que j'ose à peine me la rappeler, la consigner sur ce carnet. Avec
le plus de réserve possible, je vais, cependant, essayer de me la
raconter.
Je m'étais couchée d'assez bonne heure et comme j'étais lasse d'une
promenade en mail à laquelle nous avait conviés cette excellente
marquise d'Oboso, je m'étais endormie vite. Je reposais paisiblement
lorsque, soudain--le souvenir de ce moment est très précis en ma
mémoire--j'éprouvai une sensation bizarre, pénible, douloureuse et
exquise en même temps. Je m'éveillai dans l'émoi d'une véritable
crise passionnelle, dans l'agitation, dans le trouble d'une caresse
d'amour donnée et reçue.
Cette impression, toute nouvelle pour moi, me causa non seulement de
la surprise, mais, aussi de la frayeur. Je crus sentir, auprès de
moi, comme la présence d'un être extraordinaire et sous l'influence
de cette conviction, je regardai machinalement autour de moi. J'étais
seule, bien seule, dans mon grand lit où j'ai tant de satisfaction à
m'étendre, et nulle trace de séducteur mystérieux ne se révélait.
J'avais rêvé, tout simplement; et en recouvrant mon calme, je
pus reconstituer le songe qui m'avait tourmentée.--Est-ce bien
tourmentée, que je devrais dire?--Je laisse ce mot, puisque je me
suis promis d'être réservée.
Sur le mail de Mme d'Oboso, mon mari qui, depuis quelque temps,
me témoigne des amabilités que, d'ailleurs, je feins de ne pas
remarquer, s'était appliqué à m'être agréable, à me faire une sorte
de cour, comme si je n'eusse pas été sa femme, et lorsque nous
rentrâmes, son petit manège occupa mon imagination durant les
minutes que je mis à me déshabiller.
Sous l'action des réflexions que Jean avait fait naître en moi, je
me mis tout bêtement à le revoir, à lui parler, à badiner avec lui,
en rêve. Il m'apparut, même, je m'en souviens fort bien et j'en ai
presque du dépit, très gentil ainsi, plus gentil que dans la vie
réelle; et comme, en ce rêve, je n'avais aucune raison pour repousser
sa galanterie, je m'abandonnai à lui et je fus sa femme ainsi qu'aux
jours où je l'étais pour de bon.--Lorsque je m'éveillai, dans toute
la félicité de cette originale réconciliation, tout était consommé,
ainsi que dirait l'abbé de Mervil--le plus élégant et le plus
psychologue des abbés parisiens--et j'avais, pour la première fois,
trompé mon ami, mon pauvre ami M. de Nailes.--L'infidélité, quoique
involontaire, quoique ne portant qu'une signature factice, était
certaine, en effet, et très flagrante.
En vérité, lorsque je pense à cette... aventure, j'éprouve comme une
vague confusion et comme une appréhension qu'atténue, cependant, le
charme énigmatique qu'elle m'a procuré.
Ma confusion provient de ce que n'étant pas une femme pervertie, une
vicieuse--je devine que mon être cherche des sensations en dehors de
son actuel contentement; mon appréhension prend sa source dans la
certitude instinctive que de semblables phénomènes me troubleront
encore et que, désormais, je ne pourrai empêcher mon mari ou un autre
homme, peut-être, de s'emparer de moi, imaginativement.--Cette façon
d'aimer et d'être aimée ne serait point banale, sans doute, mais je
n'ai, pour elle, en me consultant, aucun goût.
Quoi qu'il en soit, et malgré le trouble que je ressens, je ne
puis que rire en songeant à la situation que créait mon sommeil
à mon mari et à M. de Nailes--le premier dormant non loin de
moi, le second rentrant, guilleret, du club, peut-être, sans se
douter de l'événement heureux et malheureux dont ils étaient les
héros.--L'homme a des côtés bien comiques, et la femme des perfidies
bien subtiles, décidément.
Je voudrais, sincèrement, m'expliquer... l'accident dont je viens
d'être l'objet; mais je ne réussis qu'à peine à le comprendre.
Je conçois aisément qu'une femme dont les nerfs ont subi certaines
secousses, peut n'être plus la maîtresse de son imagination ou de
ses sens, pendant le sommeil. La caresse ayant passé en elle, dans
la douceur et dans la brutalité délicieuses de la possession, il est
facile d'admettre qu'elle frémira au contact, même fictif, de l'amant
durant la période de temps qui la sépare de la vie active et qui
annihile toute expression consciente de sa volonté.
Mais ce que je ne parviens pas à établir, c'est la cause morale ou
physique qui fait qu'une femme éprise d'un homme peut l'oublier, en
un rêve, et accepte sans révolte logique la venue d'un autre homme,
auquel elle se livre et par lequel elle éprouve toutes les sensations
que lui procure celui qu'elle aime.
Il me semble qu'elle devrait, même dans l'inconscience qui découle
du sommeil, conserver l'attraction intellectuelle ou matérielle de
l'être qu'elle préfère et, si elle est sujette à des émois intimes,
ne subir que par lui ces émois.
Il y a là, dans cet état particulier qui est aussi celui de l'homme,
si j'en juge par le magnétisme qui les jette l'un vers l'autre, un
mystère infiniment poignant, presque cruel.
La question qui en relève est inquiétante: quelle que soit
l'affection, quelle que soit la passion qui lient un homme et une
femme, l'un à l'autre, ni cet homme ni cette femme ne peuvent être
assurés d'une communion complète, ne peuvent posséder la quiétude
parfaite de leurs sentiments ou de leurs sensations. Lorsque,
éveillés, leurs bouches murmurent des serments de fidélité, leurs
corps, leurs âmes, dans le sommeil, se dégagent d'eux-mêmes, les
font étrangers l'un à l'autre, et ils ne se retrouveront que dans
l'amertume d'une désillusion, que dans le doute de la joie absolue
qu'ils s'offrent mutuellement.--Ayant été parjures involontaires,
dans leurs nuits, ils mettront moins de force, moins de conviction
dans la foi qu'ils échangeront, en leurs jours.--Le rêve qui les aura
séparés, créera entre eux, un au-delà vers lequel, fatalement, se
porteront leurs regards, leurs désirs, et amènera l'affaiblissement
du plaisir qu'ils goûtaient l'un par l'autre. Le rêve qui les aura
séparés, en généralisant leur idéal, en l'émiettant, en l'éparpillant
sur d'autres personnalités que les leurs, les obligera à penser
qu'ils se trompaient en demandant à une unité, embellie de tous
les mensonges d'une vision, l'exaltation de l'esprit et de la
chair, et à considérer que l'amour est pareil à toutes les choses
humaines--bonnes ou mauvaises--qu'il se donne et se reçoit, un peu,
de toute main.
Mon rêve qui était gai, m'a rendue triste. Je voudrais l'entourer
d'une signification plus conforme à mes joies présentes et je sens
que ma pauvre petite tête se fêle à le trop comprendre, et je me mets
à philosopher sottement.
Yvonne, peut-être, me l'arrangera au mieux de mes sympathies. Je le
lui raconterai et, vraiment, j'ai bien besoin qu'elle me l'explique
comme elle sait expliquer tant de réalités.
PSYCHOLOGIE DU RÊVE, EN AMOUR
J'ai fait connaître à Yvonne le rêve qui m'a inquiétée. Elle n'en
a point paru surprise et en a reçu la confidence comme elle aurait
entendu celle d'un fait tout naturel, attendu.
--Tu as tort, m'a-t-elle dit, de t'alarmer au sujet de ce rêve et des
conséquences qu'il a eues. Quant à la cause morale ou physique qui
l'a déterminé, elle est fort simple. Cette cause est tout entière
dans cette vérité que la femme qui n'est plus une ignorante, en
amour, ne vit pas seulement d'exclusivité. Etant à un homme, elle
peut reporter sur cet homme l'absolu de son affection spirituelle,
mais elle ne saurait être la maîtresse souveraine de sa chair. Or,
ma chérie, les sens de la femme ont des points communs avec ceux de
l'homme; de même que ceux de l'homme s'émeuvent à l'approche de telle
ou telle créature, de même ceux de la femme parlent au contact de
l'être qui, passionnellement, correspond avec eux. Ce trouble intime
se produit, chez la femme, tout autant dans la vie réelle que dans le
rêve. Le rêve lui est plus profitable parce que la conscience étant,
alors qu'il se forme, anesthésiée, ne peut en détruire les effets.
Il ne crée donc aucun danger pour la joie que goûtent, entre eux et
l'un par l'autre, deux amants.--Eveillés et revenus aux bras l'un de
l'autre, ils ne songent point à l'infidélité involontaire qui les
a séparés, et s'ils y songent, ce n'est que pour mieux s'adorer.
Tout au plus, tenant compte de tes craintes, la sensation étrangère
à eux-mêmes qu'ils auront éprouvée, les incitera à des curiosités
qu'ils ne satisferont peut-être jamais ou qu'ils satisferont d'un
commun accord. Il est à peu près inadmissible que l'homme, en ce
cas, permette à sa maîtresse de recevoir d'autres caresses que les
siennes; mais il est vraisemblable de penser qu'il obtiendra d'elle
l'absolution de baisers vagabonds. Ces baisers ne susciteront aucun
péril pour elle. Son ami lui reviendra, après les avoir distribués,
plus épris qu'avant la crise. Le péril n'existerait réellement qu'à
la suite d'une liaison déjà vieille et dont le charme déclinerait.
Ce n'est pas ton cas, et nous n'avons point à examiner les désordres
qui résulteraient de cette situation.--L'accident, comme tu dis, dont
tu as été victime--une victime fort peu à plaindre, avoue-le--est
particulier aux natures sensuelles, à ceux et à celles qui ont été
initiés aux secrets délicieux de la possession et, dès maintenant, tu
dois en prévoir le retour.
--Sais-tu bien, fis-je, que ta conclusion n'est guère rassurante pour
M. de Nailes.
Yvonne eut un gentil rire.
--Oh, tant qu'il n'y aura, entre toi et lui, qu'un rêve, il ne sera
point trop malheureux.--Tes rêves ne renfermeront peut-être pas
toujours, pour lui, des infidélités, d'ailleurs. Celui que tu m'as
conté t'a surprise. Tu n'es pas au bout de tes étonnements, ma
mignonne.
--Quelle abomination encore me menace?
--Une abomination qui menace toute femme, sans qu'elle s'en déclare
trop indignée lorsqu'elle la subit.--Il t'arrivera cette chose plus
singulière, certainement, que celle qui te préoccupe, cette chose
qui consiste à être bouleversée, dans le sommeil, et en l'absence
du rêve même, par le plaisir d'amour--par un plaisir anonyme qui
prend sa source en soi, et dont l'effet ne se reporte qu'à soi.
Nulle crise passionnelle et transitoire ne le détermine. Il s'empare
de l'être, le secoue et le laisse stupéfait, pareil, un peu, à un
enfant qui verrait lui tomber dans la bouche une friandise, alors
qu'il se trouverait seul et loin de tout marchand de douceurs.--Des
savants, des philosophes, des romanciers ont tenté d'expliquer
cette bizarrerie sensuelle. Tous leurs discours ne contiennent que
des sottises, que des subtilités physiologiques ou psychologiques
étrangères à la question.--L'homme et la femme qu'un spasme
voluptueux non provoqué par l'amant ou la maîtresse, non provoqué par
le souvenir de l'amant ou de la maîtresse, saisit, dans le sommeil,
sont, simplement, des instinctifs--passionnés ou chastes--les
extrêmes se touchent ici--en qui le désir monte, se développe
soudain, à qui la force vitale qu'ils exploitent ou qu'ils ignorent,
s'impose dans un viol de leur chasteté ou dans une continuité
mécanique de leurs penchants.--Lorsqu'un écrivain, après plusieurs
heures de travail, se couche, il ne peut arrêter la marche de son
cerveau et s'endort tardivement, hanté, malgré lui, par les aventures
ou par les personnages qu'il a imaginés.--Lorsqu'un être a coutume
d'aimer, il ne saurait davantage mettre un frein à l'activité de ses
sens et, dans le repos même, il ne pourra empêcher le fonctionnement
de leur jeu naturel.--Les chastes ne sont chastes, ordinairement,
que charnellement; leur pensée est, à leur insu, contre toute leur
volonté même, impure, en certaines heures. Si les amants subissent
l'influence des contacts, les chastes subissent l'influence des
visions.
--Ma petite Yvonne, murmurai-je, tu aurais un bien joli succès à la
Bodinière, si tu consentais à y faire une conférence sur l'amour.
--Ne te moque pas, répliqua la folle, le sujet que nous traitons est
plus sérieux que tu ne le crois. On pourrait le baptiser, par à peu
près, ainsi qu'une comédie célèbre: «_Les Surprises de l'Amour_,»
et dans l'étrange accumulation de faits qu'il présente, il en est
de déconcertants. L'inconscience des amants--cette inconscience qui
les rend infidèles, dans le sommeil, ou qui les jette, solitaires,
dans un émoi qu'ils n'ont point souhaité, s'explique par des causes,
après tout, naturelles et conformes à leur constitution physique ou
morale. Mais que penser de la femme, par exemple, qui étant sous la
caresse d'un homme--mari ou amant--éprouve toutes les joies, toutes
les sensations de l'amour le plus ardent en dehors de cet homme,
qui n'est pour elle, alors, que le véhicule de son désir, et reporte
toutes ces sensations, toutes ces joies, vers un autre que celui
qui la possède effectivement, vers un autre qu'elle aime ou qui,
simplement, dans sa forme plastique, provoque en elle une excitation
physique? Que penser de cette tromperie, sur la présence réelle dans
l'amour, entre deux êtres qui, cependant, sont intimement mêlés?--Je
t'accorde, ma mignonne, que la plupart des femmes à qui ce genre
d'accident est fréquent, sont ou des vicieuses ou des femmes qui,
éprises, n'ont jamais appartenu à ceux qu'elles souhaitent. Il est
curieux de constater, en effet, que la femme infidèle, pratiquement,
à son mari ou à son amant, n'est plus que rarement sujette à cette
sorte d'erreur, ne s'abuse presque jamais sur la personnalité de
celui à qui elle se donne. Parmi les femmes atteintes de cette
déviation spéciale du sens amoureux, il en est donc que l'on appelle
des femmes honnêtes--épouses irréprochables dans l'extériorité
de leur vie, maîtresses n'ayant jamais encouru le blâme de ceux
qu'elles ont choisis.--Tu semblais effrayée par le mystère du fait
qui te concerne. Le fait que je t'indique, ne doit-il pas provoquer
davantage ton effarement?--Quelle énigme, en vérité, contient la
dissimulation perverse des unes, ici, l'absence d'immédiate sensation
chez les autres, ou plutôt la faculté qui les caractérise de se faire
étrangères au lieu, à l'heure, à l'homme qui marquent leur abandon,
de substituer à cet homme, à cette heure, à ce lieu, une figure, un
théâtre, un temps qui n'ont rien de commun avec leur intimité?
J'interrompis Yvonne.
--Tais-toi, dis-je.--Si l'on réfléchissait trop à ces choses, on
haïrait l'amour.
Mon amie haussa les épaules.
--Non, conclut-elle, on ne haïrait pas l'amour qui est l'élément le
plus exquis de la vie, mais on l'envisagerait peut-être avec moins
d'exclusivité. On ne songerait plus autant à l'égoïsme qu'il crée
et l'on se dirait qu'il est sage de ne le considérer que dans ses
fins dernières--que dans la minute qu'il embellit, dans la pensée
qu'il charme, dans la sensation qu'il procure. On le débarrasserait
de toutes les fictions, de toutes les conventions, de toutes les
inquiétudes dont on a l'habitude de le charger et l'on s'en irait
avec lui, plus léger, sous le soleil et dans les fleurs. Il ne nous
apparaîtrait plus qu'ainsi qu'un étincelant papillon dont l'élégance
affinée et les chatoyantes couleurs seules séduiraient.
--Gentil docteur, combien votre leçon?
--Un baiser.
Je payai bien volontiers, avec la monnaie exigée, le discours
d'Yvonne. Son bavardage, exempt de tout pessimisme, m'avait rassurée
sur moi-même et sur les autres.--Comme «les autres,» actuellement,
pour moi, c'est M. de Nailes, je me refusai à discuter plus
longtemps. Je mis mon amie à la porte et je m'habillai pour un dîner,
chez les Johnson, où je devais la retrouver.
PSYCHOLOGIE DES CARESSES
Depuis le très subtil entretien que j'ai eu avec Yvonne sur les
caresses, j'ai beaucoup réfléchi et il m'a paru curieux de rechercher
non pas le plus ou le moins d'importance qui leur appartient, dans
leur diversité, mais la nature propre à chacune d'elles, mais la
sensation qu'elles procurent, selon qu'elles viennent de l'un ou de
l'autre de nos sens.
Yvonne l'a dit fort justement: l'œil, l'oreille, la main, la bouche
et le nez, prennent et donnent leurs caresses particulières.
Ce théorème, extrait du Traité pratique de l'Amour que rédige si bien
ma folle amie, étant exposé, il s'agit d'en démontrer l'excellence.
L'œil et l'oreille semblent, tout d'abord, être les agents les
plus sérieux de l'amour. Ils ne sont, cependant, que des soldats
d'avant-garde qui reconnaissent le terrain avant la bataille, et la
main, la bouche, le nez, sont le gros de l'armée qui doit entrer en
ligne.
Je m'explique.
Par l'œil, par le regard, pour parler plus poétiquement, l'homme
ou la femme éprouve la première sensation qui déterminera le désir,
ainsi que pourrait prononcer M. de La Palisse. Par l'oreille, il
ou elle perçoit l'aveu, le charme moral de la passion naissante.
Ce n'est qu'après avoir bien établi ces deux points fondamentaux
de toute liaison, que deux amants--pareils à des joueurs
d'échecs--avanceront leurs pions et en appelleront à la main qui crée
le contact, à la bouche qui sourit et qui goûte, au nez qui recueille
les parfums, en faveur du succès de leur sympathie.
Dans les préliminaires d'une aventure, dans le temps de cour que
l'on consacre à toute liaison, régulière ou clandestine, l'œil et
l'oreille, le regard et la voix ont une extrême importance. Cette
importance cesse dès la possession.
Les amants se préoccupent moins, alors, de se contempler, de
s'entendre parler que de s'abîmer, charnellement, l'un en
l'autre.--L'homme, si sa maîtresse est d'une silhouette élégante
et fine, s'amusera tout au plus encore à la voir se dévêtir, à la
voir s'apprêter à l'abandon; la femme, quelque attractif que soit
son amant, n'aura, pour lui, qu'un coup d'œil gai ou moqueur qui
ne lui montrera plus rien. L'homme pourra écouter sa maîtresse,
si elle est bavarde, lui débiter quelque propos mondain, mais il
restera silencieux et attendra même que le calme se soit fait en son
alcôve, pour mieux goûter le plaisir qui lui sera offert. Les heures
douces et aimables des phrases bien tournées, des regards pleins de
sentimentalité émue, auront vécu, entre eux, et c'est aux contacts
plus précis de leur être qu'ils demanderont leur joie.
La main, la bouche et le nez leur apporteront cette joie.
Ne m'occupant, ici, que des impressions reçues par la femme,
j'ajouterai que la main de l'amant, tantôt soumise, tantôt
autoritaire--câline et hardie dans la même seconde--a sur elle cette
sorte d'influence que possède la main du magnétiseur sur son sujet.
La préparant à l'amour, elle la jette dans l'amour; elle sème, sur
tout elle, des frissons et des brûlures, des douceurs et des piqûres.
Elle est l'instrument magique et pervers qui précipite le désir et
qui le fait inassouvi. Elle prend, vole, pille tout ce qui se livre à
elle, et, cependant, elle laisse le tout entier et seulement disposé
à être pris, volé, pillé.
La bouche communique à la femme une sensation fort subtile. Il
semble qu'elle lui verse une ivresse particulière dont la nature
absolue, au point de vue de l'extase, exclut toute impression qui ne
vient pas d'elle.--On a dit, avec raison, que la femme qui tend sa
bouche au baiser, se donne tout entière. Les caresses de la main,
en effet, peuvent ne pas entraîner, nécessairement, la chute d'une
femme. Les ayant acceptées, elle a le droit, elle est libre encore
de se ressaisir. Cette liberté, ce droit ne lui appartiennent plus
dès qu'elle a permis qu'une lèvre d'homme effleure la sienne. Si
elle est, comme Mme d'Inguerland, une «amuseuse,» elle conservera
toujours la faculté froide de se reprendre; mais si elle est une
amoureuse, elle sera à l'homme qui l'aura ainsi frôlée. Il n'est
pas de volonté, il n'est pas de remords, il n'est pas de vertu qui
tiennent devant la caresse d'une bouche sachant offrir et recevoir
le baiser.--Le baiser crée le contact intime et doux après lequel le
contact suprême et puissant apparaît comme une conséquence logique
et obligée de l'exaltation subie. Le baiser a un goût et c'est de ce
goût, indéfinissable, que jaillit sa caresse.
Le nez--ce pauvre nez dont Yvonne, l'autre jour, avait fort envie de
se moquer, tout en plaidant sa réhabilitation, a un rôle important,
également, dans la possession. Il est comme le conducteur des
mouvements passionnels--physiques ou intellectuels--de l'amant,
et dans la recherche à laquelle il s'habitue, soit qu'il hume,
délicieusement, l'odeur préférée de la femme aimée, soit qu'il
recueille plus spécialement les effluves qui s'échappent de son être,
il atténue ou accroît le désir. Il me semble que les voluptueux
préféreront toujours, au charme d'un produit de parfumeur, le charme
moins banal d'un corps de femme.
A la minute exquise et douloureuse de l'abandon, les trois caresses
de la main, de la bouche et du nez--du toucher, du goût et de
l'odorat--formeront, dans un ensemble, la joie mystérieuse en dehors
de laquelle rien n'existe, parce qu'elle est absolue, parce que sa
genèse est dans la vie même.
Je parlais, plus haut, du baiser, et je m'essayais à en fixer la
psychologie--une psychologie très sommaire et exempte de pédantisme,
je crois.
Je ne veux pas terminer ces feuillets, aujourd'hui, sans en compléter
l'expression.
Il y a trois sortes bien distinctes de baisers: le baiser d'avant,
le baiser de pendant et le baiser d'après la possession.
Le baiser d'avant la possession doit être timide, prudent, doux,
discret et modeste. Il doit être pareil, un peu--pour employer une
comparaison--à un voyageur qui frapperait à une porte et qui se
ferait humble pour qu'on lui accorde l'hospitalité. Si le voyageur
est un bandit ayant l'intention de mettre à feu et à sang la maison,
il se gardera bien, alors, de révéler son véritable état; si le
baiser est un baiser terrible, un brigand de baiser, il se gardera
bien de montrer l'ardeur qui l'anime, de laisser deviner les méfaits
dont il compte se rendre coupable.
Le baiser de pendant la possession a tous les droits, tous les
devoirs même d'un conquérant. Qu'il saccage, qu'il morde la bouche
qui l'agrée, il sera pardonné--tel un soudard, en une ville vaincue,
est souvent excusé par la belle fille qu'il vient de trousser.
Le baiser d'avant et le baiser de pendant la possession, doivent être
assez bien entendus de la plupart des hommes et tous en observent,
probablement, les nuances presque instinctivement.
Je doute que le baiser d'après la possession soit aussi bien, aussi
communément compris.
Les uns doivent le faire trop brutal, les autres trop indifférent.
M. de Nailes le donne fort gentiment et, à mon avis, tel qu'il faut
qu'il soit donné.
C'est, avec lui, comme une caresse délicate, reposante, qui court sur
les lèvres, sur les yeux, sur tout ce qu'il vient d'aimer; c'est,
avec lui, comme le muet remerciement, comme le sentiment matérialisé,
mais reconnaissant, de la joie qu'il a éprouvée.
La femme la plus voluptueuse--la moins pudibonde, par conséquent--se
sent envahie, après l'abandon, par l'involontaire regret de cet
abandon. Or, si les hommes avaient l'intuition de sa pensée, en
cette heure, si les hommes savaient la récompenser de son émoi, de
sa secrète alarme, en mettant dans leur baiser de... clôture, de la
chasteté presque, ils seraient doublement aimés.
Yvonne dirait qu'ils seraient, alors, trop parfaits et trop heureux.
Mon Dieu, pourquoi non, après tout?... M. de Nailes est ainsi, ou du
moins m'apparaît ainsi, et je ne m'en plains pas.
LA FEMME ET LES CARESSES
Je croyais en avoir fini avec le chapitre des caresses, mais il
paraît qu'il est plus compliqué que je ne le pensais.--Yvonne, à qui
j'ai fait part des réflexions qu'il m'avait inspirées, m'a joué le
méchant tour, cette après-midi, chez la marquise d'Oboso, pendant que
ces dames savouraient, avec des mines friponnes, de nombreuses tasses
de thé, de répéter ce que je lui avais confié.
Tout de suite, alors, la conversation s'est animée, a pris un tour
de galanterie piquante, et l'abbé de Mervil qui s'occupait à nous
confesser, sans en avoir l'air, a fait: «--Hum... hum...»--et cette
bégueule de Mme Berthaud s'en est allée, donnant comme prétexte à sa
sortie, des visites de charité fort urgentes.