J'étais un peu sur la sellette, comme auteur des

théories--subversives, au dire de l'abbé--que colportait Yvonne et

j'avoue que je me sentais intimidée. J'espérais même que l'entretien,

sur les caresses, se terminerait ainsi que la plupart de nos

entretiens, lorsque l'abbé est présent--par quelque reposante et

morale leçon; mais je comptais sans mon hôte, sans la curiosité

de ces dames qui, lancées en des demandes et en des réponses

embarrassantes, n'écoutaient aucune prudence, n'avaient aucune pitié

pour ma confusion.

Soudain, en effet, la voix chantante de la toute blonde Mme de Sorget

s'éleva et je mentirais si j'affirmais que la question qu'elle

formula, n'excita point, en moi, de l'intérêt.

--Yvonne et Luce--Luce, c'est moi: Luce de Rosnay, pour vous servir,

mesdames et messieurs--Yvonne et Luce, fit-elle, ont merveilleusement

établi la psychologie et la physiologie des caresses. Mais leur étude

est incomplète. Elles n'ont examiné les caresses que dans le courant

qui les porte de l'homme à la femme. Si nous les envisagions un peu

dans le courant contraire, dans le courant qui les porte de la femme

à l'homme?--Que répondriez-vous si l'on vous interrogeait afin de

savoir si la femme doit rendre à l'homme toutes les caresses qu'elle

en reçoit?

Mme de Sorget s'étant tue, il y eut un gros murmure autour d'elle et

jamais je ne vis le salon de la vieille marquise si houleux.

Chacune de nous «brûlait» de l'envie de connaître le mot de l'énigme

qui venait d'être si audacieusement posée, mais nulle d'entre

nous--même parmi celles qui le devinaient--n'avait la hardiesse

de le prononcer. Nous en serions, certainement, restées pour nos

frais d'imagination, si Mme d'Oboso, avec la franchise qui lui est

habituelle et avec l'autorité que lui vaut son âge, ne nous avait

satisfaites et tirées de notre perplexité, à la grande frayeur de

l'abbé qui lui faisait des gestes et qui lui jetait des regards

significatifs pour qu'elle ne parlât point.

La marquise s'aperçut de ces objurgations muettes et s'en montra

agacée.

--Voyons, l'abbé, dit-elle, vous n'êtes point madame Berthaud et vous

n'allez pas m'empêcher d'instruire ces mignonnes. Vous entendez des

choses bien autrement défendues, dans votre confessionnal.

L'abbé eut une inclinaison onctueuse:

--Permettez-moi de vous faire remarquer, madame la marquise,

qu'alors, il y a le bon Dieu entre les pénitentes et moi.

--Le bon Dieu est partout, l'abbé, ne l'oubliez pas--autant chez moi

qu'à l'église.--Par conséquent, puisqu'il vous protège là, il vous

protégera ici, si toutefois il est nécessaire que vous soyez protégé.

M. de Mervil sourit, salua et s'adossa à la cheminée.

Mme d'Oboso reprit:

--La question qui vient d'être faite paraît subtile, tout d'abord,

et cependant elle ne l'est pas.--La femme doit-elle rendre à

l'homme toutes les caresses qu'elle en reçoit?--Absolument, et

si nous choisissons comme types de notre examen, deux êtres qui

s'aiment vraiment, qui sont dans la recherche constante de l'un et

de l'autre, qui se désirent assez pour faire abstraction, entre

eux, de toutes conventionnelles mondanités, de toute pudeur, de

toute réserve, il n'est pas douteux que ce que l'un offrira à

l'autre, cet autre le lui rendra. Le chemin parcouru par le baiser

de l'homme sera suivi par le baiser de la femme et leurs deux

êtres s'unifieront dans l'harmonie parfaite d'une même joie. Une

comparaison fera-t-elle mieux comprendre mes paroles?--Lorsqu'un

soldat montre à l'un de ses camarades, le maniement du fusil, tous

deux ont les mêmes mouvements, tous deux agissent de même façon. On

dirait, à les voir, deux marionnettes articulées tant leurs gestes

sont identiques.--L'amour veut aussi qu'entre deux êtres, il y

ait un instructeur--l'homme; un conscrit--la femme; et que cette

dernière soit le reflet exact de son maître. L'avenir d'une liaison

dépend, souvent, il faut le reconnaître, de la compréhension que

témoigne la femme à s'assimiler les tendresses de son amant, à

lui procurer le même bonheur qu'elle goûte par lui. Sa légendaire

passivité disparaît, alors, et l'initiative par laquelle elle la

remplace, lui vaut, sûrement, un attachement plus sérieux. Combien

d'hommes se désintéressent de la femme que, pourtant, ils aiment?

Combien d'épouses, de maîtresses qui, radieuses au début d'une union,

pleurent quelques mois après cette union, en cherchant vainement la

cause de leur délaissement?--Cette cause est tout entière dans la

trop grande timidité qu'elles ont apportée dans leur alcôve, dans le

défaut d'initiative, de sens voluptueux qui les caractérise. Je sais

la grave objection que l'on oppose à mon argumentation: une femme

mariée, une maîtresse dont la liaison est consacrée mondainement,

doivent être respectées par l'homme, dans l'intimité même et ne

peuvent être regardées comme ces demoiselles vers qui, cependant, vos

chers maris et vos beaux amis, mesdames, s'en vont, malgré tous vos

charmes incontestables. Eh bien, cette objection est absurde. Il n'y

a point, en amour, deux sortes de femmes; il n'y a point plusieurs

façons de chérir. Il n'y a qu'une femme--la femme désirée--et qu'un

baiser--le baiser partagé dans ses plus extrêmes conditions, dans

ses plus troublants aspects. La femme que l'on respecte, en amour,

n'est ni l'épouse, ni la maîtresse dont on garde le contact, dont

on souhaite la joie. C'est la femme sacrifiée, sorte de mercenaire

du foyer, sorte d'esclave de l'alcôve, bonne seulement à faire des

enfants. Dans sa maternité même, il n'entre aucune douceur. Cette

maternité, comme son sexe, subit le lourd égoïsme de l'homme qui la

féconde, soit qu'il obéisse à des traditions familiales surannées,

soit qu'il soit atteint de ce que j'appellerai «le mal d'être père.»

Car, ne nous y trompons pas, certains hommes sont tourmentés par

le besoin de procréer, après quoi ils dorment, ainsi que certains

autres, par le besoin de boire ou de jouer, après quoi, également,

ils ronflent.

A cet endroit du discours de Mme d'Oboso, l'abbé se moucha

bruyamment.

La marquise que, décidément, il agaçait, se tourna vers lui.

--Je sais ce que je dis, l'abbé, fit-elle, et vous n'avez que faire

de vous moucher, pour m'interrompre. En parlant ainsi, je rends plus

de femmes heureuses et de maris fidèles, que tous vos sermons.

Puis, s'adressant, de nouveau, à nous, elle continua:

--Mes mignonnes, je ne me dissimule pas que ma théorie pourra

paraître impraticable à quelques femmes, aux sentimentales, par

exemple. Les voluptueuses seules l'adopteront.--Le monde n'est point

parfait et je n'ajouterai à cette constatation, qu'une remarque: les

voluptueuses seront seules satisfaites dans leurs désirs et dans la

joie à donner et à recevoir l'amour; les sentimentales resteront ce

qu'elles ont été toujours, charmantes dans un salon, un peu ternes

dans l'intimité.--L'amour est comme toutes les choses de la vie: il

veut de la diversité. Le regard, la bouche, l'oreille, se fatiguent

du même paysage, du même mets, de la même chanson. L'amour est

ainsi et il n'est pas réfractaire aux variations--aux articles

additionnels, comme on dit à la Chambre--que ses fervents savent

introduire, par leur science, par leur curiosité, dans ses lois

habituelles et générales.

La marquise se tut et contempla l'abbé qui, les mains croisées sur sa

ceinture, les yeux obstinément fixés sur un dessin du tapis, était

immobile et muet. Cette attitude, encore, l'impatienta et elle se fit

moqueuse:

--Eh bien, l'abbé, j'ai terminé ma leçon. Vous ne dites rien?

M. de Mervil eut une petite toux sèche:

--Je ne dis rien, non, madame la marquise, mais je pense que vous

paraphrasez bien spirituellement une parole de Notre-Seigneur. Vous

criez à ces dames:--«Allez et péchez!»--Vous n'attendez pas que je

vous approuve, que je les approuve, surtout, si elles observent vos

commandements?

La marquise se redressa, un peu coléreuse:

--Pardon, pardon, l'abbé, il ne faut être en rien plus royaliste que

le roi. Or, comme Notre-Seigneur a excusé Madeleine, j'espère bien...

Yvonne interrompit Mme d'Oboso.

--Soyez sans inquiétude, chère madame, sur notre sort. M. de Mervil

n'aura ni à nous absoudre, ni à nous damner. Il y a des péchés qui ne

s'avouent pas.

Mme de Sorget, toute rose et plus blonde sous le rose de ses joues,

s'avança et conclut, mettant tout le monde d'accord:

--Parce qu'il y a des péchés qui ne sont pas des péchés.

Cette déclaration exprimait-elle l'impression de toutes celles qui

étaient chez Mme d'Oboso? On pourrait le croire au joli rire qui

l'accueillit et dont l'abbé profita pour s'enfuir, dissimulant ainsi

sa défaite.

Il prendra, certainement, sa revanche dans son confessionnal et gare

à celles qui, cette semaine, auront l'imprudence de lui demander

l'absolution. Je ne serai pas de celles-là.

LE LANGAGE EN AMOUR

Si l'on demandait à une jeune fille dont le cœur s'éveille, ou à une

toute nouvelle épousée, s'il y a un langage spécial, en amour--un

langage qui développe l'imagination, qui affole les sens, la jeune

fille ou la toute nouvelle épousée resterait, certainement, bouche

bée, surprise, embarrassée.

En dehors du:--«Je t'aime»--habituel, en dehors des mille et une

douceurs parlées que comportent la cour que l'on fait à une femme,

ainsi que les premiers temps de la possession, elle ne devinerait

rien, aucun des mots inquiétants qui, cependant, caractérisent

l'amour et jaillissent des lèvres des amants.

J'ai été pareille à cette jeune fille, à cette épousée, et il a fallu

que ce qui est, fût--que je trompasse mon mari pour que ces mots

me fussent révélés, pour que je comprisse que l'amour a un langage

particulier--délicieux, enivrant, dans sa brutalité même--pour que je

comprisse, également, que la volupté a deux folies bien distinctes

auxquelles rien ne résiste: la folie de l'action et la folie de la

parole.

Il en est du langage, en amour, comme des caresses qui, elles,

appartiennent à la folie de l'action.

Le langage d'avant et le langage d'après ne sont point le langage de

pendant.

Le langage d'avant, fait de tendresses, de syllabes musicales--si

je puis ainsi m'exprimer--est comme le prélude d'un opéra à grand

spectacle, et prépare à bien recevoir les accords plus puissants,

plus pathétiques, plus intimes aussi, des scènes qui vont se jouer.

Rien de trop vif, de trop audacieux, ne doit en atténuer la mélodie,

en rompre le charme--l'illusion même. Car toute femme qui va se

donner, malgré la conscience très nette des faits qu'elle accepte,

a comme le besoin instinctif de se tromper soi-même sur la réalité

de ces faits; elle se livre sans vouloir songer, entre les bras de

l'homme qui s'empare d'elle, sous ses baisers légers, sous sa voix

murmurante, qu'elle fait l'offre de son corps, de tout ce qui est

elle--réfractaire presque, durant un éphémère moment non exempt de

subtiles délices, à l'exaltation de son âme, à la démence de sa chair.

Le langage d'après ressemble beaucoup à celui d'avant. Il est comme

le ressouvenir de l'heure d'entraînement--de l'heure chaste--et dans

sa câline expression, il doit ramener la femme au rêve, il doit

lui faire oublier, presque, l'instant douloureux et exquis, à la

fois, en lequel elle s'est perdue. La femme, après la possession, a

non seulement un peu le regret de sa faiblesse, ainsi que je l'ai

dit précédemment, mais elle en a aussi la honte, la rancune. A la

confusion de s'être dévoilée devant l'amant, s'ajoute, en elle,

la colère de se sentir physiquement moins forte que l'homme. Cette

constatation, qui lui mettrait peut-être de la rage dans le cœur,

la fait sourire bientôt, si celui qui l'a vaincue sait dissimuler

son triomphe par des mots opportuns, par des paroles appropriées à

la situation toujours très délicate que crée, entre deux êtres, la

minute de l'apaisement, du repos, de la séparation.

Le langage de pendant l'amour exige une analyse beaucoup plus

complète. Composé d'idéalisme et de réalisme, il doit exagérer les

sensations de la femme et se produire à la seconde psychologique

où elle est disposée à l'entendre, au risque de la froisser

profondément. Autant une femme passionnée pardonnera les audaces

de langage de son amant, si ces audaces frappent son oreille

alors qu'elle est prête à tout, autant elle les repoussera si la

plus mince lucidité d'esprit ou de sens lui permet d'en définir,

d'en apprécier la brutalité. La femme veut être seule, ou dans la

compagnie de personnes de son sexe, lorsqu'elle ouvre un livre

défendu. Elle ne saurait admettre que, dans le calme de son être,

on lui fît entendre des paroles qui la violent, comme pourrait la

violer quelque bête humaine en quête de sensualité. L'amant qui

n'a pas le don de deviner l'instant où sa maîtresse n'a plus de

pudeurs, est un faux amant, un amant manqué, et chantera rarement

deux fois victoire sur la même redoute conquise. Les mots hardis,

les mots crus, en amour--ces mots que l'on croirait glanés dans une

encyclopédie diabolique--n'effraient donc pas, en principe, la femme

qui se donne et que touchent les émois, les nervosités, les joies de

la possession. Prononcés en leur temps, ils lui semblent comme le

complément naturel de l'acte qui s'accomplit, comme l'accompagnement

obligé et impulsif des caresses qu'elle reçoit. Si elle n'ose les

dire elle-même, elle les écoute et leur arrache de la volupté; si

elle est assez enthousiaste ou assez initiée pour ne pas craindre de

les répéter, elle en tire une sorte de jouissance qui, la faisant

vibrer, moralement et physiquement, se communique à l'amant et

double ses facultés passionnelles. Il est une remarque, fort

importante, en amour: certaines caresses demandées ou offertes, dans

le langage habituel de la correction mondaine, ne seraient jamais

obtenues ou acceptées. Prises ou proposées, dans l'irritante folie

d'une parole, elles naissent spontanément.

Je ne suis pas un philosophe, mais si j'en étais un, je m'amuserais

à étudier l'influence du langage réaliste, sur la femme, dans la

possession. Il y aurait, sur ce sujet, un bien suggestif chapitre à

écrire. D'où vient cette exaltation intellectuelle, d'où vient cette

ivresse physique qui découlent du mot cru, du mot polisson--pourquoi

bouder sur un qualificatif?--en amour?

Je ne suis, hélas, qu'une pauvre petite femme curieuse que l'on

s'accorde à ne pas trouver trop laide, et ce sont là questions de

doctes savants. Cependant, s'il m'était permis d'exprimer mon avis,

à cet égard, je n'hésiterais pas à déclarer que la recherche ou

que l'acceptation du langage réaliste, pendant l'abandon, chez la

femme, est liée au désir habituel qui la mène, dans les occasions les

plus infimes comme les plus graves de la vie, vers un au-delà sans

cesse entrevu, sans cesse fuyant--vers cet au-delà qu'elle place,

obstinément, en toute chose et qu'elle tente vainement de saisir.

Il y a, pour la femme, de l'Inconnu, dans le vocabulaire dont je

m'entretiens--un Inconnu qui dérange son éducation, ses mœurs,

l'ordinaire train de son existence--un Inconnu qui jette l'effroi en

son âme, qui met un frisson en sa chair; et c'est cet Inconnu qui

la trouble, dans son mystère même brutal, qui l'indigne peut-être

lorsqu'elle en évoque la sensation, mais qu'elle souhaite comme un

auxiliaire de sa joie, lorsqu'elle revoit l'amant. La volupté naît,

chez la femme, de mille sentiments, de mille sensations divers

qu'elle-même aurait beaucoup de peine à démêler. Dans le cas présent,

la bousculade de sa vie, l'énigme qui la traverse, fougueusement, aux

heures de crise amoureuse, développent, en elle, le germe du plaisir,

et si l'on ajoute à ces éléments multiples, qui forment la source

de son bonheur, l'instinct qui la porte à connaître, à s'assimiler

les choses dont, publiquement, s'éloignent sa délicatesse d'âme, son

affinement charnel, on aura peut-être le secret très simple de ses

plus ardents émois.

J'avoue, sans trop rougir, devant ces pages de mon carnet, que

j'éprouve un peu de toutes ces impressions, quand M. de Nailes...

Mais, chut!... M. de Nailes serait furieux s'il pouvait se douter que

je dissèque ainsi nos amours.

CHEZ LE COUTURIER

Yvonne et Mme de Sorget sont venues me chercher, cette après-midi,

et ensemble nous sommes allées voir une chose extraordinaire: le

nouveau salon d'essayage de Riffle, le grand couturier, chez qui je

n'avais pas mis le bout du nez depuis longtemps. Ce salon d'essayage

vaut la peine d'être connu, en effet, et va prendre place parmi les

curiosités du Paris élégant.

Habituellement, dans les maisons de couture, l'essayage se pratiquait

d'une façon à peu près naturelle--très naturelle, même, si l'on

applique ce mot au dévêtement dont il est l'occasion.

Les femmes attendues pour la retouche d'une robe, d'un manteau,

étaient introduites en de petits salons ou cabinets ornés de glaces,

de quelques meubles plus ou moins luxueux, d'un guéridon sur lequel

se trouvaient, gentiment disposés, des rafraîchissements et de menues

friandises.

Une jeune personne, coquette et jolie le plus souvent, nous aidait

à nous déshabiller, puis à nous couvrir du vêtement en cours

d'exécution.--Le maître se présentait, allant d'un cabinet à

l'autre, par ordre d'arrivée des clientes, jetait un coup d'œil sur

l'ensemble de la toilette qui lui était commandée, rectifiait une

ligne ici, un point là, et saluant gravement, sans avoir prononcé

un seul mot, parfois, se retirait. Cette manière de procéder était

imposante peut-être, mais manquait essentiellement d'attrait. La

sécheresse, l'indifférence apparentes du maître qui ne daignait même

pas remarquer que les femmes qu'il visitait, ainsi, étaient souvent

à moitié nues, offraient aux regards des splendeurs physiques qui

eussent ému un saint, la sécheresse, l'indifférence affectées de

l'artiste étaient correctes sans doute, mais laissaient à l'essayage,

tout son côté d'ennui, toute son impression de corvée.

Riffle, qui est un malin, s'est dit que ce moyen de prendre la mesure

des femmes et de les parer, était usé, et il a imaginé une chose

inouïe, un truc merveilleux pour les distraire en même temps que pour

leur être utile.

Il a supprimé les petits cabinets en lesquels on nous enfermait

jadis, et son salon d'essayage est devenu un véritable théâtre.

Je ne plaisante pas. Je sors enthousiasmée de chez lui et Yvonne, Mme

de Sorget, ainsi que moi, lui avons commandé une toilette de bal tout

exprès pour expérimenter, par nous-mêmes, son invention.

Voici en quoi elle consiste.

Dans la vaste maison qu'il occupe, Riffle, dans le plus absolu

mystère, a fait construire une mignonne, une minuscule salle de

spectacle éclairée à l'électricité, avec scène, fauteuils et

quelques loges-baignoires.

On s'installe là comme au Vaudeville ou au Gymnase et l'on attend.

Je n'ai pas besoin de déclarer que la consigne est des plus sévères,

chez Riffle, pour être admis à l'essayage d'une cliente. Les seules

personnes, amies de cette cliente et acceptées par elles, sont

autorisées à entrer dans la salle et à y séjourner.

Cette après-midi, nous avons eu comme une sorte de répétition

générale, et c'est l'une des plus charmantes filles de la maison qui

a simulé la cliente. Nous étions une quinzaine de femmes du monde et,

dans les loges-baignoires, se cachaient, nous a-t-on affirmé, deux

ou trois cocottes de haute volée. Malgré tous mes efforts pour les

dénicher, je n'ai pas réussi à les apercevoir.

Donc, on attend, et quand le moment solennel est venu, on se trouve

subitement plongé dans l'obscurité la plus complète.

Mais un voile formant rideau s'écarte à droite et à gauche du

spectateur, une rampe ainsi qu'une herse s'allument soudain, et la

scène apparaît étrangement agencée. Elle est tendue de drap noir mat,

sur toutes ses faces, et le tapis qui couvre le plancher ainsi que le

plafond sont de la même étoffe.

Dans un angle--je ne sais si c'est du côté cour ou du côté jardin,

étant peu initiée aux choses des coulisses--un jeu de glaces

habilement dissimulées permet à la personne qui essaie de se rendre

compte de sa parure.

Lorsque tout est bien préparé, la cliente fait son entrée sur la

scène, par une ouverture qui se referme aussitôt derrière elle.

La herse et la rampe s'éteignent, alors, et un jet unique de lumière

électrique tombe sur la femme et la suit dans les évolutions, dans

les poses, dans la marche, dans tous les mouvements que lui indique

Riffle, qui, placé au dernier rang des fauteuils, est attentif aux

moindres détails de sa féerie, car c'est bien une féerie qu'il offre

ainsi aux familiers de sa maison.

La belle fille qui tenait lieu, aujourd'hui, de cliente essayeuse,

portait une robe de bal très piquante et sa nudité était presque

entière. Son corsage, ajusté à une simple ceinture qui moulait ses

reins et ses hanches, s'avançait jusqu'à la naissance des seins et

était dépourvu d'attaches pour les épaules. C'est par un miracle

d'équilibre et de coupe qu'il se faisait décent vers le haut et dans

l'ombre des bras.

Yvonne m'a dit, tout bas, que Riffle a eu là une idée géniale, et

que s'il était un homme sans préjugés, il pourrait, par elle, gagner

beaucoup plus d'argent qu'avec sa couture. On le paierait cher,

paraît-il, pour assister aux exhibitions de son salon d'essayage,

sans le consentement des femmes qui s'y montreront.

Cette réflexion d'Yvonne m'a effrayée. Si Riffle, en effet, allait

se servir de nous pour augmenter sa fortune?... On n'est jamais sûr

de rien avec ces couturiers. Ils savent tant de choses, ils sont si

adroits, si parisiens, ils connaissent tant de nos secrets! Ne s'en

rencontre-t-il pas qui nous en inventent, lorsque nous ne leur en

fournissons pas?--Mais non, Riffle est un brave homme et n'abusera

pas, pour la plus grande... émotion de vieux messieurs, de notre

beauté.

C'est une grande demi-mondaine, Aline de Dreux--ces demoiselles

empruntent leurs noms aux rois--qui a eu la primeur du théâtre

Riffle. Elle s'y est présentée, nous a-t-on raconté, dans le plus

provocant des déshabillés: en maillot chair extrêmement collant et

sans le plus léger voile aux endroits qui, ordinairement, s'étoffent

discrètement. Elle a imité, avec des gazes, avec des écharpes de

couleurs diverses, la fameuse danseuse Loïe Füller, et ses amis ainsi

que ses amies lui ont fait une ovation.

On ne s'ennuie pas, en vérité, chez Riffle. Son invention me semble

devoir obtenir un immense succès; elle plaira certainement aux femmes

qui ne craignent pas qu'on critique trop leurs épaules, leurs bras

ou leurs jambes. Mais elle soulèvera des clameurs indignées, j'en

suis convaincue, parmi celles qui sont obligées d'avoir recours aux

artifices du maître, pour corriger leurs imperfections physiques.

Yvonne, qui est malicieuse, se promet de mettre à la mode le théâtre

de Riffle et d'y organiser comme une sorte de concours de beauté.

Pour donner du courage aux timides, elle veut convier le ban et

l'arrière-ban de ses amies, à son prochain essayage.

Par elle, l'essayage va devenir un sport, je le parie.

Je ne sais si je l'imiterai. Si j'ai cette audace, je n'irai pas la

confesser à... mon mari?... Non; mon mari n'a nulle inquiétude de mes

actions; à M. de Nailes qui a toutes les indulgences pour mes péchés,

mais qui, je le devine, ne me donnerait pas l'absolution de celui-là,

puisqu'il n'en profiterait pas.

IMPUDEUR DE LA FEMME

CHEZ LE COUTURIER

En dehors des singularités, des attractions que l'on rencontre chez

Riffle, la question du couturier, du tailleur pour femmes, inspire

quelques réflexions.

Au premier rang de ces réflexions, apparaît celle qui concerne la

pudeur--notre pudeur dont nous sommes si jalouses envers ceux qui

nous fréquentent, dans le commerce habituel de la vie, et que nous

semblons oublier, totalement, dès que nous posons le pied sur le

parquet de l'un de nos «grands faiseurs.»

A partir de la minute où une femme entre chez le couturier, elle se

sent prête à obéir au moindre de ses ordres, en effet, à révéler à

ses coupeurs les secrets de sa chair, et elle ne suppose pas qu'elle

doive même rougir de se mettre nue devant eux.

Carnet d'une femme · 第 5 / 9 段