Seigneur, dans ce discours qui nous traite si mal,

Vous voyez un effet des leçons d'Annibal;

Ce perfide ennemi de la grandeur romaine 575

N'en a mis en son cœur que mépris et que haine.

NICOMÈDE.

Non, mais il m'a surtout laissé ferme en ce point,

D'estimer beaucoup Rome, et ne la craindre point.

On me croit son disciple, et je le tiens à gloire[913];

Et quand Flaminius attaque sa mémoire, 580

Il doit savoir qu'un jour il me fera raison

D'avoir réduit mon maître au secours du poison,

Et n'oublier jamais qu'autrefois ce grand homme

Commença par son père à triompher de Rome[914].

FLAMINIUS.

Ah! c'est trop m'outrager!

NICOMÈDE.

N'outragez plus les morts[915].

PRUSIAS.

Et vous, ne cherchez point à former de discords:

Parlez, et nettement, sur ce qu'il me propose.

NICOMÈDE.

Eh bien! s'il est besoin de répondre autre chose,

Attale doit régner, Rome l'a résolu;

Et puisqu'elle a partout un pouvoir absolu, 590

C'est aux rois d'obéir alors qu'elle commande.

Attale a le cœur grand, l'esprit grande, l'âme grande,

Et toutes les grandeurs dont se fait un grand roi[916];

Mais c'est trop que d'en croire un Romain sur sa foi.

Par quelque grand effet voyons s'il en est digne, 595

S'il a cette vertu, cette valeur insigne:

Donnez-lui votre armée, et voyons ces grands coups;

Qu'il en fasse pour lui ce que j'ai fait pour vous;

Qu'il règne avec éclat sur sa propre conquête,

Et que de sa victoire il couronne sa tête. 600

Je lui prête mon bras, et veux dès maintenant,

S'il daigne s'en servir, être son lieutenant.

L'exemple des Romains m'autorise à le faire:

Le fameux Scipion le fut bien de son frère;

Et lorsqu'Antiochus fut par eux détrôné, 605

Sous les lois du plus jeune on vit marcher l'aîné.

Les bords de l'Hellespont, ceux de la mer Égée,

Les restes de l'Asie à nos côtes rangée,

Offrent une matière à son ambition....

FLAMINIUS.

Rome prend tout ce reste en sa protection; 610

Et vous n'y pouvez plus étendre vos conquêtes,

Sans attirer sur vous d'effroyables tempêtes.

NICOMÈDE.

J'ignore sur ce point les volontés du Roi;

Mais peut-être qu'un jour je dépendrai de moi,

En nous verrons alors l'effet de ces menaces. 615

Vous pouvez cependant faire munir ces places,

Préparer un obstacle à mes nouveaux desseins,

Disposer de bonne heure un secours de Romains;

Et si Flaminius en est le capitaine,

Nous pourrons lui trouver un lac de Trasimène. 620

PRUSIAS.

Prince, vous abusez trop tôt de ma bonté[917]:

Le rang d'ambassadeur doit être respecté;

Et l'honneur souverain qu'ici je vous défère....

NICOMÈDE.

Ou laissez-moi parler, Sire, ou faites-moi taire[918].

Je ne sais pas répondre autrement pour un roi 625

A qui dessus son trône on veut faire la loi.

PRUSIAS.

Vous m'offensez moi-même en parlant de la sorte[919],

Et vous devez dompter l'ardeur qui vous emporte.

NICOMÈDE.

Quoi? je verrai, Seigneur, qu'on borne vos États,

Qu'au milieu de ma course on m'arrête le bras, 630

Que de vous menacer on a même l'audace,

Et je ne rendrai point menace pour menace!

Et je remercierai qui me dit hautement

Qu'il ne m'est plus permis de vaincre impunément!

PRUSIAS, à Flaminius.

Seigneur, vous pardonnez aux chaleurs de son âge; 635

Le temps et la raison pourront le rendre sage.

NICOMÈDE.

La raison et le temps m'ouvrent assez les yeux,

Et l'âge ne fera que me les ouvrir mieux.

Si j'avois jusqu'ici vécu comme ce frère,

Avec une vertu qui fût imaginaire 640

(Car je l'appelle ainsi quand elle est sans effets;

Et l'admiration de tant d'hommes parfaits

Dont il a vu dans Rome éclater le mérite,

N'est pas grande vertu si l'on ne les imite);

Si j'avois donc vécu dans ce même repos 645

Qu'il a vécu dans Rome auprès de ses héros,

Elle me laisseroit la Bithynie entière,

Telle que de tout temps l'aîné la tient d'un père,

Et s'empresseroit moins à le[920] faire régner,

Si vos armes sous moi n'avoient su rien gagner. 650

Mais parce qu'elle voit avec la Bithynie

Par trois sceptres conquis trop de puissance unie,

Il faut la diviser; et dans ce beau projet[921],

Ce prince est trop bien né pour vivre mon sujet!

Puisqu'il peut la servir à me faire descendre, 655

Il a plus de vertu que n'en eut Alexandre;

Et je lui dois quitter, pour le mettre en mon rang,

Le bien de mes aïeux, ou le prix de mon sang.

Grâces aux immortels, l'effort de mon courage

Et ma grandeur future ont mis Rome en ombrage: 660

Vous pouvez l'en guérir, Seigneur, et promptement;

Mais n'exigez d'un fils aucun consentement:

Le maître qui prit soin d'instruire ma jeunesse

Ne m'a jamais appris à faire une bassesse.

FLAMINIUS.

A ce que je puis voir, vous avez combattu, 665

Prince, par intérêt, plutôt que par vertu.

Les plus rares exploits que vous ayez pu faire

N'ont jeté qu'un dépôt sur la tête d'un père:

Il n'est que gardien de leur illustre prix[922],

Et ce n'est que pour vous que vous avez conquis, 670

Puisque cette grandeur à son trône attachée

Sur nul autre que vous ne peut être épanchée.

Certes, je vous croyois un peu plus généreux:

Quand les Romains le sont, ils ne font rien pour eux.

Scipion, dont tantôt vous vantiez le courage, 675

Ne vouloit point régner sur les murs de Carthage;

Et de tout ce qu'il fit pour l'empire romain

Il n'en eut que la gloire et le nom d'Africain.

Mais on ne voit qu'à Rome une vertu si pure:

Le reste de la terre est d'une autre nature. 680

Quant aux raisons d'État qui vous font concevoir

Que nous craignons en vous l'union du pouvoir,

Si vous en consultiez des têtes bien sensées,

Elles vous déferoient de ces belles pensées:

Par respect pour le Roi je ne dis rien de plus[923]. 685

Prenez quelque loisir de rêver là-dessus;

Laissez moins de fumée à vos feux militaires,

Et vous pourrez avoir des visions plus claires.

NICOMÈDE.

Le temps pourra donner quelque décision

Si la pensée est belle, ou si c'est vision. 690

Cependant....

FLAMINIUS.

Cependant, si vous trouvez des charmes

A pousser plus avant la gloire de vos armes,

Nous ne la bornons point; mais comme il est permis

Contre qui que ce soit de servir ses amis,

Si vous ne le savez, je veux bien vous l'apprendre, 695

Et vous en donne avis pour ne vous pas surprendre[924].

Au reste, soyez sûr que vous posséderez

Tout ce qu'en votre cœur déjà vous dévorez:

Le Pont sera pour vous avec la Galatie,

Avec la Cappadoce, avec la Bithynie. 700

Ce bien de vos aïeux, ces prix de votre sang,

Ne mettront point Attale en votre illustre rang;

Et puisque leur partage est pour vous un supplice,

Rome n'a pas dessein de vous faire injustice.

Ce prince régnera sans rien prendre sur vous. 705

(A Prusias.)

La reine d'Arménie a besoin d'un époux,

Seigneur; l'occasion ne peut être plus belle:

Elle vit sous vos lois, et vous disposez d'elle.

NICOMÈDE.

Voilà le vrai secret de faire Attale roi,

Comme vous l'avez dit, sans rien prendre sur moi. 710

La pièce est délicate, et ceux qui l'ont tissue

A de si longs détours font une digne issue.

Je n'y réponds qu'un mot, étant sans intérêt.

Traitez cette princesse en reine comme elle est:

Ne touchez point en elle aux droits du diadème[925], 715

Ou pour les maintenir je périrai moi-même.

Je vous en donne avis, et que jamais les rois,

Pour vivre en nos États, ne vivent sous nos lois;

Qu'elle seule en ces lieux d'elle-même dispose.

PRUSIAS.

N'avez-vous, Nicomède, à lui dire autre chose? 720

NICOMÈDE.

Non, Seigneur, si ce n'est que la Reine, après tout,

Sachant ce que je puis, me pousse trop à bout.

PRUSIAS.

Contre elle, dans ma cour, que peut votre insolence?

NICOMÈDE.

Rien du tout, que garder ou rompre le silence.

Une seconde fois avisez, s'il vous plaît, 725

A traiter Laodice en reine comme elle est:

C'est moi qui vous en prie.

SCÈNE IV.

PRUSIAS, FLAMINIUS, ARASPE.

FLAMINIUS.

Eh quoi! toujours obstacle?

PRUSIAS.

De la part d'un amant ce n'est pas grand miracle.

Cet orgueilleux esprit, enflé de ses succès[926],

Pense bien de son cœur nous empêcher l'accès; 730

Mais il faut que chacun suive sa destinée.

L'amour entre les rois ne fait pas l'hyménée,

Et les raisons d'État, plus fortes que ses nœuds,

Trouvent bien les moyens d'en éteindre les feux.

FLAMINIUS.

Comme elle a de l'amour, elle aura du caprice. 735

PRUSIAS.

Non, non: je vous réponds, Seigneur, de Laodice;

Mais enfin elle est reine, et cette qualité

Semble exiger de nous quelque civilité[927].

J'ai sur elle après tout une puissance entière;

Mais j'aime à la cacher sous le nom de prière. 740

Rendons-lui donc visite, et comme ambassadeur,

Proposez cet hymen vous-même à sa grandeur.

Je seconderai Rome, et veux vous introduire.

Puisqu'elle est en nos mains, l'amour ne vous peut nuire[928].

Allons de sa réponse à votre compliment 745

Prendre l'occasion de parler hautement.

FIN DU SECOND ACTE.

[897] L'édition de 1692 a changé _Sire_ en _Seigneur_.

[898] _Var._ De ce qu'on pourroit craindre est un puissant

remède. (1651-56)

[899] _Var._ (Des héros tels que lui ne sauroient obéir.)

Par ce lâche devoir ses hauts faits se ternissent.

ARASPE. (C'est d'ordinaire ainsi que ses pareils agissent:)

Ces jeunes cœurs enflés du bruit de leurs combats. (1651-56)

[900] _Var._ Sire, et ce qu'en tout autre il faudroit arrêter.

(1651-60)

[901] _Var._ Si je ne le dois craindre, au moins j'en dois rougir;

Et la confusion dont je me sens couvrir

Me ramène aussitôt cette vue importune. (1651-56)

[902] «Araspe semble avoir dicté à Mathan sa maxime:

Est-ce aux rois à garder cette lente justice?

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Dès qu'on leur est suspect, on n'est plus innocent.

(_Athalie_, acte II, scène V.)»

(_Note de M. Naudet._)

[903] _Var._ Quoi qu'il ait fait pour moi, quoi que j'en doive

craindre. (1651-60)

[904] _Var._ La Cappadoce est vôtre et le trône d'Arsace;

Vos ordres par ma main vous ont mis en sa place,

Et je viens rendre grâce à mon père et mon roi. (1651-56)

[905] «Voltaire ne devrait-il pas à une réminiscence ces

vers de _Sémiramis_, (acte I, scène 1):

Elle laissa tomber de son char de victoire

Sur mon front jeune encore un rayon de sa gloire?»

(_Note de M. Naudet._)

[906] _Var._ Qui ne craindra jamais une si dure loi.

(1651-56)

[907] _Var._ Et les chemins ouverts par nos derniers combats

Font qu'après ce bonheur tout son peuple soupire.

(1651-56)

[908] _Var._ Je n'ai garde à son rang de faire cet outrage

(1651 et 52 A.)

[909] _Var._ Et n'en veux point douter, puisque vous me

le dites. (1651-56)

[910] _Var._ C'est votre intérêt seul que cette affaire touche.

NICOM. Et pour le vôtre seul je veux ouvrir la bouche.

(1651-56)

[911] _Var._ Qui vous partage en vie aspire à votre mort. (1651-56)

[912] L'édition de 1692 ajoute ici: _à Prusias_.

[913]_Var._ Je fus son écolier, et je le tiens à gloire. (1651-56)

[914] Voyez ci-dessus, p. 525, note 890.--«Il n'est pas

encore dans l'exactitude historique que ce soit par un Flaminius

qu'Annibal ait commencé à triompher de Rome. La journée de

Trasimène avait été précédée par les batailles du Tésin et de la

Trébie.» (_Palissot._)

[915] _Var._ N'offensez plus les morts. (1651)

[916] «Ces deux vers sont du nombre de ceux que les comédiens

avaient corrigés.» (_Voltaire._)--Lekain, dont les _Observations_

sont postérieures au commentaire de Voltaire qu'il cite, met ici:

«Et toutes les vertus....» C'était là probablement la correction

déjà pratiquée par les comédiens, car dans un autre endroit il

adopte un changement (voyez ci-dessus, p. 527, note 2) signalé par

Voltaire comme provenant d'eux. Ce passage n'avait rien du reste

qui choquât les contemporains, et Mlle de Scudéry l'avait trouvé

si fort à son gré qu'elle l'avait imité. En effet, dans le _Grand

Cyrus_, au tome X (p. 1354), dont l'achevé d'imprimer porte la

date du 13 septembre 1653, Cyrus répond à la cruelle Thomiris, qui

essaye une dernière fois de le détacher de Mandane: «Vous avez une

grande beauté, un grand esprit, un grand cœur et mille grandes

qualités, qui font que toute mon ennemie que vous êtes, j'ai

encore de l'estime pour vous.» Je dois ce curieux rapprochement à

M. Gandar, professeur suppléant d'éloquence française a la Faculté

des lettres de Paris, qui m'a ainsi plus d'une fois fait part du

fruit de ses lectures.

[917] _Var._ Prince, vous abusez enfin de ma bonté. (1651-56)

[918] L'édition de 1692 a ainsi modifié ce vers:

Ou laissez-moi parler, ou bien faites-moi taire.

Voyez le vers 366, et la note qui s'y rapporte.

[919] _Var._ Vous m'offencez. NICOM. Autant que Rome vous honore.

PRUS. Quoi? vous continuez à m'offenser encore! (1651-56)

[920] _Var._ Les éditions de 1663-82 donnent, par erreur évidemment,

_la_, au lieu de _le_.

[921] _Var._ Il la faut diviser; et dans ce beau projet. (1651-56)

[922] _Var._ Vous n'avez fait le Roi que garde de leur prix.

(1651-64)

[923] _Var._ Pour le respect du Roi je ne dis rien de plus. (1651-64)

[924] _Var._ Et vous en donne avis de peur de vous surprendre.

(1651 et 52 A.)

[925] _Var._ Ne touchez point en elle aux droits de diadème. (1651-60)

[926] _Var._ Cet esprit arrogant, et fier de ses succès. (1651-56)

[927] _Var._ Semble exiger de nous quelque formalité.

Quoique j'aye sur elle une puissance entière,

J'en cache les effets sous le nom de prière. (1651-56)

[928] _Var._ Puisqu'elle est en nos mains, l'amour ne nous peut nuire.

(1651-63)

ACTE III.

SCÈNE PREMIÈRE.

PRUSIAS, FLAMINIUS, LAODICE.

PRUSIAS.

Reine, puisque ce titre a pour vous tant de charmes,

Sa perte vous devroit donner quelques alarmes:

Qui tranche trop du roi ne règne pas longtemps.

LAODICE.

J'observerai, Seigneur, ces avis importants; 750

Et si jamais je règne, on verra la pratique

D'une si salutaire et noble politique.

PRUSIAS.

Vous vous mettez fort mal au chemin de régner.

LAODICE.

Seigneur, si je m'égare, on peut me l'enseigner.

PRUSIAS.

Vous méprisez trop Rome, et vous devriez faire 755

Plus d'estime d'un roi qui vous tient lieu de père.

LAODICE.

Vous verriez qu'à tous deux je rends ce que je doi[929],

Si vous vouliez mieux voir ce que c'est qu'être roi.

Recevoir ambassade en qualité de reine,

Ce seroit à vos yeux faire la souveraine, 760

Entreprendre sur vous, et dedans votre État

Sur votre autorité commettre un attentat:

Je la refuse donc, Seigneur, et me dénie

L'honneur qui ne m'est dû que dans mon Arménie.

C'est là que sur mon trône avec plus de splendeur 765

Je puis honorer Rome en son ambassadeur,

Faire réponse en reine, et comme le mérite

Et de qui l'on me parle, et qui m'en sollicite.

Ici c'est un métier que je n'entends pas bien,

Car hors de l'Arménie enfin je ne suis rien; 770

Et ce grand nom de reine ailleurs ne m'autorise[930]

Qu'à n'y voir point de trône à qui je sois soumise,

A vivre indépendante, et n'avoir en tous lieux

Pour souverains que moi, la raison, et les Dieux.

PRUSIAS.

Ces Dieux, vos souverains, et le Roi votre père, 775

De leur pouvoir sur vous m'ont fait dépositaire;

Et vous pourrez peut-être apprendre une autre fois

Ce que c'est en tous lieux que la raison des rois.

Pour en faire l'épreuve allons en Arménie:

Je vais vous y remettre en bonne compagnie; 780

Partons; et dès demain, puisque vous le voulez,

Préparez-vous à voir vos pays désolés;

Préparez-vous à voir par toute votre terre

Ce qu'ont de plus affreux les fureurs de la guerre,

Des montagnes de morts[931], des rivières de sang. 785

LAODICE.

Je perdrai mes États et garderai mon rang;

Et ces vastes malheurs où mon orgueil me jette

Me feront votre esclave et non votre sujette:

Ma vie est en vos mains, mais non ma dignité[932].

PRUSIAS.

Nous ferons bien changer ce courage indompté[933]; 790

Et quand vos yeux, frappés de toutes ces misères,

Verront Attale assis au trône de vos pères,

Alors peut-être, alors vous le prierez en vain

Que pour y remonter il vous donne la main.

LAODICE.

Si jamais jusque-là votre guerre m'engage, 795

Je serai bien changée et d'âme et de courage.

Mais peut-être, Seigneur vous n'irez pas si loin:

Les Dieux de ma fortune auront un peu de soin;

Ils vous inspireront, ou trouveront un homme

Contre tant de héros que vous prêtera Rome. 800

PRUSIAS.

Sur un présomptueux vous fondez votre appui;

Mais il court à sa perte, et vous traîne avec lui.

Pensez-y bien, Madame, et faites-vous justice:

Choisissez d'être reine, ou d'être Laodice;

Et pour dernier avis que vous aurez de moi, 805

Si vous voulez régner, faites Attale roi.

Adieu.

SCÈNE II.

FLAMINIUS, LAODICE.

FLAMINIUS.

Madame, enfin une vertu parfaite....

LAODICE.

Suivez le Roi, Seigneur, votre ambassade est faite;

Et je vous dis encor, pour ne vous point flatter,

Qu'ici je ne la dois ni la veux écouter[934]. 810

FLAMINIUS.

Et je vous parle aussi, dans ce péril extrême,

Moins en ambassadeur qu'en homme qui vous aime,

Et qui touché du sort que vous vous préparez,

Tâche à rompre le cours des maux où vous courez.

J'ose donc comme ami vous dire en confidence 815

Qu'une vertu parfaite a besoin de prudence,

Et doit considérer, pour son propre intérêt,

Et les temps où l'on vit, et les lieux où l'on est.

La grandeur de courage en une âme royale

N'est sans cette vertu qu'une vertu brutale, 820

Que son mérite aveugle, et qu'un faux jour d'honneur

Jette en un tel divorce avec le vrai bonheur[935],

Qu'elle-même se livre à ce qu'elle doit craindre,

Ne se fait admirer que pour se faire plaindre,

Que pour nous pouvoir dire, après un grand soupir:

«J'avois droit de régner, et n'ai su m'en servir.»

Vous irritez un roi dont vous voyez l'armée

Nombreuse, obéissante, à vaincre accoutumée;

Vous êtes en ses mains, vous vivez dans sa cour.

LAODICE.

Je ne sais si l'honneur eut jamais un faux jour, 830

Seigneur; mais je veux bien vous répondre en amie.

Ma prudence n'est pas tout à fait endormie;

Et sans examiner par quel destin jaloux

La grandeur de courage est si mal avec vous,

Je veux vous faire voir que celle que j'étale 835

N'est pas tant qu'il vous semble une vertu brutale;

Que si j'ai droit au trône, elle s'en veut servir,

Et sait bien repousser qui me le veut ravir.

Je vois sur la frontière une puissante armée,

Comme vous l'avez dit, à vaincre accoutumée; 840

Mais par quelle conduite, et sous quel général?

Le Roi, s'il s'en fait fort, pourroit s'en trouver mal;

Et s'il vouloit passer de son pays au nôtre,

Je lui conseillerois de s'assurer d'une autre.

Mais je vis dans sa cour, je suis dans ses États[936], 845

Et j'ai peu de raison de ne le craindre pas.

Seigneur, dans sa cour même, et hors de l'Arménie,

La vertu trouve appui contre la tyrannie.

Tout son peuple a des yeux pour voir quel attentat

Font sur le bien public les maximes d'État: 850

Il connoît Nicomède, il connoît sa marâtre,

Il en sait, il en voit la haine opiniâtre;

Il voit la servitude où le Roi s'est soumis,

Et connoît d'autant mieux les dangereux amis[937].

Pour moi, que vous croyez au bord du précipice, 855

Bien loin de mépriser Attale par caprice,

J'évite les mépris qu'il recevroit de moi,

S'il tenoit de ma main la qualité de roi.

Je le regarderois comme une âme commune,

Comme un homme mieux né pour une autre fortune,

Plus mon sujet qu'époux, et le nœud conjugal

Ne le tireroit pas de ce rang inégal.

Mon peuple à mon exemple en feroit peu d'estime.

Ce seroit trop, Seigneur, pour un cœur magnanime:

Mon refus lui fait grâce, et malgré ses desirs, 865

J'épargne à sa vertu d'éternels déplaisirs.

FLAMINIUS.

Si vous me dites vrai, vous êtes ici reine:

Sur l'armée et la cour je vous vois souveraine;

Le Roi n'est qu'une idée, et n'a de son pouvoir

Que ce que par pitié vous lui laissez avoir. 870

Quoi? même vous allez jusques à faire grâce!

Après cela, Madame, excusez mon audace;

Souffrez que Rome enfin vous parle par ma voix:

Recevoir ambassade est encor de vos droits;

Ou si ce nom vous choque ailleurs qu'en Arménie, 875

Comme simple Romain souffrez que je vous die

Qu'être allié de Rome, et s'en faire un appui,

C'est l'unique moyen de régner aujourd'hui;

Que c'est par là qu'on tient ses voisins en contrainte,

Ses peuples en repos, ses ennemis en crainte; 880

Qu'un prince est dans son trône à jamais affermi

Quand il est honoré du nom de son ami;

Qu'Attale avec ce titre est plus roi, plus monarque

Que tous ceux dont le front ose en porter la marque;

Et qu'enfin....

LAODICE.

Il suffit; je vois bien ce que c'est: 885

Tous les rois ne sont rois qu'autant comme il vous plaît;

Mais si de leurs États Rome à son gré dispose,

Certes pour son Attale elle fait peu de chose;

Et qui tient en sa main tant de quoi lui donner

A mendier pour lui devroit moins s'obstiner. 890

Pour un prince si cher sa réserve m'étonne[938];

Que ne me l'offre-t-elle avec une couronne?

C'est trop m'importuner en faveur d'un sujet,

Moi qui tiendrois un roi pour un indigne objet,

S'il venoit par votre ordre, et si votre alliance 895

Souilloit entre ses mains la suprême puissance.

Ce sont des sentiments que je ne puis trahir:

Je ne veux point de rois qui sachent obéir;

Et puisque vous voyez mon âme toute entière,

Seigneur, ne perdez plus menace ni prière. 900

FLAMINIUS.

Puis-je ne pas vous plaindre en cet aveuglement?

Madame, encore un coup, pensez-y mûrement:

Songez mieux ce qu'est Rome et ce qu'elle peut faire;

Et si vous vous aimez, craignez de lui déplaire.

Carthage étant détruite, Antiochus défait, 905

Rien de nos volontés ne peut troubler l'effet:

Tout fléchit sur la terre, et tout tremble sur l'onde;

Et Rome est aujourd'hui la maîtresse du monde.

LAODICE.

La maîtresse du monde! Ah! vous me feriez peur,

S'il ne s'en falloit pas l'Arménie et mon cœur, 910

Si le grand Annibal n'avoit qui lui succède,

S'il ne revivoit pas au prince Nicomède,

Et s'il n'avoit laissé dans de si dignes mains

L'infaillible secret de vaincre les Romains.

Un si vaillant disciple aura bien le courage 915

D'en mettre jusqu'au bout les leçons en usage:

L'Asie en fait l'épreuve, où trois sceptres conquis

Font voir en quelle école il en a tant appris.

Ce sont des coups d'essai, mais si grands que peut-être

Le Capitole a droit d'en craindre un coup de maître[939], 920

Et qu'il ne puisse un jour....

FLAMINIUS.

Ce jour est encor loin,

Madame, et quelques-uns vous diront, au besoin,

Quels dieux du haut en bas renversent les profanes,

Et que même au sortir de Trébie et de Cannes,

Son ombre épouvanta votre grand Annibal. 925

Mais le voici, ce bras à Rome si fatal[940].

SCÈNE III.

NICOMÈDE, LAODICE, FLAMINIUS.

NICOMÈDE.

Ou Rome à ses agents donne un pouvoir bien large,

Ou vous êtes bien long à faire votre charge.

FLAMINIUS.

Je sais quel est mon ordre, et si j'en sors ou non,

C'est à d'autres qu'à vous que j'en rendrai raison. 930

NICOMÈDE.

Allez-y donc, de grâce, et laissez à ma flamme

Le bonheur à son tour d'entretenir Madame:

Vous avez dans son cœur fait de si grands progrès,

Et vos discours pour elle ont de si grands attraits,

Que sans de grands efforts je n'y pourrai détruire 935

Ce que votre harangue y vouloit introduire.

FLAMINIUS.

Les malheurs où la plonge une indigne amitié

Me faisoient lui donner un conseil par pitié.

NICOMÈDE.

Lui donner de la sorte un conseil charitable,

C'est être ambassadeur et tendre et pitoyable. 940

Vous a-t-il conseillé beaucoup de lâchetés,

Madame?

FLAMINIUS.

Ah! c'en est trop; et vous vous emportez.

NICOMÈDE.

Je m'emporte?

FLAMINIUS.

Sachez qu'il n'est point de contrée

Où d'un ambassadeur la dignité sacrée....

NICOMÈDE.

Ne nous vantez plus tant son rang et sa splendeur: 945

Qui fait le conseiller n'est plus ambassadeur;

Il excède sa charge, et lui-même y renonce.

Mais dites-moi, Madame, a-t-il eu sa réponse?

LAODICE.

Oui, Seigneur.

NICOMÈDE.

Sachez donc que je ne vous prends plus

Que pour l'agent d'Attale, et pour Flaminius; 950

Et si vous me fâchiez, j'ajouterois peut-être

Que pour l'empoisonneur d'Annibal, de mon maître.

Voilà tous les honneurs que vous aurez de moi:

S'ils ne vous satisfont, allez vous plaindre au Roi.

FLAMINIUS.

Il me fera justice, encor qu'il soit bon père, 955

Ou Rome à son refus se la saura bien faire.

NICOMÈDE.

Allez de l'un et l'autre embrasser les genoux.

FLAMINIUS.

Les effets répondront. Prince, pensez à vous.

SCÈNE IV.

NICOMÈDE, LAODICE.

NICOMÈDE.

Cet avis est plus propre à donner à la Reine.

Ma générosité cède enfin à sa haine: 960

Je l'épargnois assez pour ne découvrir pas

Les infâmes projets de ses assassinats;

Mais enfin on m'y force, et tout son crime éclate.

J'ai fait entendre au Roi Zénon et Métrobate;

Et comme leur rapport a de quoi l'étonner, 965

Lui-même il prend le soin de les examiner[941].

LAODICE.

Je ne sais pas, Seigneur, quelle en sera la suite;

Mais je ne comprends point toute cette conduite,

Ni comme à cet éclat la Reine vous contraint.

Plus elle vous doit craindre, et moins elle vous craint;

Et plus vous la pouvez accabler d'infamie,

Plus elle vous attaque en mortelle ennemie.

NICOMÈDE.

Œuvres de P. Corneille, Tome 05 · 第 33 / 36 段