moindres vers qui soient partis de ma main, j'ai sujet d'espérer que
la lecture n'ôtera rien à cet ouvrage de la réputation qu'il s'est
acquise jusqu'ici, et ne le fera point juger indigne de suivre ceux
qui l'ont précédé. Mon principal but a été de peindre la politique des
Romains au dehors, et comme ils agissoient impérieusement avec les
rois leurs alliés; leurs maximes pour les empêcher de s'accroître, et
les soins qu'ils prenoient de traverser leur grandeur, quand elle
commençoit à leur devenir suspecte à force de s'augmenter et de se
rendre considérable par de nouvelles conquêtes. C'est le caractère que
j'ai donné à leur république en la personne de son ambassadeur
Flaminius, qui rencontre un prince intrépide, qui voit sa perte
assurée sans s'ébranler, et brave l'orgueilleuse masse de leur
puissance, lors même qu'il en est accablé. Ce héros de ma façon sort
un peu des règles de la tragédie, en ce qu'il ne cherche point à faire
pitié par l'excès de ses malheurs; mais le succès a montré que la
fermeté des grands cœurs, qui n'excite que de l'admiration dans l'âme
du spectateur, est quelquefois aussi agréable que la compassion que
notre art nous commande de mendier pour leurs misères. Il est bon de
hasarder un peu, et ne s'attacher pas toujours si servilement à ces
préceptes, ne fût-ce que pour pratiquer celui de notre Horace:
_Et mihi res, non me rebus, submittere conor_[846];
mais il faut que l'événement justifie cette hardiesse; et dans une
liberté de cette nature on demeure coupable, à moins que d'être fort
heureux.
[840] _Observations sur la tragédie de Nicomède_ dans les
_Mémoires de Henri-Louis Lekain_, p. 102-162.
[841] Lemazurier, tome II, p. 257.
[842] Voyez ci-dessus, p. 257.
[843] «Eodem fere tempore Prusias, rex Bithyniæ, consilium cepit
interficiendi Nicomedis filii, dum consulere studet minoribus
filiis, quos ex noverca ejus susceperat et Romæ habebat; sed res
adolescenti ab his qui facinus susceperant proditur; hortatique
sunt «ut crudelitate patris provocatus, occupet insidias, et in
auctorem retorqueat scelus;» nec difficilis persuasio fuit.
Igitur, quum accitus in patris regnum venisset, statim rex
appellatur. Prusias, regno spoliatus a filio, privatusque
redditus, etiam a servis deseritur. Quum in latebris ageret, non
minori scelere, quam filium occidi jusserat, a filio
interficitur.» (Lib. XXXIV, cap. IV.)--Appien (_de la guerre de
Mithridate_, chapitres II-VII) et Diodore de Sicile (fragments
des livres XXX et XXXII) racontent aussi les mêmes faits, et
insistent sur les honteuses flatteries que Prusias adressait aux
puissants de Rome.
[844] VAR. (édit. de 1651 in-12-1656): par l'ordre de son fils.
[845] VAR. (édit. de 1651 in-12-1656): qu'il avoit commis en le
voulant faire assassiner.
[846] Ire épître du Ier livre, vers 19.--Il y a _subjungere_, au
lieu de _submittere_, dans Horace.--Nous avons vu déjà Corneille
considérer cette sentence morale comme un précepte littéraire.
Voyez tome I, p. 261, note 1.
EXAMEN.
Voici une pièce d'une constitution assez extraordinaire: aussi est-ce
la vingt et unième que j'ai mise[847] sur le théâtre; et après y avoir
fait réciter quarante mille vers, il est bien malaisé de trouver
quelque chose de nouveau, sans s'écarter un peu du grand chemin, et se
mettre au hasard de s'égarer. La tendresse et les passions, qui
doivent être l'âme des tragédies, n'ont aucune part en celle-ci: la
grandeur de courage y règne seule, et regarde son malheur d'un œil si
dédaigneux qu'il n'en sauroit arracher une plainte. Elle y est
combattue par la politique, et n'oppose à ses artifices qu'une
prudence généreuse, qui marche à visage découvert, qui prévoit le
péril sans s'émouvoir, et qui ne veut point d'autre appui que celui de
sa vertu et de l'amour qu'elle imprime dans les cœurs de tous les
peuples.
L'histoire[848] qui m'a prêté de quoi la faire paroître en ce haut
degré est tirée du trente-quatrième[849]livre de Justin.
J'ai ôté de ma scène l'horreur de sa catastrophe, où le fils fait
assassiner son père, qui lui en avoit voulu faire autant, et n'ai
donné ni à Prusias ni à Nicomède aucun dessein de parricide. J'ai
fait ce dernier amoureux de Laodice, reine d'Arménie, afin que
l'union d'une couronne voisine à la sienne donnât plus d'ombrage
aux Romains, et leur fît prendre plus de soin d'y mettre un
obstacle de leur part. J'ai approché de cette histoire celle de la
mort d'Annibal, qui arriva un peu auparavant chez ce même roi, et
dont le nom n'est pas un petit ornement à mon ouvrage. J'en ai fait
Nicomède disciple, pour lui prêter plus de valeur et plus de fierté
contre les Romains; et prenant l'occasion de l'ambassade où
Flaminius fut envoyé par eux vers ce roi, leur allié, pour demander
qu'on remît entre leurs mains ce vieil ennemi de leur grandeur, je
l'ai chargé d'une commission secrète de traverser ce mariage, qui
leur devoit donner de la jalousie. J'ai fait que pour gagner
l'esprit de la Reine, qui, suivant l'ordinaire des secondes femmes,
avoit tout pouvoir sur celui de son vieux mari, il lui ramène un de
ses fils, que mon auteur m'apprend avoir été nourris[850] à Rome.
Cela fait deux effets; car d'un côté, il obtient la perte d'Annibal
par le moyen de cette mère ambitieuse; et de l'autre, il oppose à
Nicomède un rival appuyé de toute la faveur des Romains, jaloux de
sa gloire et de sa grandeur naissante.
Les assassins qui découvrirent à ce prince les sanglants desseins de
son père m'ont donné jour à d'autres artifices pour le faire tomber
dans les embûches que sa belle-mère lui avoit préparées; et pour la
fin, je l'ai réduite en sorte que tous mes personnages y agissent
avec générosité, et que les uns rendant ce qu'ils doivent à la vertu,
et les autres demeurant[851] dans la fermeté de leur devoir, laissent
un exemple assez illustre, et une conclusion assez agréable.
La représentation n'en a point déplu, et ce ne sont pas les moindres
vers qui soient partis de ma main. Mon principal but a été de peindre
la politique des Romains au dehors, et comme ils agissoient
impérieusement avec les rois leurs alliés; leurs maximes pour les
empêcher de s'accroître, et les soins qu'ils prenoient de traverser
leur grandeur, quand elle commençoit à leur devenir suspecte à force
de s'augmenter et de se rendre considérable par de nouvelles
conquêtes. C'est le caractère que j'ai donné à leur république en la
personne de son ambassadeur Flaminius, à qui j'oppose[852] un prince
intrépide, qui voit sa perte assurée sans s'ébranler, et qui brave
l'orgueilleuse masse de leur puissance, lors même qu'il en est
accablé. Ce héros de ma façon sort un peu des règles de la tragédie,
en ce qu'il ne cherche point à faire pitié par l'excès de ses
infortunes; mais le succès a montré que la fermeté des grands cœurs,
qui n'excite que de l'admiration dans l'âme du spectateur, est
quelquefois aussi agréable que la compassion que notre art nous
ordonne d'y produire par la représentation de leurs malheurs. Il en
fait naître toutefois quelqu'une, mais elle ne va pas jusques à tirer
des larmes. Son effet se borne à mettre les auditeurs dans les
intérêts de ce prince, et à leur faire former des souhaits pour ses
prospérités.
Dans l'admiration qu'on a pour sa vertu, je trouve une manière de
purger les passions dont n'a point parlé Aristote, et qui est
peut-être plus sûre que celle qu'il prescrit à la tragédie par le
moyen de la pitié et de la crainte. L'amour qu'elle nous donne pour
cette vertu que nous admirons, nous imprime de la haine pour le vice
contraire. La grandeur de courage de Nicomède nous laisse une aversion
de la pusillanimité[853]; et la généreuse reconnoissance d'Héraclius,
qui expose sa vie pour Martian, à qui il est redevable de la sienne,
nous jette dans l'horreur de l'ingratitude.
Je ne veux point dissimuler que cette pièce est une de celles pour qui
j'ai le plus d'amitié. Aussi n'y remarquerai-je que ce défaut de la
fin, qui va trop vite, comme je l'ai dit ailleurs[854], et où l'on
peut même trouver quelque inégalité de mœurs en Prusias et Flaminius,
qui après avoir pris la fuite sur la mer, s'avisent tout d'un coup de
rappeler leur courage, et viennent se ranger auprès de la reine
Arsinoé, pour mourir avec elle en la défendant. Flaminius y demeure en
assez méchante posture, voyant réunir toute la famille royale, malgré
les soins qu'il avoit pris de la diviser, et les instructions qu'il en
avoit apportées de Rome. Il s'y voit enlever par Nicomède les
affections de cette reine et du prince Attale, qu'il avoit choisis
pour instrument à traverser sa grandeur, et semble n'être revenu que
pour être témoin du triomphe qu'il remporte sur lui. D'abord j'avois
fini la pièce sans les faire revenir, et m'étois contenté de faire
témoigner par Nicomède à sa belle-mère grand déplaisir de ce que la
fuite du Roi ne lui permettoit pas de lui rendre ses obéissances. Cela
ne démentoit point l'effet historique, puisqu'il laissoit sa mort en
incertitude; mais le goût des spectateurs, que nous avons accoutumés à
voir rassembler tous nos personnages à la conclusion de cette sorte de
poëmes, fut cause de ce changement, où je me résolus pour leur donner
plus de satisfaction, bien qu'avec moins de régularité[855].
[847] Dans ce premier paragraphe, l'_Examen_ ne diffère de l'avis
_Au lecteur_ que par la variante «j'ai mise,» pour «j'ai fait
voir,» et l'addition de _qui_, au dernier membre de phrase.
[848] Corneille a notablement modifié le commencement de cet
alinéa, mais à partir des mots «donnât plus d'ombrage,» jusqu'à
la fin du troisième paragraphe, il n'a plus rien changé.
[849] On lit dans toutes les éditions, même dans celles de Th.
Corneille et de Voltaire: «du 4.» ou «du quatrième.» C'est une
erreur matérielle, qui ne doit être imputée qu'aux imprimeurs,
car dans l'avis _Au lecteur_ (p. 502), c'est bien le
trente-quatrième livre qui est cité.
[850] Thomas Corneille a mis, mais à tort, _nourri_ dans
l'édition de 1692. Voyez ci-dessus, p. 502, et la note 843.
[851] Dans l'avis _Au lecteur_ (1651-1656), il y a _rendants_,
_demeurants_; dans l'_Examen_ (1660-1692), _rendant_,
_demeurant_, sans accord.
[852] Corneille, qui a beaucoup abrégé la première phrase de ce
paragraphe, a remplacé ici: «qui rencontre» par «à qui j'oppose;»
puis il a ajouté _qui_ à la ligne suivante; substitué, quatre
lignes plus bas, _infortunes à malheurs_; et entièrement changé
la fin de la phrase. Pour toute la suite, il n'y a plus de
rapport entre l'avis _Au lecteur_ et l'_Examen_.
[853] VAR. (édit. de 1663); une aversion contre la pusillanimité.
[854] _Discours des trois unités_, tome I, p. 115.
[855] VAR. (édit. de 1660 et de 1663): plus de satisfaction et
moins de régularité.
LISTE DES ÉDITIONS QUI ONT ÉTÉ COLLATIONNÉES POUR LES VARIANTES DE
_NICOMÈDE_.
ÉDITIONS SÉPARÉES.
1651, in-4º;
1652 in-12, de Sercy;
1652 in-12, de Luynes;
1653 in-12, Courbé;
1653 in-12, de Luynes[856];
RECUEILS.
1654 in-12;
1656 in-12;
1660 in-8º;
1663 in-fol.;
1664 in-8º;
1668 in-12;
1682 in-12.
[856] Nous distinguerons par les lettres A. et B. les deux
éditions de 1652; nous n'avons pas trouvé de différences, dignes
d'être relevées, entre les deux de 1653.
ACTEURS.
PRUSIAS, roi de Bithynie[857].
FLAMINIUS, ambassadeur de Rome[858].
ARSINOÉ, seconde femme de Prusias[859].
LAODICE, reine d'Arménie.
NICOMÈDE, fils aîné de Prusias, sorti du premier lit[860].
ATTALE, fils de Prusias et d'Arsinoé[861].
ARASPE, capitaine des gardes de Prusias.
CLÉONE, confidente d'Arsinoé.
La scène est à Nicomédie.
[857] Prusias II, le chasseur, régna de 192 à 148 avant J. C.
[858] Titus Quinctius Flaminius, ou mieux Flamininus, fut consul
en 198 avant J. C. Son ambassade eut lieu en l'année 183; on en
trouve le récit dans les chapitres XXXIX et suivants de sa vie
écrite par Plutarque. Voyez encore ci-après, p. 525, note 890.
[859] Les historiens disent bien que Prusias eut deux femmes,
mais ils ne les nomment pas.
[860] Nicomède II, surnommé par dérision Philopator, fut roi de
Bithynie de 148 à 90 avant J. C., après la mort de Prusias.
[861] Justin parle en termes généraux des fils de la seconde
femme de Prusias, élevés à Rome, mais il n'en nomme aucun. Voyez
ci-dessus, p. 502, note 843.
NICOMÈDE.
TRAGÉDIE.
ACTE I.
SCÈNE PREMIÈRE.
NICOMÈDE, LAODICE.
LAODICE.
Après tant de hauts faits, il m'est bien doux, Seigneur[862],
De voir encor mes yeux régner sur votre cœur;
De voir, sous les lauriers qui vous couvrent la tête,
Un si grand conquérant être encor ma conquête[863],
Et de toute la gloire acquise à ses travaux 5
Faire un illustre hommage à ce peu que je vaux.
Quelques biens[864] toutefois que le ciel me renvoie,
Mon cœur épouvanté se refuse à la joie:
Je vous vois à regret, tant mon cœur amoureux[865]
Trouve la cour pour vous un séjour dangereux. 10
Votre marâtre y règne, et le Roi votre père
Ne voit que par ses yeux, seule la considère,
Pour souveraine loi n'a que sa volonté:
Jugez après cela de votre sûreté.
La haine que pour vous elle a si naturelle 15
A mon occasion encor se renouvelle.
Votre frère son fils, depuis peu de retour....
NICOMÈDE.
Je le sais, ma princesse, et qu'il vous fait la cour;
Je sais que les Romains, qui l'avoient en otage,
L'ont enfin renvoyé pour un plus digne ouvrage; 20
Que ce don à sa mère étoit le pris fatal
Dont leur Flaminius marchandoit Annibal;
Que le Roi par son ordre eût livré ce grand homme,
S'il n'eût par le poison lui-même évité Rome,
Et rompu par sa mort les spectacles pompeux 25
Où l'effroi de son nom le destinoit chez eux.
Par mon dernier combat je voyois réunie
La Cappadoce entière[866] avec la Bithynie,
Lorsqu'à cette nouvelle, enflammé de courroux
D'avoir perdu mon maître et de craindre pour vous, 30
J'ai laissé mon armée aux mains de Théagène,
Pour voler en ces lieux au secours de ma reine.
Vous en aviez besoin, Madame, et je le voi,
Puisque Flaminius obsède encor le Roi.
Si de son arrivée Annibal fut la cause, 35
Lui mort, ce long séjour prétend quelque autre chose;
Et je ne vois que vous qui le puisse arrêter,
Pour aider à mon frère à vous persécuter.
LAODICE.
Je ne veux point douter que sa vertu romaine[867]
N'embrasse avec chaleur l'intérêt de la Reine: 40
Annibal, qu'elle vient de lui sacrifier,
L'engage en sa querelle et m'en fait défier.
Mais, Seigneur, jusqu'ici j'aurois tort de m'en plaindre;
Et quoi qu'il entreprenne, avez-vous lieu de craindre?
Ma gloire et mon amour peuvent bien peu sur moi, 45
S'il faut votre présence à soutenir ma foi,
Et si je puis tomber en cette frénésie
De préférer Attale au vainqueur de l'Asie:
Attale, qu'en otage ont nourri les Romains,
Ou plutôt qu'en esclave ont façonné leurs mains, 50
Sans lui rien mettre au cœur qu'une crainte servile
Qui tremble à voir un aigle, et respecte un édile!
NICOMÈDE.
Plutôt, plutôt la mort que mon esprit jaloux
Forme des sentiments si peu dignes de vous.
Je crains la violence, et non votre foiblesse[868]; 55
Et si Rome une fois contre nous s'intéresse....
LAODICE.
Je suis reine, Seigneur; et Rome a beau tonner,
Elle ni votre roi n'ont rien à m'ordonner:
Si de mes jeunes ans il est dépositaire,
C'est pour exécuter les ordres de mon père; 60
Il m'a donnée à vous, et nul autre que moi
N'a droit de l'en dédire, et me choisir un roi.
Par son ordre et le mien, la reine d'Arménie
Est due à l'héritier du roi de Bithynie,
Et ne prendra jamais un cœur assez abjet 65
Pour se laisser réduire à l'hymen d'un sujet.
Mettez-vous en repos.
NICOMÈDE.
Et le puis-je, Madame,
Vous voyant exposée aux fureurs d'une femme,
Qui pouvant tout ici, se croira tout permis
Pour se mettre en état de voir régner son fils[869]? 70
Il n'est rien de si saint qu'elle ne fasse enfreindre.
Qui livroit Annibal pourra bien vous contraindre,
Et saura vous garder même fidélité[870]
Qu'elle a gardée aux droits de l'hospitalité.
LAODICE.
Mais ceux de la nature ont-ils un privilége 75
Qui vous assure d'elle après ce sacrilége?
Seigneur, votre retour, loin de rompre ses coups[871],
Vous expose vous-même, et m'expose après vous.
Comme il est fait sans ordre, il passera pour crime;
Et vous serez bientôt la première victime[872] 80
Que la mère et le fils, ne pouvant m'ébranler,
Pour m'ôter mon appui se voudront immoler.
Si j'ai besoin de vous de peur qu'on me contraigne[873],
J'ai besoin que le Roi, qu'elle-même vous craigne.
Retournez à l'armée, et pour me protéger 85
Montrez cent mille bras tout prêts à me venger.
Parlez la force en main, et hors de leur atteinte:
S'ils vous tiennent ici, tout est pour eux sans crainte;
Et ne vous flattez point ni sur votre grand cœur,
Ni sur l'éclat d'un nom cent et cent fois vainqueur; 90
Quelque haute valeur que puisse être la vôtre,
Vous n'avez en ces lieux que deux bras comme un autre;
Et fussiez-vous du monde et l'amour et l'effroi,
Quiconque entre au palais porte sa tête au Roi.
Je vous le dis encor, retournez à l'armée; 95
Ne montrez à la cour que votre renommée;
Assurez votre sort pour assurer le mien;
Faites que l'on vous craigne, et je ne craindrai rien.
NICOMÈDE.
Retourner à l'armée! ah! sachez que la Reine[874]
La sème d'assassins achetés par sa haine. 100
Deux s'y sont découverts, que j'amène avec moi
Afin de la convaincre et détromper le Roi.
Quoiqu'il soit son époux, il est encor mon père;
Et quand il forcera la nature à se taire,
Trois sceptres à son trône attachés par mon bras 105
Parleront au lieu d'elle, et ne se tairont pas.
Que si notre fortune à ma perte animée
La prépare à la cour aussi bien qu'à l'armée,
Dans ce péril égal qui me suit en tous lieux
M'envierez-vous l'honneur de mourir à vos yeux? 110
LAODICE.
Non, je ne vous dis plus désormais que je tremble,
Mais que, s'il faut périr, nous périrons ensemble.
Armons-nous de courage, et nous ferons trembler
Ceux dont les lâchetés pensent nous accabler.
Le peuple ici vous aime, et hait ces cœurs infâmes; 115
Et c'est être bien fort que régner sur tant d'âmes.
Mais votre frère Attale adresse ici ses pas.
NICOMÈDE.
Il ne m'a jamais vu; ne me découvrez pas.
SCÈNE II[875].
LAODICE, NICOMÈDE, ATTALE.
ATTALE.
Quoi? Madame, toujours un front inexorable?
Ne pourrai-je surprendre un regard favorable, 120
Un regard désarmé de toutes ces rigueurs[876],
Et tel qu'il est enfin quand il gagne les cœurs?
LAODICE.
Si ce front est mal propre à m'acquérir le vôtre,
Quand j'en aurai dessein, j'en saurai prendre un autre.
ATTALE.
Vous ne l'acquerrez point, puisqu'il est tout à vous. 125
LAODICE.
Je n'ai donc pas besoin d'un visage plus doux.
ATTALE.
Conservez-le, de grâce, après l'avoir su prendre.
LAODICE.
C'est un bien mal acquis que j'aime mieux vous rendre.
ATTALE.
Vous l'estimez trop peu pour le vouloir garder.
LAODICE.
Je vous estime trop pour vouloir rien farder. 130
Votre rang et le mien ne sauroient le permettre[877]:
Pour garder votre cœur je n'ai pas où le mettre;
La place est occupée, et je vous l'ai tant dit,
Prince, que ce discours vous dût être interdit:
On le souffre d'abord, mais la suite importune. 135
ATTALE.
Que celui qui l'occupe a de bonne fortune!
Et que seroit heureux qui pourroit aujourd'hui
Disputer cette place et l'emporter sur lui!
NICOMÈDE.
La place à l'emporter coûteroit bien des têtes,
Seigneur: ce conquérant garde bien ses conquêtes, 140
Et l'on ignore encor parmi ses ennemis[878]
L'art de reprendre un fort qu'une fois il a pris.
ATTALE.
Celui-ci toutefois peut s'attaquer de sorte
Que, tout vaillant qu'il est, il faudra qu'il en sorte.
LAODICE.
Vous pourriez vous méprendre.
ATTALE.
Et si le roi le veut? 145
LAODICE.
Le Roi, juste et prudent, ne veut que ce qu'il peut.
ATTALE.
Et que ne peut ici la grandeur souveraine?
LAODICE.
Ne parlez pas si haut: s'il est roi, je suis reine;
Et vers moi tout l'effort de son autorité
N'agit que par prière et par civilité. 150
ATTALE.
Non; mais agir ainsi souvent c'est beaucoup dire
Aux reines comme vous qu'on voit dans son empire[879];
Et si ce n'est assez des prières d'un roi,
Rome qui m'a nourri vous parlera pour moi.
NICOMÈDE.
Rome! Seigneur.
ATTALE.
Oui, Rome; en êtes-vous en doute? 155
NICOMÈDE.
Seigneur, je crains pour vous qu'un Romain vous écoute;
Et si Rome savoit de quels feux vous brûlez,
Bien loi de vous prêter l'appui dont vous parlez,
Elle s'indigneroit de voir sa créature
A l'éclat de son nom faire une telle injure, 160
Et vous dégraderoit peut-être dès demain
Du titre glorieux de citoyen romain.
Vous l'a-t-elle donné pour mériter sa haine,
En le déshonorant par l'amour d'une reine,
Et ne savez-vous plus qu'il n'est princes ni rois 165
Qu'elle daigne égaler à ses moindres bourgeois?
Pour avoir tant vécu chez ces cœurs magnanimes,
Vous en avez bientôt oublié les maximes.
Reprenez un orgueil digne d'elle et de vous;
Remplissez mieux un nom sous qui nous tremblons tous,
Et sans plus l'abaisser à cette ignominie
D'idolâtrer en vain la reine d'Arménie,
Songez qu'il faut du moins, pour toucher votre cœur,
La fille d'un tribun ou celle d'un préteur;
Que Rome vous permet cette haute alliance[880], 175
Dont vous auroit exclu le défaut de naissance,
Si l'honneur souverain de son adoption
Ne vous autorisoit à tant d'ambition[881].
Forcez, rompez, brisez de si honteuses chaînes;
Aux rois qu'elle méprise abandonnez les reines; 180
Et concevez enfin des vœux plus élevés,
Pour mériter les biens qui vous sont réservés.
ATTALE.
Si cet homme est à vous, imposez-lui silence,
Madame, et retenez une telle insolence.
Pour voir jusqu'à quel point elle pourroit aller, 185
J'ai forcé ma colère à le laisser parler;
Mais je crains qu'elle échappe, et que s'il continue,
Je ne m'obstine plus à tant de retenue.
NICOMÈDE.
Seigneur, si j'ai raison, qu'importe à qui je sois?
Perd-elle de son prix pour emprunter ma vois? 190
Vous-même, amour à part, je vous en fais arbitre.
Ce grand nom de Romain est un précieux titre;
Et la Reine et le Roi l'ont assez acheté[882]
Pour ne se plaire pas à le voir rejeté,
Puisqu'ils se sont privés, pour ce nom d'importance, 195
Des charmantes douceurs d'élever votre enfance.
Dès l'âge de quatre ans ils vous ont éloigné;
Jugez si c'est pour voir ce titre dédaigné,
Pour vous voir renoncer, par l'hymen d'une reine,
A la part qu'ils avoient à la grandeur romaine. 200
D'un si rare trésor l'un et l'autre jaloux....
ATTALE.
Madame, encore un coup, cet homme est-il à vous?
Et pour vous divertir est-il si nécessaire
Que vous ne lui puissiez ordonner de se taire[883]?
LAODICE.
Puisqu'il vous a déplu vous traitant de Romain, 205
Je veux bien vous traiter de fils de souverain.
En cette qualité vous devez reconnoître
Qu'un prince votre aîné doit être votre maître,
Craindre de lui déplaire et savoir que le sang
Ne vous empêche pas de différer de rang, 210
Lui garder le respect qu'exige sa naissance,
Et loin de lui voler son bien en son absence....
ATTALE.
Si l'honneur d'être à vous est maintenant son bien,
Dites un mot, Madame, et ce sera le mien;
Et si l'âge à mon rang fait quelque préjudice, 215
Vous en corrigerez la fatale injustice.
Mais si je lui dois tant en fils de souverain,
Permettez qu'une fois je vous parle en Romain.
Sachez qu'il n'en est point que le ciel n'ait fait naître
Pour commander aux rois, et pour vivre sans maître[884];
Sachez que mon amour est un noble projet[885]
Pour éviter l'affront de me voir son sujet;
Sachez....
LAODICE.
Je m'en doutois, Seigneur, que ma couronne
Vous charmoit bien du moins autant que ma personne;
Mais telle que je suis, et ma couronne et moi, 225
Tout est à cet aîné qui sera votre roi;
Et s'il étoit ici, peut-être en sa présence
Vous penseriez deux fois à lui faire une offense.
ATTALE.
Que ne puis-je l'y voir! mon courage amoureux....
NICOMÈDE.
Faites quelques souhaits qui soient moins dangereux,
Seigneur: s'il les savoit, il pourroit bien lui-même
Venir d'un tel amour venger l'objet qu'il aime.
ATTALE.
Insolent! est-ce enfin le respect qui m'est dû?
NICOMÈDE.
Je ne sais de nous deux, Seigneur, qui l'a perdu.
ATTALE.
Peux-tu bien me connoître et tenir ce langage? 235
NICOMÈDE.
Je sais à qui je parle, et c'est mon avantage
Que n'étant point connu, Prince, vous ne savez
Si je vous dois respect, ou si vous m'en devez.
ATTALE.
Ah! Madame, souffrez que ma juste colère....
LAODICE.
Consultez-en, Seigneur, la Reine votre mère; 240
Elle entre.
SCÈNE III.
NICOMÈDE, ARSINOÉ, LAODICE, ATTALE, CLÉONE.
NICOMÈDE.