Instruisez mieux le Prince votre fils,

Madame, et dites-lui, de grâce, qui je suis:

Faute de me connoître, il s'emporte, il s'égare;

Et ce désordre est mal dans une âme si rare:

J'en ai pitié.

ARSINOÉ.

Seigneur, vous êtes donc ici? 245

NICOMÈDE.

Oui, Madame, j'y suis, et Métrobate aussi.

ARSINOÉ.

Métrobate! ah! le traître!

NICOMÈDE.

Il n'a rien dit, Madame,

Qui vous doive jeter aucun trouble dans l'âme.

ARSINOÉ.

Mais qui cause, Seigneur, ce retour surprenant?

Et votre armée?

NICOMÈDE.

Elle est sous un bon lieutenant; 250

Et quant à mon retour, peu de chose le presse.

J'avois ici laissé mon maître et ma maîtresse:

Vous m'avez ôté l'un, vous, dis-je, ou les Romains;

Et je viens sauver l'autre et d'eux et de vos mains.

ARSINOÉ.

C'est ce qui vous amène?

NICOMÈDE.

Oui, Madame; et j'espère 255

Que vous m'y servirez auprès du Roi mon père.

ARSINOÉ.

Je vous y servirai comme vous l'espérez.

NICOMÈDE.

De votre bon vouloir nous sommes assurés.

ARSINOÉ.

Il ne tiendra qu'au Roi qu'aux effets je ne passe.

NICOMÈDE.

Vous voulez à tous deux nous faire cette grâce[886]? 260

ARSINOÉ.

Tenez-vous assuré que je n'oublierai rien.

NICOMÈDE.

Je connois votre cœur, ne doutez pas du mien.

ATTALE.

Madame, c'est donc là le prince Nicomède?

NICOMÈDE.

Oui, c'est moi qui viens voir s'il faut que je vous cède.

ATTALE.

Ah! Seigneur, excusez si vous connoissant mal.... 265

NICOMÈDE.

Prince, faites-moi voir un plus digne rival.

Si vous aviez dessein d'attaquer cette place,

Ne vous départez point d'une si noble audace;

Mais comme à son secours je n'amène que moi,

Ne la menacez plus de Rome ni du Roi: 270

Je la défendrai seul, attaquez-la de même,

Avec tous les respects qu'on doit au diadème.

Je veux bien mettre à part, avec le nom d'aîné,

Le rang de votre maître où je suis destiné;

Et nous verrons ainsi qui fait mieux un brave homme,

Des leçons d'Annibal, ou de celles de Rome.

Adieu: pensez-y bien, je vous laisse y rêver.

SCÈNE IV.

ARSINOÉ, ATTALE, CLÉONE.

ARSINOÉ

Quoi? tu faisois excuse à qui m'osoit braver!

ATTALE.

Que ne peut point, Madame, une telle surprise?

Ce prompt retour me perd, et rompt votre entreprise.

ARSINOÉ.

Tu l'entends mal, Attale: il la met dans ma main.

Va trouver de ma part l'ambassadeur romain;

Dedans mon cabinet amène-le sans suite,

Et de ton heureux sort laisse-moi la conduite.

ATTALE.

Mais, Madame, s'il faut....

ARSINOÉ.

Va, n'appréhende rien[887], 285

Et pour avancer tout, hâte cet entretien.

SCÈNE V. ARSINOÉ, CLÉONE.

CLÉONE.

Vous lui cachez, Madame, un dessein qui le touche!

ARSINOÉ.

Je crains qu'en l'apprenant son cœur ne s'effarouche;

Je crains qu'à la vertu par les Romains instruit

De ce que je prépare il ne m'ôte le fruit, 290

Et ne conçoive mal qu'il n'est fourbe ni crime[888]

Qu'un trône acquis par là ne rende légitime.

CLÉONE.

J'aurois cru les Romains un peu moins scrupuleux,

Et la mort d'Annibal m'eût fait mal juger d'eux.

ARSINOÉ.

Ne leur impute pas une telle injustice: 295

Un Romain seul l'a faite, et par mon artifice.

Rome l'eût laissé vivre, et sa légalité

N'eût point forcé les lois de l'hospitalité.

Savante à ses dépens de ce qu'il savoit faire,

Elle le souffroit mal auprès d'un adversaire; 300

Mais quoique, par ce triste et prudent souvenir,

De chez Antiochus elle l'ait fait bannir,

Elle auroit vu couler sans crainte et sans envie

Chez un prince allié les restes de sa vie:

Le seul Flaminius[889], trop piqué de l'affront 305

Que son père défait lui laisse sur le front;

Car je crois que tu sais que quand l'aigle romaine

Vit choir ses légions au bord de Trasimène,

Flaminius son père en étoit général,

Et qu'il y tomba mort de la main d'Annibal[890]. 310

Ce fils donc, qu'a pressé la soif de sa vengeance,

S'est aisément rendu de mon intelligence:

L'espoir d'en voir l'objet entre ses mains remis

A pratiqué par lui le retour de mon fils;

Par lui j'ai jeté Rome en haute jalousie 315

De ce que Nicomède a conquis dans l'Asie,

Et de voir Laodice unir tous ses États,

Par l'hymen de ce prince, à ceux de Prusias:

Si bien que le sénat prenant un juste ombrage

D'un empire si grand sous un si grand courage, 320

Il s'en est fait nommer lui-même ambassadeur,

Pour rompre cet hymen et borner sa grandeur.

Et voilà le seul point où Rome s'intéresse[891].

CLÉONE.

Attale à ce dessein entreprend sa maîtresse[892]!

Mais que n'agissoit Rome avant que le retour 325

De cet amant si cher affermît son amour!

ARSINOÉ.

Irriter un vainqueur en tête d'une armée

Prête à suivre en tous lieux sa colère allumée,

C'étoit trop hasarder; et j'ai cru pour le mieux

Qu'il falloit de son fort l'attirer en ces lieux. 330

Métrobate l'a fait, par des terreurs paniques,

Feignant de lui trahir mes ordres tyranniques,

Et pour l'assassiner se disant suborné,

Il l'a, grâces aux Dieux, doucement amené[893].

Il vient s'en plaindre au Roi, lui demander justice; 335

Et sa plainte le jette au bord du précipice.

Sans prendre aucun souci de m'en justifier,

Je saurai m'en servir à me fortifier.

Tantôt en le voyant j'ai fait de l'effrayée[894],

J'ai changé de couleur, je me suis écriée: 340

Il a cru me surprendre, et l'a cru bien en vain,

Puisque son retour même est l'œuvre de ma main.

CLÉONE.

Mais quoi que Rome fasse et qu'Attale prétende,

Le moyen qu'à ses veux Laodice se rende?

ARSINOÉ.

Et je n'engage aussi mon fils en cet amour 345

Qu'à dessein d'éblouir le Roi, Rome et la cour.

Je n'en veux pas, Cléone, au sceptre d'Arménie:

Je cherche à m'assurer celui de Bithynie;

Et si ce diadème une fois est à nous[895],

Que cette reine après se choisisse un époux. 350

Je ne la vais presser que pour la voir rebelle,

Que pour aigrir les cœurs de son amant et d'elle.

Le Roi, que le Romain poussera vivement,

De peur d'offenser Rome agira chaudement,

Et ce prince, piqué d'une juste colère, 355

S'emportera sans doute, et bravera son père.

S'il est prompt et bouillant, le Roi ne l'est pas moins;

Et comme à l'échauffer j'appliquerai mes soins,

Pour peu qu'à de tels coups cet amant soit sensible,

Mon entreprise est sûre, et sa perte infaillible. 360

Voilà mon cœur ouvert, et tout ce qu'il prétend.

Mais dans mon cabinet Flaminius m'attend:

Allons, et garde bien le secret de la Reine[896].

CLÉONE.

Vous me connoissez trop pour vous en mettre en peine.

FIN DU PREMIER ACTE.

[862] _Var._ Seigneur, je vous l'avoue, il doit m'être bien doux

De voir que, tout vainqueur, je règne encor sur vous[862-a];

Que sous tant de lauriers qui vous couvrent la tête,

Un si grand conquérant est encor ma conquête[862-b],

Et que toute la gloire acquise à vos travaux

Sert d'un illustre hommage à ce peu que je vaux[862-c].

(1651-56)

_Var._ Il doit m'être bien doux, je l'avouerai, Seigneur.

(1660-63)

[862-a] Qu'après de tels exploits je règne encor sur vous.

(1652 B.-56)

De voir qu'étant vainqueur, je règne encor sur vous.

(1652 A.)

[862-b] Un si grand conquérant soit encor ma conquête. (1652-56)

[862-c] Serve d'illustre hommage à ce peu que je vaux.

(1652 B.-56)

Est un illustre hommage à ce peu que je vaux. (1652 A.)

[863] «Racine.... a imité ce vers dans _Andromaque_ (acte V,

scène II):

Mener en conquérant sa superbe conquête.»

(_Voltaire._)

--Il y a dans le texte de Racine: sa _nouvelle_ conquête.

[864] Dans l'édition de 1692: «quelque bien.»

[865] _Var._ Je vous vois à regret, tant ce cœur amoureux.

(1651-56)

[866] «Cette conquête éphémère de la Cappadoce fut faite, il est

vrai, par Nicomède, lorsqu'il régnait après la mort de Prusias.

(_Note de M. Naudet_; voyez la fin de la note 2 de la p. 525.)

[867] _Var._ Je n'oserois douter que sa vertu romaine. (1651-60)

[868] _Var._ Je crains leur violence, et non votre foiblesse

(1651-56)

[869] _Var._ Au moindre jour ouvert de voir régner son fils?

(1651-56)

[870] _Var._ Et n'aura pas pour vous plus de fidélité

Que de respect aux droits de l'hospitalité.

LAOD. Et ceux de la nature ont-ils un privilége. (1651-56)

[871] _Var._ Non, non, votre retour, loin de rompre ses coups.

(1651-56)

[872] _Var._ Et vous serez, Seigneur, la première victime.

(1651-56)

[873] _Var._ Mais j'ai besoin de vous de peur qu'on me contraigne:

Oui, Seigneur, il est vrai, j'ai besoin qu'on vous craigne.

(1651-56)

[874] _Var._ Retourner a l'armée! ah! Madame, et la Reine.

(1651-56)

[875] «L'arrivée d'Attale, qui interrompt assez cavalièrement

l'entretien de Laodice avec Nicomède pour parler de son amour à

cette princesse devant un homme qu'il n'a jamais vu et qu'il

prend ensuite pour un valet; cette action, dis-je, n'est ni

vraisemblable ni décente: n'est-elle pas d'autant plus

extraordinaire que Corneille se montre toujours très-sévère sur

les bienséances théâtrales? Ce qui m'étonne le plus, c'est

qu'aucun critique n'ait remarqué cette faute, que j'estime

incorrigible, à moins que Nicomède, dès le commencement de la

scène, ne s'éloigne un peu vers le fond du théâtre, et n'y

revienne que par degrés, lorsqu'il s'agit de discuter ses

intérêts personnels.» (Lekain, _Observations sur la tragédie de_

Nicomède, _Mémoires_, p. 110.)--Ce jeu de scène, à la vérité

indispensable, se devine facilement et pouvait être indiqué avec

plus de simplicité.

[876] _Var._ Un regard désarmé de tant d'àpres rigueurs.

(1651-56)

[877] _Var._ Votre rang et le mien ne le sauroient permettre.

(1651-56)

[878] _Var._ Et l'on ne sait que c'est parmi ses ennemis

De regagner un fort qu'une fois il a pris. (1651-60)

[879] _Var._ Aux reines comme vous qu'on voit sous son empire. (1651

et 52 B.-56)

_Var._ Aux reines comme vous qui sont sous son empire. (1652 A.)

[880] _Var._ Que c'est à ces partis que Rome vous destine,

Mais dont vous exclurroit (_sic_) enfin votre origine.

(1651-56)

_Var._ Que Rome vous promet cette haute alliance. (1660 et 63)

[881] _Var._ Ne vous autorisoit à cette ambition. (1651-56)

[882] _Var._ Et la Reine et le Roi l'ont pour vous acheté

Assez pour n'aimer pas à le voir rejeté. (1651-56)

[883] _Var._ Que sans vous offenser il ne se puisse taire?

(1651-56)

[884] «Ces deux vers sont de la tragédie de _Cinna_, dans le rôle

d'Émilie, mais ils conviennent bien mieux à Émilie, Romaine, qu'à

un prince arménien.» (_Voltaire._)

Sache qu'il n'en est point..., etc.

(Acte III, scène IV, vers 1001 et 1002.)

[885] _Var._ Sachez que mon amour n'est qu'un noble projet.

(1651-56)

[886] _Var._ Nous allons donc penser à vous en rendre grâce.

ARS. Allez, et soyez sûr que je n'oublierai rien. (1651-56)

[887] _Var._ Point de mais, ni de si;

Va, tu ne sauras rien que tout n'ait réussi. (1651-56)

[888] _Var._ Et ne connoisse mal qu'il n'est fourbe ni crime.

(1656)

[889] «Corneille donne ici, contre la vérité historique,

l'exemple d'une licence qui, à ce que nous croyons, ne doit

jamais être imitée. Le Flaminius qu'il introduit dans sa pièce

n'était point du tout, comme il le suppose, fils du général qui

fut vaincu, et qui périt à la journée de Trasimène. Ces deux

Flaminius n'avaient pas même une origine commune. Celui qui

combattit contre Annibal se nommait Caïus Flaminius, et sa

famille était plébéienne; l'autre, patricien de naissance, se

nommait T. Quintus Flaminius, et fut en effet député à la cour de

Prusias, pour y demander, au nom des Romains, Annibal, qui

s'était réfugié chez ce prince. Corneille, quoique très-instruit,

fut trompé, selon toute apparence, par la conformité des noms; et

ce qui nous le persuade, c'est que, lorsqu'il se permet de donner

volontairement quelque atteinte à la vérité de l'histoire, il ne

le dissimule jamais dans l'examen de ses pièces, et qu'il y rend

compte des motifs qui ont pu l'autoriser à se donner cette

licence; mais on ne trouve rien ni dans la préface, ni dans

l'examen de _Nicomède_, qui prouve que Corneille ait cru prendre

ici quelque liberté.» (_Palissot._)--Les noms mêmes différent: le

vaincu de Trasimène se nomme C. Flaminius; l'ambassadeur que

Corneille met en scène, T. Quinctius Flamininus. Voyez ci-dessus,

p. 510.

[890] «Supposition gratuite du poëte. L'histoire ne dit point

qu'Annibal ait tué de sa main le consul Flaminius. Mais on passe

aisément sur l'invention parce que, sans cette circonstance

particulière, la défaite et la mort de Flaminius suffiraient

amplement à motiver le ressentiment d'un fils. Ce qui choque

davantage, c'est la prétention d'Arsinoé d'être la cause première

de la mort d'Annibal, c'est la fausse apologie de Rome, que

dément toute l'histoire. Tite Live est plus sincère: _Semper

talem exitum vitæ suæ Hannibal prospexerat animo, et Romanorum

inexpiabile odium in se cernens.... «Liberemus, inquit, diuturna

cura populum romanum, quando mortem senis exspectare longum

censent_,» etc. (Lib. XXXIX, cap. LI.) Ne dirait-on pas qu'il a

pris un remords à Corneille de maltraiter ses chers Romains dans

cette pièce, et qu'il veut les relever un peu? Arsinoé se donne

trop d'importance et se fait plus criminelle qu'elle ne l'est.

Elle pouvait se rendre l'instrument des desseins de Rome afin

d'en profiter pour elle-même et pour son fils. Mais qu'elle eût

pu influer sur la politique du sénat et l'émouvoir à son gré,

c'est une illusion à laquelle on ne se prêtera pas, pour peu

qu'on connaisse l'antiquité.»--Nous n'avons pu résister au désir

de citer textuellement cette excellente note, tirée de l'édition

de _Nicomède_ donnée par M. Naudet, et il nous est encore arrivé

quelques autres fois de céder à des tentations semblables.

[891] L'édition de 1692 a ainsi modifié ce vers:

Et voilà le scrupule où Rome s'intéresse.

[892] _Var._ C'est pourquoi donc Attale entreprend sa maîtresse!

(1651-56)

[893] _Var._ Il me l'a, grâce aux Dieux, doucement amené.

(1651-56)

[894] «Les comédiens ont corrigé: _j'ai feint d'être effrayée_.»

(_Voltaire._)

[895] _Var._ Et si ce diadème une fois est pour nous. (1651-56)

[896] Dans l'édition de 1692: «de ta reine.»

ACTE II

SCÈNE PREMIÈRE.

PRUSIAS, ARASPE.

PRUSIAS.

Revenir sans mon ordre, et se montrer ici! 365

ARASPE.

Sire[897], vous auriez tort d'en prendre aucun souci,

Et la haute vertu du prince Nicomède

Pour ce qu'on peut en craindre est un puissant remède[898];

Mais tout autre que lui devroit être suspect:

Un retour si soudain manque un peu de respect, 370

Et donne lieu d'entrer en quelque défiance

Des secrètes raisons de tant d'impatience.

PRUSIAS.

Je ne les vois que trop, et sa témérité

N'est qu'un pur attentat sur mon autorité:

Il n'en veut plus dépendre et croit que ses conquêtes 375

Au-dessus de son bras ne laissent point de têtes;

Qu'il est lui seul sa règle, et que sans se trahir

Des héros tels que lui ne sauroient obéir[899].

ARASPE.

C'est d'ordinaire ainsi que ses pareils agissent:

A suivre leur devoir leurs hauts faits se ternissent; 380

Et ces grands cœurs, enflés du bruit de leurs combats,

Souverains dans l'armée et parmi leurs soldats,

Font du commandement une douce habitude,

Pour qui l'obéissance est un métier bien rude.

PRUSIAS.

Dis tout, Araspe: dis que le nom de sujet 385

Réduit toute leur gloire en un rang trop abjet;

Que bien que leur naissance au trône les destine,

Si son ordre est trop lent, leur grand cœur s'en mutine;

Qu'un père garde trop un bien qui leur est dû,

Et qui perd de son prix étant trop attendu; 390

Qu'on voit naître de là mille sourdes pratiques

Dans le gros de son peuple et dans ses domestiques;

Et que si l'on ne va jusqu'à trancher le cours

De son règne ennuyeux et de ses tristes jours,

Du moins une insolente et fausse obéissance, 395

Lui laissant un vain titre, usurpe sa puissance.

ARASPE.

C'est ce que de tout autre il faudroit redouter,

Seigneur, et qu'en tout autre il faudroit arrêter[900];

Mais ce n'est pas pour vous un avis nécessaire:

Le Prince est vertueux, et vous êtes bon père. 400

PRUSIAS.

Si je n'étois bon père, il seroit criminel:

Il doit son innocence à l'amour paternel;

C'est lui seul qui l'excuse et qui le justifie,

Ou lui seul qui me trompe et qui me sacrifie,

Car je dois craindre enfin que sa haute vertu 405

Contre l'ambition n'ait en vain combattu,

Qu'il ne force en son cœur la nature à se taire.

Qui se lasse d'un roi peut se lasser d'un père;

Mille exemples sanglants nous peuvent l'enseigner:

Il n'est rien qui ne cède à l'ardeur de régner; 410

Et depuis qu'une fois elle nous inquiète,

La nature est aveugle, et la vertu muette.

Te le dirai-je, Araspe? il m'a trop bien servi;

Augmentant mon pouvoir, il me l'a tout ravi:

Il n'est plus mon sujet qu'autant qu'il le veut être; 415

Et qui me fait régner en effet est mon maître.

Pour paroître à mes yeux son mérite est trop grand:

On n'aime point à voir ceux à qui l'on doit tant.

Tout ce qu'il a fait parle au moment qu'il m'approche;

Et sa seule présence est un secret reproche: 420

Elle me dit toujours qu'il m'a fait trois fois roi;

Que je tiens plus de lui qu'il ne tiendra de moi;

Et que si je lui laisse un jour une couronne,

Ma tête en porte trois que sa valeur me donne.

J'en rougis dans mon âme; et ma confusion[901], 425

Qui renouvelle et croît à chaque occasion,

Sans cesse offre à mes yeux cette vue importune,

Que qui m'en donne trois peut bien m'en ôter une;

Qu'il n'a qu'à l'entreprendre, et peut tout ce qu'il veut.

Juge, Araspe, où j'en suis s'il veut tout ce qu'il peut.

ARASPE.

Pour tout autre que lui je sais comme s'explique

La règle de la vraie et saine politique.

Aussitôt qu'un sujet s'est rendu trop puissant,

Encor qu'il soit sans crime, il n'est pas innocent[902]:

On n'attend point alors qu'il s'ose tout permettre; 435

C'est un crime d'État que d'en pouvoir commettre;

Et qui sait bien régner l'empêche prudemment

De mériter un juste et plus grand châtiment

Et prévient, par un ordre à tous deux salutaire,

Ou les maux qu'il prépare, ou ceux qu'il pourroit faire.

Mais, Seigneur, pour le Prince, il a trop de vertu;

Je vous l'ai déjà dit.

PRUSIAS.

Et m'en répondras tu?

Me seras-tu garant de ce qu'il pourra faire

Pour venger Annibal, ou pour perdre son frère?

Et le prends-tu pour homme à voir d'un œil égal 445

Et l'amour de son frère, et la mort d'Annibal?

Non, ne nous flattons point, il court à sa vengeance;

Il en a le prétexte, il en a la puissance;

Il est l'astre naissant qu'adorent mes États;

Il est le Dieu du peuple et celui des soldats. 450

Sûr de ceux-ci, sans doute il vient soulever l'autre,

Fondre avec son pouvoir sur le reste du nôtre;

Mais ce peu qui m'en reste, encor que languissant,

N'est pas peut-être encor tout à fait impuissant.

Je veux bien toutefois agir avec adresse, 455

Joindre beaucoup d'honneur à bien peu de rudesse,

Le chasser avec gloire, et mêler doucement

Le prix de son mérite à mon ressentiment;

Mais s'il ne m'obéit, ou s'il ose s'en plaindre,

Quoi qu'il ait fait pour moi, quoi que j'en voie à craindre[903],

Dussé-je voir par là tout l'État hasardé....

ARASPE.

Il vient.

SCÈNE II.

PRUSIAS, NICOMÈDE, ARASPE.

PRUSIAS.

Vous voilà, Prince! et qui vous a mandé?

NICOMÈDE.

La seule ambition de pouvoir en personne

Mettre à vos pieds, Seigneur, encore une couronne,

De jouir de l'honneur de vos embrassements, 465

Et d'être le témoin de vos contentements.

Après la Cappadoce heureusement unie[904]

Aux royaumes du Pont et de la Bithynie,

Je viens remercier et mon père et mon roi

D'avoir eu la bonté de s'y servir de moi, 470

D'avoir choisi mon bras pour une telle gloire,

Et fait tomber sur moi l'honneur de sa victoire[905].

PRUSIAS.

Vous pouviez vous passer de mes embrassements,

Me faire par écrit de tels remercîments;

Et vous ne deviez pas envelopper d'un crime 475

Ce que votre victoire ajoute à votre estime.

Abandonner mon camp en est un capital,

Inexcusable en tous, et plus au général;

Et tout autre que vous, malgré cette conquête,

Revenant sans mon ordre, eût payé de sa tête. 480

J'ai failli, je l'avoue, et mon cœur imprudent

A trop cru les transports d'un desir trop ardent:

L'amour que j'ai pour vous a commis cette offense,

Lui seul à mon devoir fait cette violence.

Si le bien de vous voir m'étoit moins précieux, 485

Je serois innocent, mais si loin de vos yeux,

Que j'aime mieux, Seigneur, en perdre un peu d'estime

Et qu'un bonheur si grand me coûte un petit crime,

Qui ne craindra jamais la plus sévère loi[906],

Si l'amour juge en vous ce qu'il a fait en moi. 490

PRUSIAS.

La plus mauvaise excuse est assez pour un père,

Et sous le nom d'un fils toute faute est légère:

Je ne veux voir en vous que mon unique appui.

Recevez tout l'honneur qu'on vous doit aujourd'hui:

L'ambassadeur romain me demande audience; 495

Il verra ce qu'en vous je prends de confiance;

Vous l'écouterez, Prince, et répondrez pour moi.

Vous êtes aussi bien le véritable roi;

Je n'en suis plus que l'ombre, et l'âge ne m'en laisse

Qu'un vain titre d'honneur qu'on rend à ma vieillesse;

Je n'ai plus que deux jours peut-être à le garder:

L'intérêt de l'État vous doit seul regarder.

Prenez-en aujourd'hui la marque la plus haute;

Mais gardez-vous aussi d'oublier votre faute;

Et comme elle fait brèche au pouvoir souverain, 505

Pour la bien réparer, retournez dès demain.

Remettez en éclat la puissance absolue:

Attendez-la de moi comme je l'ai reçue,

Inviolable, entière; et n'autorisez pas

De plus méchants que vous à la mettre plus bas.

Le peuple qui vous voit, la cour qui vous contemple,

Vous désobéiroient sur votre propre exemple:

Donnez-leur-en un autre, et montrez à leurs yeux

Que nos premiers sujets obéissent le mieux.

NICOMÈDE.

J'obéirai, Seigneur, et plus tôt qu'on ne pense; 515

Mais je demande un prix de mon obéissance.

La reine d'Arménie est due à ses États,

Et j'en vois les chemins ouverts par nos combats[907].

Il est temps qu'en son ciel cet astre aille reluire:

De grâce, accordez-moi l'honneur de l'y conduire. 520

PRUSIAS.

Il n'appartient qu'à vous, et cet illustre emploi

Demande un roi lui-même, ou l'héritier d'un roi;

Mais pour la renvoyer jusqu'en son Arménie,

Vous savez qu'il y faut quelque cérémonie:

Tandis que je ferai préparer son départ, 525

Vous irez dans mon camp l'attendre de ma part.

NICOMÈDE.

Elle est prête à partir sans plus grand équipage.

PRUSIAS.

Je n'ai garde à son rang de faire un tel outrage[908].

Mais l'ambassadeur entre, il le faut écouter;

Puis nous verrons quel ordre on y doit apporter. 530

SCÈNE III.

PRUSIAS, NICOMÈDE, FLAMINIUS, ARASPE.

FLAMINIUS.

Sur le point de partir, Rome, Seigneur, me mande

Que je vous fasse encor pour elle une demande.

Elle a nourri vingt ans un prince votre fils;

Et vous pouvez juger les soins qu'elle en a pris

Par les hautes vertus et les illustres marques 535

Qui font briller en lui le sang de vos monarques.

Surtout il est instruit en l'art de bien régner:

C'est à vous de le croire, et de le témoigner.

Si vous faites état de cette nourriture,

Donnez ordre qu'il règne: elle vous en conjure; 540

Et vous offenseriez l'estime qu'elle en fait

Si vous le laissiez vivre et mourir en sujet.

Faites donc aujourd'hui que je lui puisse dire

Où vous lui destinez un souverain empire.

PRUSIAS.

Les soins qu'ont pris de lui le peuple et le sénat 545

Ne trouveront en moi jamais un père ingrat:

Je crois que pour régner il en a les mérites,

Et n'en veux point douter après ce que vous dites[909];

Mais vous voyez, Seigneur, le Prince son aîné,

Dont le bras généreux trois fois m'a couronné; 550

Il ne fait que sortir encor d'une victoire;

Et pour tant de hauts faits je lui dois quelque gloire:

Souffrez qu'il ait l'honneur de répondre pour moi.

NICOMÈDE.

Seigneur, c'est à vous seul de faire Attale roi.

PRUSIAS.

C'est votre intérêt seul que sa demande touche[910]. 555

NICOMÈDE.

Le vôtre toutefois m'ouvrira seul la bouche.

De quoi se mêle Rome, et d'où prend le sénat,

Vous vivant, vous régnant, ce droit sur votre État?

Vivez, régnez, Seigneur, jusqu'à la sépulture,

Et laissez faire après, ou Rome, ou la nature. 560

PRUSIAS.

Pour de pareils amis il faut se faire effort.

NICOMÈDE.

Qui partage vos biens aspire à votre mort[911];

Et de pareils amis, en bonne politique....

PRUSIAS.

Ah! ne me brouillez point avec la République:

Portez plus de respect à de tels alliés. 565

NICOMÈDE.

Je ne puis voir sous eux les rois humiliés;

Et quel que soit ce fils que Rome vous renvoie,

Seigneur, je lui rendrois son présent avec joie.

S'il est si bien instruit en l'art de commander,

C'est un rare trésor qu'elle devroit garder, 570

Et conserver chez soi sa chère nourriture,

Ou pour le consulat, ou pour la dictature.

FLAMINIUS[912].

Œuvres de P. Corneille, Tome 05 · 第 32 / 36 段