théories--subversives, au dire de l'abbé--que colportait Yvonne et
j'avoue que je me sentais intimidée. J'espérais même que l'entretien,
sur les caresses, se terminerait ainsi que la plupart de nos
entretiens, lorsque l'abbé est présent--par quelque reposante et
morale leçon; mais je comptais sans mon hôte, sans la curiosité
de ces dames qui, lancées en des demandes et en des réponses
embarrassantes, n'écoutaient aucune prudence, n'avaient aucune pitié
pour ma confusion.
Soudain, en effet, la voix chantante de la toute blonde Mme de Sorget
s'éleva et je mentirais si j'affirmais que la question qu'elle
formula, n'excita point, en moi, de l'intérêt.
--Yvonne et Luce--Luce, c'est moi: Luce de Rosnay, pour vous servir,
mesdames et messieurs--Yvonne et Luce, fit-elle, ont merveilleusement
établi la psychologie et la physiologie des caresses. Mais leur étude
est incomplète. Elles n'ont examiné les caresses que dans le courant
qui les porte de l'homme à la femme. Si nous les envisagions un peu
dans le courant contraire, dans le courant qui les porte de la femme
à l'homme?--Que répondriez-vous si l'on vous interrogeait afin de
savoir si la femme doit rendre à l'homme toutes les caresses qu'elle
en reçoit?
Mme de Sorget s'étant tue, il y eut un gros murmure autour d'elle et
jamais je ne vis le salon de la vieille marquise si houleux.
Chacune de nous «brûlait» de l'envie de connaître le mot de l'énigme
qui venait d'être si audacieusement posée, mais nulle d'entre
nous--même parmi celles qui le devinaient--n'avait la hardiesse
de le prononcer. Nous en serions, certainement, restées pour nos
frais d'imagination, si Mme d'Oboso, avec la franchise qui lui est
habituelle et avec l'autorité que lui vaut son âge, ne nous avait
satisfaites et tirées de notre perplexité, à la grande frayeur de
l'abbé qui lui faisait des gestes et qui lui jetait des regards
significatifs pour qu'elle ne parlât point.
La marquise s'aperçut de ces objurgations muettes et s'en montra
agacée.
--Voyons, l'abbé, dit-elle, vous n'êtes point madame Berthaud et vous
n'allez pas m'empêcher d'instruire ces mignonnes. Vous entendez des
choses bien autrement défendues, dans votre confessionnal.
L'abbé eut une inclinaison onctueuse:
--Permettez-moi de vous faire remarquer, madame la marquise,
qu'alors, il y a le bon Dieu entre les pénitentes et moi.
--Le bon Dieu est partout, l'abbé, ne l'oubliez pas--autant chez moi
qu'à l'église.--Par conséquent, puisqu'il vous protège là, il vous
protégera ici, si toutefois il est nécessaire que vous soyez protégé.
M. de Mervil sourit, salua et s'adossa à la cheminée.
Mme d'Oboso reprit:
--La question qui vient d'être faite paraît subtile, tout d'abord,
et cependant elle ne l'est pas.--La femme doit-elle rendre à
l'homme toutes les caresses qu'elle en reçoit?--Absolument, et
si nous choisissons comme types de notre examen, deux êtres qui
s'aiment vraiment, qui sont dans la recherche constante de l'un et
de l'autre, qui se désirent assez pour faire abstraction, entre
eux, de toutes conventionnelles mondanités, de toute pudeur, de
toute réserve, il n'est pas douteux que ce que l'un offrira à
l'autre, cet autre le lui rendra. Le chemin parcouru par le baiser
de l'homme sera suivi par le baiser de la femme et leurs deux
êtres s'unifieront dans l'harmonie parfaite d'une même joie. Une
comparaison fera-t-elle mieux comprendre mes paroles?--Lorsqu'un
soldat montre à l'un de ses camarades, le maniement du fusil, tous
deux ont les mêmes mouvements, tous deux agissent de même façon. On
dirait, à les voir, deux marionnettes articulées tant leurs gestes
sont identiques.--L'amour veut aussi qu'entre deux êtres, il y
ait un instructeur--l'homme; un conscrit--la femme; et que cette
dernière soit le reflet exact de son maître. L'avenir d'une liaison
dépend, souvent, il faut le reconnaître, de la compréhension que
témoigne la femme à s'assimiler les tendresses de son amant, à
lui procurer le même bonheur qu'elle goûte par lui. Sa légendaire
passivité disparaît, alors, et l'initiative par laquelle elle la
remplace, lui vaut, sûrement, un attachement plus sérieux. Combien
d'hommes se désintéressent de la femme que, pourtant, ils aiment?
Combien d'épouses, de maîtresses qui, radieuses au début d'une union,
pleurent quelques mois après cette union, en cherchant vainement la
cause de leur délaissement?--Cette cause est tout entière dans la
trop grande timidité qu'elles ont apportée dans leur alcôve, dans le
défaut d'initiative, de sens voluptueux qui les caractérise. Je sais
la grave objection que l'on oppose à mon argumentation: une femme
mariée, une maîtresse dont la liaison est consacrée mondainement,
doivent être respectées par l'homme, dans l'intimité même et ne
peuvent être regardées comme ces demoiselles vers qui, cependant, vos
chers maris et vos beaux amis, mesdames, s'en vont, malgré tous vos
charmes incontestables. Eh bien, cette objection est absurde. Il n'y
a point, en amour, deux sortes de femmes; il n'y a point plusieurs
façons de chérir. Il n'y a qu'une femme--la femme désirée--et qu'un
baiser--le baiser partagé dans ses plus extrêmes conditions, dans
ses plus troublants aspects. La femme que l'on respecte, en amour,
n'est ni l'épouse, ni la maîtresse dont on garde le contact, dont
on souhaite la joie. C'est la femme sacrifiée, sorte de mercenaire
du foyer, sorte d'esclave de l'alcôve, bonne seulement à faire des
enfants. Dans sa maternité même, il n'entre aucune douceur. Cette
maternité, comme son sexe, subit le lourd égoïsme de l'homme qui la
féconde, soit qu'il obéisse à des traditions familiales surannées,
soit qu'il soit atteint de ce que j'appellerai «le mal d'être père.»
Car, ne nous y trompons pas, certains hommes sont tourmentés par
le besoin de procréer, après quoi ils dorment, ainsi que certains
autres, par le besoin de boire ou de jouer, après quoi, également,
ils ronflent.
A cet endroit du discours de Mme d'Oboso, l'abbé se moucha
bruyamment.
La marquise que, décidément, il agaçait, se tourna vers lui.
--Je sais ce que je dis, l'abbé, fit-elle, et vous n'avez que faire
de vous moucher, pour m'interrompre. En parlant ainsi, je rends plus
de femmes heureuses et de maris fidèles, que tous vos sermons.
Puis, s'adressant, de nouveau, à nous, elle continua:
--Mes mignonnes, je ne me dissimule pas que ma théorie pourra
paraître impraticable à quelques femmes, aux sentimentales, par
exemple. Les voluptueuses seules l'adopteront.--Le monde n'est point
parfait et je n'ajouterai à cette constatation, qu'une remarque: les
voluptueuses seront seules satisfaites dans leurs désirs et dans la
joie à donner et à recevoir l'amour; les sentimentales resteront ce
qu'elles ont été toujours, charmantes dans un salon, un peu ternes
dans l'intimité.--L'amour est comme toutes les choses de la vie: il
veut de la diversité. Le regard, la bouche, l'oreille, se fatiguent
du même paysage, du même mets, de la même chanson. L'amour est
ainsi et il n'est pas réfractaire aux variations--aux articles
additionnels, comme on dit à la Chambre--que ses fervents savent
introduire, par leur science, par leur curiosité, dans ses lois
habituelles et générales.
La marquise se tut et contempla l'abbé qui, les mains croisées sur sa
ceinture, les yeux obstinément fixés sur un dessin du tapis, était
immobile et muet. Cette attitude, encore, l'impatienta et elle se fit
moqueuse:
--Eh bien, l'abbé, j'ai terminé ma leçon. Vous ne dites rien?
M. de Mervil eut une petite toux sèche:
--Je ne dis rien, non, madame la marquise, mais je pense que vous
paraphrasez bien spirituellement une parole de Notre-Seigneur. Vous
criez à ces dames:--«Allez et péchez!»--Vous n'attendez pas que je
vous approuve, que je les approuve, surtout, si elles observent vos
commandements?
La marquise se redressa, un peu coléreuse:
--Pardon, pardon, l'abbé, il ne faut être en rien plus royaliste que
le roi. Or, comme Notre-Seigneur a excusé Madeleine, j'espère bien...
Yvonne interrompit Mme d'Oboso.
--Soyez sans inquiétude, chère madame, sur notre sort. M. de Mervil
n'aura ni à nous absoudre, ni à nous damner. Il y a des péchés qui ne
s'avouent pas.
Mme de Sorget, toute rose et plus blonde sous le rose de ses joues,
s'avança et conclut, mettant tout le monde d'accord:
--Parce qu'il y a des péchés qui ne sont pas des péchés.
Cette déclaration exprimait-elle l'impression de toutes celles qui
étaient chez Mme d'Oboso? On pourrait le croire au joli rire qui
l'accueillit et dont l'abbé profita pour s'enfuir, dissimulant ainsi
sa défaite.
Il prendra, certainement, sa revanche dans son confessionnal et gare
à celles qui, cette semaine, auront l'imprudence de lui demander
l'absolution. Je ne serai pas de celles-là.
LE LANGAGE EN AMOUR
Si l'on demandait à une jeune fille dont le cœur s'éveille, ou à une
toute nouvelle épousée, s'il y a un langage spécial, en amour--un
langage qui développe l'imagination, qui affole les sens, la jeune
fille ou la toute nouvelle épousée resterait, certainement, bouche
bée, surprise, embarrassée.
En dehors du:--«Je t'aime»--habituel, en dehors des mille et une
douceurs parlées que comportent la cour que l'on fait à une femme,
ainsi que les premiers temps de la possession, elle ne devinerait
rien, aucun des mots inquiétants qui, cependant, caractérisent
l'amour et jaillissent des lèvres des amants.
J'ai été pareille à cette jeune fille, à cette épousée, et il a fallu
que ce qui est, fût--que je trompasse mon mari pour que ces mots
me fussent révélés, pour que je comprisse que l'amour a un langage
particulier--délicieux, enivrant, dans sa brutalité même--pour que je
comprisse, également, que la volupté a deux folies bien distinctes
auxquelles rien ne résiste: la folie de l'action et la folie de la
parole.
Il en est du langage, en amour, comme des caresses qui, elles,
appartiennent à la folie de l'action.
Le langage d'avant et le langage d'après ne sont point le langage de
pendant.
Le langage d'avant, fait de tendresses, de syllabes musicales--si
je puis ainsi m'exprimer--est comme le prélude d'un opéra à grand
spectacle, et prépare à bien recevoir les accords plus puissants,
plus pathétiques, plus intimes aussi, des scènes qui vont se jouer.
Rien de trop vif, de trop audacieux, ne doit en atténuer la mélodie,
en rompre le charme--l'illusion même. Car toute femme qui va se
donner, malgré la conscience très nette des faits qu'elle accepte,
a comme le besoin instinctif de se tromper soi-même sur la réalité
de ces faits; elle se livre sans vouloir songer, entre les bras de
l'homme qui s'empare d'elle, sous ses baisers légers, sous sa voix
murmurante, qu'elle fait l'offre de son corps, de tout ce qui est
elle--réfractaire presque, durant un éphémère moment non exempt de
subtiles délices, à l'exaltation de son âme, à la démence de sa chair.
Le langage d'après ressemble beaucoup à celui d'avant. Il est comme
le ressouvenir de l'heure d'entraînement--de l'heure chaste--et dans
sa câline expression, il doit ramener la femme au rêve, il doit
lui faire oublier, presque, l'instant douloureux et exquis, à la
fois, en lequel elle s'est perdue. La femme, après la possession, a
non seulement un peu le regret de sa faiblesse, ainsi que je l'ai
dit précédemment, mais elle en a aussi la honte, la rancune. A la
confusion de s'être dévoilée devant l'amant, s'ajoute, en elle,
la colère de se sentir physiquement moins forte que l'homme. Cette
constatation, qui lui mettrait peut-être de la rage dans le cœur,
la fait sourire bientôt, si celui qui l'a vaincue sait dissimuler
son triomphe par des mots opportuns, par des paroles appropriées à
la situation toujours très délicate que crée, entre deux êtres, la
minute de l'apaisement, du repos, de la séparation.
Le langage de pendant l'amour exige une analyse beaucoup plus
complète. Composé d'idéalisme et de réalisme, il doit exagérer les
sensations de la femme et se produire à la seconde psychologique
où elle est disposée à l'entendre, au risque de la froisser
profondément. Autant une femme passionnée pardonnera les audaces
de langage de son amant, si ces audaces frappent son oreille
alors qu'elle est prête à tout, autant elle les repoussera si la
plus mince lucidité d'esprit ou de sens lui permet d'en définir,
d'en apprécier la brutalité. La femme veut être seule, ou dans la
compagnie de personnes de son sexe, lorsqu'elle ouvre un livre
défendu. Elle ne saurait admettre que, dans le calme de son être,
on lui fît entendre des paroles qui la violent, comme pourrait la
violer quelque bête humaine en quête de sensualité. L'amant qui
n'a pas le don de deviner l'instant où sa maîtresse n'a plus de
pudeurs, est un faux amant, un amant manqué, et chantera rarement
deux fois victoire sur la même redoute conquise. Les mots hardis,
les mots crus, en amour--ces mots que l'on croirait glanés dans une
encyclopédie diabolique--n'effraient donc pas, en principe, la femme
qui se donne et que touchent les émois, les nervosités, les joies de
la possession. Prononcés en leur temps, ils lui semblent comme le
complément naturel de l'acte qui s'accomplit, comme l'accompagnement
obligé et impulsif des caresses qu'elle reçoit. Si elle n'ose les
dire elle-même, elle les écoute et leur arrache de la volupté; si
elle est assez enthousiaste ou assez initiée pour ne pas craindre de
les répéter, elle en tire une sorte de jouissance qui, la faisant
vibrer, moralement et physiquement, se communique à l'amant et
double ses facultés passionnelles. Il est une remarque, fort
importante, en amour: certaines caresses demandées ou offertes, dans
le langage habituel de la correction mondaine, ne seraient jamais
obtenues ou acceptées. Prises ou proposées, dans l'irritante folie
d'une parole, elles naissent spontanément.
Je ne suis pas un philosophe, mais si j'en étais un, je m'amuserais
à étudier l'influence du langage réaliste, sur la femme, dans la
possession. Il y aurait, sur ce sujet, un bien suggestif chapitre à
écrire. D'où vient cette exaltation intellectuelle, d'où vient cette
ivresse physique qui découlent du mot cru, du mot polisson--pourquoi
bouder sur un qualificatif?--en amour?
Je ne suis, hélas, qu'une pauvre petite femme curieuse que l'on
s'accorde à ne pas trouver trop laide, et ce sont là questions de
doctes savants. Cependant, s'il m'était permis d'exprimer mon avis,
à cet égard, je n'hésiterais pas à déclarer que la recherche ou
que l'acceptation du langage réaliste, pendant l'abandon, chez la
femme, est liée au désir habituel qui la mène, dans les occasions les
plus infimes comme les plus graves de la vie, vers un au-delà sans
cesse entrevu, sans cesse fuyant--vers cet au-delà qu'elle place,
obstinément, en toute chose et qu'elle tente vainement de saisir.
Il y a, pour la femme, de l'Inconnu, dans le vocabulaire dont je
m'entretiens--un Inconnu qui dérange son éducation, ses mœurs,
l'ordinaire train de son existence--un Inconnu qui jette l'effroi en
son âme, qui met un frisson en sa chair; et c'est cet Inconnu qui
la trouble, dans son mystère même brutal, qui l'indigne peut-être
lorsqu'elle en évoque la sensation, mais qu'elle souhaite comme un
auxiliaire de sa joie, lorsqu'elle revoit l'amant. La volupté naît,
chez la femme, de mille sentiments, de mille sensations divers
qu'elle-même aurait beaucoup de peine à démêler. Dans le cas présent,
la bousculade de sa vie, l'énigme qui la traverse, fougueusement, aux
heures de crise amoureuse, développent, en elle, le germe du plaisir,
et si l'on ajoute à ces éléments multiples, qui forment la source
de son bonheur, l'instinct qui la porte à connaître, à s'assimiler
les choses dont, publiquement, s'éloignent sa délicatesse d'âme, son
affinement charnel, on aura peut-être le secret très simple de ses
plus ardents émois.
J'avoue, sans trop rougir, devant ces pages de mon carnet, que
j'éprouve un peu de toutes ces impressions, quand M. de Nailes...
Mais, chut!... M. de Nailes serait furieux s'il pouvait se douter que
je dissèque ainsi nos amours.
CHEZ LE COUTURIER
Yvonne et Mme de Sorget sont venues me chercher, cette après-midi,
et ensemble nous sommes allées voir une chose extraordinaire: le
nouveau salon d'essayage de Riffle, le grand couturier, chez qui je
n'avais pas mis le bout du nez depuis longtemps. Ce salon d'essayage
vaut la peine d'être connu, en effet, et va prendre place parmi les
curiosités du Paris élégant.
Habituellement, dans les maisons de couture, l'essayage se pratiquait
d'une façon à peu près naturelle--très naturelle, même, si l'on
applique ce mot au dévêtement dont il est l'occasion.
Les femmes attendues pour la retouche d'une robe, d'un manteau,
étaient introduites en de petits salons ou cabinets ornés de glaces,
de quelques meubles plus ou moins luxueux, d'un guéridon sur lequel
se trouvaient, gentiment disposés, des rafraîchissements et de menues
friandises.
Une jeune personne, coquette et jolie le plus souvent, nous aidait
à nous déshabiller, puis à nous couvrir du vêtement en cours
d'exécution.--Le maître se présentait, allant d'un cabinet à
l'autre, par ordre d'arrivée des clientes, jetait un coup d'œil sur
l'ensemble de la toilette qui lui était commandée, rectifiait une
ligne ici, un point là, et saluant gravement, sans avoir prononcé
un seul mot, parfois, se retirait. Cette manière de procéder était
imposante peut-être, mais manquait essentiellement d'attrait. La
sécheresse, l'indifférence apparentes du maître qui ne daignait même
pas remarquer que les femmes qu'il visitait, ainsi, étaient souvent
à moitié nues, offraient aux regards des splendeurs physiques qui
eussent ému un saint, la sécheresse, l'indifférence affectées de
l'artiste étaient correctes sans doute, mais laissaient à l'essayage,
tout son côté d'ennui, toute son impression de corvée.
Riffle, qui est un malin, s'est dit que ce moyen de prendre la mesure
des femmes et de les parer, était usé, et il a imaginé une chose
inouïe, un truc merveilleux pour les distraire en même temps que pour
leur être utile.
Il a supprimé les petits cabinets en lesquels on nous enfermait
jadis, et son salon d'essayage est devenu un véritable théâtre.
Je ne plaisante pas. Je sors enthousiasmée de chez lui et Yvonne, Mme
de Sorget, ainsi que moi, lui avons commandé une toilette de bal tout
exprès pour expérimenter, par nous-mêmes, son invention.
Voici en quoi elle consiste.
Dans la vaste maison qu'il occupe, Riffle, dans le plus absolu
mystère, a fait construire une mignonne, une minuscule salle de
spectacle éclairée à l'électricité, avec scène, fauteuils et
quelques loges-baignoires.
On s'installe là comme au Vaudeville ou au Gymnase et l'on attend.
Je n'ai pas besoin de déclarer que la consigne est des plus sévères,
chez Riffle, pour être admis à l'essayage d'une cliente. Les seules
personnes, amies de cette cliente et acceptées par elles, sont
autorisées à entrer dans la salle et à y séjourner.
Cette après-midi, nous avons eu comme une sorte de répétition
générale, et c'est l'une des plus charmantes filles de la maison qui
a simulé la cliente. Nous étions une quinzaine de femmes du monde et,
dans les loges-baignoires, se cachaient, nous a-t-on affirmé, deux
ou trois cocottes de haute volée. Malgré tous mes efforts pour les
dénicher, je n'ai pas réussi à les apercevoir.
Donc, on attend, et quand le moment solennel est venu, on se trouve
subitement plongé dans l'obscurité la plus complète.
Mais un voile formant rideau s'écarte à droite et à gauche du
spectateur, une rampe ainsi qu'une herse s'allument soudain, et la
scène apparaît étrangement agencée. Elle est tendue de drap noir mat,
sur toutes ses faces, et le tapis qui couvre le plancher ainsi que le
plafond sont de la même étoffe.
Dans un angle--je ne sais si c'est du côté cour ou du côté jardin,
étant peu initiée aux choses des coulisses--un jeu de glaces
habilement dissimulées permet à la personne qui essaie de se rendre
compte de sa parure.
Lorsque tout est bien préparé, la cliente fait son entrée sur la
scène, par une ouverture qui se referme aussitôt derrière elle.
La herse et la rampe s'éteignent, alors, et un jet unique de lumière
électrique tombe sur la femme et la suit dans les évolutions, dans
les poses, dans la marche, dans tous les mouvements que lui indique
Riffle, qui, placé au dernier rang des fauteuils, est attentif aux
moindres détails de sa féerie, car c'est bien une féerie qu'il offre
ainsi aux familiers de sa maison.
La belle fille qui tenait lieu, aujourd'hui, de cliente essayeuse,
portait une robe de bal très piquante et sa nudité était presque
entière. Son corsage, ajusté à une simple ceinture qui moulait ses
reins et ses hanches, s'avançait jusqu'à la naissance des seins et
était dépourvu d'attaches pour les épaules. C'est par un miracle
d'équilibre et de coupe qu'il se faisait décent vers le haut et dans
l'ombre des bras.
Yvonne m'a dit, tout bas, que Riffle a eu là une idée géniale, et
que s'il était un homme sans préjugés, il pourrait, par elle, gagner
beaucoup plus d'argent qu'avec sa couture. On le paierait cher,
paraît-il, pour assister aux exhibitions de son salon d'essayage,
sans le consentement des femmes qui s'y montreront.
Cette réflexion d'Yvonne m'a effrayée. Si Riffle, en effet, allait
se servir de nous pour augmenter sa fortune?... On n'est jamais sûr
de rien avec ces couturiers. Ils savent tant de choses, ils sont si
adroits, si parisiens, ils connaissent tant de nos secrets! Ne s'en
rencontre-t-il pas qui nous en inventent, lorsque nous ne leur en
fournissons pas?--Mais non, Riffle est un brave homme et n'abusera
pas, pour la plus grande... émotion de vieux messieurs, de notre
beauté.
C'est une grande demi-mondaine, Aline de Dreux--ces demoiselles
empruntent leurs noms aux rois--qui a eu la primeur du théâtre
Riffle. Elle s'y est présentée, nous a-t-on raconté, dans le plus
provocant des déshabillés: en maillot chair extrêmement collant et
sans le plus léger voile aux endroits qui, ordinairement, s'étoffent
discrètement. Elle a imité, avec des gazes, avec des écharpes de
couleurs diverses, la fameuse danseuse Loïe Füller, et ses amis ainsi
que ses amies lui ont fait une ovation.
On ne s'ennuie pas, en vérité, chez Riffle. Son invention me semble
devoir obtenir un immense succès; elle plaira certainement aux femmes
qui ne craignent pas qu'on critique trop leurs épaules, leurs bras
ou leurs jambes. Mais elle soulèvera des clameurs indignées, j'en
suis convaincue, parmi celles qui sont obligées d'avoir recours aux
artifices du maître, pour corriger leurs imperfections physiques.
Yvonne, qui est malicieuse, se promet de mettre à la mode le théâtre
de Riffle et d'y organiser comme une sorte de concours de beauté.
Pour donner du courage aux timides, elle veut convier le ban et
l'arrière-ban de ses amies, à son prochain essayage.
Par elle, l'essayage va devenir un sport, je le parie.
Je ne sais si je l'imiterai. Si j'ai cette audace, je n'irai pas la
confesser à... mon mari?... Non; mon mari n'a nulle inquiétude de mes
actions; à M. de Nailes qui a toutes les indulgences pour mes péchés,
mais qui, je le devine, ne me donnerait pas l'absolution de celui-là,
puisqu'il n'en profiterait pas.
IMPUDEUR DE LA FEMME
CHEZ LE COUTURIER
En dehors des singularités, des attractions que l'on rencontre chez
Riffle, la question du couturier, du tailleur pour femmes, inspire
quelques réflexions.
Au premier rang de ces réflexions, apparaît celle qui concerne la
pudeur--notre pudeur dont nous sommes si jalouses envers ceux qui
nous fréquentent, dans le commerce habituel de la vie, et que nous
semblons oublier, totalement, dès que nous posons le pied sur le
parquet de l'un de nos «grands faiseurs.»
A partir de la minute où une femme entre chez le couturier, elle se
sent prête à obéir au moindre de ses ordres, en effet, à révéler à
ses coupeurs les secrets de sa chair, et elle ne suppose pas qu'elle
doive même rougir de se mettre nue devant eux.