La pudeur de la femme, comme tant d'autres choses qui la touchent

ou qu'on lui prête, ne résulterait-elle que d'un sentiment

conventionnel? Je serais presque tentée d'adopter cette opinion, si

je compare l'attitude de la femme, chez son couturier, à celle qui

lui est particulière dans le monde--au bal, au théâtre, dans un dîner.

Elle se déshabille autant qu'elle le peut--et non plus dans un

but d'utilité personnelle, mais pour la joie ou dans l'espérance

malicieuse d'éveiller des désirs--lorsqu'elle va manger en ville,

lorsqu'elle va entendre un opéra quelconque ou lorsqu'elle se

dispose à danser.--En ce dernier cas, même, elle se livre davantage,

puisqu'elle s'abandonne, dévêtue, au bras du premier valseur qui

passe à la portée de sa jupe, puisqu'elle lui permet de la saisir,

de perdre, quelquefois, l'esprit, sous l'irritation nerveuse qu'elle

provoque en lui, de vivre, durant l'espace de quelques instants, des

effluves qui s'échappent d'elle, de son intimité physique.

Cependant, il y a une nuance à observer dans le déshabillé, dans le

défaut apparent de pudeur, chez la femme placée dans le cabinet du

couturier, dans les salons, et en la seule présence d'un homme de son

monde.

Chez le couturier, au bal, au théâtre ou dans un dîner, il n'y a

pas impudeur à se montrer nue, parce que: premièrement, chez le

couturier, la femme, dans une vision spéciale des choses--du sexe,

surtout, de celui qui la touche, qui la regarde, fait abstraction de

son intimité et ne tient aucun compte de «l'animalité» de l'homme,

qui est auprès d'elle.--Cet homme, en sa pensée, n'est pas de ceux

qui la peuvent prendre, qui la doivent prendre plutôt, et l'idée

qu'elle pourrait lui appartenir, subir, accepter son amoureux

hommage, ne la trouble nullement; secondement, dans les salons, la

femme s'offrant à tous et non à un seul, perd le sens mystérieux de

sa pudeur, et il lui semble être autant protégée, dans cette pudeur,

par les cent yeux qui la voient que par le plus impénétrable de tous

les voiles.

L'indépendance passionnelle qui défend la femme, contre tout risque,

dans ces circonstances, n'existe plus lorsqu'elle se trouve, dévêtue

et seule, en face d'un homme de son monde. Elle sait, elle a la

certitude, alors, que cet homme est de ceux qui la peuvent prendre,

qui doivent même tout essayer pour la prendre, et sous son unique

regard, elle se sent possédée autant que si elle se donnait.

S'il y a, donc, convention dans le principe de pudeur chez la femme,

il est juste de remarquer que cette convention n'est pas absolument

exempte de raisons sérieuses et plausibles.

Il peut arriver, pourtant, objectera-t-on, que chez le couturier,

une femme soit exposée au désir d'un homme qui, tout en la mesurant

consciencieusement et selon son devoir professionnel, ne saura

dissimuler son... émotion et ne restera point, bêtement et seulement,

un couturier.

Le fait n'est pas improbable et c'est, en cette occasion, à la femme

qu'il appartient d'en demeurer maîtresse ou de se laisser séduire par

une bizarre curiosité.--Si elle accepte le fait, je crois qu'elle

en fera l'examen avec la même insouciance de sa réelle pudeur, avec

la même impersonnalité, que si elle s'apprêtait à un... essayage

ordinaire. Qu'elle croise, dans la rue, celui qui l'aura ainsi

connue, j'affirme qu'elle n'en aura cure et qu'elle ne rougira point

davantage, devant lui, que si au lieu d'une caresse, il avait posé

sur elle l'habituelle longueur de son mètre. Il n'en serait pas de

même avec un homme de sa caste qui aurait vécu, avec elle, l'une de

ses heures intimes.

La marquise d'Oboso nous racontait, récemment, que l'une de nos

amies dont elle s'est obstinée à taire le nom, a été l'héroïne d'un

événement de ce genre.

Elle essayait une culotte de cheval, chez Troost, la voulait

très collante et retenait auprès d'elle, plus que la prudence

ne l'autorisait, le coupeur--un très gentil garçon--qui

l'habillait.--Celui-ci fut audacieux, eut la main prompte, et

souhaita d'examiner mieux et de plus près les choses que lui

révélait le collant de la trop suggestive culotte. Notre amie

était-elle, ce jour-là, sous l'influence de pensées spéciales ou bien

cherchait-elle, plus simplement, l'aventure qui venait à elle?--Cette

dernière hypothèse me paraît plus vraie si l'on songe qu'elle ne

sortit de chez Troost qu'après y avoir laissé le meilleur d'elle-même.

Elle eût dû être satisfaite.--Eh bien, le piquant de l'histoire ne

consiste pas dans la «passade» qu'elle s'est offerte, mais dans le

sentiment qu'elle éprouva à la suite de cette équipée. Elle se montra

furieuse contre elle-même, d'abord, de sa faiblesse; contre son

séducteur, ensuite, à cause de sa sottise. Si l'on s'en rapporte, en

effet, à la confession de la pauvre victime de cet oubli, le beau

coupeur fut très au-dessous de ce qu'il semblait être, et si le

rêve qu'il promettait était d'une forme acceptable, la réalité qu'il

offrit fut désastreuse--laide et niaise.

Le conte est amusant et j'en ai beaucoup ri.--Ne rappelle-t-il pas la

fable de certain renard qui se moque d'une magnifique tête qui n'a

point de cervelle?--Notre pauvre amie pourra la méditer, à son aise,

désormais.

Il y aurait bien des paroles à dire sur cette question de la pudeur

féminine appliquée aux usages courants de la vie.

En résumé, les hommes, nos maîtres, seraient mal venus à nous

reprocher l'insouciance que nous manifestons à cet égard. L'instinct

de la pudeur, chez nous, est ce qu'ils ont désiré qu'il fût,

en définitive.--Pourquoi ne nous accompagnent-ils pas, chez le

couturier, et pourquoi déclarent-ils qu'une robe ne nous habille bien

qu'autant qu'elle ne nous habille pas?

Gustave Droz cite un gentil ménage en lequel c'était le mari qui

prenait les mesures des formes de sa femme, et qui les criait au

couturier caché dans une pièce contiguë à celle où avait lieu

l'essayage.--Ce mari-là était sage et la petite femme qui était la

sienne avait, certainement, une opinion de la pudeur, différente de

la nôtre.

Mais combien de maris sont pareils à celui de Gustave Droz, et s'il

en existait ne les aimerions-nous pas trop?

LA NUANCE INTIME DE LA FEMME

J'ai vu M. de Nailes, aujourd'hui, et il a été, comme toujours,

charmant. Je veux bien, dans ce carnet, consigner les diverses

impressions qui émeuvent ou qui charment ma vie mondaine, mais je me

suis imposé la règle de ne jamais mentionner le récit détaillé de mes

rencontres avec mon ami. Je ne parlerais donc pas de notre entretien

d'aujourd'hui, si vraiment cet entretien ne se rattachait, par la

passionnelle philosophie qui s'en dégage, aux quelques pages qui

précèdent. Pour la première fois, en effet, j'ai discuté avec M. de

Nailes et traité avec lui l'une de ces questions d'amour qui me sont

familières avec Yvonne ou auxquelles sait si bien nous intéresser la

marquise d'Oboso.

Cette question est un peu scabreuse et elle est de celles qu'un

homme doit savoir mieux expliquer qu'une femme, il faut le dire, car

elle se rapporte tout entière à des sensations particulières que

l'homme seul peut éprouver dans la possession. Elle est relative

à l'influence exercée par la couleur--le brun, le blond ou le

roux--chez la femme, sur le désir de l'amant.

Je suis brune et M. de Nailes m'a déclaré que ses préférences

sont pour le brun. J'ai pensé qu'il ne s'exprimait ainsi que par

galanterie et je me disposais à n'accepter son opinion qu'avec

réserve. Mais il paraît qu'il a été très sincère en la formulant et

il m'a prouvé que son choix est raisonné.

Je vais essayer de reproduire ses paroles ou plutôt de résumer ici

notre conversation.

Dans leur aspect visible, c'est-à-dire dans leur chevelure, toutes

les femmes, quelle que soit la nuance qu'elles portent, se valent et

sont, au même degré, susceptibles d'éveiller le désir.--Le piquant

d'une tête brune, la poésie d'une tête blonde, l'étrangeté d'une tête

rousse, ont d'égales chances d'être choisis par l'homme et, s'il ne

s'arrête qu'à cette extériorité féminine, il ne saurait, faisant

abstraction de ses dispositions personnelles, donner loyalement de

prix plutôt à l'une qu'à l'autre des femmes qui la possèdent.

Si l'on veut se rendre un compte exact de la valeur sensuelle de la

femme, il est nécessaire d'entrer en son intimité et c'est de la

couleur réelle de cette... intimité que résulte le plus ou le moins

de passion physique qu'elle inspire.

Le blond et le roux, chez la femme, ont de grandes analogies quant

aux impressions qu'ils provoquent, si j'en crois M. de Nailes, le

roux n'étant qu'une accentuation outrée du blond. Cependant, un

homme peut trouver dans l'un, peut demander à l'autre, des pensées

différentes.

Le roux, par exemple, dans la rutilante irritation qu'il fait

naître, ne convient qu'aux natures bizarres et enthousiastes. Sa

tache étant plus nette, plus précise, sur le corps, que celle du

blond, fixe mieux l'imagination et attire le regard ainsi que le

geste, avec plus de résolution. Il ferait, par là, comme une sorte

de concurrence au brun; mais il diffère du brun en ce qu'il invite

à un entraînement plus capricieux, plus temporaire, en ce qu'il n'a

point le don d'immobiliser l'ardeur de l'amant, en ce qu'il ne laisse

aucune place à l'intellectualité. Le roux est comme une fleur sauvage

que l'on respirerait avec délices, dans la montagne, comme une algue

précieuse dont on goûterait la saveur, sur quelque grève, mais qui

ne retiendraient ni la volupté, ni le souvenir du promeneur. Cette

définition du roux, chez la femme, ne signifie pas que cette nuance

ait, en amour, une infériorité. Il n'y a pas d'infériorité, dans les

choses d'amour comparées les unes aux autres. Elles renferment une

même somme de séductions, de jouissances, et les préférences qui les

distinguent ont leur cause, simplement, dans leur généralité plus ou

moins étendue.--Le roux est plus rare que le blond et que le brun;

il n'a point, comme eux, à son actif, l'habitude de l'homme et, si

je voulais le flatter, je dirais que la superficialité apparente qui

l'enveloppe est la marque d'une aristocratie passionnelle. M. de

Nailes m'a paru assez bien résumer l'impression de l'homme, à cet

égard, en affirmant que la femme rousse ira au plus profond d'un

cœur masculin, en deux heures, tandis que tout un jour, que toute

une nuit, suffiront à peine à la femme blonde ou brune pour connaître

la valeur d'un amant. Avec la femme rousse, on prend le train express

de l'amour. C'est le train omnibus avec sa sœur blonde ou brune.

L'intimité blonde, chez la femme, est trompeuse. Dans sa discrétion,

dans sa modestie, dans sa timidité, elle semble être contraire à

toute violente émotion, à tout abandon trop complet ou trop rapide.

Si l'on s'en tenait à cet aspect, on jugerait vite ainsi. On jugerait

mal, pourtant. Il est des femmes blondes qui sont des simples ou des

insensibles, même, en amour; mais si l'on considère la femme blonde

d'une façon absolue, il faut s'empresser de reconnaître qu'elle a

toutes les fougues, tous les énervements des rousses et des brunes.

Elle ne leur ressemble pas dans l'expression de sa joie, et c'est

peut-être là ce qui a contribué à accréditer la fausse légende de son

indifférence passionnelle.--Elle met de la douceur, dans son abandon,

et cette douceur est l'une de ses plus vraies séductions.--La

blonde ne saurait faire naître, chez l'homme, cette vivacité, cette

spontanéité, dans le désir, que la rousse et que la brune, dans un

mode différent, jettent en lui. Le charme paisible et affiné du

blond l'invite à des épanchements modérés, mais qui portent en eux

une profonde satisfaction.--Le blond est la nuance intellectuelle

de l'amour. S'il n'exige aucune violence de gestes ou de paroles,

aucune perversion dans le plaisir--auxquelles il n'est nullement

réfractaire, d'ailleurs--il dépose en l'âme de l'amant des pensées

d'éternité, des impressions fortes de tendresses. Le roux fera d'un

homme une sorte de satyre pâmé dans la frénésie de la possession. Le

blond en fera un poète et les rimes qu'il rêvera, alors, pour être

harmonieuses, n'en seront pas moins puissantes.--Le roux et le brun

ne permettent point à l'homme, dans la minute suprême du bonheur,

dans la joie partagée dont elle est pleine, de jouir consciemment

de son exaltation et de celle de sa maîtresse. Le blond lui laisse

cette faculté. Dans l'union de la chair et de l'âme, il permet à

l'homme d'éprouver un plaisir double--de goûter, par le regard, la

frémissante ivresse qui s'empare de la femme, en même temps qu'elle

se communique à tout son être. C'est en cela, surtout, qu'est la

caractéristique de l'intimité blonde de la femme. Cette intimité est,

en outre, sculpturale. Elle ne coupe pas la ligne de son corps par

la violence de sa tache. On peut presque affirmer que l'homme épris

d'une femme blonde est intelligent, est un écrivain original ou un

artiste délicat.

Je suis brune, je l'ai dit, et je me vois embarrassée pour

reproduire, sincèrement, les paroles de M. de Nailes sur le brun,

chez la femme.--La femme brune, selon mon ami, est l'amoureuse par

excellence. Elle a toutes les qualités passionnelles de la rousse

et elle peut s'assimiler toutes les qualités sentimentales de la

blonde.--Elle est ardente, elle met de la fièvre en son baiser et

elle ne se refuse pas, suivant l'éducation sensuelle qu'elle a

reçue, au charme doux, à la légèreté de la caresse.--Son intimité

qui s'affirme violente, attirante, est l'un de ses attraits les

plus puissants. L'amant ne résiste pas à son magnétisme. Il va vers

elle, dans l'entraînement de tout son corps, de tout son esprit.

Il se dégage, de cette intimité, d'imaginatives images qui le

rendent fou, et il s'abîme en elle comme en un rêve trop fortement

vécu.--Ce que l'homme n'a pas le loisir de tenter avec la rousse,

dans la rapidité de mouvement qu'elle lui commande; ce que l'homme

n'ose pas demander à la blonde, dans l'apparente chasteté de son

attitude, il le goûte avec la brune. Il lui offre et lui arrache la

caresse perverse et savante qui met du délire dans la possession;

il la prend toute, par le geste et par la voix. Il l'initie aux

audaces charnelles comme aux hardiesses de langage. Le sentiment

qu'inspire le blond--l'immuabilité dans l'amour--acquiert, en face

du brun, une acuité plus intense. On a remarqué, en effet, qu'une

liaison brune a une durée plus longue, plus stable qu'une liaison

blonde. La femme brune, on ne saurait le contester, apporte une plus

grande diversité de sensations, en amour, que la femme blonde. Son

baiser est exempt de monotonie, n'admet pas l'habitude.--L'homme

trouve, en elle, chaque fois qu'il la rencontre, comme une maîtresse

nouvelle, différente de celle qui lui a appartenu déjà, et cette

multiplicité d'aspects accroît et maintient son goût, son désir.

Mais c'est, surtout, par la tache accrocheuse, par la tache voyante

de son intimité que la femme brune arrête la volonté passionnelle

de l'homme. L'émoi physique que cette intimité, d'un charme

mystérieux--intellectuel et matériel en même temps--fait naître,

est absolu. L'homme se laisse saisir par lui, irrésistiblement.

L'intimité brune de la femme est la nuance exaspérée de l'amour. Elle

est, si l'on veut accepter cette comparaison--comme le rouge qui

attire l'attention du taureau, le fait meugler, l'appelle, le mène,

fatidiquement, vers la joie ou vers la mort.--Le brun, chez la femme,

dans une autorité qui ne s'explique pas, ou plutôt qui ne s'explique

que par l'existence d'affinités physiques ignorées des philosophes

ou des savants, s'impose aux sens de l'homme et s'en empare sans lui

permettre de se dérober à son attraction.--La loi de la pesanteur est

l'une des lois qui dirigent le monde.--Il y a des lois, en amour,

aussi, et celle de la couleur intime de la femme est l'une d'elles,

auxquelles il est impossible d'échapper.

Telle est la leçon de physiologie et de psychologie amoureuses que

m'a donnée, aujourd'hui, M. de Nailes. Est-elle concluante?--Un

nouvel et moderne aréopage seul pourrait, sur un tel sujet, se

prononcer. Mais quelles sont les Phrynés qui se prêteraient à son

examen?

LES JEUX DE L'AMOUR

Je ne sais quel ignorant, quel sot ou quel morose a dit, dans l'aigre

satisfaction de calomnier l'amour--la femme, surtout, qui en reçoit

directement l'empreinte--que toutes les femmes se ressemblent dans la

possession, dans la recherche et dans l'expression du plaisir, dans

la façon de le donner aussi.

Rien n'est moins exact que cette opinion. Celui qui l'a émise n'avait

guère aimé et n'avait jamais été aimé, sans doute.--La pratique

habituelle du baiser lui aurait inspiré un avis plus réfléchi en ce

qui concerne la femme. N'eût-il même connu qu'une seule femme, en

sa vie, il eût tiré de sa liaison, une expérience assez complète des

attitudes d'une amante, dans l'intimité, pour s'éviter la boutade

ridicule et faussement misanthropique qui l'a rendu célèbre.

Cet homme m'apparaît comme un cuisinier qui n'aurait su accommoder un

gibier que d'une seule manière et qui l'aurait servi, à ses maîtres,

sans cesse entouré de la même sauce. Les maîtres s'en seraient

fatigués et ils auraient eu raison.

Il eut une compagne, peut-être, une fois, en son existence; il l'aima

méthodiquement, conventionnellement, sans le souci aimable de varier

les témoignages secrets de sa tendresse et comme de la monotonie, de

l'insuffisance de sa science, il résulta un ennui, une indifférence,

une lassitude, chez celle qui partageait ses heures, il s'en prit à

la malheureuse de la déception que lui apporta l'amour, alors qu'il

aurait dû juger sainement et condamner la médiocrité de ses procédés.

Daphnis et Chloé qui étaient des primitifs, n'imaginaient-ils pas

cent manières diverses de s'adorer, sans réussir à mettre une

conclusion à leurs entretiens? Malgré leur naïveté, ils étaient des

docteurs ès-sciences comparés au philosophe bilieux auquel je viens

de faire allusion.

Contrairement à son appréciation, je crois qu'aucune femme ne se

ressemble dans l'offre et dans la réception du baiser; je crois que

c'est avec chacune, une étude nouvelle à tenter, une observation à

noter, non seulement au point de vue intellectuel, mais aussi au

point de vue physique.

Chaque femme a, en amour, son attitude préférée pour goûter la joie

que lui communique l'homme. Et, par là, même, déjà, elle présente

des marques particulières et non contestables qui la révêtent, dans

l'intimité, d'une originalité toute personnelle.

Elle ne provoque pas, certes, quoique le souhaitant, le savoir de

l'amant. Mais si cet amant n'est pas un niais, il sait deviner sa

pensée inavouée et il s'efforce à la satisfaire.

La femme, en amour, veut être étonnée sans cesse, a l'horreur

instinctive de la chose admise, apprise et répétée. Elle exige un

au-delà toujours nouveau, comme le viol reproduit à l'infini, de sa

pudeur. C'est dans ce sentiment que lorsqu'elle paraît vouloir se

dérober à l'initiation plus accentuée de la possession, elle ne doit

pas être entendue, obéie, car elle est prête--l'amant peut en être

certain--à accepter toutes les surprises.

Cette dissimulation, chez la femme, n'est pas ignorée des amants

adroits et ils font devant elle ce que font les bons conteurs devant

un auditoire attentif.--Ces derniers se gardent bien, malgré les

sollicitations qu'on leur prodigue, de dire, en une causerie, toutes

les histoires qui sont en leur mémoire, et ils s'arrangent de façon à

pouvoir intéresser, chaque fois, par une anecdote neuve--même s'ils

ont réédité l'anecdote de la veille.--Les amants adroits agissent

ainsi: ils apportent des changements en leurs baisers; ils les font

anecdotiques.

La femme est ce que la fait l'amant et celle qui a la chance

d'appartenir à un sensationiste, agrée non seulement avec joie ses

leçons, mais se révèle dans toute la puissance, dans toute la

spontanéité des impressions qu'elle subit, comme une très personnelle

amoureuse.

Yvonne me disait, récemment, que tout dans la femme, est bon pour

l'amour, que tout, en elle, est fait pour la caresse, que tout ce qui

est elle, physiquement, doit concourir à la recherche ainsi qu'à la

réception du plaisir.

Cet absolutisme, dans la possession, cette généralisation de la

sensibilité féminine, m'ont tout d'abord un peu effrayée. Je

reconnais, maintenant, qu'Yvonne a parlé avec vérité et qu'il n'y a

rien que de très délicieux, dans cet abandon entier de la femme à

celui qui la désire.

La femme est toute intimité, et nulle partie, nul recoin de son

intimité ne doivent être négligés par l'amant.

La femme que l'amant dédaigne, oublie de visiter en les plus

mystérieuses retraites de son corps, n'est point, réellement, à celui

qui la fréquente ordinairement, et elle le délaissera, sûrement, en

une heure de curiosité trop nerveuse.

J'ai lu, quelque part, qu'un homme à qui on avait présenté sa femme,

nue, mais la tête recouverte d'un épais voile, au milieu d'autres

femmes pareillement dévêtues et masquées, ne l'avait pas reconnue.

Cet homme, évidemment, était un primitif, en amour, et la stabilité

de son intimité conjugale devait être fort compromise.

Il aimait sa femme, peut-être; mais il l'aimait mal, puisqu'il ne

l'aimait que dans la nuit de son alcôve et dans celle de ses sens,

puisqu'il l'aimait avec simplicité.

L'amour--l'amour passionnel--veut la complication charmante de la

caresse, veut la diversité dans l'acte qui le caractérise.

Qu'on ne vienne pas me dire qu'en parlant ainsi, j'émets une

monstruosité.

L'amour sentimental, platonique, dont les puritains vantent les

vertus, se contente-t-il de la même chanson, de la même élégie, du

même son de voix?

Pourquoi refuserait-on, à l'amour physique, dans ses manifestations,

la diversité de la sensation, alors que l'on accorde à son timide

frère, l'amour platonique, la diversité des sentiments?

La chair, qui est visible, n'a pas moins de droits que l'âme qu'on ne

voit pas, et si l'on trouve bon que l'une aime à écouter différents

modes de concerts spirituels, on ne peut trouver mauvais que l'autre

souhaite d'éprouver des émois qui ne se ressemblent pas.

L'abbé de Mervil serait ou paraîtrait scandalisé par cette théorie.

Mais l'abbé de Mervil qui est terrible, dans son confessionnal,

serait plus indulgent aux pénitentes s'il y avait une Cour, en

France, encore, et s'il en était. Je la lui ferais connaître, alors,

ma théorie. Et je suis convaincue qu'en humant une prise, il se

donnerait le temps de la comprendre et de... l'approuver.

LES SENSATIONISTES

Il est, paraît-il--c'est la toute blonde Mme de Sorget qui a fait

cette révélation--c'en est une pour moi--dernièrement, chez la

marquise d'Oboso--un genre de femmes amoureuses que caractérise un

qualificatif tout spécial. On les appelle et elles s'intitulent des

sensationistes.

Une sensationiste, cela se comprend, est une femme qui dédaigne les

choses convenues, acceptées; qui pour se rendre à Rome, par exemple,

passerait par le pôle Nord, au lieu de monter tout simplement en

wagon, à Paris, et de se laisser voiturer vers son but.

Ce n'est donc pas sur le _mot_ que s'est engagée la discussion, mais

sur le _fait_, c'est-à-dire sur les divers points passionnels qui

constituent le sensationisme.

Cette discussion, en vérité, a été fort curieuse.

Après avoir énuméré les différents cas en lesquels une femme témoigne

le besoin presque instinctif d'étrangetés, d'à-côtés, en amour,

comme la circonstance où elle se fait conduire dans un mauvais lieu,

«pour voir,» pour s'emplir le regard, ainsi que la pensée et tout

l'être, d'images, de souvenirs qui l'écœurent, sans doute, mais qui

l'exalteront en de certaines heures, comme la circonstance encore où

frôlant, apercevant un beau gars, rustre ou élégant, elle se sent

prise du désir irrésistible de lui appartenir, sachant parfaitement

qu'elle l'oubliera après l'étreinte; après avoir énuméré, donc, ces

différents cas de perversion sensuelle, Mme de Sorget a abordé la

question d'une façon plus large, plus intéressante, plus directement

liée à notre intimité, à nos mœurs.

Et l'éternelle histoire de la femme inconstante, de la femme qui

change d'amants comme de gants, a été soumise à nos délibérations.

Carnet d'une femme · 第 6 / 9 段