de la femme infidèle. Je ne les reproduirai pas et me contenterai de
résumer les conclusions qui ont clos notre dispute.
Une femme, si je m'en tiens à ces conclusions, reste friande du même
baiser ou recherche la caresse de lèvres sans cesse nouvelles.
Si elle est d'une nature calme, passive, si elle est une instinctive
satisfaite, exempte de toute inquiétude charnelle, elle ne trompe
point l'ami qu'elle s'est choisi et il n'y a pas lieu de la féliciter
de sa sagesse, puisque cette sagesse n'est qu'un corollaire de son
tempérament.
Si, au contraire, elle est une curieuse, une assoiffée de science
amoureuse, elle ne peut--en prît-elle la résolution--demeurer
fidèle, observer la correction d'allures qui distingue la femme
uni-passionnelle et, dans le dérèglement de son existence, il n'y
a pas lieu davantage de la blâmer de son ardeur au plaisir--à un
plaisir toujours neuf--puisque cette ardeur découle fatalement de
l'entraînement de ses nerfs.
C'est une sensationiste et, comme telle, elle se dérobe à toute loi
sociale ou mondaine, à toute chose consacrée par l'approbation, par
le respect de la foule.
Il est, en chimie, des corps simples et des corps composés. Or,
il est en amour, également, des femmes simples et des femmes
composées--compliquées serait mieux. Les premières sont les sages,
les secondes sont les dissipées--les sensationistes. De même qu'en
chimie, on traite les corps selon leur nature exacte, il paraît juste
qu'en amour, on traite les femmes selon l'aspect qu'elles présentent.
Il est admis qu'un homme peut, sans inconvénient, connaître plusieurs
femmes, non seulement en sa vie, mais dans l'espace d'une même
journée. On n'oppose aucune remontrance aux désirs qui le portent
vers les unes et vers les autres--vers les brunes et vers les
blondes--suivant l'inspiration ou l'aspiration des heures, et l'on
excuse même ces désirs en disant de celui qui les manifeste:--«Il
redoute la monotonie,»--une phrase bête, comme les phrases toutes
faites, remarquons-le, en passant. Si la phrase est bête, l'idée
qu'elle souligne ne l'est pas, cependant. C'est, en effet, parce
que l'homme a l'horreur de la monotonie qu'il va de femme en femme,
comme l'oiseau de branche en branche. Il peut aimer sincèrement sa
compagne habituelle, s'il est marié, sa maîtresse s'il a une liaison,
et vouloir que son regard, que sa main, se tendent vers une, vers
d'autres femmes. L'impulsion à laquelle il obéit alors a été décrite
très psychologiquement de cent manières différentes et subtiles.
Elle ne demande pas tant de discours, pas tant de rhétorique. Elle
est simple et simplement explicable. L'homme est un sensationiste
né, et sans réfléchir même aux instincts qui le mènent, il agit
sous l'influence de leur autorité. Lorsqu'il trompe sa femme ou sa
maîtresse, il n'a nulle intention de ne plus l'aimer; il éprouve
seulement le besoin de voir, de sentir, _d'apprendre_ une autre femme
que sa maîtresse ou que sa compagne. La femme qu'il possède, alors,
dans l'absolu du trouble passionnel qu'elle lui communique, est pour
lui l'X, l'inconnu, autant que celle qu'il a possédée, au temps
lointain de sa virginité, l'a été. Il se rua, jadis, sur l'inconnu
que lui offrait cette épouse éphémère, et il se rue, étant initié,
sur l'inconnu, sur l'X aussi magnétique, aussi mystérieux, que lui
montre «la femme nouvelle.»
Si donc, la recherche, la possession de «la femme nouvelle» sont
permises à l'homme, pourquoi refuserait-on à la femme qui a ses
mêmes inquiétudes, ses mêmes souhaits, ses mêmes violences sanguines
ou nerveuses, son même besoin d'un contact ignoré, la faculté, le
droit, l'excuse de se donner à «l'homme nouveau,» de goûter, par lui,
des sensations multiples, de créer en lui cet X, cet inconnu qui
fertilise la sève épuisée de don Juan?
La femme qui change d'amants n'est pas plus
coupable--passionnellement--que l'homme qui change de maîtresses.
Elle a, comme lui, l'impérieux vouloir de sensations et elle tourne
ses lèvres vers les dieux ou vers les démons qui sèment son jardin de
fleurs toujours fraîches, aux parfums divers.
En matière de sensations, il serait malaisé, d'ailleurs, d'établir
des limites aux pratiques des amants, de louer ceci, de condamner
cela.
La femme qui se refuse, comme Mme d'Inguerland, par exemple,
n'est-elle pas une sensationiste à sa façon et puisqu'on ne lui fait
pas un crime de sa rigueur systématique, pourquoi répudierait-on
celle qui trouve sa satisfaction dans la prodigalité, dans la
facilité de ses baisers?
Mme d'Inguerland est un cas particulier, c'est entendu; elle est sans
sexe, déclare le docteur Lescot, et réfractaire à l'acte effectif
de l'amour. Mais combien de femmes, ainsi qu'elle, se plaisent
dans un obstiné refus, sans avoir le prétexte d'une insensibilité
pathologique? Ces femmes puisent une jouissance physique et morale
à voir, à leurs pieds, un homme éperdu et à se dérober à sa caresse.
Ce sont, elles aussi, des sensationistes, mais des sensationistes
dont la perversion est mauvaise, comme en guerre avec toute humanité.
Elles jouent à l'éternelle fiancée et elles tentent, dans un ordre de
choses plus général, d'en perpétuer, pour leur intimité égarée en une
déviation monstrueuse d'impressions, les exquises, inconscientes et
chaudes alarmes.
M. Georges Ohnet a peut-être, sans s'en douter, inventé un jour
une femme de ce genre, en silhouettant l'héroïne du _Maître de
Forges_--Claire de Beaulieu, je crois. Cette femme était une
sensationiste au rebours de la femme qui jette son cœur à tous
les vents. Il est vrai que son attitude ne dura pas et qu'elle
s'humanisa. Mais telle qu'elle nous apparaît, tout d'abord, elle est,
je le répète, une sensationiste. Que M. Ohnet l'ait faite ainsi,
volontairement ou involontairement, sa conception n'est point aussi
dépourvue de réel, d'intérêt qu'on l'a dite.
Entre ces deux espèces--pour parler comme les savants naturalistes
du Muséum--entre la femme qui recherche des sensations en s'offrant
à l'expérience de multiples amants, et la femme qui quête des
impressions en provoquant à l'amour comme au travers d'une grille
cadenassée et verrouillée, mon choix, dussé-je passer, à mes propres
yeux, pour une petite folle, n'hésite pas: c'est la première--la
femme au baiser vagabond--qui a toutes mes sympathies.
LES CURIEUSES
La femme qui, imitant l'homme en ses désirs passionnels, change
d'amants au gré de ses inspirations, est une sensationiste d'un ordre
très primitif, très élémentaire, au dire de Mme de Sorget. Il est des
femmes qui appartiennent à une psychologie plus compliquée et que
le docteur Lescot n'hésite pas à considérer comme des malades.--Je
ne suis pas de l'avis du brave et savant docteur. A part les cas de
bestialité repoussante que les bulletins des hôpitaux enregistrent,
en matière passionnelle, et qui sont comparables à la déchéance
morale ou physique des alcooliques, je crois que l'être sain de
corps et d'esprit ne peut, pour cette raison qu'il recherche des
sensations en dehors des faits généralement admis socialement,
être classé parmi les fous ou les déséquilibrés. J'ai parlé des
alcooliques. Leur exemple servira ma conviction. Un homme peut aimer
à déguster de fines liqueurs, dans la mesure que lui permet son
tempérament, sans pour cela être un alcoolique, sans pour cela être
menacé, un beau jour, de se voir traîné à Sainte-Anne, dans une crise
de _delirium tremens_. C'est de même en amour; un homme, une femme
peuvent raffiner leurs plaisirs, peuvent multiplier autour d'eux les
causes de leur satisfaction, peuvent faire de la volupté une chose
complexe, sans pour cela tomber dans la bestialité, sans pour cela
encourir la condamnation du savant, ce savant fût-il le docteur
Lescot.
Les sensationistes sont, d'ailleurs, des intellectuels--ce qui écarte
d'eux toute idée de bestialité--et appartiennent au monde élégant--ce
qui les garantit de tout contact grossier.
Le ou la sensationiste éprouve, en effet, autant de joie morale,
dans l'expression du désir, que de joie physique. Il ou elle
spiritualise l'acte matériel de l'amour, ainsi que les caresses dont
cet acte n'est que le complément final et obligé.
Si je ne craignais de paraître m'offrir à moi-même du paradoxe,
je dirais que l'homme ou la femme que nulle émotion ne touche, en
dehors du baiser classique et... canonique, que nul enthousiasme
n'entraîne au delà des sentiers battus depuis que la terre est la
terre, devraient, à plus juste titre que les virtuoses de l'amour,
être accusés de bestialité. Ils agissent comme l'animal, en effet,
et font l'amour comme s'ils accomplissaient une fonction naturelle,
comme s'ils s'acquittaient d'une tâche quotidienne et ménagère.
Je ne pense pas que l'esprit de l'homme, que la beauté de la femme
n'aient été créés que pour cette simple et patriarcale besogne.
Je pense que l'esprit de l'homme, que la beauté de la femme ont
été faits pour s'unir dans le génie inventif des attractions, des
tendresses dont ils portent le germe.
En vérité, les conventions, les lois morales ou mondaines, sont fort
bizarres, fort illogiques, lorsqu'on les examine de près.
Il est admis, sans difficulté, que la bouche, que l'œil, que
l'oreille, que la main, que le nez, peuvent éprouver diverses
sensations, dans la même heure, dans la même journée--que la bouche
peut goûter de multiples friandises, que l'œil peut admirer
plusieurs peintures, que l'oreille peut écouter différents morceaux
de musique, que la main peut se plaire au contact d'étoffes
dissemblables, que le nez peut humer dix parfums délicieux, par
exemple, et il est défendu à tout l'être--à tous les sens réunis, et
pourtant si indépendants lorsqu'on les sépare--de percevoir, dans
l'amour, d'autres sensations que celles de la bête--que celles que se
procurent, gentiment, sans doute, mais très primitivement, les petits
oiseaux au printemps.
Je comprends peu l'ostracisme qui frappe ainsi la volupté dans ses
manifestations libres et intimes.
Je comprends peu que l'on défende au baiser d'être varié, alors
qu'on trouve aimable et bienséant de provoquer des sensations
multiples pour la satisfaction matérielle ou intellectuelle de tout
ce qui, en notre individu, s'en écarte.
Il y a des amoureux, de par le monde, et des gens qui ne le sont
pas--car ce n'est pas être un amoureux que d'aimer une femme à la
manière élémentaire de petits oiseaux. Il devrait donc exister des
lois charmantes en faveur des premiers, des lois qui ne relèveraient
que d'eux seuls. Le sort malin s'est amusé à les courber, au
contraire, sous le joug tyrannique des insensibles. Ce sont les
gens qui ne sont pas des amoureux qui ont réglementé la volupté et
toute l'intellectualité, toute la passionnelle imagination que les
sensationistes apportent dans leurs joies, ne sauraient prévaloir
contre leurs arrêts maussades.
Cette un peu longue digression m'a été inspirée non seulement par
les notes précédentes de ce carnet, sur la femme indépendante en
amour, mais aussi par cette catégorie de sensationistes auprès
desquelles, selon Mme de Sorget, la femme qui change d'amants est une
«élémentaire.»
Il est des femmes, nous a-t-elle affirmé, que ne visite non seulement
jamais le moindre sentiment de jalousie, mais qui ne se refusent pas,
en de certaines heures passionnelles, à se compléter par une autre
femme, dans le partage du plaisir que leur offre leur amant.
Ces femmes appartiennent, ainsi que je le disais plus haut, à une
psychologie assez compliquée et qu'_a priori_ il semble difficile
d'expliquer.
Le sentiment qui les conduit, cependant, à se doubler ainsi d'une
compagne, dans l'intimité, est analysable.
Il est le même, à peu près, que celui qui invite une femme à se
multiplier en des miroirs, aux minutes de la toilette, pour mieux
admirer, pour mieux goûter sa beauté, sa grâce. Il n'y a, ici, aucune
perversion de pensée en elle. Je crois que cette perversion--telle
qu'on serait tenté de la comprendre--est également exempte du
désir qui mène une femme à se donner une compagne, à se doubler
réellement, dans l'amour, comme elle se multiplie dans le jeu de ses
miroirs, en son cabinet de toilette.
Elle ne saurait être jalouse, aussi des... paroles qu'échange alors
son amant, avec cette compagne. Celle-ci, en effet, lui apparaît,
dans un reflet imaginatif, comme une autre elle-même, vivante,
palpable, et la tendresse qu'elle reçoit, elle la recueille comme
si elle lui était véritablement adressée. _Elle a la vue_ de cette
tendresse et c'est là tout ce qu'elle souhaite d'obtenir, dans cette
complication apparente, dans ce partage de son intimité.
Les sensations qu'elle peut ainsi éprouver peuvent assurément, si
l'on tient compte de son état d'esprit, acquérir une grande acuité:
elle aime comme si elle avait la faculté de donner deux baisers à la
fois.
Devant les faits, en amour, on ne saurait témoigner de surprise
qu'autant qu'on ne parviendrait pas à les concevoir. Je ne me sens
aucun penchant pour les originalités des sensationistes, mais je ne
les condamne pas, comme n'hésite pas à le faire le docteur Lescot,
sous prétexte de monstruosités maladives, et je m'ingénie, au
contraire, à démêler les impressions, les sentiments qui les animent.
Dans le cas qui m'occupe, je me trouve en présence d'une femme qui
n'abdique rien, en somme, de sa nature, de sa féminité et si je
n'approuve pas, pour moi-même, ses procédés, je ne me crois pas
autorisée à les blâmer.
La sensationiste dont je parle n'a rien de la femme qui, reniant
son sexe, cherche, en dehors d'elle-même presque, des satisfactions
étrangères à l'amour. Elle pourra s'attacher à la compagne qu'elle
aura choisie, la chérir même; mais elle ne s'attardera point, avec
elle, en des clandestinités; mais l'affection, la passion qu'elle
ressent pour son amant, ne souffriront en aucune façon de la dualité
qu'elle s'impose.
Elle est consciente et inconsciente, à la fois, de l'étrangeté de
son désir: consciente, en ce qu'elle a la volonté très nettement
formulée d'en goûter la volupté; inconsciente en ce que, dans
l'accomplissement de son contentement, elle perd la notion du moi et
du non-moi, se trouble, passionnellement, au point de vivre la vie
même de sa compagne.
Le cas est particulier, sans doute, mais il n'a rien d'odieux. Et
si je ne redoutais de m'exposer à la réprobation des simples, je
dirais qu'en amour, tout ce qui n'est ni odieux, ni grotesque, peut
être sinon accepté, du moins envisagé avec quelque philosophique
bienveillance.
LES COUPABLES
Pour qu'une femme consente à se doubler d'une compagne, dans
l'intimité, comme je l'ai dit, il faut qu'elle soit ou très
intelligente ou très perverse--qu'elle apporte dans la sensation
qu'elle recherche ou une extrême compréhension de la vie amoureuse
ou une très subtile curiosité.--Cette femme, on ne peut le nier, se
trouve rarement et forme, dans la catégorie des sensationistes, une
minorité.
Il est un genre de sensationiste dont la rencontre est plus
fréquente, plus banale aujourd'hui. C'est la femme qui se laisse
prendre au charme d'une amie, qui en est aimée et qui l'aime comme
si elle était ou sa maîtresse ou son amant.
Un jour, en l'une des conférences exquises dont elle a le secret,
la vieille marquise d'Oboso nous a expliqué la psychologie de cette
femme et a couvert son péché d'une si gentille indulgence qu'elle ne
nous a point semblé commettre une très grande faute. La psychologie
de la Lesbienne--il faut bien appeler les choses et... les femmes par
leurs noms--telle que nous l'a détaillée, un peu sommairement, mais
aimablement, la marquise d'Oboso, est la même, à peu près, que celle
de la femme dont il a été question dans la précédente méditation.
La femme est une amoureuse instinctive d'elle-même, de sa propre
personne et en chérissant une amie, en acceptant ses caresses,
elle s'adore simplement--à la manière du beau Narcisse--dans
l'inconscience de l'intérêt passionnel qu'elle puise en sa seule
individualité.
Il paraît que cette catégorie de femmes est très nombreuse, à Paris,
et comme je m'étonnais, devant Yvonne, du goût spécial qui les
inspire, qui les porte à s'éloigner de l'amant, la folle s'est mise à
rire.
--Tu seras donc toujours une fillette naïve, s'est-elle écriée, ma
petite Luce, et tu ne voudras donc jamais admettre que chacun ne
pense pas comme toi?
--Je ne crois pas être très naïve, aujourd'hui, ai-je répliquée un
peu piquée, et il ne m'est pas défendu de ne pas comprendre--dans le
sens passionnel et philosophique des mots--certaines choses, certains
faits.--On nous assure que la femme qui aime la femme pullule,
actuellement autour de nous. Je ne nie pas son existence; mais je me
permets de ne pas approuver son procédé.--Sais-tu bien que si, en
dépit des galantes théories de Mme d'Oboso, en dépit de la galante
bienveillance qu'elle professe pour tout ce qui, de près ou de loin,
touche à l'amour, on acceptait les doctrines de ces révoltées--car
la femme qui aime la femme est une révoltée--c'en serait fait de
nous autres, pauvres niaises qui croyons encore à notre _Pater_
d'amantes, à l'humanité telle que le bon Dieu l'a voulue; c'en
serait fait aussi des beaux airs vainqueurs de nos amis.--Je ne veux
pas que cela soit.--On nous dit qu'il s'est institué, à Paris, de
véritables associations, de véritables clubs de femmes, en lesquels
le regard d'un homme ne pénètre jamais. On nous dit que, dans ces
lieux clandestins, dans ces sortes de loges maçonniques, se pratique
un mode de tendresse particulière et que les initiées y prononcent le
serment de renoncer à l'amour tel qu'on le conçoit habituellement,
y prononcent des vœux pareils à ceux que les nonnes balbutient,
au jour de leur prise de voile, y abdiquent leur sexe presque, et
y jurent une haine à tout ce qui est de nature masculine.--Je ne
perds point mon temps à récriminer contre les opinions de celles
qu'un désir de mystère, qu'un réel sentiment de l'étrange, plutôt
qu'une sincère conviction, amènent en ces lieux. Mais je prétends que
ces femmes se trompent sur l'excellence de leur façon d'aimer, sur
l'absolu même des sensations qu'elles éprouvent, dans le don et dans
l'offre de leur particulière affection.--C'est une exaspération de
féminité qui conduit les unes à se refuser à l'amant, pour rechercher
la caresse d'une compagne; c'est une déviation des sens, c'est une
masculinisation de tout l'être qui jettent les autres vers des
plaisirs qui leur procurent l'oubli d'une passivité qui, entre les
bras de l'homme, les laisse insatisfaites.--Les premières sont des
exaltées trop éprises d'elles-mêmes, de leur grâce; les secondes sont
des «incomplètes» condamnées à la recherche éternelle d'aspirations
dont on retrouverait peut-être la cause dans un phénomène d'atavisme,
dans une monstruosité ascendante.
--Tu parles, dit Yvonne, comme l'abbé de Mervil ou comme le docteur
Lescot.
Sans répondre à cette interruption malicieuse, je continuai:
--Je suis de celles qui ne sont point exclusives, en amour, et qui
acceptent volontiers qu'une femme aime dans la femme, la grâce, la
séduction dont elle est faite. Je pourrais aimer une amie, dans
une heure nerveuse, et éprouver quelque joie à m'en sentir aimée.
Mais, dans l'expression même de ce sentiment, de cette impression,
un peu subversifs, je resterais et tiendrais à rester femme, je ne
renoncerais à aucune des émotions qui naissent de mon sexe, à aucune
des sensations qu'il provoque.--La femme qui retranche de sa vie
le contact de l'amant se place en dehors de l'amour, presque, et
crée comme une troisième espèce en somme peu intéressante. Cette
femme, en outre, lorsqu'elle n'obéit point, dans les manifestations
de ses goûts, à cette attraction toute individuelle dont parle Mme
d'Oboso--attraction inconsciente et partant étrangère à tout calcul
passionnel; lorsqu'elle agit, au contraire, dans toute la réflexion
d'un désir incompatible avec sa nature, dans toute la volonté brutale
d'une caresse préméditée, est coupable--coupable plus que la femme
qui s'adjoint une amie dans le partage du baiser.--Celle-ci, dans
la bizarrerie, dans la criminelle perversité, si l'on veut, de son
plaisir, n'abandonne rien de sa propre essence et, si tout en aimant
son reflet dans la personne de sa compagne, elle se laisse entraîner
par la séduction originale d'un contact troublant et inhabituel, elle
demeure ce qu'elle doit être--femme--et maîtresse de ses tendresses
comme de celles de l'amant.--En matière de sensations, il n'est point
d'abstractions. Or, la femme qui supprime de sa vie le contact, le
souvenir de l'homme, crée une abstraction. Celle, au contraire, qui
offre à une amie le partage de sa joie intime, qui se double de sa
silhouette, élargit ses impressions, complète la volupté dont elle
est friande.--Nous subissons l'influence d'une civilisation avancée
et la volupté, comme toutes les choses, dans l'état de problème,
de perfectibilité en lequel se trouve le monde, est hésitante,
s'en va comme à la découverte de «motifs» plus en rapport avec les
aspirations des cerveaux et des sens modernes que ne le serait
évidemment l'amour goûté par une société primitive. La volupté se
transforme, change d'aspect, modifie ses besoins, ses séductions,
selon le temps en lequel elle se manifeste. Sous l'action réflexe
des inventions qui nous effraient, qui nous stupéfient, parfois,
dans la trépidation matérielle et intellectuelle d'une époque toute
aux nouveautés, aux impatiences de vivre, la volupté ne saurait
demeurer stationnaire et j'admets qu'elle sorte de l'immuabilité à
laquelle veulent la contraindre les puritains. C'est pourquoi je ne
m'élève que médiocrement contre les désirs inquiets des uns, contre
les satisfactions extra... amoureuses des autres; c'est pourquoi
je me contente de constatations que je me refuse à faire amères ou
raisonneuses. Il me paraît, cependant, que la volupté est soumise à
des lois naturelles--physiques et morales--qu'elle ne doit, qu'elle
ne peut répudier sans qu'il résulte pour elle, de ce renoncement,
comme une sorte de désorientation contraire à l'essence même des
choses dont elle se réclame. Nul n'affirmera jamais que la vie
d'un être ne soit pas une chose sacrée à laquelle on ne saurait
attenter, que l'on ne saurait détruire, déguiser, sans commettre un
crime. Nul n'affirmera jamais que frapper d'impuissance sensuelle
un enfant, dès sa naissance, un homme adulte, ne soit pas également
un crime.--La volupté est assimilable à cette chose qui se nomme
la vie, à cette autre chose qui se nomme le pouvoir de créer, chez
l'homme, et quiconque porte atteinte aux affinités qui la composent,
commet un crime. On peut accroître la sensation de la vie, on peut
développer le pouvoir créateur de l'homme; on peut de même donner
plus d'intensité passionnelle à la volupté, mais nul n'a le droit
de l'amoindrir, de lui arracher l'un des éléments qui en assurent
l'expression.--La femme qui fuit la présence de l'homme, mutile la
volupté, accomplit une action blâmable, déforme l'esthétique du
baiser.--C'est le cul-de-jatte de l'amour.
J'étais fort sérieuse, paraît-il, en débitant cette tirade; et Yvonne
m'ayant complimentée sur mon éloquence, je me trouvai un peu ridicule.
Après tout, ai-je été si ridicule que cela?
L'INTIMITÉ
Yvonne vient de «renouveler,» ainsi qu'on dit, sa chambre à coucher,
et telle qu'elle se présente, maintenant, elle donne l'impression
très suggestive d'un nid d'amour. Cette impression devrait être
offerte, en vérité, par toute femme qui n'est point insensible
au baiser et Yvonne a parfaitement compris l'influence du milieu
favorable aux confidences, en se débarrassant du mobilier fort
beau, évidemment, qu'elle possédait, mais peu en rapport avec les
aspirations de son intimité.
Tout, dans sa chambre, prête à la méditation, à la sensualité, à
l'oubli de ce qui n'est pas l'amour.