Qu'en faveur de son fils on veut calomnier.
Ce malheureux pêcheur, par promesse ni crainte,
Ne sauroit se résoudre à souffrir une feinte.
J'ai voulu lui parler, et n'en fais que sortir;
J'ai tâché, mais en vain, de lui faire sentir 1700
Combien mal à propos sa présence importune
D'un fils si généreux renverse la fortune,
Et qu'il le perd d'honneur, à moins que d'avouer
Que c'est un lâche tour qu'on le force à jouer;
J'ai même à ces raisons ajouté la menace: 1705
Bien ne peut l'ébranler, Sanche est toujours sa race,
Et quant à ce qu'il perd de fortune et d'honneur,
Il dit qu'il a de quoi le faire grand seigneur[817],
Et que plus de cent fois il a su de sa femme
(Voyez qu'il est crédule et simple au fond de l'âme) 1710
Que voyant ce présent, qu'en mes mains il a mis,
La reine d'Aragon agrandiroit son fils.
(A D. Léonor.)
Si vous le recevez avec autant de joie,
Madame, que par moi ce vieillard vous l'envoie,
Vous donnerez sans doute à cet illustre fils 1715
Un rang encor plus haut que celui de marquis.
Ce bonhomme en paroît l'âme toute comblée.
(D. Alvar présente à D. Léonor un petit écrin, qui s'ouvre sans clef,
au moyen d'un ressort secret.)
D. ISABELLE.
Madame, à cet aspect vous paraissez troublée.
D. LÉONOR.
J'ai bien sujet de l'être en recevant ce don,
Madame: j'en saurai si mon fils vit ou non[818]; 1720
Et c'est où le feu Roi, déguisant sa naissance,
D'un sort si précieux mit la reconnoissance.
Disons ce qu'il enferme avant que de l'ouvrir.
Ah! Sanche, si par là je puis le découvrir[819],
Vous pouvez être sûr d'un entier avantage 1725
Dans les lieux dont le ciel a fait notre partage;
Et qu'après ce trésor que vous m'aurez rendu,
Vous recevrez le prix qui vous en sera dû[820].
Mais à ce doux transport c'est déjà trop permettre.
Trouvons notre bonheur avant que d'en promettre. 1730
Ce présent donc enferme un tissu de cheveux
Que reçut don Fernand pour arrhes de mes vœux,
Son portrait et le mien, deux pierres les plus rares
Que forme le soleil sous les climats barbares,
Et pour un témoignage encore plus certain, 1735
Un billet que lui-même écrivit de sa main.
UN GARDE.
Madame, don Raymond vous demande audience.
D. LÉONOR.
Qu'il entre. Pardonnez à mon impatience,
Si l'ardeur de le voir et de l'entretenir
Avant votre congé l'ose faire venir. 1740
D. ISABELLE.
Vous pouvez commander dans toute la Castille,
Et je ne vous vois plus qu'avec des yeux de fille.
SCÈNE VII.
D. ISABELLE, D. LÉONOR, D. ELVIRE, CARLOS, D. MANRIQUE, D. LOPE, D.
ALVAR, BLANCHE, D. RAYMOND.
D. LÉONOR.
Laissez là, don Raymond, la mort de nos tyrans,
Et rendez seulement don Sanche à ses parents.
Vit-il? peut-il braver nos fières destinées? 1745
D. RAYMOND.
Sortant d'une prison de plus de six années,
Je l'ai cherché, Madame, où pour les mieux braver,
Par l'ordre du feu Roi je le fis élever,
Avec tant de secret, que même un second père,
Qui l'estime son fils, ignore ce mystère. 1750
Ainsi qu'en votre cour Sanche y fut son vrai nom,
Et l'on n'en retrancha que cet illustre don.
Là j'ai su qu'à seize ans son généreux courage
S'indigna des emplois de son faux parentage;
Qu'impatient déjà d'être si mal tombé, 1755
A sa fausse bassesse il s'étoit dérobé;
Que déguisant son nom et cachant sa famille,
Il avoit fait merveille aux guerres de Castille,
D'où quelque sien voisin, depuis peu de retour,
L'avoit vu plein de gloire, et fort bien en la cour[821]; 1760
Que du bruit de son nom elle étoit toute pleine,
Qu'il étoit connu même et chéri de la Reine:
Si bien que ce pêcheur, d'aise tout transporté,
Avoit couru chercher ce fils si fort vanté.
D. LÉONOR.
Don Raymond, si vos yeux pouvoient le reconnoître....
D. RAYMOND.
Oui, je le vois, Madame. Ah! Seigneur, ah! mon maître!
D. LOPE.
Nous l'avions bien jugé: grand prince, rendez-vous;
La vérité paroît; cédez aux vœux de tous.
D. LÉONOR.
Don Sanche, voulez-vous être seul incrédule?
CARLOS.
Je crains encor du sort un revers ridicule. 1770
Mais, Madame, voyez si le billet du Roi
Accorde à don Raymond ce qu'il vous dit de moi.
D. LÉONOR ouvre l'écrin, et en tire un billet qu'elle lit.
_Pour tromper un tyran je vous trompe vous-même,
Vous reverrez ce fils que je vous fais pleurer:
Cette erreur lui peut rendre un jour le diadème; 1775
Et je vous l'ai caché pour le mieux assurer.
Si ma feinte vers vous passe pour criminelle,
Pardonnez-moi les maux quelle vous fait souffrir,
De crainte que les soins de l'amour maternelle
Par leurs empressements le fissent découvrir. 1780
Nugne, un pauvre pêcheur, s'en croit être le père;
Sa femme en son absence accouchant d'un fils mort,
Elle reçut le vôtre, et sut si bien se taire,
Que le père et le fils en ignorent le sort.
Elle-même l'ignore; et d'un si grand échange 1785
Elle sait seulement qu'il n'est pas de son sang,
Et croit que ce présent par un miracle étrange,
Doit un jour par vos mains lui rendre son vrai rang.
A ces marques, un jour, daignez le reconnoître;
Et puisse l'Aragon, retournant sous vos lois, 1790
Apprendre ainsi que vous, de moi qui l'ai vu naître,
Que Sanche, fils de Nugne, est le sang de ses rois[822]!_
_D. FERNAND D'ARAGON._
D. LÉONOR, après avoir lu.
Ah! mon fils, s'il en faut encore davantage,
Croyez-en vos vertus et votre grand courage.
CARLOS, à D. Léonor[823].
Ce seroit mal répondre à ce rare bonheur 1795
Que vouloir me défendre encor d'un tel honneur,
(à D. Isabelle.)
Je reprends toutefois Nugne pour mon vrai père,
Si vous ne m'ordonnez, Madame, que j'espère.
D. ISABELLE.
C'est trop peu d'espérer, quand tout vous est acquis.
Je vous avois fait tort en vous faisant marquis; 1800
Et vous n'aurez[824] pas lieu désormais de vous plaindre
De ce retardement où j'ai su vous contraindre.
Et pour moi, que le ciel destinoit pour un roi,
Digne de la Castille et digne encor de moi,
J'avois mis cette bague en des mains assez bonnes 1805
Pour la rendre à don Sanche, et joindre nos couronnes.
CARLOS.
Je ne m'étonne plus de l'orgueil de mes vœux,
Qui, sans le partager, donnoient mon cœur à deux:
Dans les obscurités d'une telle aventure,
L'amour se confondoit avecque la nature. 1810
D. ELVIRE.
Le nôtre y répondoit sans faire honte au rang,
Et le mien vous payoit ce que devoit le sang.
CARLOS, à D. Elvire.
Si vous m'aimez encore, et m'honorez en frère,
Un époux de ma main pourrait-il vous déplaire?
D. ELVIRE.
Si don Alvar de Lune est cet illustre époux, 1815
Il vaut bien à mes yeux tout ce qui n'est point vous.
CARLOS, à D. ELVIRE.
Il honoroit[825] en moi la vertu toute nue.
(A D. Manrique et à D. Lope.)
Et vous, qui dédaigniez ma naissance inconnue,
Comtes, et les premiers en cet événement
Jugiez en ma faveur si véritablement, 1820
Votre dédain fut juste autant que son estime:
C'est la même vertu sous une autre maxime.
D. RAYMOND, à D. Isabelle.
Souffrez qu'à l'Aragon il daigne se montrer.
Nos députés, Madame, impatients d'entrer....
D. ISABELLE.
Il vaut mieux leur donner audience publique, 1825
Afin qu'aux yeux de tous ce miracle s'explique.
Allons; et cependant qu'on mette en liberté
Celui par qui tant d'heur nous vient d'être apporté;
Et qu'on l'amène ici, plus heureux qu'il ne pense,
Recevoir de ses soins la digne récompense. 1830
FIN DU CINQUIÈME ET DERNIER ACTE.
[808] _Var._ Que s'il devient mon roi, vous pouvez espérer.
(1650-56)
[809] _Var._ Vu que depuis un mois qu'il vint des députés. (1655)
[810] «Un jour que j'étois devant l'entrée du palais royal, au
milieu d'une foule de courtisans qui suivoient ma faveur, un
vieux paysan m'envisagea de loin, et fendant la presse, se vint
jeter à mon col, les yeux baignés de larmes. On le voulut
repousser; mais il s'attacha si fermement à moi, qu'à moins de le
mettre en pièces, il n'étoit pas possible de l'en arracher. Bien
que cette nouveauté me surprît, si est-ce que mon étonnement ne
fut pas si grand que celui des autres. Je connus aussitôt d'où
procédoit sa tendresse; je connus, dis-je, que c'étoit Hipparque,
ce bon vieillard qui m'avoit nourri parmi ses autres enfants, et
que j'estimois alors mon père: ainsi j'empêchai qu'on ne
l'outrageât, et ce bon homme reprenant haleine: «O mon fils,
s'écria-t-il, est-ce vous? est-il possible que je vous trouve
environné de tant de pompe? O mon fils, ne me rebutez point, ne
refusez pas de me reconnoître, souffrez que j'achève à vos pieds
le reste de mes jours: je suis votre père, le sang ne vous
émeut-il point? Mon fils, souffrez que je vous embrasse.»
J'interrompis à même temps ce bon vieillard, et contre l'opinion
de tous les assistants, qui s'imaginoient que j'allois le
désavouer et possible le maltraiter: «Oui, mon père, lui dis-je
en le baisant, je vous reconnois.» A peine eus-je proféré ces
trois ou quatre mots, que ma confusion me ferma la bouche: je
m'éloignai du palais, et ne pouvant pas me résoudre même à
demeurer dans la ville, après que j'eus fait accroire au pauvre
Hipparque, pour me défaire de lui, que j'irois le voir au premier
jour dans sa maison, j'allai m'enfermer dans une chambre de mon
logis avec mon frère.» (_Dom Pélage_, livre V, seconde partie, p.
210-212.)--Voyez ci-dessus, p. 414, note 727.
[811] L'édition de 1655 porte seule: «Vous m'aviez perdu!»
[812] _Var._ Un grand peuple amassé ne veut pas qu'on les croie.
(1650-56)
[813] _Var._ Et rien.... Mais le voici qui s'en vient plaindre à
vous. (1650-56)
[814] _Var._ A fait trembler le More et ployer sous nos rois.
(1650-56)
[815] On lit dans l'édition de 1682: «Puisque vous _le_ savez.»
[816] _Var._ D'une haute valeur qu'affronte un sang abjet.
(1650-56)
[817] «Hipparque ne m'eut pas sitôt abandonné qu'il courut au
logis de la princesse Benilde, qui depuis la mort de son mari se
tenoit à Tolède avec Ormisinde sa fille, et demandant à parler au
même Oronte, des mains duquel sa femme m'avoit reçu pour me
nourrir: «Monsieur, lui dit-il, je suis le plus heureux homme du
monde; enfin après beaucoup d'inutiles recherches le ciel m'a
fait retrouver le précieux trésor que vous aviez autrefois commis
à ma garde.--Que veux-tu dire? interrompit Oronte sans le
connoître.--Ha, Monsieur, lui répondit ce bon vieillard,
avez-vous perdu la mémoire d'Hipparque?» A ce nom Oronte,
revenant à soi, considéra ce visage, et connut que c'étoit
véritablement le nourricier du fils unique de la Princesse. Alors
se jetant à son col: «Oui, lui dit-il, Hipparque, je me souviens
qui vous êtes, mais je n'ai pas bien conçu ce que vous venez de
me dire.--Je vous ai dit, ajouta le vieillard, qu'aujourd'hui
j'ai retrouvé dans Tolède votre enfant, que j'avois perdu depuis
neuf ou dix années.--Est-il bien vrai?» lui répondit Oronte. Et
là-dessus, courant à la chambre de la Princesse: «Madame, lui
dit-il tout hors de soi, je vous apporte la plus heureuse
nouvelle que vous pourriez souhaiter; votre fils le jeune prince
dom Pélage, la perte duquel vous pleurez à toute heure, est
aujourd'hui dans Tolède.» Là-dessus il fit entrer Hipparque, et
ce bon vieillard, se jetant aux pied de Benilde, lui confirma
naïvement la nouvelle d'Oronte.» (_Dom Pélage_, livre V, seconde
partie, p. 214-216.)--Voyez ci-dessus, p. 414, note 727, et p. 483,
note 810.
[818] _Var._ Madame: j'y saurai si mon fils vit ou non. (1655)
[819] _Var._ Ah! Sanche, si par là je le puis découvrir,
Vous pouvez être sûr que vous et votre père
Aurez dans l'Aragon une puissance entière. (1650-56)
[820] _Var._ Il n'est aucun espoir qui vous soit défendu.
(1650-56)
[821] _Var._ L'avoit vu plein de gloire et fort bien dans la
cour. (1650-63)--L'édition de 1692 porte _à la cour_.
[822] L'édition de 1692 a changé _ses rois_ en _nos rois_.
[823] _Var._ CARLOS, _reconnu pour D. Sanche, à D. Léonor_.
(1650-60)
[824] L'édition de 1656 porte _vous n'avez_, pour _vous n'aurez_.
[825] L'édition de 1692 a changé _honoroit_ en _adoroit_.
NICOMÈDE
TRAGÉDIE
1651
NOTICE.
Cette pièce est, comme le remarque Corneille dans l'avis _Au lecteur_
et dans l'_Examen_[826], «la vingt et unième» qu'il ait fait voir sur
le théâtre[827]; les frères Parfait la font figurer parmi les ouvrages
représentés en 1652: c'est une inadvertance qu'on ne s'explique guère,
car l'Achevé d'imprimer de l'édition originale est du 29 novembre
1651.
Suivant Jolly, dont l'opinion paraît très-vraisemblable, cette
tragédie fut jouée avant que les princes eussent été rendus à la
liberté, c'est-à-dire antérieurement au 13 février. «Les Princes,
dit-il, étant sortis de prison dans le temps qu'on représentent
_Nicomède_, quelques vers donnèrent matière à des applications qui
augmentèrent le succès de cette tragédie[828].»
D'après l'auteur du _Journal du Théâtre françois_[829], _Nicomède_ fut
joué par les comédiens du Roi, mais on ne trouve ni dans cet ouvrage,
ni dans aucun de ceux que nous avons consultés, le moindre
renseignement sur la manière dont les rôles furent distribués. Les
troupes de province conservèrent cette pièce dans leur répertoire.
C'est elle que Molière représenta dans une circonstance des plus
importantes. «Le 24 octobre 1658, dit Lagrange, cette troupe (_celle
de Molière_) commença de paroître devant Leurs Majestés et toute la
cour, sur un théâtre que le Roi avoit fait dresser dans la salle des
gardes du vieux Louvre. _Nicomède_, tragédie de M. de Corneille
l'aîné, fut la pièce qu'elle choisit pour cet éclatant début. Ces
nouveaux acteurs ne déplurent point, et on fut surtout fort satisfait
de l'agrément et du jeu des femmes. Les fameux comédiens qui faisoient
alors si bien valoir l'hôtel de Bourgogne étoient présents à cette
représentation. La pièce étant achevée, M. de Molière vint sur le
théâtre, et après avoir remercié Sa Majesté en des termes très
modestes.... il lui dit que l'envie qu'ils avoient eue d'avoir
l'honneur de divertir le plus grand roi du monde leur avoit fait
oublier que Sa Majesté avoit à son service d'excellents originaux,
dont ils n'étoient que de très-foibles copies; mais que puisqu'elle
avoit bien voulu souffrir leurs manières de campagne, il la supplioit
très-humblement d'avoir pour agréable qu'il lui donnât un de
ces petits divertissements qui lui avoient acquis quelque
réputation[830].» La proposition fut acceptée. Molière joua avec grand
succès le Docteur amoureux; et à partir de ce jour, sa troupe
s'établit à Paris.
Une fois en possession de la faveur publique, sa modestie diminua; il
témoigna beaucoup moins de respect aux «excellents originaux» que Sa
Majesté avait à son service; et en 1663, dans l'_Impromptu de
Versailles_, où il les attaqua si vivement, il critiqua en particulier
d'une façon très fine le jeu de Montfleury dans le rôle de Prusias.
Après avoir expliqué fort sommairement à ses camarades le plan de la
comédie qu'il prétend avoir en tête: «Là-dessus, dit-il, le comédien
auroit récité, par exemple, quelques vers du Roi, de _Nicomède_:
Te le dirai-je, Araspe? il m'a trop bien servi;
Augmentant mon pouvoir[831]....
le plus naturellement qu'il lui auroit été possible. Et le poëte:
Comment! vous appelez cela réciter? C'est se railler: il faut dire les
choses avec emphase. Écoutez-moi:
(Il contrefait Montfleury, comédien de l'hôtel de Bourgogne.)
Te le dirai-je, Araspe? etc.
Voyez-vous cette posture? Remarquez bien cela. Là, appuyez comme il
faut le dernier vers. Voilà ce qui attire l'approbation et fait faire
le brouhaha.--Mais, Monsieur, auroit répondu le comédien, il me semble
qu'un roi qui s'entretient tout seul avec son capitaine des gardes
parle un peu plus humainement, et ne prend guère ce ton de
démoniaque.--Vous ne savez ce que c'est. Allez-vous-en réciter comme
vous faites, vous verrez si vous ferez faire aucun _Ah_[832]!»
On a remarqué que dans ces imitations d'acteurs Floridor est épargné.
Cela s'explique facilement: ce comédien, qui comprenait admirablement
ses rôles et les interprétait avec justesse, prêtait beaucoup moins à
la critique que la plupart de ses camarades; de plus il était chef de
la troupe de l'hôtel de Bourgogne, et Molière trouvait sans doute
convenable de ménager un rival dont il honorait à coup sûr le
caractère et le talent. Il est bien probable que Floridor jouait
Nicomède; ce qui le fait croire, c'est que Baron, qui en 1673 lui
succéda dans tout son emploi à l'hôtel de Bourgogne, remplit ce
personnage avec le plus grand éclat.
«Il faut, dit Lekain[833], un grand art à l'acteur chargé de ce rôle
pour ne pas y laisser apercevoir le ton de la comédie. Le grand Baron
était le seul qui savait le sauver par des nuances imperceptibles, et
c'est ce qui constitue le génie et le vrai talent.»
En 1691, la retraite de Baron jeta la comédie dans le plus grand
embarras. Beaubourg, qui débuta le samedi 17 décembre 1691 dans ce
rôle de Nicomède, où son illustre prédécesseur s'était montré
inimitable, satisfit assez le public pour se faire agréer[834].
Nous ne mentionnerons qu'en passant le début de Dufey dans ce rôle, le
2 mai 1694, car cet acteur, en le jouant, ne faisait que remplir la
formalité nécessaire pour être admis dans un emploi fort
secondaire[835]; mais nous nous arrêterons un peu à la reprise de
_Nicomède_ par Grandval en 1754, que nous avons déjà eu l'occasion de
mentionner dans notre précédente notice[836]. Elle produisit une
impression vive et durable.
«Nous nous souvenons encore, lit-on dans les _Mémoires pour
Marie-Françoise Dumesnil_[837], avec quelle noble ironie, avec quelle
finesse de nuance, Grandval, qui jouait supérieurement le rôle de
Nicomède, disait, en adressant la parole à Attale dans la scène II du
Ier acte, le couplet qui commence par ce vers:
Seigneur, je crains pour vous qu'un Romain vous écoute.»
C'est probablement, malgré la différence des dates, de cette même
reprise que Voltaire entend parler quand il dit: «Lorsqu'on rejoua,
en 1756, _Nicomède_, oublié pendant plus de quatre-vingts ans,
les comédiens du Roi ne l'annoncèrent que sous le titre de
tragi-comédie[838].»
«Il devait ajouter, dit Palissot, qu'elle reparut d'une manière si
brillante que bientôt on ne lui donna plus sur les affiches que le
titre de tragédie, titre que Corneille lui avait donné dans son
origine.» Dans la note dont nous extrayons ce passage, Palissot
prédit, quelques lignes plus haut, que cette pièce «se soutiendra avec
éclat au théâtre, tant qu'il restera des acteurs qui réuniront, comme
le célèbre Lekain, à une grande supériorité d'intelligence et de
talent, assez de noblesse pour rendre dans toute sa dignité le beau
personnage de Nicomède.»
Un autre grand comédien, Molé, joua ce rôle après Lekain, mais la
nature de son talent ne lui permettait guère de le remplir avec
succès. «Molé, dit Lemazurier[839], transportait dans le genre sérieux
toutes les habitudes, toutes les manières qui lui réussissaient avec
raison dans l'autre: elles y étaient complétement déplacées. Ce n'est
pas en jouant Nicomède qu'il faut hésiter, bégayer ou parler avec
volubilité, ce qui est un autre excès.»
Moins heureux que Lekain, lorsqu'il s'agissait de représenter les
tragédies de Corneille, Molé du moins savait les apprécier avec un
goût plus réel et surtout plus respectueux; et il s'étonnait à bon
droit que cet acteur, si peu disposé à accepter les corrections faites
par Marmontel au _Venceslas_ de Rotrou, en proposât de si nombreuses
pour le _Nicomède_[840] de Corneille.
Du reste, quelles qu'aient été la variété de leurs aptitudes et la
divergence de leurs opinions, les grands comédiens qui ont abordé le
rôle si difficile de Nicomède l'ont presque tous rempli, on le voit,
de façon à laisser de vifs souvenirs; le rôle secondaire de Laodice a
trouvé aussi des interprètes éminentes, parmi lesquelles nous
rencontrons Mlle Lecouvreur, Mlle Clairon et Mme Vestris[841].
L'édition originale de cet ouvrage, imprimée en vertu d'un privilége
qui lui est commun avec _Andromède_[842], porte les mêmes adresses. En
voici le titre: NICOMEDE, TRAGEDIE. _A Rouen, chez Laurens Maurry...._
M.DC.LI. _Et se vend à Paris, chez Charles de Sercy...._ L'Achevé
d'imprimer est du 29 novembre. Le volume se compose de 4 feuillets et
de 124 pages in-4º.
[826] Voyez ci-après, p. 501 et 505.
[827] L'édition Lefèvre la place au vingtième rang, avant _Don
Sanche_, mais ce n'est là qu'une simple erreur matérielle, car
sur les faux titres chaque pièce a bien la date qu'elle doit
porter.
[828] _Avertissement_ du _Théâtre de Corneille_, 1738, p. III.
[829] Tome II, fol. 991 verso.
[830] _Les œuvres de Monsieur Moliere_.... Paris, D. Thierry,
M.DC.LXXXII, tome I, 4e feuillet recto.
[831] Acte II, scène 1, vers 413 et 414.
[832] Scène 1.
[833] _Mémoires_, p. 125.
[834] Lemazurier, tome I, p. 123.
[835] _Ibidem_, p. 250.
[836] Voyez ci-dessus, p. 401.
[837] Pages 144 et 147.
[838] _Théâtre de P. Corneille avec des commentaires_ (1764).
_Préface de Nicomède._
[839] Tome I, p. 384 et 385.
AU LECTEUR.
Voici une pièce d'une constitution assez extraordinaire: aussi est-ce
la vingt et unième que j'ai fait voir sur le théâtre; et après y avoir
fait réciter quarante mille vers, il est bien malaisé de trouver
quelque chose de nouveau, sans s'écarter un peu du grand chemin, et se
mettre au hasard de s'égarer. La tendresse et les passions, qui
doivent être l'âme des tragédies, n'ont aucune part en celle-ci: la
grandeur de courage y règne seule, et regarde son malheur d'un œil si
dédaigneux qu'il n'en sauroit arracher une plainte. Elle y est
combattue par la politique, et n'oppose à ses artifices qu'une
prudence généreuse, qui marche à visage découvert, qui prévoit le
péril sans s'émouvoir, et ne veut point d'autre appui que celui de sa
vertu, et de l'amour qu'elle imprime dans les cœurs de tous les
peuples. L'histoire qui m'a prêté de quoi la faire paroître en ce haut
degré est tirée de Justin; et voici comme il la raconte à la fin de
son trente-quatrième livre[843]:
«En même temps Prusias, roi de Bithynie, prit dessein de faire
assassiner son fils Nicomède, pour avancer ses autres fils, qu'il
avoit eus d'une autre femme, et qu'il faisoit élever à Rome; mais ce
dessein fut découvert à ce jeune prince par ceux même qui l'avoient
entrepris; ils firent plus, ils l'exhortèrent à rendre la pareille à
un père si cruel, et faire retomber sur sa tête les embûches qu'il lui
avoit préparées, et n'eurent pas grande peine à le persuader. Sitôt
donc qu'il fut entré dans le royaume de son père, qui l'avoit appelé
auprès de lui, il fut proclamé roi; et Prusias, chassé du trône, et
délaissé même de ses domestiques, quelque soin qu'il prît à se cacher,
fut enfin tué par ce fils[844], et perdit la vie par un crime aussi
grand que celui qu'il avoit commis en donnant les ordres de
l'assassiner[845].»
J'ai ôté de ma scène l'horreur d'une catastrophe si barbare, et n'ai
donné ni au père ni au fils aucun dessein de parricide. J'ai fait ce
dernier amoureux de Laodice, afin que l'union d'une couronne voisine
donnât plus d'ombrage aux Romains, et leur fît prendre plus de soin
d'y mettre un obstacle de leur part. J'ai approché de cette histoire
celle de la mort d'Annibal, qui arriva un peu auparavant chez ce même
roi, et dont le nom n'est pas un petit ornement à mon ouvrage. J'en ai
fait Nicomède disciple, pour lui prêter plus de valeur et plus de
fierté contre les Romains; et prenant l'occasion de l'ambassade où
Flaminius fut envoyé par eux vers ce roi, leur allié, pour demander
qu'on remît entre leurs mains ce vieil ennemi de leur grandeur, je
l'ai chargé d'une commission secrète de traverser ce mariage, qui leur
devoit donner de la jalousie. J'ai fait que pour gagner l'esprit de la
Reine, qui, suivant l'ordinaire des secondes femmes, avoit tout
pouvoir sur celui de son vieux mari, il lui ramène un de ses fils, que
mon auteur m'apprend avoir été nourris à Rome. Cela fait deux effets;
car d'un côté, il obtient la perte d'Annibal par le moyen de cette
mère ambitieuse; et de l'autre, il oppose à Nicomède un rival appuyé
de toute la faveur des Romains, jaloux de sa gloire et de sa grandeur
naissante.
Les assassins qui découvrirent à ce prince les sanglants desseins de
son père m'ont donné jour à d'autres artifices pour le faire tomber
dans les embûches que sa belle-mère lui avoit préparées; et pour la
fin, je l'ai réduite en sorte que tous mes personnages y agissent avec
générosité, et que les uns rendant ce qu'ils doivent à la vertu, et
les autres demeurant dans la fermeté de leur devoir, laissent un
exemple assez illustre, et une conclusion assez agréable.