--Donc, j'ai un... amant, et depuis que j'ai un amant, je suis

heureuse. Voilà le fait brutal.--Je ne m'attarderai pas à analyser

le pourquoi de ma joie. Il en est qui discourraient, sur ce sujet,

pendant des heures. Je pense que les choses d'amour sont beaucoup

plus simples qu'on ne se les imagine, généralement. Je suis heureuse

pour deux causes principales: parce qu'en devenant la maîtresse de

M. de Nailes, j'ai mis de la diversité dans ma vie et parce que

l'intimité que j'ai trouvée avec lui, n'est pas la même que celle

que m'offrait mon mari.--Toute femme qui, ayant un amant, recherche

la genèse de son contentement en dehors de ces deux causes--toute

question d'intérêt étant écartée--travestit ses sentiments ou

ses sensations sous l'éclat de mots plus ou moins magiques, et

invoquant la fougue de la passion ou l'irrésistible élan de l'âme,

se ment à soi-même, tente de s'exciter dans la superficialité de sa

conduite, est pareille à un ivrogne qui se griserait de pensées ou

de paroles, avant de boire, pour se donner le courage de l'ivresse

réelle. Une femme est heureuse lorsqu'elle a un amant, parce que

le fait simple d'avoir cet amant, la distrait--tel un enfant à qui

l'on présente un jouet qui lui est inconnu. Une femme, encore, est

heureuse dans l'intimité qu'elle tient de son amant, parce que cette

intimité fait naître, en elle, des sensations qui lui paraissent

délicieuses auprès des banales tendresses du mari, de l'habituel et

tranquille «bonsoir» qu'il lui jette, lorsqu'il le lui jette.--Tout

l'amour est là--du moins l'amour tel que la femme du monde peut le

ressentir.--Les langueurs, les désespoirs, les excentricités, les

suicides qu'il provoque, certainement, appartiennent aux femmes des

classes inférieures et ne sauraient, dans cette discussion, être

considérés comme intéressants.--Il est une phrase, un peu vulgaire,

que j'hésite à prononcer et, cependant, elle résume trop l'intimité

passionnelle de la femme, dans une liaison irrégulière, pour que je

la taise:--«Une femme est heureuse avec l'amant, parce qu'avec lui,

_ce n'est pas la même chose qu'avec le mari_.»--Vois-tu, ma petite

Yvonne, les maris sont de grands sots. Ils prennent des maîtresses,

sous le prétexte que leurs femmes ne leur procurent aucune des joies

qui leur sont nécessaires ou familières--en souvenir de leurs années

de célibat--alors que, tout simplement, ce sont eux qui ne savent

ou qui ne veulent pas demander à leurs femmes ce qu'ils ramassent

chez les filles, ce qu'ils implorent de leurs amies mondaines ou

ce qu'ils créent en elles.--Une jeune femme mariée qui se livre à

un autre homme que son mari, est, le plus souvent, une innocente

dans le plaisir et ne connaît bien l'amour que dans la pratique

de l'adultère. Nous ne devenons des amoureuses, en vérité, qu'en

dehors du mariage et de ceux qui auraient dû comprendre, pourtant,

qu'ils pouvaient faire de nous, des amoureuses. Le mari se gante,

se cravate de blanc pour aimer sa femme; l'amant se met en bras

de chemise pour chérir sa maîtresse. Nous préférons le sans-gêne

de l'amant. Les maris sont de grands sots, je le répète. Ils nous

possèdent solennellement, ils nous respectent en des heures où nous

n'avons que faire de déférence et ils donnent, à leurs baisers,

l'allure édifiante du devoir accompli. Ils nous veulent soumises à

la continuation de leur race et réfractaires à toute curiosité, à

tout émoi. Nous ne sommes pas leurs amies, leurs compagnes, dans le

sens absolu des mots; nous ne sommes, pour eux, qu'un peu plus que

leurs bêtes d'écurie ou de haras; nous ayant placées en des box,

ils ne nous en feraient, volontiers, sortir que tous les neuf mois,

pour nous imposer une nouvelle expérience de fille ou de garçon,

après notre mise au vert.--L'amant agit tout différemment. Sa pensée

est la nôtre, sa science est la nôtre et s'il ne nous respecte en

aucun moment, il nous adore en toute heure, ce qui vaut mieux. Nous

trouvons en lui, et avec lui, une sensation de vie libre, affranchie

de toute convention, de toute contrainte, et nous sommes, dans ses

bras, comme des oiseaux qui se sentiraient pousser les ailes.--Dans

l'attitude du mari, que d'illogisme, aussi!--Le même homme qui

s'éloigne de sa femme, parce qu'il lui refuse l'initiation suprême,

s'en ira vers une amie, également mariée, de cette femme et chantera

avec elle, sans réserve, toute la gamme de l'amour. Et, dans son

incohérence, il ne songera même pas qu'un de ses amis, à lui, pourra

bien entonner avec celle qu'il dédaigne, le duo qu'il murmure avec sa

maîtresse; il ne songera même pas que sa maîtresse, avant de recevoir

et de goûter ses leçons, était pareille à sa femme et que sa femme

deviendra fatalement pareille à sa maîtresse.--Il est des maris qui

n'ont aimé leurs femmes qu'après la crise de l'amant. Ils auraient eu

plus de profit à les aimer dans la crise du mariage. Mais tout vient

à point à qui sait attendre, sans se fâcher, dit le proverbe, et il

me semble que nos maris s'en appliquent les conséquences avec quelque

naïveté.

Yvonne m'a écoutée attentivement. Lorsque j'eus terminé ma

démonstration, elle se leva, battit des mains et m'embrassa.

--Bravo, ma mignonne, s'écria-t-elle. Tu n'es plus tout à fait une

enfant, je le reconnais, et tu dois être, pour M. de Nailes, une

divine amie.

J'ai souri; car j'ai pensé que Rolande, aussi, doit être une «divine

amie,» pour Jean, et qu'il eût été si simple d'être ce que nous

sommes toutes deux, en restant chacune chez soi.

LES CARESSES

Je suis allée, aujourd'hui, à la campagne, avec Yvonne et,

naturellement, selon notre habitude, nous avons beaucoup bavardé.

Ma longue et dernière dissertation sur les divers genres d'intimité

qui existent entre la femme, le mari ou l'amant--dissertation qui

pouvait paraître, entre parenthèses, comme une atténuation cherchée

à ma situation personnelle--m'a semblé avoir extrêmement préoccupé

mon amie et elle me l'a rappelée, moitié riante, moitié sérieuse, en

y ajoutant des commentaires ou, plutôt, une sorte de conférence qui

m'a fort intéressée.

Nous étions à Saint-Germain, dans la forêt. Il faisait beau et bon.

Yvonne s'est assise sur la mousse, à l'ombre des grands arbres, et

m'a tout à coup interpellée.

--Sais-tu bien, ma mignonne, que sans t'en douter, l'autre fois, tu

as soulevé une question terrible--l'une des plus terribles questions

qui enfièvrent les amants.

--Vraiment, j'ai, tant que cela, été audacieuse?

--Oui; mais tu es excusable, car tu as fait de l'amour, je le crois,

comme M. Jourdain faisait de la prose--sans le savoir.

--Allons, dis-moi vite quelle énormité j'ai commise.

--Tu n'as commis aucune énormité. Tu as, simplement et très

gentiment, effleuré ce sujet qui déconcerte tant de graves

philosophes, tant d'aimables aventuriers aussi: les caresses.

--C'est possible; ne t'es-tu pas aperçue que je ne suis plus tout à

fait une ignorante?

Yvonne ne m'a pas répondu. Elle se prit à réfléchir et quand elle

reparla, on eût dit qu'elle discourait autant pour elle-même que pour

moi.

--Quelles divines choses que les caresses, fit-elle, et comme

je t'écoutais avec plaisir lorsque tu en évoquais, récemment,

la réalisation, la possession. Les caresses sont, à l'amour--et

j'entends strictement, par l'amour, l'acte brutal qui le caractérise

fatalement--ce que de jolies dentelles sont à la chair d'une

femme. Elles sont comme les froufrous, comme les chiffons précieux

de l'amour et quelle que soit leur nature, quelle que soit leur

insuffisance même, elles sont délicieuses toujours. Elles ont une

psychologie spéciale; elles renferment une délicatesse infinie,

même lorsqu'elles se font très matérielles. Comme toutes les

choses subtiles et de prix, elles exigent de celui qui les offre

un doigté, une habileté parfaits, et autant elles sont capables de

rendre agréable l'homme qui les prodigue, autant elles deviennent

susceptibles de le rendre odieux ou ridicule, s'il manque aux

promesses dont il les charge.--Les caresses doivent être complètes,

en effet, doivent être comme des jalons jetés sur une route et menant

à un but déterminé. Si le dernier jalon fait défaut pour atteindre

ce but, la femme ne pardonne point à celui qui lui inflige ainsi une

déception imprévue; elle le méprise autant qu'elle l'a aimé, ou bien

elle le raille autant qu'elle l'a ennobli.--De toutes façons, elle

s'éloigne de lui, dans sa désillusion, avec le même empressement

qu'elle a apporté à rechercher son contact.--La femme, qui veut

l'absolu, dans son désir, vit, cependant, presque exclusivement,

durant le temps d'un amour, par les caresses. Elles entrent en

tous ses sens, elles partent de ses cinq sens, dans un mouvement

de va-et-vient qui réjouit son être.--L'œil, l'oreille, la main,

la bouche et jusqu'au nez--ce malheureux nez tant bafoué--prennent

et donnent leurs caresses particulières et nul ne saurait dire

de quelles sources coulent les meilleures.--Tu as flirté, tu as

aimé, ma mignonne, et tu as dû observer, même involontairement,

combien nos cinq sens se développent dans les différentes phases

de ce qu'on appelle, dévotieusement, le Péché. L'observation que

je t'indique est aisée pour nous autres, femmes du monde, car

chez nous, l'amour se présente et finit à peu près, avec tous et

toutes, de même manière.--C'est la cour ou le flirt d'abord; le

simple contact, c'est-à-dire les rapprochements discrets, ensuite;

puis, viennent les frôlements plus directs, plus accentués--ce que

je nommerais les attouchements, si ce mot n'était, d'habitude,

trop vilainement interprété; enfin, c'est la possession.--Or, si

les caresses qu'échangent un homme et une femme, dans le flirt,

dans le simple contact, dans les rencontres discrètes, dans les

frôlements, sont, dans le monde, pour tous ceux et pour toutes

celles qui les offrent et les acceptent, les mêmes, elles diffèrent

essentiellement dans l'intimité complète. Et c'est dans l'intimité

complète que se révèlent seulement les vrais amoureux et les vraies

amoureuses.--L'intimité absolue ne commence pas, comme tant de gens

le pensent, qu'au moment où les amants tombent aux bras l'un de

l'autre. Elle naît quelques jours, quelques heures avant ce moment,

et c'est alors qu'un homme réellement digne des espérances qu'il

a provoquées, doit se montrer adroit et savant.--Tu disais, fort

justement, dernièrement, que les maris sont des sots parce qu'ils ne

savent ou ne veulent pas jouer auprès de leurs femmes, le rôle des

amants. Tu avais raison. Les maris sont pareils à des chasseurs qui,

après avoir battu la plaine, se mettent à table et dévorent goulûment

les mets qu'on leur sert, sans s'inquiéter de savoir si ceux qui les

entourent peuvent les suivre, dans cette course à la fourchette, avec

le même appétit. Les amants, au contraire des maris, sont ainsi que

des convives délicats qui comprennent qu'il est amusant et utile de

s'attarder aux hors-d'œuvre, de donner un coup de dent ici, un coup

de dent là, et qui permettent à leurs voisins de s'être entraînés à

bien manger lorsque le rôti sera présenté. Les amants savent qu'il

est des caresses d'avant, de pendant et d'après la possession. Ils

savent que nulles d'elles ne doivent être imitées des autres, que le

baiser d'avant ne doit pas être le baiser de pendant et le baiser

d'après. Pour continuer ma comparaison culinaire, ils font ainsi

que des mangeurs raffinés qui ont un coup de fourchette différent

pour chaque partie du repas.--Les caresses ne doivent pas être,

cependant, assez étrangères les unes aux autres, dans leur nature,

dans leur expression, pour que la femme soit amenée à désirer plutôt

celles-ci que celles-là. Un amant qui, tout en étant très savant,

ne saurait point empêcher ce choix des caresses par sa maîtresse,

serait un amant maladroit. La femme doit être aussi heureuse dans les

préliminaires de la possession que dans la possession même, qu'après

la possession. Elle doit souhaiter autant la minute sur laquelle

se pose son rêve naissant, que le moment où ce rêve s'accomplit,

que l'heure en laquelle il s'efface. Et il est nécessaire que, se

retrouvant satisfaite devant celui qui l'aime, elle s'en revienne

vers son extase en l'envisageant avec autant de fièvre en son début

qu'en sa fin, ainsi qu'un renouveau plein d'espoirs sans cesse,

ainsi qu'un plaisir non encore goûté.--Il est deux choses que la

femme doit rechercher, comme un inconnu toujours captivant: la joie

d'être mère, oublieuse des douleurs d'un premier enfantement; la joie

d'être une amoureuse, sans la crainte de la satiété.--Tels sont ce

que je pourrais qualifier, sans trop de moquerie, les commandements

de l'amour.--Tous les amoureux ne les appliquent point de même façon,

mais tous s'y conforment.--C'est ce qui les fait dangereux pour les

maris trop peu versés dans la connaissance de la femme en général, de

leurs femmes en particulier. C'est ce qui explique, aussi, la durée

de certaines liaisons. Nous sommes, un peu, comme des reines qui

auraient, pour les amuser, de gentils pages diseurs de beaux sonnets,

et nous tenons à nos pages.

Yvonne ayant terminé sa conférence sur les caresses, se leva et nous

sortîmes de la forêt.

Je ne sais si M. de Nailes, mon ami, serait flatté d'être comparé à

un page; mais ce que je puis affirmer, c'est qu'il sait, à merveille,

selon la métaphore d'Yvonne, dire de beaux sonnets.

UN CAS PATHOLOGIQUE

J'ai rencontré, cette après-midi, chez la vieille marquise d'Oboso,

une femme dont la réputation est étrange. C'est une divorcée--la

marquise n'est pas collet-monté et admet, volontiers, du bric-à-brac

mondain chez elle--dont l'ex-mari ne parle qu'avec mystère, qu'avec

une sorte d'effroi, paraît-il.--Les hommes disent d'elle:--«C'est un

cas pathologique,»--et ils la fuient. Elle n'est pas restée longtemps

chez Mme d'Oboso et, après son départ, elle a fait--elle peut s'en

vanter--les frais de la conversation. Ce que j'ai appris d'elle,

alors, m'a singulièrement intéressée.

Mariée au comte d'Inguerland--un grand seigneur et un bon

enfant--elle semblait fort heureuse en ménage lorsque, soudain, elle

a quitté le domicile conjugal et s'est séparée, irrémédiablement, de

son compagnon.

Comme cet événement, que rien ne faisait prévoir, a étonné, on en a

cherché les causes et les gens bien informés affirment que ces causes

sont d'un ordre tout intime.

Mme d'Inguerland qui, actuellement, a à peine vingt-cinq ans, fut,

chuchote-t-on, la femme de son mari durant les premiers mois de

son union, mais cessa de l'être pendant les deux années qu'ils

demeurèrent auprès l'un de l'autre et qui précédèrent la crise

suprême du divorce.

Pourquoi cette séparation, pourquoi cette rupture?--L'aventure est

piquante et digne d'être enregistrée.

La comtesse qui aimait son mari avec son corps comme avec son âme, et

qui en était aimée pareillement, s'avisa un beau soir, raconte-t-on,

de lui reprendre la moitié de ce qu'elle lui donnait habituellement,

de se refuser physiquement à lui, de ne l'aimer et de n'en être

aimée que moralement.

Elle ne lui permit plus de lui offrir que des tendresses... parlées,

elle mit une barrière entre sa personne et la sienne et se complut

dans une extase platonique qui, pour être originale, ne laissait

pas que d'inquiéter M. d'Inguerland. Croyant, tout d'abord, à une

fantaisie passagère, à un jeu malicieux et excitant de sa jeune

femme, le comte tenta d'accepter, de gracieuse humeur, le caprice qui

lui était imposé et s'égaya même de la bizarrerie de ce caprice. Mais

lorsqu'il s'aperçut que ce qu'il considérait comme une gaminerie,

avait le caractère d'une résolution sérieuse et réfléchie, il se

révolta et voulut ressaisir les joies dont on l'avait privé.--Hélas,

il se heurta à une obstination, à une répugnance qu'il ne pouvait

comprendre, et comme il demandait des explications à sa femme, au

sujet de son attitude, elle lui fit cette réponse:

--Je vous aime autant aujourd'hui qu'hier. Mais comme je n'éprouve

aucune satisfaction dans l'acte charnel de l'amour, j'ai décidé de

ne plus m'y soumettre. Dans l'obéissance que je vous ai témoignée

jusqu'à présent, il y avait un peu de curiosité et beaucoup

d'espérance. Je voulais connaître cette chose pour laquelle tant de

femmes brisent leur existence et je pensais qu'il me viendrait d'elle

le bonheur qui les enchante. Mes sens sont restés muets. En revanche,

mon âme a ressenti quelque émoi lorsque vos lèvres, maintes fois, ont

prononcé de tendres paroles. J'ai conclu, de cette impression toute

intellectuelle, que l'amour vit autant par les choses du cœur que

par celles de la chair, et c'est vers les premières que, désormais,

je veux me porter tout entière.

En écoutant ce discours, M. d'Inguerland fit la grimace; comme il

était galant, il évita de violenter sa femme dans les sentiments

nouveaux et étranges qu'elle exprimait et il attendit, patiemment,

qu'elle changeât d'opinion sur les fins dernières de l'amour. Mais

la comtesse fut inébranlable dans sa résolution et une séparation

résulta de la division intime qui existait entre elle et son mari.

Cette histoire devient stupéfiante, en vérité, lorsqu'on affirme que

Mme d'Inguerland aimait réellement le comte et qu'elle a préféré

s'éloigner de lui, plutôt que de subir, docilement, et sans lui

révéler l'état exact de sa pensée, ses caresses. On peut, on doit

admettre que, ne trouvant aucun plaisir dans l'abandon suprême,

elle n'ait point été très friande des obligations qu'il entraîne.

Mais est-elle excusable d'avoir mutilé l'existence de celui qu'elle

prétendait chérir--à sa manière--en refusant, impitoyablement,

d'entretenir son illusion?--Combien de femmes--elles sont rares, mais

elles sont--ne goûtent aucun contentement dans les bras d'un époux

ou d'un amant même, et se prêtent à ses désirs parce qu'elles savent

que l'homme n'aime, absolument, que dans la possession matérielle de

celle qu'il convoite?

Mme d'Inguerland, depuis son divorce, a continué de se montrer dans

le monde et a, dit-on encore, perdu un peu le souvenir de son mari.

On lui a, en effet, connu diverses intrigues qui, toutes, se sont

terminées comme son mariage--par un étonnement profond du galant et

par sa retraite précipitée.

La réputation de Mme d'Inguerland est établie actuellement. C'est

une «amuseuse.» Elle autorise toute privauté, toute audace, même,

de parole ou de regard, mais elle se défend contre tout acte, si

timide qu'il soit. Elle est ainsi qu'une hôtelière qui, à l'approche

d'un voyageur, entr'ouvrirait simplement la porte de son auberge et

lui souhaiterait une bien-venue relative. Le voyageur demeurerait

peut-être quelques instants à faire les cent pas, devant la maison,

mais il se lasserait de l'attente et poursuivrait son chemin. Les

amoureux font ainsi, pour Mme d'Inguerland, et comme ceux qui ont

tenté d'obtenir inutilement ses faveurs sont nombreux, on peut

prévoir le moment où on ne la regardera plus que comme une belle

pièce de musée médical et secret.

Le docteur Lescot qui était chez Mme d'Oboso, pendant la visite

de Mme d'Inguerland et qui, après son départ, s'est mêlé à notre

causerie, nous disait que ces messieurs ont raison de voir en elle

«un cas pathologique.»--Ayant toutes les séductions extérieures,

toutes les aspirations intimes de la femme, elle est la victime d'une

fatalité. Elle est sans sexe, ou plutôt elle est sous l'influence

constante d'une atrophie de ses sens. Réfractaire à la volupté

physique, elle a pu subir, un temps, les tendresses matérielles de

l'homme, mais la nature particulière de son être l'a vite reconquise

et, voulût-elle la duper, à nouveau, elle ne le pourrait pas. Elle

cherche, dans une intellectualité intime, c'est-à-dire dans le

partage d'une passion incomplète, l'apaisement, le plaisir d'amour

qui la fuient, et elle ne sème autour d'elle que des déceptions, que

des moqueries, que des dédains.--C'est un monstre; mais il faut la

plaindre.

Yvonne qui, en apparence, dans le monde, ne prend rien au sérieux, a

surnommé Mme d'Inguerland «la Jambe de Bois.»

Le mot a eu du succès. Mme d'Inguerland n'est-elle pas, en effet,

un peu comme une jambe de bois--pauvre membre factice qui marche

souvent, lorsqu'il est bien agencé--ainsi qu'un vrai membre, mais qui

ne saurait avoir la sensation et la jouissance du sol sur lequel il

se pose?

LES CADEAUX DE L'AMANT

Hier, il y a eu une petite réunion chez les de Sorget, et il paraît

que je m'y suis montrée d'un «fin-de-siècle» scandaleux. Oui,

vraiment, le mot a été dit par ce laideron de Mme Berthaud--une

bourgeoise revêche et pudibonde égarée dans le monde, et qui doit aux

grands services que son mari a rendus au parti royaliste, ainsi qu'à

son énorme fortune, d'être admise, d'être tolérée parmi nous.

Rassemblées dans un coin--Mme de Sorget, Mme Berthaud, Yvonne,

Rolande, la marquise d'Oboso, Mme et Mlle Johnson que l'on commence

à recevoir un peu partout--tandis que ces messieurs étaient occupés

par la cote de la Bourse ou des courses, nous nous querellions sur le

point de savoir si une femme peut accepter des cadeaux ou de l'argent

de son amant, et nous étions fort divisées d'opinions, quand j'ai

pris la parole, soudain, au lieu d'écouter, selon mon habitude, et

quand j'ai carrément tranché la question. Si ma sortie a quelque peu

étonné mes amies, nulle ne s'en est indignée et cette bégueule de Mme

Berthaud a, seule, maudit ma franchise.

--Vous êtes toutes ridicules dans vos avis, me suis-je écriée, soit

que vous refusiez à une femme le droit de partager la richesse de

l'homme qui l'aime et dont elle accepte la tendresse, soit que vous

imposiez des atténuations hypocrites à ce droit. Il n'y a point de

distinction à établir, en cette matière, et le problème qu'elle

renferme doit se poser nettement. La solution m'en semble toute

naturelle: une femme peut, sans déchoir dans sa pensée comme dans

celle de son amant, recevoir des cadeaux de celui qu'elle aime et à

qui, librement, elle appartient.--La femme mariée, tout au plus,

serait susceptible d'inspirer quelques réserves à ce sujet. Il

lui est moins facile de faire agréer, par son mari, les présents

de l'amant que cet amant même. La morale mondaine veut, en effet,

qu'un époux ne soit pas déshonoré parce qu'il permet à sa femme

de chercher en dehors de lui, les joies qu'elle ne trouve pas en

lui, mais elle condamne sévèrement celui qui se fait complaisant

devant la générosité d'un... collaborateur. Un mari, selon la morale

mondaine, peut, sans craindre le ridicule ou l'infamie, jouer à

l'aveugle devant l'infidélité de sa compagne, pourvu qu'il veille

à ce que cette infidélité soit gratuite. Donc, laissant la femme

mariée à l'arbitraire, à l'illogisme qui la frappe, et ne nous

inquiétant que de la femme libre--fille, veuve ou séparée--je dis

que cette femme peut, hardiment, et sans encourir le blâme des gens

à principes, accepter de son amant des présents--bijoux, chiffons,

voitures, chevaux, maisonnette--ou de l'argent. La plus grave, la

plus solennelle objection qui ait été faite à cette acceptation

d'une récompense, en amour, est que la femme qui l'admet imite la

courtisane, se place à son niveau social. Rien n'est plus faux. La

courtisane vend ses faveurs à Pierre et à Paul, indifféremment,

exerce un commerce, une industrie et ne demande à ses... clients que

de payer régulièrement la marchandise qu'elle leur débite. La femme

qui se donne sans conditions, qui ne met point de calcul dans son

abandon, qui ne prévoit même pas que celui qu'elle fréquente pourra,

un jour, la récompenser de son affection, autrement que par des

baisers toujours aussi sincères que les premiers qu'elle a reçus, ne

saurait décemment être comparée à la courtisane, et quand l'heure

viendra où ses doigts joueront avec une riche parure choisie par

l'amant, elle ne songera point que cette parure peut représenter le

prix de sa tendresse, de sa passion, mais elle se dira, simplement,

et mieux, qu'elle lui a été apportée pour la rendre belle davantage,

pour la faire plus séduisante. Il lui pourra être malaisé,

évidemment, de tenir le même raisonnement, lorsqu'il lui sera

offert un gentil portefeuille rempli de non moins gentils billets

bleus. Elle sera bien obligée, alors, de constater que ces billets

sont mis à sa disposition pour augmenter non seulement son luxe

public ou intime, mais aussi pour accroître son bien-être matériel.

Eh bien, dans ce cas extrême--le plus délicat de la question qui

nous occupe--je me demande encore en quoi la femme qui s'incline

devant le don de son amant, ressemble à une courtisane?--L'amour

est absolu, dans ses manifestations, de quelque nature qu'elles

soient. Si l'on refuse, à une femme, la faculté honnête de recourir

à la richesse de son amant, il n'y a pas de motifs pour qu'on ne

lui refuse pas la liberté d'aimer et pour qu'on n'oppose pas à la

passion qui l'entraîne vers un idéal étranger aux conventions de la

vie ordinaire, la stricte observation de ces conventions. On s'en

va répétant, sur tous les tons, que la femme qui prend une part

de la fortune de son amant, est méprisable; mais je mets au défi

le plus habile casuiste de nous dire pourquoi elle est, en cette

occurrence, méprisable. Comment! Deux êtres mêlent leur existence,

vivent l'un par l'autre, l'un pour l'autre, n'ont de joie vraie que

lorsqu'ils se rencontrent, n'ont de peine réelle que lorsqu'ils se

quittent, et si l'un d'eux dit à l'autre:--«Je suis à toi et tout

ce qui est à moi t'appartient,»--d'amoureux qu'il était, il est,

soudain, métamorphosé en marchand d'esclaves; et si la femme répond

à ces paroles par un acquiescement reconnaissant, elle est, soudain,

changée en prostituée!--Qui oserait soutenir la vraisemblance d'un

tel jugement?--En amour, je le redis, il n'y a, moralement, ni

d'en-deça, ni d'au-delà. En amour, tout tient dans une formule unique

et exclusive: qui donne le baiser, donne tout ce qui rayonne autour

du baiser; qui accepte le baiser, accepte, tacitement, tout ce qui

peut provenir du baiser.

Comme je me taisais, affectant, après cette belle tirade, un petit

air crâne de soldat qui aurait emporté, d'assaut, une redoute, ce

laideron de Mme Berthaud m'a dit en se pinçant les lèvres:

--Vos théories, madame, réjouiraient bien des femmes et leur

procureraient l'excuse qui leur est nécessaire. En vérité, vous ne

pensez pas tout à fait ce que vous venez d'exprimer, car si vous le

pensiez, on serait amené à vous demander si votre indulgence s'étend

à l'homme qui partage la fortune de sa maîtresse. N'avez-vous pas

déclaré, en effet, que l'amour est absolu dans ses manifestations.

Renversez donc un peu les rôles et vous me direz ce que vaut votre

discours.

En entendant ce persiflage, un peu de colère m'a agitée et j'ai

répliqué--trop vivement peut-être--à Mme Berthaud:

--Votre observation est subtile, madame, et faite, je n'en doute

pas, pour m'embarrasser. Je n'en suis pas gênée, pourtant, et j'ai

le regret--si c'est un regret--de vous affirmer que je pense tout à

fait ce que j'ai dit. Quant à renverser les rôles, entre amants, non;

les gens mariés se chargent de cette besogne et vous ne blâmez pas,

que je sache, les hommes qui, n'ayant pas le sou, épousent des femmes

riches?--Votre indulgence vaut la mienne, il me semble.

Mme Berthaud m'a jeté un regard qui n'avait rien de bienveillant

et Mme de Sorget qui présidait notre cercle, a conjuré l'orage qui

s'amassait sur nos têtes, en m'entraînant à l'autre bout du salon.

Elle m'a appris que M. Berthaud était pauvre comme Job au temps de

ses épreuves, lorsqu'il a épousé son laideron.

Cette révélation explique la méchanceté et la vertu dudit laideron.

J'ai commis une gaffe, évidemment; mais, tout de même, je suis

contente de moi.

LE RÊVE, EN AMOUR

Carnet d'une femme · 第 3 / 9 段