviner sa
pensée inavouée et il s'efforce à la satisfaire.
La femme, en amour, veut être étonnée sans cesse, a l'horreur
instinctive de la chose admise, apprise et répétée. Elle exige un
au-delà toujours nouveau, comme le viol reproduit à l'infini, de sa
pudeur. C'est dans ce sentiment que lorsqu'elle paraît vouloir se
dérober à l'initiation plus accentuée de la possession, elle ne doit
pas être entendue, obéie, car elle est prête--l'amant peut en être
certain--à accepter toutes les surprises.
Cette dissimulation, chez la femme, n'est pas ignorée des amants
adroits et ils font devant elle ce que font les bons conteurs devant
un auditoire attentif.--Ces derniers se gardent bien, malgré les
sollicitations qu'on leur prodigue, de dire, en une causerie, toutes
les histoires qui sont en leur mémoire, et ils s'arrangent de façon à
pouvoir intéresser, chaque fois, par une anecdote neuve--même s'ils
ont réédité l'anecdote de la veille.--Les amants adroits agissent
ainsi: ils apportent des changements en leurs baisers; ils les font
anecdotiques.
La femme est ce que la fait l'amant et celle qui a la chance
d'appartenir à un sensationiste, agrée non seulement avec joie ses
leçons, mais se révèle dans toute la puissance, dans toute la
spontanéité des impressions qu'elle subit, comme une très personnelle
amoureuse.
Yvonne me disait, récemment, que tout dans la femme, est bon pour
l'amour, que tout, en elle, est fait pour la caresse, que tout ce qui
est elle, physiquement, doit concourir à la recherche ainsi qu'à la
réception du plaisir.
Cet absolutisme, dans la possession, cette généralisation de la
sensibilité féminine, m'ont tout d'abord un peu effrayée. Je
reconnais, maintenant, qu'Yvonne a parlé avec vérité et qu'il n'y a
rien que de très délicieux, dans cet abandon entier de la femme à
celui qui la désire.
La femme est toute intimité, et nulle partie, nul recoin de son
intimité ne doivent être négligés par l'amant.
La femme que l'amant dédaigne, oublie de visiter en les plus
mystérieuses retraites de son corps, n'est point, réellement, à celui
qui la fréquente ordinairement, et elle le délaissera, sûrement, en
une heure de curiosité trop nerveuse.
J'ai lu, quelque part, qu'un homme à qui on avait présenté sa femme,
nue, mais la tête recouverte d'un épais voile, au milieu d'autres
femmes pareillement dévêtues et masquées, ne l'avait pas reconnue.
Cet homme, évidemment, était un primitif, en amour, et la stabilité
de son intimité conjugale devait être fort compromise.
Il aimait sa femme, peut-être; mais il l'aimait mal, puisqu'il ne
l'aimait que dans la nuit de son alcôve et dans celle de ses sens,
puisqu'il l'aimait avec simplicité.
L'amour--l'amour passionnel--veut la complication charmante de la
caresse, veut la diversité dans l'acte qui le caractérise.
Qu'on ne vienne pas me dire qu'en parlant ainsi, j'émets une
monstruosité.
L'amour sentimental, platonique, dont les puritains vantent les
vertus, se contente-t-il de la même chanson, de la même élégie, du
même son de voix?
Pourquoi refuserait-on, à l'amour physique, dans ses manifestations,
la diversité de la sensation, alors que l'on accorde à son timide
frère, l'amour platonique, la diversité des sentiments?
La chair, qui est visible, n'a pas moins de droits que l'âme qu'on ne
voit pas, et si l'on trouve bon que l'une aime à écouter différents
modes de concerts spirituels, on ne peut trouver mauvais que l'autre
souhaite d'éprouver des émois qui ne se ressemblent pas.
L'abbé de Mervil serait ou paraîtrait scandalisé par cette théorie.
Mais l'abbé de Mervil qui est terrible, dans son confessionnal,
serait plus indulgent aux pénitentes s'il y avait une Cour, en
France, encore, et s'il en était. Je la lui ferais connaître, alors,
ma théorie. Et je suis convaincue qu'en humant une prise, il se
donnerait le temps de la comprendre et de... l'approuver.
LES SENSATIONISTES
Il est, paraît-il--c'est la toute blonde Mme de Sorget qui a fait
cette révélation--c'en est une pour moi--dernièrement, chez la
marquise d'Oboso--un genre de femmes amoureuses que caractérise un
qualificatif tout spécial. On les appelle et elles s'intitulent des
sensationistes.
Une sensationiste, cela se comprend, est une femme qui dédaigne les
choses convenues, acceptées; qui pour se rendre à Rome, par exemple,
passerait par le pôle Nord, au lieu de monter tout simplement en
wagon, à Paris, et de se laisser voiturer vers son but.
Ce n'est donc pas sur le _mot_ que s'est engagée la discussion, mais
sur le _fait_, c'est-à-dire sur les divers points passionnels qui
constituent le sensationisme.
Cette discussion, en vérité, a été fort curieuse.
Après avoir énuméré les différents cas en lesquels une femme témoigne
le besoin presque instinctif d'étrangetés, d'à-côtés, en amour,
comme la circonstance où elle se fait conduire dans un mauvais lieu,
«pour voir,» pour s'emplir le regard, ainsi que la pensée et tout
l'être, d'images, de souvenirs qui l'écœurent, sans doute, mais qui
l'exalteront en de certaines heures, comme la circonstance encore où
frôlant, apercevant un beau gars, rustre ou élégant, elle se sent
prise du désir irrésistible de lui appartenir, sachant parfaitement
qu'elle l'oubliera après l'étreinte; après avoir énuméré, donc, ces
différents cas de perversion sensuelle, Mme de Sorget a abordé la
question d'une façon plus large, plus intéressante, plus directement
liée à notre intimité, à nos mœurs.
Et l'éternelle histoire de la femme inconstante, de la femme qui
change d'amants comme de gants, a été soumise à nos délibérations.