Elle prévient ma plainte, et cherche adroitement

A la faire passer pour un ressentiment;

Et ce masque trompeur de fausse hardiesse 975

Nous déguise sa crainte et couvre sa foiblesse.

LAODICE.

Les mystères de cour souvent sont si cachés

Que les plus clairvoyants y sont bien empêchés.

Lorsque vous n'étiez point ici pour me défendre,

Je n'avois contre Attale aucun combat à rendre; 980

Rome ne songeoit point à troubler notre amour:

Bien plus, on ne vous souffre ici que ce seul jour,

Et dans ce même jour Rome, en votre présence,

Avec chaleur pour lui presse mon alliance.

Pour moi, je ne vois goutte en ce raisonnement, 985

Qui n'attend point le temps de votre éloignement,

Et j'ai devant les yeux toujours quelque nuage

Qui m'offusque la vue et m'y jette un ombrage.

Le roi chérit sa femme, il craint Rome; et pour vous,

S'il ne voit vos hauts faits d'un œil un peu jaloux[942], 990

Du moins, à dire tout, je ne saurois vous taire

Qu'il est trop bon mari pour être assez bon père.

Voyez quel contre-temps Attale prend ici!

Qui l'appelle avec nous? quel projet? quel souci?

Je conçois mal, Seigneur, ce qu'il faut que j'en pense;

Mais j'en romprai le coup, s'il y faut ma présence.

Je vous quitte.

SCÈNE V.

NICOMÈDE, ATTALE, LAODICE.

ATTALE.

Madame, un si doux entretien

N'est plus charmant pour vous quand j'y mêle le mien.

LAODICE.

Votre importunité, que j'ose dire extrême,

Me peut entretenir en un autre moi-même: 1000

Il connoît tout mon cœur, et répondra pour moi,

Comme à Flaminius il a fait pour le Roi.

SCÈNE VI.

NICOMÈDE, ATTALE[943].

ATTALE.

Puisque c'est la chasser, Seigneur, je me retire.

NICOMÈDE.

Non, non; j'ai quelque chose aussi bien à vous dire,

Prince. J'avois mis bas, avec le nom d'aîné, 1005

L'avantage du trône où je suis destiné;

Et voulant seul ici défendre ce que j'aime,

Je vous avois prié de l'attaquer de même,

Et de ne mêler point surtout dans vos desseins

Ni le secours du Roi, ni celui des Romains. 1010

Mais ou vous n'avez pas la mémoire fort bonne,

Ou vous n'y mettez rien de ce qu'on vous ordonne.

ATTALE.

Seigneur, vous me forcez à m'en souvenir mal,

Quand vous n'achevez pas de rendre tout égal:

Vous vous défaites bien de quelques droits d'aînesse;

Mais vous défaites-vous du cœur de la Princesse,

De toutes les vertus qui vous en font aimer,

Des hautes qualités qui savent tout charmer,

De trois sceptres conquis, du gain de six batailles,

Des glorieux assauts de plus de cent murailles? 1020

Avec de tels seconds rien n'est pour vous douteux.

Rendez donc la Princesse égale entre nous deux:

Ne lui laissez plus voir ce long amas de gloire

Qu'à pleines mains sur vous a versé la victoire;

Et faites qu'elle puisse oublier une fois 1025

Et vos rares vertus, et vos fameux exploits;

Ou contre son amour, contre votre vaillance,

Souffrez Rome et le Roi dedans l'autre balance:

Le peu qu'ils ont gagné vous fait assez juger

Qu'ils n'y mettront jamais qu'un contre-poids léger.

NICOMÈDE.

C'est n'avoir pas perdu tout votre temps à Rome,

Que vous savoir ainsi défendre en galant homme:

Vous avez de l'esprit, si vous n'avez du cœur.

SCÈNE VII.

ARSINOÉ, NICOMÈDE, ATTALE, ARASPE.

ARASPE.

Seigneur, le Roi vous mande.

NICOMÈDE.

Il me mande?

ARASPE.

Oui, Seigneur.

ARSINOÉ.

Prince, la calomnie est aisée à détruire. 1035

NICOMÈDE.

J'ignore à quel sujet vous m'en venez instruire,

Moi qui ne doute point de cette vérité,

Madame.

ARSINOÉ.

Si jamais vous n'en aviez douté,

Prince, vous n'auriez pas, sous l'espoir qui vous flatte,

Amené de si loin Zénon et Métrobate. 1040

NICOMÈDE.

Je m'obstinois, Madame, à tout dissimuler;

Mais vous m'avez forcé de les faire parler.

ARSINOÉ.

La vérité les force, et mieux que vos largesses.

Ces hommes du commun tiennent mal leurs promesses:

Tous deux en ont plus dit qu'ils n'avoient résolu[944]. 1045

NICOMÈDE.

J'en suis fâché pour vous, mais vous l'avez voulu.

ARSINOÉ.

Je le veux bien encore, et je n'en suis fâchée

Que d'avoir vu par là votre vertu tachée,

Et qu'il faille ajouter à vos titres d'honneur

La noble qualité de mauvais suborneur. 1050

NICOMÈDE.

Je les ai subornés contre vous à ce conte[945]?

ARSINOÉ.

J'en ai le déplaisir, vous en aurez la honte.

NICOMÈDE.

Et vous pensez par là leur ôter tout crédit?

ARSINOÉ.

Non, Seigneur: je me tiens à ce qu'ils en ont dit.

NICOMÈDE.

Qu'ont-ils dit qui vous plaise, et que vous vouliez croire?

ARSINOÉ.

Deux mots de vérité qui vous comblent de gloire.

NICOMÈDE.

Peut-on savoir de vous ces deux mots importants?

ARASPE.

Seigneur, le Roi s'ennuie, et vous tardez longtemps.

ARSINOÉ.

Vous les saurez de lui, c'est trop le faire attendre.

NICOMÈDE.

Je commence, Madame, enfin à vous entendre: 1060

Son amour conjugal, chassant le paternel,

Vous fera l'innocente, et moi le criminel.

Mais....

ARSINOÉ.

Achevez, Seigneur; ce mais, que veut-il dire?

NICOMÈDE.

Deux mots de vérité qui font que je respire.

ARSINOÉ.

Peut-on savoir de vous ces deux mots importants? 1065

NICOMÈDE.

Vous les saurez du Roi, je tarde trop longtemps[946].

SCÈNE VIII.

ARSINOÉ, ATTALE.

ARSINOÉ.

Nous triomphons, Attale; et ce grand Nicomède

Voit quelle digne issue à ses fourbes succède.

Les deux accusateurs que lui-même a produits,

Que pour l'assassiner je dois avoir séduits, 1070

Pour me calomnier subornés par lui-même,

N'ont su bien soutenir un si noir stratagème.

Tous deux m'ont accusée, et tous deux avoué

L'infâme et lâche tour qu'un prince m'a joué.

Qu'en présence des rois les vérités sont fortes! 1075

Que pour sortir d'un cœur elles trouvent de portes!

Qu'on en voit le mensonge aisément confondu!

Tous deux vouloient me perdre, et tous deux l'on perdu.

ATTALE.

Je suis ravi de voir qu'une telle imposture

Ait laissé votre gloire et plus grande et plus pure; 1080

Mais pour l'examiner et bien voir ce que c'est,

Si vous pouviez vous mettre un peu hors d'intérêt,

Vous ne pourriez jamais sans un peu de scrupule,

Avoir pour deux méchants une âme si crédule.

Ces perfides tous deux se sont dits aujourd'hui 1085

Et subornés par vous, et subornés par lui:

Contre tant de vertus, contre tant de victoires,

Doit-on quelque croyance à des âmes si noires?

Qui se confesse traître est indigne de foi.

ARSINOÉ.

Vous êtes généreux, Attale, et je le voi, 1090

Même de vos rivaux la gloire vous est chère.

ATTALE.

Si je suis son rival, je suis aussi son frère[947];

Nous ne sommes qu'un sang, et ce sang dans mon cœur

A peine à le passer pour calomniateur.

ARSINOÉ.

Et vous en avez moins à me croire assassine, 1095

Moi dont la perte est sûre, à moins que sa ruine?

ATTALE.

Si contre lui j'ai peine à croire ces témoins,

Quand ils vous accusoient je les croyois bien moins[948].

Votre vertu, Madame, est au-dessus du crime.

Souffrez donc que pour lui je garde un peu d'estime: 1100

La sienne dans la cour lui fait mille jaloux,

Dont quelqu'un a voulu le perdre auprès de vous;

Et ce lâche attentat n'est qu'un trait de l'envie

Qui s'efforce à noircir une si belle vie.

Pour moi, si par soi-même on peut juger d'autrui, 1105

Ce que je sens[949] en moi, je le présume en lui.

Contre un si grand rival j'agis à force ouverte,

Sans blesser son honneur, sans pratiquer sa perte.

J'emprunte du secours, et le fais hautement;

Je crois qu'il n'agit pas moins généreusement, 1110

Qu'il n'a que les desseins où sa gloire l'invite,

Et n'oppose à mes vœux que son propre mérite.

ARSINOÉ.

Vous êtes peu du monde, et savez mal la cour.

ATTALE.

Est-ce autrement qu'en prince on doit traiter l'amour?

ARSINOÉ.

Vous le traitez, mon fils, et parlez en jeune homme. 1115

ATTALE.

Madame, je n'ai vu que des vertus à Rome.

ARSINOÉ.

Le temps vous apprendra par de nouveaux emplois

Quelles vertus il faut à la suite des rois.

Cependant, si le Prince est encor votre frère,

Souvenez-vous aussi que je suis votre mère; 1120

Et malgré les soupçons que vous avez conçus,

Venez savoir du Roi ce qu'il croit là-dessus.

FIN DU TROISIÈME ACTE.

[929] _Var._ Vous verrez qu'à tous deux je rends ce que je doi,

Si vous voulez mieux voir ce que c'est qu'être roi.

(1651 et 52 A.)

[930] _Var._ Tout ce qu'au nom de reine ailleurs le ciel permette,

C'est la gloire d'y vivre et n'être point sujette,

D'y régner sur soi-même, et n'avoir en tous lieux. (1651-56)

[931] Voyez tome IV, p. 27, note 3.

[932] _Var._ Ma vie est en vos mains, et non ma dignité. (1651)

[933] _Var._ Nous verrons bien changer ce courage indompté. (1651-56)

[934] _Var._ Que je ne dois ici ni ne veux l'écouter. (1651-56)

[935] _Var._ Jette en un tel divorce avecque le bonheur. (1651-56)

[936] _Var._ Je vis dedans sa cour, je suis dans ses

États. (1651-56)

[937] _Var._ Et connoît d'autant mieux ses dangereux amis.

(1651 et 55 A.)

[938] _Var._ Si son intention pour ce prince est si bonne. (1651-56)

[939] «_Coup d'essai, coup de maître_, figure employée dans _le

Cid_ (acte II, scène II, vers 410), et qu'il ne faudrait pas

imiter souvent.» (_Voltaire._)

Mes pareils à deux fois ne se font point connoître,

Et pour leurs coups d'essai veulent des coups de maître.

[940] «N'y aurait-il pas ici une réminiscence détournée

de ces vers de Silius Italicus (livre XI, vers 345 et 346):

_Cannas et Trebiam ante oculos Trasymenaque busta,

Et Pauli stare ingentem miraberis umbram?»_

(_Note de M. Naudet._)

[941] _Var._ Lui-même prend le soin de les examiner. (1651-56)

[942] _Var._ Le bruit de votre nom ne le rend pas jaloux,

Je n'ose le penser; mais je ne puis vous taire. (1651-56)

[943]: Par une erreur singulière, les éditions de 1660-68

portent en tête de cette scène, ARASPE, pour ATTALE.

[944] _Var._ Tous deux avoient plus dit qu'ils n'avoient résolu.

(1656)

[945] Voyez tome I, p. 150, note 1.

[946] Il y a ici comme un souvenir du dialogue qui termine la

scène III de l'acte II du _Menteur_, et où Alcippe et Clarice se

disent tour à tour l'un à l'autre, pour excuse et pour raison de

leur refus, que «le père va descendre.»

[947] _Var._ Si je suis son rival, Madame, il est mon

frère. (1651 et 52 A.)

[948] _Var._ Quand ils font contre vous je les crois beaucoup moins.

(1651-56)

[949] L'édition de 1656 porte, par erreur, _suis_, pour

_sens_.

ACTE IV.

SCÈNE PREMIÈRE

PRUSIAS, ARSINOÉ[950], ARASPE.

PRUSIAS.

Faites venir le Prince, Araspe.

(Araspe rentre.)

Et vous, Madame,

Retenez des soupirs dont vous me percez l'âme.

Quel besoin d'accabler mon cœur de vos douleurs, 1125

Quand vous y pouvez tout sans le secours des pleurs?

Quel besoin que ces pleurs prennent votre défense?

Douté-je de son crime ou de votre innocence?

Et reconnoissez-vous que tout ce qu'il m'a dit

Par quelque impression ébranle mon esprit? 1130

ARSINOÉ.

Ah! Seigneur, est-il rien qui répare l'injure

Que fait à l'innocence un moment d'imposture?

Et peut-on voir mensonge assez tôt avorté

Pour rendre à la vertu toute sa pureté?

Il en reste toujours quelque indigne mémoire 1135

Qui porte une souillure à la plus haute gloire.

Combien, en votre cour est-il de médisants?

Combien le Prince a-t-il d'aveugles partisans,

Qui sachant une fois qu'on m'a calomniée,

Croiront que votre amour m'a seul justifiée? 1140

Et si la moindre tache en demeure à mon nom[951],

Si le moindre du peuple en conserve un soupçon,

Suis-je digne de vous, et de telles alarmes

Touchent-elles trop peu pour mériter mes larmes?

PRUSIAS.

Ah! c'est trop de scrupule, et trop mal présumer 1145

D'un mari qui vous aime et qui vous doit aimer.

La gloire est plus solide après la calomnie,

Et brille d'autant mieux qu'elle s'en vit ternie.

Mais voici Nicomède, et je veux qu'aujourd'hui....

SCÈNE II.

PRUSIAS, ARSINOÉ, NICOMÈDE, ARASPE, GARDES,

ARSINOÉ.

Grâce, grâce, Seigneur, à notre unique appui! 1150

Grâce à tant de lauriers en sa main si fertiles!

Grâce à ce conquérant, à ce preneur de villes!

Grâce....

NICOMÈDE.

De quoi, Madame? est-ce d'avoir conquis

Trois sceptres, que ma perte expose à votre fils?

D'avoir porté si loin vos armes dans l'Asie, 1155

Que même votre Rome en a pris jalousie?

D'avoir trop soutenu la majesté des rois?

Trop rempli[952] votre cour du bruit de mes exploits?

Trop du grand Annibal pratiqué les maximes?

S'il faut grâce pour moi, choisissez de mes crimes: 1160

Les voilà tous, Madame; et si vous y joignez

D'avoir cru des méchants par quelque autre gagnés,

D'avoir une âme ouverte, une franchise entière,

Qui dans leur artifice a manqué de lumière,

C'est gloire et non pas crime à qui ne voit le jour 1165

Qu'au milieu d'une armée et loin de votre cour,

Qui n'a que la vertu de son intelligence[953],

Et vivant sans remords marche sans défiance.

ARSINOÉ.

Je m'en dédis, Seigneur: il n'est point criminel.

S'il m'a voulu noircir d'un opprobre éternel, 1170

Il n'a fait qu'obéir à la haine ordinaire

Qu'imprime à ses pareils le nom de belle-mère.

De cette aversion son cœur préoccupé

M'impute tous les traits dont il se sent frappé.

Que son maître Annibal, malgré la foi publique, 1175

S'abandonne aux fureurs d'une terreur panique;

Que ce vieillard confie et gloire et liberté

Plutôt au désespoir qu'à l'hospitalité:

Ces terreurs, ces fureurs sont de mon artifice.

Quelque appas[954] que lui-même il trouve en Laodice, 1180

C'est moi qui fais qu'Attale a des yeux comme lui;

C'est moi qui force Rome à lui servir d'appui;

De cette seule main part tout ce qui le blesse;

Et pour venger ce maître et sauver sa maîtresse,

S'il a tâché, Seigneur, de m'éloigner de vous, 1185

Tout est trop excusable en un amant jaloux.

Ce foible et vain effort ne touche point mon âme.

Je sais que tout mon crime est d'être votre femme;

Que ce nom seul l'oblige à me persécuter;

Car enfin, hors de là, que peut-il m'imputer? 1190

Ma voix, depuis dix ans qu'il commande une armée,

A-t-elle refusé d'enfler sa renommée?

Et lorsqu'il l'a fallu puissamment secourir,

Que la moindre longueur l'auroit laissé périr,

Quel autre a mieux pressé les secours nécessaires? 1195

Qui l'a mieux dégagé de ses destins contraires?

A-t-il eu près de vous un plus soigneux agent

Pour hâter les renforts et d'hommes et d'argent?

Vous le savez, Seigneur, et pour reconnoissance,

Après l'avoir servi de toute ma puissance, 1200

Je vois qu'il a voulu me perdre auprès de vous;

Mais tout est excusable en un amant jaloux:

Je vous l'ai déjà dit.

PRUSIAS.

Ingrat! que peux-tu dire?

NICOMÈDE.

Que la Reine a pour moi des bontés que j'admire.

Je ne vous dirai point que ces puissants secours 1205

Dont elle a conservé mon honneur et mes jours,

Et qu'avec tant de pompe à vos yeux elle étale,

Travailloient par ma main à la grandeur d'Attale;

Que par mon propre bras elle amassoit pour lui,

Et préparoit dès lors ce qu'on voit aujourd'hui: 1210

Par quelques sentiments qu'elle aye été poussée,

J'en laisse le ciel juge, il connoît sa pensée;

Il sait pour mon salut comme elle a fait des vœux;

Il lui rendra justice, et peut-être à tous deux.

Cependant, puisqu'enfin l'apparence est si belle, 1215

Elle a parlé pour moi, je dois parler pour elle,

Et pour son intérêt vous faire souvenir

Que vous laissez longtemps deux méchants à punir.

Envoyez Métrobate et Zénon au supplice.

Sa gloire attend de vous ce digne[955] sacrifice: 1220

Tous deux l'ont accusée; et s'ils s'en sont dédits

Pour la faire innocente et charger votre fils,

Ils n'ont rien fait pour eux, et leur mort est trop juste

Après s'être joués d'une personne auguste.

L'offense une fois faite à ceux de notre rang 1225

Ne se répare point que par des flots de sang:

On n'en fut jamais quitte ainsi pour s'en dédire.

Il faut sous les tourments que l'imposture expire;

Ou vous exposeriez tout votre sang royal

A la légèreté d'un esprit déloyal. 1230

L'exemple est dangereux et hasarde nos vies,

S'il met en sûreté de telles calomnies.

ARSINOÉ.

Quoi? Seigneur, les punir de la sincérité

Qui soudain, dans leur bouche a mis la vérité,

Qui vous a contre moi sa fourbe découverte, 1235

Qui vous rend votre femme et m'arrache à ma perte,

Qui vous a retenu d'en prononcer l'arrêt,

Et couvrir tout cela de mon seul intérêt!

C'est être trop adroit, Prince, et trop bien l'entendre.

PRUSIAS.

Laisse là Métrobate, et songe à te défendre: 1240

Purge-toi d'un forfait si honteux et si bas.

NICOMÈDE.

M'en purger! moi, Seigneur! vous ne le croyez pas[956]!

Vous ne savez que trop qu'un homme de ma sorte,

Quand il se rend coupable, un peu plus haut se porte;

Qu'il lui faut un grand crime à tenter son devoir, 1245

Où sa gloire se sauve à l'ombre du pouvoir[957].

Soulever votre peuple, et jeter votre armée

Dedans les intérêts d'une reine opprimée;

Venir, le bras levé, la tirer de vos mains,

Malgré l'amour d'Attale et l'effort des Romains, 1250

Et fondre en vos pays contre leur tyrannie

Avec tous vos soldats et toute l'Arménie,

C'est ce que pourroit faire un homme tel que moi,

S'il pouvoit se résoudre à vous manquer de foi.

La fourbe n'est le jeu que des petites âmes, 1255

Et c'est là proprement le partage des femmes.

Punissez donc, Seigneur, Métrobate et Zénon;

Pour la Reine ou pour moi, faites-vous-en raison.

A ce dernier moment la conscience presse;

Pour rendre compte aux Dieux tout respect humain cesse;

Et ces esprits légers, approchant des abois,

Pourroient bien se dédire une seconde fois.

ARSINOÉ.

Seigneur....

NICOMÈDE.

Parlez, Madame, et dites quelle cause

A leur juste supplice obstinément s'oppose;

Ou laissez-nous penser qu'aux portes du trépas 1265

Ils auroient des remords qui ne vous plairoient pas.

ARSINOÉ.

Vous voyez à quel point sa haine m'est cruelle:

Quand je le justifie, il me fait criminelle;

Mais sans doute, Seigneur, ma présence l'aigrit,

Et mon éloignement remettra son esprit; 1270

Il rendra quelque calme à son cœur magnanime,

Et lui pourra sans doute épargner plus d'un crime.

Je ne demande point que par compassion

Vous assuriez un sceptre à ma protection,

Ni que pour garantir la personne d'Attale, 1275

Vous partagiez entre eux la puissance royale;

Si vos amis de Rome en ont pris quelque soin,

C'étoit sans mon aveu, je n'en ai pas besoin.

Je n'aime point si mal que de ne vous pas suivre,

Sitôt qu'entre mes bras vous cesserez de vivre; 1280

Et sur votre tombeau mes premières douleurs

Verseront tout ensemble et mon sang et mes pleurs.

PRUSIAS.

Ah! Madame.

ARSINOÉ.

Oui, Seigneur, cette heure infortunée

Par vos[958] derniers soupirs clora ma destinée;

Et puisque ainsi jamais il ne sera mon roi, 1285

Qu'ai-je à craindre de lui? que peut-il contre moi?

Tout ce que je demande en faveur de ce gage,

De ce fils qui déjà lui donne tant d'ombrage,

C'est que chez les Romains il retourne achever

Des jours que dans leur sein vous fîtes élever; 1290

Qu'il retourne y traîner, sans péril et sans gloire,

De votre amour pour moi l'impuissante mémoire.

Ce grand prince vous sert, et vous servira mieux

Quand il n'aura plus rien qui lui blesse les yeux;

Et n'appréhendez point Rome ni sa vengeance; 1295

Contre tout son pouvoir il a trop de vaillance:

Il sait tous les secrets du fameux Annibal,

De ce héros à Rome en tous lieux si fatal,

Que l'Asie et l'Afrique admirent l'avantage

Qu'en tire Antiochus, et qu'en reçut Carthage. 1300

Je me retire donc, afin qu'en liberté

Les tendresses du sang pressent votre bonté;

Et je ne veux plus voir ni qu'en votre présence

Un prince que j'estime indignement m'offense,

Ni que je sois forcée à vous mettre en courroux 1305

Contre un fils si vaillant et si digne de vous.

SCÈNE III.

PRUSIAS, NICOMÈDE, ARASPE[959].

PRUSIAS.

Nicomède, en deux mots, ce désordre me fâche.

Quoi qu'on t'ose imputer, je ne te crois point lâche;

Mais donnons quelque chose à Rome, qui se plaint,

Et tâchons d'assurer la Reine, qui te craint. 1310

J'ai tendresse pour toi, j'ai passion pour elle;

Et je ne veux pas voir cette haine éternelle,

Ni que des sentiments que j'aime à voir durer

Ne règnent dans mon cœur que pour le déchirer.

J'y veux mettre d'accord l'amour et la nature, 1315

Être père et mari dans cette conjoncture....

NICOMÈDE.

Seigneur, voulez-vous bien vous en fier à moi?

Ne soyez l'un ni l'autre.

PRUSIAS.

Et que dois-je être?

NICOMÈDE.

Roi.

Reprenez hautement ce noble caractère.

Un véritable roi n'est ni mari ni père; 1320

Il regarde son trône, et rien de plus. Régnez;

Rome vous craindra plus que vous ne la craignez.

Malgré cette puissance et si vaste et si grande[960],

Vous pouvez déjà voir comme elle m'appréhende,

Combien en me perdant elle espère gagner, 1325

Parce qu'elle prévoit que je saurai régner.

PRUSIAS.

Je règne donc, ingrat! puisque tu me l'ordonnes:

Choisis, ou Laodice, ou mes quatre couronnes.

Ton roi fait ce partage entre ton frère et toi:

Je ne suis plus ton père, obéis à ton roi. 1330

NICOMÈDE.

Si vous étiez aussi le roi de Laodice,

Pour l'offrir à mon choix avec quelque justice,

Je vous demanderois le loisir d'y penser;

Mais enfin pour vous plaire, et ne pas l'offenser,

J'obéirai, Seigneur, sans répliques frivoles, 1335

A vos intentions, et non à vos paroles.

A ce frère si cher transportez tous mes droits,

Et laissez Laodice en liberté du choix.

Voilà quel est le mien.

PRUSIAS.

Quelle bassesse d'âme,

Quelle fureur t'aveugle en faveur d'une femme[961]? 1340

Tu la préfères, lâche! à ces prix glorieux

Que ta valeur unit au bien de tes aïeux!

Après cette infamie es-tu digne de vivre?

NICOMÈDE.

Je crois que votre exemple est glorieux à suivre:

Ne préférez-vous pas une femme à ce fils 1345

Par qui tous ces États aux vôtres sont unis?

PRUSIAS.

Me vois-tu renoncer pour elle au diadème?

NICOMÈDE.

Me voyez-vous pour l'autre y renoncer moi-même?

Que cédé-je à mon frère en cédant vos États?

Ai-je droit d'y prétendre avant votre trépas? 1350

Pardonnez-moi ce mot, il est fâcheux à dire,

Mais un monarque enfin comme un autre homme expire;

Et vos peuples alors, ayant besoin d'un roi,

Voudront choisir peut-être entre ce prince et moi.

Seigneur, nous n'avons pas si grande ressemblance,

Qu'il faille de bons yeux pour y voir différence;

Et ce vieux droit d'aînesse est souvent si puissant,

Que pour remplir un trône il rappelle un absent.

Que si leurs sentiments se règlent sur les vôtres,

Sous le joug de vos lois j'en ai bien rangé d'autres; 1360

Et dussent vos Romains en être encor jaloux,

Je ferai bien pour moi ce que j'ai fait pour vous.

PRUSIAS.

J'y donnerai bon ordre.

NICOMÈDE.

Oui, si leur artifice

De votre sang par vous se fait un sacrifice;

Autrement vos États à ce prince livrés 1365

Ne seront en ses mains qu'autant que vous vivrez.

Ce n'est point en secret que je vous le déclare;

Je le dis à lui-même, afin qu'il s'y prépare:

Le voilà qui m'entend.

PRUSIAS.

Va, sans verser mon sang,

Je saurai bien, ingrat! l'assurer en ce rang; 1370

Et demain....

SCÈNE IV.

PRUSIAS, NICOMÈDE, ATTALE, FLAMINIUS, ARASPE, GARDES.

FLAMINIUS.

Si pour moi vous êtes en colère,

Seigneur, je n'ai reçu qu'une offense légère:

Le sénat en effet pourra s'en indigner;

Mais j'ai quelques amis qui sauront le gagner[962].

PRUSIAS.

Je lui ferai raison; et dès demain Attale 1375

Recevra de ma main la puissance royale:

Je le fais roi de Pont, et mon seul héritier[963];

Et quant à ce rebelle, à ce courage fier,

Rome entre vous et lui jugera de l'outrage;

Je veux qu'au lieu d'Attale il lui serve d'otage; 1380

Et pour l'y mieux conduire, il vous sera donné,

Sitôt qu'il aura vu son frère couronné.

NICOMÈDE.

Vous m'envoirez à Rome!

PRUSIAS.

On t'y fera justice.

Va, va lui demander ta chère Laodice.

NICOMÈDE.

J'irai, j'irai, Seigneur, vous le voulez ainsi; 1385

Et j'y serai plus roi que vous n'êtes ici.

FLAMINIUS.

Rome sait vos hauts faits, et déjà vous adore.

NICOMÈDE.

Tout beau, Flaminius! je n'y suis pas encore:

La route en est mal sûre, à tout considérer[964],

Et qui m'y conduira pourra bien s'égarer. 1390

PRUSIAS.

Qu'on le ramène, Araspe, et redoublez sa garde.

Toi, rends grâces à Rome, et sans cesse regarde

Que comme son pouvoir est la source du tien,

En perdant son appui tu ne seras plus rien.

Vous, Seigneur, excusez si, me trouvant en peine[965]

De quelques déplaisirs que m'a fait voir la Reine,

Je vais l'en consoler, et vous laisse avec lui.

Attale, encore un coup, rends grâce à ton appui.

SCÈNE V.

FLAMINIUS, ATTALE.

ATTALE.

Seigneur, que vous dirai-je après des avantages[966]

Qui sont même trop grands pour les plus grands courages!

Vous n'avez point de borne, et votre affection

Passe votre promesse et mon ambition.

Je l'avouerai pourtant, le trône de mon père

Ne fait pas le bonheur que plus je considère:

Ce qui touche mon cœur, ce qui charme mes sens, 1405

C'est Laodice acquise à mes vœux innocents.

La qualité de roi qui me rend digne d'elle....

FLAMINIUS.

Œuvres de P. Corneille, Tome 05 · 第 34 / 36 段