Il m'est arrivé, la nuit dernière, une chose étrange--si étrange

que j'ose à peine me la rappeler, la consigner sur ce carnet. Avec

le plus de réserve possible, je vais, cependant, essayer de me la

raconter.

Je m'étais couchée d'assez bonne heure et comme j'étais lasse d'une

promenade en mail à laquelle nous avait conviés cette excellente

marquise d'Oboso, je m'étais endormie vite. Je reposais paisiblement

lorsque, soudain--le souvenir de ce moment est très précis en ma

mémoire--j'éprouvai une sensation bizarre, pénible, douloureuse et

exquise en même temps. Je m'éveillai dans l'émoi d'une véritable

crise passionnelle, dans l'agitation, dans le trouble d'une caresse

d'amour donnée et reçue.

Cette impression, toute nouvelle pour moi, me causa non seulement de

la surprise, mais, aussi de la frayeur. Je crus sentir, auprès de

moi, comme la présence d'un être extraordinaire et sous l'influence

de cette conviction, je regardai machinalement autour de moi. J'étais

seule, bien seule, dans mon grand lit où j'ai tant de satisfaction à

m'étendre, et nulle trace de séducteur mystérieux ne se révélait.

J'avais rêvé, tout simplement; et en recouvrant mon calme, je

pus reconstituer le songe qui m'avait tourmentée.--Est-ce bien

tourmentée, que je devrais dire?--Je laisse ce mot, puisque je me

suis promis d'être réservée.

Sur le mail de Mme d'Oboso, mon mari qui, depuis quelque temps,

me témoigne des amabilités que, d'ailleurs, je feins de ne pas

remarquer, s'était appliqué à m'être agréable, à me faire une sorte

de cour, comme si je n'eusse pas été sa femme, et lorsque nous

rentrâmes, son petit manège occupa mon imagination durant les

minutes que je mis à me déshabiller.

Sous l'action des réflexions que Jean avait fait naître en moi, je

me mis tout bêtement à le revoir, à lui parler, à badiner avec lui,

en rêve. Il m'apparut, même, je m'en souviens fort bien et j'en ai

presque du dépit, très gentil ainsi, plus gentil que dans la vie

réelle; et comme, en ce rêve, je n'avais aucune raison pour repousser

sa galanterie, je m'abandonnai à lui et je fus sa femme ainsi qu'aux

jours où je l'étais pour de bon.--Lorsque je m'éveillai, dans toute

la félicité de cette originale réconciliation, tout était consommé,

ainsi que dirait l'abbé de Mervil--le plus élégant et le plus

psychologue des abbés parisiens--et j'avais, pour la première fois,

trompé mon ami, mon pauvre ami M. de Nailes.--L'infidélité, quoique

involontaire, quoique ne portant qu'une signature factice, était

certaine, en effet, et très flagrante.

En vérité, lorsque je pense à cette... aventure, j'éprouve comme une

vague confusion et comme une appréhension qu'atténue, cependant, le

charme énigmatique qu'elle m'a procuré.

Ma confusion provient de ce que n'étant pas une femme pervertie, une

vicieuse--je devine que mon être cherche des sensations en dehors de

son actuel contentement; mon appréhension prend sa source dans la

certitude instinctive que de semblables phénomènes me troubleront

encore et que, désormais, je ne pourrai empêcher mon mari ou un autre

homme, peut-être, de s'emparer de moi, imaginativement.--Cette façon

d'aimer et d'être aimée ne serait point banale, sans doute, mais je

n'ai, pour elle, en me consultant, aucun goût.

Quoi qu'il en soit, et malgré le trouble que je ressens, je ne

puis que rire en songeant à la situation que créait mon sommeil

à mon mari et à M. de Nailes--le premier dormant non loin de

moi, le second rentrant, guilleret, du club, peut-être, sans se

douter de l'événement heureux et malheureux dont ils étaient les

héros.--L'homme a des côtés bien comiques, et la femme des perfidies

bien subtiles, décidément.

Je voudrais, sincèrement, m'expliquer... l'accident dont je viens

d'être l'objet; mais je ne réussis qu'à peine à le comprendre.

Je conçois aisément qu'une femme dont les nerfs ont subi certaines

secousses, peut n'être plus la maîtresse de son imagination ou de

ses sens, pendant le sommeil. La caresse ayant passé en elle, dans

la douceur et dans la brutalité délicieuses de la possession, il est

facile d'admettre qu'elle frémira au contact, même fictif, de l'amant

durant la période de temps qui la sépare de la vie active et qui

annihile toute expression consciente de sa volonté.

Mais ce que je ne parviens pas à établir, c'est la cause morale ou

physique qui fait qu'une femme éprise d'un homme peut l'oublier, en

un rêve, et accepte sans révolte logique la venue d'un autre homme,

auquel elle se livre et par lequel elle éprouve toutes les sensations

que lui procure celui qu'elle aime.

Il me semble qu'elle devrait, même dans l'inconscience qui découle

du sommeil, conserver l'attraction intellectuelle ou matérielle de

l'être qu'elle préfère et, si elle est sujette à des émois intimes,

ne subir que par lui ces émois.

Il y a là, dans cet état particulier qui est aussi celui de l'homme,

si j'en juge par le magnétisme qui les jette l'un vers l'autre, un

mystère infiniment poignant, presque cruel.

La question qui en relève est inquiétante: quelle que soit

l'affection, quelle que soit la passion qui lient un homme et une

femme, l'un à l'autre, ni cet homme ni cette femme ne peuvent être

assurés d'une communion complète, ne peuvent posséder la quiétude

parfaite de leurs sentiments ou de leurs sensations. Lorsque,

éveillés, leurs bouches murmurent des serments de fidélité, leurs

corps, leurs âmes, dans le sommeil, se dégagent d'eux-mêmes, les

font étrangers l'un à l'autre, et ils ne se retrouveront que dans

l'amertume d'une désillusion, que dans le doute de la joie absolue

qu'ils s'offrent mutuellement.--Ayant été parjures involontaires,

dans leurs nuits, ils mettront moins de force, moins de conviction

dans la foi qu'ils échangeront, en leurs jours.--Le rêve qui les aura

séparés, créera entre eux, un au-delà vers lequel, fatalement, se

porteront leurs regards, leurs désirs, et amènera l'affaiblissement

du plaisir qu'ils goûtaient l'un par l'autre. Le rêve qui les aura

séparés, en généralisant leur idéal, en l'émiettant, en l'éparpillant

sur d'autres personnalités que les leurs, les obligera à penser

qu'ils se trompaient en demandant à une unité, embellie de tous

les mensonges d'une vision, l'exaltation de l'esprit et de la

chair, et à considérer que l'amour est pareil à toutes les choses

humaines--bonnes ou mauvaises--qu'il se donne et se reçoit, un peu,

de toute main.

Mon rêve qui était gai, m'a rendue triste. Je voudrais l'entourer

d'une signification plus conforme à mes joies présentes et je sens

que ma pauvre petite tête se fêle à le trop comprendre, et je me mets

à philosopher sottement.

Yvonne, peut-être, me l'arrangera au mieux de mes sympathies. Je le

lui raconterai et, vraiment, j'ai bien besoin qu'elle me l'explique

comme elle sait expliquer tant de réalités.

PSYCHOLOGIE DU RÊVE, EN AMOUR

J'ai fait connaître à Yvonne le rêve qui m'a inquiétée. Elle n'en

a point paru surprise et en a reçu la confidence comme elle aurait

entendu celle d'un fait tout naturel, attendu.

--Tu as tort, m'a-t-elle dit, de t'alarmer au sujet de ce rêve et des

conséquences qu'il a eues. Quant à la cause morale ou physique qui

l'a déterminé, elle est fort simple. Cette cause est tout entière

dans cette vérité que la femme qui n'est plus une ignorante, en

amour, ne vit pas seulement d'exclusivité. Etant à un homme, elle

peut reporter sur cet homme l'absolu de son affection spirituelle,

mais elle ne saurait être la maîtresse souveraine de sa chair. Or,

ma chérie, les sens de la femme ont des points communs avec ceux de

l'homme; de même que ceux de l'homme s'émeuvent à l'approche de telle

ou telle créature, de même ceux de la femme parlent au contact de

l'être qui, passionnellement, correspond avec eux. Ce trouble intime

se produit, chez la femme, tout autant dans la vie réelle que dans le

rêve. Le rêve lui est plus profitable parce que la conscience étant,

alors qu'il se forme, anesthésiée, ne peut en détruire les effets.

Il ne crée donc aucun danger pour la joie que goûtent, entre eux et

l'un par l'autre, deux amants.--Eveillés et revenus aux bras l'un de

l'autre, ils ne songent point à l'infidélité involontaire qui les

a séparés, et s'ils y songent, ce n'est que pour mieux s'adorer.

Tout au plus, tenant compte de tes craintes, la sensation étrangère

à eux-mêmes qu'ils auront éprouvée, les incitera à des curiosités

qu'ils ne satisferont peut-être jamais ou qu'ils satisferont d'un

commun accord. Il est à peu près inadmissible que l'homme, en ce

cas, permette à sa maîtresse de recevoir d'autres caresses que les

siennes; mais il est vraisemblable de penser qu'il obtiendra d'elle

l'absolution de baisers vagabonds. Ces baisers ne susciteront aucun

péril pour elle. Son ami lui reviendra, après les avoir distribués,

plus épris qu'avant la crise. Le péril n'existerait réellement qu'à

la suite d'une liaison déjà vieille et dont le charme déclinerait.

Ce n'est pas ton cas, et nous n'avons point à examiner les désordres

qui résulteraient de cette situation.--L'accident, comme tu dis, dont

tu as été victime--une victime fort peu à plaindre, avoue-le--est

particulier aux natures sensuelles, à ceux et à celles qui ont été

initiés aux secrets délicieux de la possession et, dès maintenant, tu

dois en prévoir le retour.

--Sais-tu bien, fis-je, que ta conclusion n'est guère rassurante pour

M. de Nailes.

Yvonne eut un gentil rire.

--Oh, tant qu'il n'y aura, entre toi et lui, qu'un rêve, il ne sera

point trop malheureux.--Tes rêves ne renfermeront peut-être pas

toujours, pour lui, des infidélités, d'ailleurs. Celui que tu m'as

conté t'a surprise. Tu n'es pas au bout de tes étonnements, ma

mignonne.

--Quelle abomination encore me menace?

--Une abomination qui menace toute femme, sans qu'elle s'en déclare

trop indignée lorsqu'elle la subit.--Il t'arrivera cette chose plus

singulière, certainement, que celle qui te préoccupe, cette chose

qui consiste à être bouleversée, dans le sommeil, et en l'absence

du rêve même, par le plaisir d'amour--par un plaisir anonyme qui

prend sa source en soi, et dont l'effet ne se reporte qu'à soi.

Nulle crise passionnelle et transitoire ne le détermine. Il s'empare

de l'être, le secoue et le laisse stupéfait, pareil, un peu, à un

enfant qui verrait lui tomber dans la bouche une friandise, alors

qu'il se trouverait seul et loin de tout marchand de douceurs.--Des

savants, des philosophes, des romanciers ont tenté d'expliquer

cette bizarrerie sensuelle. Tous leurs discours ne contiennent que

des sottises, que des subtilités physiologiques ou psychologiques

étrangères à la question.--L'homme et la femme qu'un spasme

voluptueux non provoqué par l'amant ou la maîtresse, non provoqué par

le souvenir de l'amant ou de la maîtresse, saisit, dans le sommeil,

sont, simplement, des instinctifs--passionnés ou chastes--les

extrêmes se touchent ici--en qui le désir monte, se développe

soudain, à qui la force vitale qu'ils exploitent ou qu'ils ignorent,

s'impose dans un viol de leur chasteté ou dans une continuité

mécanique de leurs penchants.--Lorsqu'un écrivain, après plusieurs

heures de travail, se couche, il ne peut arrêter la marche de son

cerveau et s'endort tardivement, hanté, malgré lui, par les aventures

ou par les personnages qu'il a imaginés.--Lorsqu'un être a coutume

d'aimer, il ne saurait davantage mettre un frein à l'activité de ses

sens et, dans le repos même, il ne pourra empêcher le fonctionnement

de leur jeu naturel.--Les chastes ne sont chastes, ordinairement,

que charnellement; leur pensée est, à leur insu, contre toute leur

volonté même, impure, en certaines heures. Si les amants subissent

l'influence des contacts, les chastes subissent l'influence des

visions.

--Ma petite Yvonne, murmurai-je, tu aurais un bien joli succès à la

Bodinière, si tu consentais à y faire une conférence sur l'amour.

--Ne te moque pas, répliqua la folle, le sujet que nous traitons est

plus sérieux que tu ne le crois. On pourrait le baptiser, par à peu

près, ainsi qu'une comédie célèbre: «_Les Surprises de l'Amour_,»

et dans l'étrange accumulation de faits qu'il présente, il en est

de déconcertants. L'inconscience des amants--cette inconscience qui

les rend infidèles, dans le sommeil, ou qui les jette, solitaires,

dans un émoi qu'ils n'ont point souhaité, s'explique par des causes,

après tout, naturelles et conformes à leur constitution physique ou

morale. Mais que penser de la femme, par exemple, qui étant sous la

caresse d'un homme--mari ou amant--éprouve toutes les joies, toutes

les sensations de l'amour le plus ardent en dehors de cet homme,

qui n'est pour elle, alors, que le véhicule de son désir, et reporte

toutes ces sensations, toutes ces joies, vers un autre que celui

qui la possède effectivement, vers un autre qu'elle aime ou qui,

simplement, dans sa forme plastique, provoque en elle une excitation

physique? Que penser de cette tromperie, sur la présence réelle dans

l'amour, entre deux êtres qui, cependant, sont intimement mêlés?--Je

t'accorde, ma mignonne, que la plupart des femmes à qui ce genre

d'accident est fréquent, sont ou des vicieuses ou des femmes qui,

éprises, n'ont jamais appartenu à ceux qu'elles souhaitent. Il est

curieux de constater, en effet, que la femme infidèle, pratiquement,

à son mari ou à son amant, n'est plus que rarement sujette à cette

sorte d'erreur, ne s'abuse presque jamais sur la personnalité de

celui à qui elle se donne. Parmi les femmes atteintes de cette

déviation spéciale du sens amoureux, il en est donc que l'on appelle

des femmes honnêtes--épouses irréprochables dans l'extériorité

de leur vie, maîtresses n'ayant jamais encouru le blâme de ceux

qu'elles ont choisis.--Tu semblais effrayée par le mystère du fait

qui te concerne. Le fait que je t'indique, ne doit-il pas provoquer

davantage ton effarement?--Quelle énigme, en vérité, contient la

dissimulation perverse des unes, ici, l'absence d'immédiate sensation

chez les autres, ou plutôt la faculté qui les caractérise de se faire

étrangères au lieu, à l'heure, à l'homme qui marquent leur abandon,

de substituer à cet homme, à cette heure, à ce lieu, une figure, un

théâtre, un temps qui n'ont rien de commun avec leur intimité?

J'interrompis Yvonne.

--Tais-toi, dis-je.--Si l'on réfléchissait trop à ces choses, on

haïrait l'amour.

Mon amie haussa les épaules.

--Non, conclut-elle, on ne haïrait pas l'amour qui est l'élément le

plus exquis de la vie, mais on l'envisagerait peut-être avec moins

d'exclusivité. On ne songerait plus autant à l'égoïsme qu'il crée

et l'on se dirait qu'il est sage de ne le considérer que dans ses

fins dernières--que dans la minute qu'il embellit, dans la pensée

qu'il charme, dans la sensation qu'il procure. On le débarrasserait

de toutes les fictions, de toutes les conventions, de toutes les

inquiétudes dont on a l'habitude de le charger et l'on s'en irait

avec lui, plus léger, sous le soleil et dans les fleurs. Il ne nous

apparaîtrait plus qu'ainsi qu'un étincelant papillon dont l'élégance

affinée et les chatoyantes couleurs seules séduiraient.

--Gentil docteur, combien votre leçon?

--Un baiser.

Je payai bien volontiers, avec la monnaie exigée, le discours

d'Yvonne. Son bavardage, exempt de tout pessimisme, m'avait rassurée

sur moi-même et sur les autres.--Comme «les autres,» actuellement,

pour moi, c'est M. de Nailes, je me refusai à discuter plus

longtemps. Je mis mon amie à la porte et je m'habillai pour un dîner,

chez les Johnson, où je devais la retrouver.

PSYCHOLOGIE DES CARESSES

Depuis le très subtil entretien que j'ai eu avec Yvonne sur les

caresses, j'ai beaucoup réfléchi et il m'a paru curieux de rechercher

non pas le plus ou le moins d'importance qui leur appartient, dans

leur diversité, mais la nature propre à chacune d'elles, mais la

sensation qu'elles procurent, selon qu'elles viennent de l'un ou de

l'autre de nos sens.

Yvonne l'a dit fort justement: l'œil, l'oreille, la main, la bouche

et le nez, prennent et donnent leurs caresses particulières.

Ce théorème, extrait du Traité pratique de l'Amour que rédige si bien

ma folle amie, étant exposé, il s'agit d'en démontrer l'excellence.

L'œil et l'oreille semblent, tout d'abord, être les agents les

plus sérieux de l'amour. Ils ne sont, cependant, que des soldats

d'avant-garde qui reconnaissent le terrain avant la bataille, et la

main, la bouche, le nez, sont le gros de l'armée qui doit entrer en

ligne.

Je m'explique.

Par l'œil, par le regard, pour parler plus poétiquement, l'homme

ou la femme éprouve la première sensation qui déterminera le désir,

ainsi que pourrait prononcer M. de La Palisse. Par l'oreille, il

ou elle perçoit l'aveu, le charme moral de la passion naissante.

Ce n'est qu'après avoir bien établi ces deux points fondamentaux

de toute liaison, que deux amants--pareils à des joueurs

d'échecs--avanceront leurs pions et en appelleront à la main qui crée

le contact, à la bouche qui sourit et qui goûte, au nez qui recueille

les parfums, en faveur du succès de leur sympathie.

Dans les préliminaires d'une aventure, dans le temps de cour que

l'on consacre à toute liaison, régulière ou clandestine, l'œil et

l'oreille, le regard et la voix ont une extrême importance. Cette

importance cesse dès la possession.

Les amants se préoccupent moins, alors, de se contempler, de

s'entendre parler que de s'abîmer, charnellement, l'un en

l'autre.--L'homme, si sa maîtresse est d'une silhouette élégante

et fine, s'amusera tout au plus encore à la voir se dévêtir, à la

voir s'apprêter à l'abandon; la femme, quelque attractif que soit

son amant, n'aura, pour lui, qu'un coup d'œil gai ou moqueur qui

ne lui montrera plus rien. L'homme pourra écouter sa maîtresse,

si elle est bavarde, lui débiter quelque propos mondain, mais il

restera silencieux et attendra même que le calme se soit fait en son

alcôve, pour mieux goûter le plaisir qui lui sera offert. Les heures

douces et aimables des phrases bien tournées, des regards pleins de

sentimentalité émue, auront vécu, entre eux, et c'est aux contacts

plus précis de leur être qu'ils demanderont leur joie.

La main, la bouche et le nez leur apporteront cette joie.

Ne m'occupant, ici, que des impressions reçues par la femme,

j'ajouterai que la main de l'amant, tantôt soumise, tantôt

autoritaire--câline et hardie dans la même seconde--a sur elle cette

sorte d'influence que possède la main du magnétiseur sur son sujet.

La préparant à l'amour, elle la jette dans l'amour; elle sème, sur

tout elle, des frissons et des brûlures, des douceurs et des piqûres.

Elle est l'instrument magique et pervers qui précipite le désir et

qui le fait inassouvi. Elle prend, vole, pille tout ce qui se livre à

elle, et, cependant, elle laisse le tout entier et seulement disposé

à être pris, volé, pillé.

La bouche communique à la femme une sensation fort subtile. Il

semble qu'elle lui verse une ivresse particulière dont la nature

absolue, au point de vue de l'extase, exclut toute impression qui ne

vient pas d'elle.--On a dit, avec raison, que la femme qui tend sa

bouche au baiser, se donne tout entière. Les caresses de la main,

en effet, peuvent ne pas entraîner, nécessairement, la chute d'une

femme. Les ayant acceptées, elle a le droit, elle est libre encore

de se ressaisir. Cette liberté, ce droit ne lui appartiennent plus

dès qu'elle a permis qu'une lèvre d'homme effleure la sienne. Si

elle est, comme Mme d'Inguerland, une «amuseuse,» elle conservera

toujours la faculté froide de se reprendre; mais si elle est une

amoureuse, elle sera à l'homme qui l'aura ainsi frôlée. Il n'est

pas de volonté, il n'est pas de remords, il n'est pas de vertu qui

tiennent devant la caresse d'une bouche sachant offrir et recevoir

le baiser.--Le baiser crée le contact intime et doux après lequel le

contact suprême et puissant apparaît comme une conséquence logique

et obligée de l'exaltation subie. Le baiser a un goût et c'est de ce

goût, indéfinissable, que jaillit sa caresse.

Le nez--ce pauvre nez dont Yvonne, l'autre jour, avait fort envie de

se moquer, tout en plaidant sa réhabilitation, a un rôle important,

également, dans la possession. Il est comme le conducteur des

mouvements passionnels--physiques ou intellectuels--de l'amant,

et dans la recherche à laquelle il s'habitue, soit qu'il hume,

délicieusement, l'odeur préférée de la femme aimée, soit qu'il

recueille plus spécialement les effluves qui s'échappent de son être,

il atténue ou accroît le désir. Il me semble que les voluptueux

préféreront toujours, au charme d'un produit de parfumeur, le charme

moins banal d'un corps de femme.

A la minute exquise et douloureuse de l'abandon, les trois caresses

de la main, de la bouche et du nez--du toucher, du goût et de

l'odorat--formeront, dans un ensemble, la joie mystérieuse en dehors

de laquelle rien n'existe, parce qu'elle est absolue, parce que sa

genèse est dans la vie même.

Je parlais, plus haut, du baiser, et je m'essayais à en fixer la

psychologie--une psychologie très sommaire et exempte de pédantisme,

je crois.

Je ne veux pas terminer ces feuillets, aujourd'hui, sans en compléter

l'expression.

Il y a trois sortes bien distinctes de baisers: le baiser d'avant,

le baiser de pendant et le baiser d'après la possession.

Le baiser d'avant la possession doit être timide, prudent, doux,

discret et modeste. Il doit être pareil, un peu--pour employer une

comparaison--à un voyageur qui frapperait à une porte et qui se

ferait humble pour qu'on lui accorde l'hospitalité. Si le voyageur

est un bandit ayant l'intention de mettre à feu et à sang la maison,

il se gardera bien, alors, de révéler son véritable état; si le

baiser est un baiser terrible, un brigand de baiser, il se gardera

bien de montrer l'ardeur qui l'anime, de laisser deviner les méfaits

dont il compte se rendre coupable.

Le baiser de pendant la possession a tous les droits, tous les

devoirs même d'un conquérant. Qu'il saccage, qu'il morde la bouche

qui l'agrée, il sera pardonné--tel un soudard, en une ville vaincue,

est souvent excusé par la belle fille qu'il vient de trousser.

Le baiser d'avant et le baiser de pendant la possession, doivent être

assez bien entendus de la plupart des hommes et tous en observent,

probablement, les nuances presque instinctivement.

Je doute que le baiser d'après la possession soit aussi bien, aussi

communément compris.

Les uns doivent le faire trop brutal, les autres trop indifférent.

M. de Nailes le donne fort gentiment et, à mon avis, tel qu'il faut

qu'il soit donné.

C'est, avec lui, comme une caresse délicate, reposante, qui court sur

les lèvres, sur les yeux, sur tout ce qu'il vient d'aimer; c'est,

avec lui, comme le muet remerciement, comme le sentiment matérialisé,

mais reconnaissant, de la joie qu'il a éprouvée.

La femme la plus voluptueuse--la moins pudibonde, par conséquent--se

sent envahie, après l'abandon, par l'involontaire regret de cet

abandon. Or, si les hommes avaient l'intuition de sa pensée, en

cette heure, si les hommes savaient la récompenser de son émoi, de

sa secrète alarme, en mettant dans leur baiser de... clôture, de la

chasteté presque, ils seraient doublement aimés.

Yvonne dirait qu'ils seraient, alors, trop parfaits et trop heureux.

Mon Dieu, pourquoi non, après tout?... M. de Nailes est ainsi, ou du

moins m'apparaît ainsi, et je ne m'en plains pas.

LA FEMME ET LES CARESSES

Je croyais en avoir fini avec le chapitre des caresses, mais il

paraît qu'il est plus compliqué que je ne le pensais.--Yvonne, à qui

j'ai fait part des réflexions qu'il m'avait inspirées, m'a joué le

méchant tour, cette après-midi, chez la marquise d'Oboso, pendant que

ces dames savouraient, avec des mines friponnes, de nombreuses tasses

de thé, de répéter ce que je lui avais confié.

Tout de suite, alors, la conversation s'est animée, a pris un tour

de galanterie piquante, et l'abbé de Mervil qui s'occupait à nous

confesser, sans en avoir l'air, a fait: «--Hum... hum...»--et cette

bégueule de Mme Berthaud s'en est allée, donnant comme prétexte à sa

sortie, des visites de charité fort urgentes.

Carnet d'une femme · 第 4 / 9 段