[748] On lit ici, et au vers 259, _ennoblir_, dans toutes les

éditions publiées du vivant de Corneille. On ne distinguait pas

alors _anoblir_ d'_ennoblir_. Voyez le _Lexique_, et ci-dessus,

p. 317, note 547.

[749] L'édition de 1655 porte: «qu'aux choix,» au pluriel.

[750] Molière paraît s'être rappelé cette scène en écrivant la

première du troisième acte des _Amants magnifiques_:

«ARISTIONE. Vous savez que je suis engagée de parole à ne rien

prononcer là-dessus; et, parmi ces deux princes, votre inclination

ne peut point se tromper et faire un choix qui soit mauvais.

ÉRIPHILE. Pour ne point violenter votre parole ni mon scrupule,

agréez, Madame, un moyen que j'ose proposer.

ARISTIONE. Quoi, ma fille?

ÉRIPHILE. Que Sostrate décide de cette préférence....

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

IPHICRATE. C'est-à-dire, Madame, qu'il nous faut faire notre cour à

Sostrate?

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

SOSTRATE. Pourquoi me tant presser là-dessus? Peut-être ai-je,

Seigneur, quelque intérêt secret qui s'oppose aux prétentions de

votre amour. Peut-être ai-je un ami qui brûle, sans oser le dire,

d'une flamme respectueuse pour les charmes divins dont vous êtes

épris....

IPHICRATE. Vous auriez bien la mine, Sostrate, d'être vous-même

cet ami dont vous prenez les intérêts.»

[751] _Var._ Recevra sur-le-champ ma main et la couronne. (1650

in-4º et in-8º)

[752] _Var._ Eh bien! seigneur marquis, qu'est-il besoin qu'on fasse

Pour avoir quelque part en votre bonne grâce? (1650-56)

[753] _Var._ Voyez-vous l'arrogance? (1650-56)--Thomas Corneille

dans l'édition de 1692, a changé _vous voyez_ en _vous oyez_.

[754] Il doit être pour vous ce qu'a voulu la Reine. (1653-56)

[755] L'édition de 1692 a corrigé _les majestés_ en _leurs

majestés_.

ACTE II.

SCÈNE PREMIÈRE.

D. ISABELLE, BLANCHE.

D. ISABELLE.

Blanche, as-tu rien connu d'égal à ma misère?

Tu vois tous mes desirs condamnés à se taire, 370

Mon cœur faire un beau choix sans l'oser accepter,

Et nourrir un beau feu sans l'oser écouter.

Vois par là ce que c'est, Blanche, que d'être reine[756]:

Comptable de moi-même au nom de souveraine,

Et sujette à jamais du trône où je me voi, 375

Je puis tout pour tout autre et ne puis rien pour moi.

O sceptres! s'il est vrai que tout vous soit possible,

Pourquoi ne pouvez-vous rendre un cœur insensible?

Pourquoi permettez-vous qu'il soit d'autres appas,

Ou que l'on ait des yeux pour ne les croire pas? 380

BLANCHE.

Je présumois tantôt que vous les alliez croire:

J'en ai plus d'une fois tremblé pour votre gloire.

Ce qu'à vos trois amants vous avez fait jurer

Au choix de don Carlos sembloit tout préparer:

Je le nommois pour vous. Mais enfin par l'issue 385

Ma crainte s'est trouvée heureusement déçue;

L'effort de votre amour a su se modérer;

Vous l'avez honoré sans vous déshonorer,

Et satisfait ensemble, en trompant mon attente,

La grandeur d'une reine et l'ardeur d'une amante. 390

D. ISABELLE.

Dis que pour honorer sa générosité,

Mon amour s'est joué de mon autorité,

Et qu'il a fait servir, en trompant ton attente,

Le pouvoir de la Reine au courroux de l'amante.

D'abord par ce discours, qui t'a semblé suspect, 395

Je voulois seulement essayer leur respect,

Soutenir jusqu'au bout la dignité de reine;

Et comme enfin ce choix me donnoit de la peine,

Perdre quelques moments, choisir un peu plus tard:

J'allois nommer pourtant, et nommer au hasard; 400

Mais tu sais quel orgueil ont lors montré les comtes,

Combien d'affronts pour lui, combien pour moi de hontes.

Certes, il est bien dur à qui se voit régner

De montrer quelque estime, et la voir dédaigner.

Sous ombre de venger sa grandeur méprisée, 405

L'amour à la faveur trouve une pente aisée;

A l'intérêt du sceptre aussitôt attaché,

Il agit d'autant plus qu'il se croit bien caché,

Et s'ose imaginer qu'il ne fait rien paroître

Que ce change de nom ne fasse méconnoître. 410

J'ai fait Carlos marquis, et comte, et gouverneur;

Il doit à ses jaloux tous ces titres d'honneur:

M'en voulant faire avare, ils m'en faisoient prodigue;

Ce torrent grossissoit, rencontrant cette digue:

C'étoit plus les punir que le favoriser. 415

L'amour me parloit trop, j'ai voulu l'amuser;

Par ces profusions j'ai cru le satisfaire,

Et l'ayant satisfait, l'obliger à se taire;

Mais, hélas! en mon cœur il avoit tant d'appui,

Que je n'ai pu jamais prononcer contre lui, 420

Et n'ai mis en ses mains ce don du diadème[757]

Qu'afin de l'obliger à s'exclure lui-même.

Ainsi, pour apaiser les murmures du cœur,

Mon refus a porté les marques de faveur;

Et revêtant de gloire un invisible outrage, 425

De peur d'en faire un roi je l'ai fait davantage:

Outre qu'indifférente aux vœux de tous les trois

J'espérois que l'amour pourrait suivre son choix,

Et que le moindre d'eux, de soi-même estimable,

Recevroit de sa main la qualité d'aimable. 430

Voilà, Blanche, où j'en suis; voilà ce que j'ai fait;

Voilà les vrais motifs dont tu voyois l'effet;

Car mon âme pour lui, quoique ardemment pressée,

Ne sauroit se permettre une indigne pensée[758];

Et je mourrois encore avant que m'accorder 435

Ce qu'en secret mon cœur ose me demander.

Mais enfin je vois bien que je me suis trompée

De m'en être remise à qui porte une épée,

Et trouve occasion, dessous cette couleur,

De venger le mépris qu'on fait de sa valeur[759]. 440

Je devois par mon choix étouffer cent querelles;

Et l'ordre que j'y tiens en forme de nouvelles,

Et jette entre les grands, amoureux de mon rang,

Une nécessité de répandre du sang.

Mais j'y saurai pourvoir.

BLANCHE.

C'est un pénible ouvrage 445

D'arrêter un combat qu'autorise l'usage,

Que les lois ont réglé, que les rois vos aïeux

Daignoient assez souvent honorer de leurs yeux[760]:

On ne s'en dédit point sans quelque ignominie,

Et l'honneur aux grands cœurs est plus cher que la vie.

D. ISABELLE.

Je sais ce que tu dis, et n'irai pas de front

Faire un commandement qu'ils prendroient pour affront.

Lorsque le déshonneur souille l'obéissance[761],

Les rois peuvent douter de leur toute-puissance:

Qui la hasarde alors n'en sait pas bien user, 455

Et qui veut pouvoir tout ne doit pas tout oser.

Je romprai ce combat feignant de le permettre,

Et je le tiens rompu si je puis le remettre[762].

Les reines d'Aragon pourront même m'aider.

Voici déjà Carlos que je viens de mander: 460

Demeure, et tu verras avec combien d'adresse[763]

Ma gloire de mon âme est toujours la maîtresse.

SCÈNE II.

D. ISABELLE, CARLOS, BLANCHE.

D. ISABELLE.

Vous avez bien servi, marquis, et jusqu'ici

Vos armes ont pour nous dignement réussi:

Je pense avoir aussi bien payé vos services. 465

Malgré vos envieux et leurs mauvais offices,

J'ai fait beaucoup pour vous, et tout ce que j'ai fait

Ne vous a pas coûté seulement un souhait.

Si cette récompense est pourtant si petite

Qu'elle ne puisse aller jusqu'à votre mérite, 470

S'il vous en reste encor quelque autre à souhaiter,

Parlez, et donnez-moi moyen de m'acquitter.

CARLOS.

Après tant de faveurs à pleines mains versées,

Dont mon cœur n'eût osé concevoir les pensées,

Surpris, troublé, confus, accablé de bienfaits, 475

Que j'osasse former encor quelques souhaits!

D. ISABELLE.

Vous êtes donc content; et j'ai lieu de me plaindre.

CARLOS.

De moi?

D. ISABELLE.

De vous, marquis. Je vous parle sans feindre:

Écoutez. Votre bras a bien servi l'État,

Tant que vous n'avez eu que le nom de soldat; 480

Dès que je vous fais grand, sitôt que je vous donne

Le droit de disposer de ma propre personne,

Ce même bras s'apprête à troubler son repos,

Comme si le marquis cessoit d'être Carlos,

Ou que cette grandeur ne fût qu'un avantage 485

Qui dût à sa ruine armer votre courage.

Les trois comtes en sont les plus fermes soutiens:

Vous attaquez en eux ses appuis et les miens;

C'est son sang le plus pur que vous voulez répandre;

Et vous pouvez juger l'honneur qu'on leur doit rendre,

Puisque ce même État, me demandant un roi,

Les a jugés eux trois les plus dignes de moi.

Peut-être un peu d'orgueil vous a mis dans la tête

Qu'à venger leur mépris ce prétexte est honnête:

Vous en avez suivi la première chaleur; 495

Mais leur mépris va-t-il jusqu'à votre valeur[764]?

N'en ont-ils pas rendu témoignage à ma vue?

Ils ont fait peu d'état d'une race inconnue,

Ils ont douté d'un sort que vous voulez cacher:

Quand un doute si juste auroit dû vous toucher, 500

J'avois pris quelque soin de vous venger moi-même.

Remettre entre vos mains le don du diadème,

Ce n'étoit pas, marquis, vous venger à demi.

Je vous ai fait leur juge, et non leur ennemi,

Et si sous votre choix j'ai voulu les réduire, 505

C'est pour vous faire honneur et non pour les détruire.

C'est votre seul avis, non leur sang que je veux;

Et c'est m'entendre mal que vous armer contre eux.

N'auriez-vous point pensé que si ce grand courage

Vous pouvoit sur tous trois donner quelque avantage,

On diroit que l'État, me cherchant un époux,

N'en auroit pu trouver de comparable à vous?

Ah! si je vous croyois si vain, si téméraire....

CARLOS.

Madame, arrêtez là votre juste colère;

Je suis assez coupable, et n'ai que trop osé, 515

Sans choisir pour me perdre un crime supposé.

Je ne me défends point des sentiments d'estime

Que vos moindres sujets auroient pour vous sans crime.

Lorsque je vois en vous les célestes accords

Des grâces de l'esprit et des beautés du corps, 520

Je puis, de tant d'attraits l'âme toute ravie,

Sur l'heur de votre époux jeter un œil d'envie;

Je puis contre le ciel en secret murmurer

De n'être pas né roi pour pouvoir espérer;

Et les yeux éblouis de cet éclat suprême, 525

Baisser soudain la vue, et rentrer en moi-même;

Mais que je laisse aller d'ambitieux soupirs,

Un ridicule espoir, de criminels desirs!...

Je vous aime, Madame, et vous estime en reine;

Et quand j'aurois des feux dignes de votre haine, 530

Si votre âme, sensible à ces indignes feux,

Se pouvoit oublier jusqu'à souffrir mes vœux;

Si par quelque malheur que je ne puis comprendre,

Du trône jusqu'à moi je la voyois descendre,

Commençant aussitôt à vous moins estimer, 535

Je cesserois sans doute aussi de vous aimer.

L'amour que j'ai pour vous est tout à votre gloire:

Je ne vous prétends point pour fruit de ma victoire;

Je combats vos amants, sans dessein d'acquérir

Que l'heur d'en faire voir le plus digne, et mourir; 540

Et tiendrois mon destin assez digne d'envie,

S'il le faisoit connoître aux dépens de ma vie.

Seroit-ce à vos faveurs répondre pleinement

Que hasarder ce choix à mon seul jugement?

Il vous doit un époux, à la Castille un maître: 545

Je puis en mal juger, je puis les mal connoître.

Je sais qu'ainsi que moi le démon des combats

Peut donner au moins digne et vous et vos États:

Mais du moins, si le sort des armes journalières

En laisse par ma mort de mauvaises lumières, 550

Elle m'en ôtera la honte et le regret;

Et même si votre âme en aime un en secret,

Et que ce triste choix rencontre mal le vôtre,

Je ne vous verrai point, entre les bras d'un autre,

Reprocher à Carlos par de muets soupirs 555

Qu'il est l'unique auteur de tous vos déplaisirs.

D. ISABELLE.

Ne cherchez point d'excuse à douter de ma flamme,

Marquis; je puis aimer, puisqu'enfin je suis femme;

Mais, si j'aime, c'est mal me faire votre cour

Qu'exposer au trépas l'objet de mon amour; 560

Et toute votre ardeur se seroit modérée

A m'avoir dans ce doute assez considérée:

Je le veux éclaircir, et vous mieux éclairer,

Afin de vous apprendre à me considérer.

Je ne le cèle point; j'aime, Carlos, oui, j'aime; 565

Mais l'amour de l'État, plus fort que de moi-même,

Cherche, au lieu de l'objet le plus doux à mes yeux,

Le plus digne héros de régner en ces lieux;

Et craignant que mes feux osassent me séduire,

J'ai voulu m'en remettre à vous pour m'en instruire. 570

Mais je crois qu'il suffit que cet objet d'amour

Perde le trône et moi sans perdre encor le jour;

Et mon cœur qu'on lui vole en souffre assez d'alarmes,

Sans que sa mort pour moi me demande des larmes.

CARLOS.

Ah! si le ciel tantôt me daignoit inspirer 575

En quel heureux amant je vous dois révérer,

Que par une facile et soudaine victoire....

D. ISABELLE.

Ne pensez qu'à défendre et vous et votre gloire[765].

Quel qu'il soit, les respects qui l'auroient épargné

Lui donneroient un prix qu'il auroit mal gagné; 580

Et céder à mes feux plutôt qu'à son mérite

Ne seroit que me rendre au juge que j'évite.

Je n'abuserai point du pouvoir absolu,

Pour défendre un combat entre vous résolu;

Je blesserois par là l'honneur de tous les quatre: 585

Les lois vous l'ont permis, je vous verrai combattre;

C'est à moi, comme reine, à nommer le vainqueur.

Dites-moi, cependant, qui montre plus de cœur?

Qui des trois le premier éprouve la fortune?

CARLOS.

Don Alvar.

D. ISABELLE.

Don Alvar!

CARLOS.

Oui, don Alvar de Lune. 590

D. ISABELLE.

On dit qu'il aime ailleurs.

CARLOS.

On le dit; mais enfin[766]

Lui seul jusqu'ici tente un si noble destin.

D. ISABELLE.

Je devine à peu près quel intérêt l'engage;

Et nous verrons demain quel sera son courage.

CARLOS.

Vous ne m'avez donné que ce jour pour ce choix. 595

D. ISABELLE.

J'aime mieux au lieu d'un vous en accorder trois.

CARLOS.

Madame, son cartel marque cette journée.

D. ISABELLE.

C'est peu que son cartel, si je ne l'ai donnée;

Qu'on le fasse venir pour la voir différer.

Je vais pour vos combats faire tout préparer. 600

Adieu: souvenez-vous surtout de ma défense;

Et vous aurez demain l'honneur de ma présence.

SCÈNE III.

CARLOS.

Consens-tu qu'on diffère, honneur? le consens-tu?

Cet ordre n'a-t-il rien qui souille ma vertu?

N'ai-je point à rougir de cette déférence 605

Que[767] d'un combat illustre achète la licence?

Tu murmures, ce semble? Achève; explique-toi.

La Reine a-t-elle droit de te faire la loi?

Tu n'es point son sujet, l'Aragon m'a vu naître[768].

O ciel! je m'en souviens, et j'ose encor paroître! 610

Et je puis, sous les noms de comte et de marquis,

D'un malheureux pêcheur reconnoître le fils!

Honteuse obscurité, qui seule me fais craindre!

Injurieux destin, qui seul me rends à plaindre!

Plus on m'en fait sortir, plus je crains d'y rentrer, 615

Et crois ne t'avoir fui que pour te rencontrer.

Ton cruel souvenir sans fin me persécute;

Du rang où l'on m'élève il me montre la chute.

Lasse-toi désormais de me faire trembler;

Je parle à mon honneur, ne viens point le troubler[769]. 620

Laisse-le sans remords m'approcher des couronnes,

Et ne viens point m'ôter plus que tu ne me donnes.

Je n'ai plus rien à toi: la guerre a consumé

Tout cet indigne sang dont tu m'avois formé;

J'ai quitté jusqu'au nom que je tiens de ta haine, 625

Et ne puis.... Mais voici ma véritable reine.

SCÈNE IV.

D. ELVIRE, CARLOS.

D. ELVIRE

Ah! Carlos, car j'ai peine à vous nommer marquis,

Non qu'un titre si beau ne vous soit bien acquis,

Non qu'avecque justice il ne vous appartienne,

Mais parce qu'il vous vient d'autre main que la mienne,

Et que je présumois n'appartenir qu'à moi

D'élever votre gloire au rang où je la voi.

Je me consolerois toutefois avec joie

Des faveurs que sans moi le ciel sur vous déploie,

Et verrois sans envie agrandir un héros, 635

Si le marquis tenoit ce qu'a promis Carlos,

S'il avoit comme lui son bras à mon service.

Je venois à la Reine en demander justice;

Mais puisque je vous vois, vous m'en ferez raison.

Je vous accuse donc, non pas de trahison, 640

Pour un cœur généreux cette tache est trop noire,

Mais d'un peu seulement de manque de mémoire.

CARLOS.

Moi, Madame?

D. ELVIRE.

Écoutez mes plaintes en repos.

Je me plains du marquis, et non pas de Carlos:

Carlos de tout son cœur me tiendroit sa parole[770]; 645

Mais ce qu'il m'a donné, le marquis me le vole:

C'est lui seul qui dispose ainsi du bien d'autrui,

Et prodigue son bras quand il n'est plus à lui.

Carlos se souviendroit que sa haute vaillance

Doit ranger don Garcie à mon obéissance, 650

Qu'elle doit affermir mon sceptre dans ma main,

Qu'il doit m'accompagner peut-être dès demain;

Mais ce Carlos n'est plus, le marquis lui succède,

Qu'une autre soif de gloire, un autre objet possède,

Et qui du même bras que m'engageoit sa foi[771], 655

Entreprend trois combats pour une autre que moi.

Hélas! si ces honneurs dont vous comble la Reine

Réduisent mon espoir en une attente vaine;

Si les nouveaux desseins que vous en concevez

Vous ont fait oublier ce que vous me devez, 660

Rendez-lui ces honneurs qu'un tel oubli profane,

Rendez-lui Pennafiel, Burgos, et Santillane;

L'Aragon a de quoi vous payer ces refus,

Et vous donner encor quelque chose de plus.

CARLOS.

Et Carlos, et marquis, je suis à vous, Madame: 665

Le changement de rang ne change point mon âme;

Mais vous trouverez bon que par ces trois défis

Carlos tâche à payer ce que doit le marquis.

Vous réserver mon bras noirci d'une infamie,

Attireroit sur vous la fortune ennemie, 670

Et vous hasarderoit, par cette lâcheté,

Au juste châtiment qu'il auroit mérité.

Quand deux occasions pressent un grand courage[772],

L'honneur à la plus proche avidement l'engage,

Et lui fait préférer, sans le rendre inconstant, 675

Celle qui se présente à celle qui l'attend.

Ce n'est pas, toutefois, Madame, qu'il l'oublie,

Mais bien que je vous doive immoler don Garcie[773],

J'ai vu que vers la Reine on perdoit le respect,

Que d'un indigne amour son cœur étoit suspect; 680

Pour m'avoir honoré je l'ai vue outragée,

Et ne puis m'acquitter qu'après l'avoir vengée.

D. ELVIRE.

C'est me faire une excuse où je ne comprends rien,

Sinon que son service est préférable au mien,

Qu'avant que de me suivre on doit mourir pour elle,

Et qu'étant son sujet, il faut m'être infidèle[774].

CARLOS.

Ce n'est point en sujet que je cours au combat:

Peut-être suis-je né dedans quelque autre État;

Mais par un zèle entier et pour l'une et pour l'autre,

J'embrasse également son service et le vôtre, 690

Et les plus grands périls n'ont rien de hasardeux

Que j'ose refuser pour aucune des deux.

Quoique engagé demain à combattre pour elle,

S'il falloit aujourd'hui venger votre querelle,

Tout ce que je lui dois ne m'empêcheroit pas 695

De m'exposer pour vous à plus de trois combats.

Je voudrois toutes deux pouvoir vous satisfaire[775],

Vous, sans manquer vers elle; elle, sans vous déplaire:

Cependant je ne puis servir elle ni vous

Sans de l'une ou de l'autre allumer le courroux. 700

Je plaindrois un amant qui souffriroit mes peines,

Et tel pour deux beautés que je suis pour deux reines,

Se verroit déchiré par un égal amour,

Tel que sont mes respects dans l'une et l'autre cour:

L'âme d'un tel amant, tristement balancée, 705

Sur d'éternels soucis voit flotter sa pensée;

Et ne pouvant résoudre à quels vœux se borner,

N'ose rien acquérir, ni rien abandonner:

Il n'aime qu'avec trouble, il ne voit qu'avec crainte;

Tout ce qu'il entreprend donne sujet de plainte; 710

Ses hommages partout ont de fausses couleurs,

Et son plus grand service est un grand crime ailleurs.

D. ELVIRE.

Aussi sont-ce d'amour les premières maximes,

Que partager son âme est le plus grand des crimes.

Un cœur n'est à personne alors qu'il est à deux; 715

Aussitôt qu'il les offre il dérobe ses vœux;

Ce qu'il a de constance, à choisir trop timide[776],

Le rend vers l'une ou l'autre incessamment perfide;

Et comme il n'est enfin ni rigueurs, ni mépris[777]

Qui d'un pareil amour ne soient un digne prix[778], 720

Il ne peut mériter d'aucun œil qui le charme,

En servant, un regard; en mourant, une larme.

CARLOS.

Vous seriez bien sévère envers un tel amant[779].

D. ELVIRE.

Allons voir si la Reine agiroit autrement,

S'il en devroit attendre un plus léger supplice. 725

Cependant don Alvar le premier entre en lice;

Et vous savez l'amour qu'il m'a toujours fait voir[780].

CARLOS.

Je sais combien sur lui vous avez de pouvoir.

D. ELVIRE.

Quand vous le combattrez, pensez à ce que j'aime,

Et ménagez son sang comme le vôtre même. 730

CARLOS.

Quoi? m'ordonneriez-vous qu'ici j'en fisse un roi?

D. ELVIRE.

Je vous dis seulement que vous pensiez à moi.

FIN DU SECOND ACTE.

[756] _Var._ Voilà, voilà que c'est, Blanche, que d'être reine.

(1650-60)

[757] _Var._ Et n'ai mis en ces mains ce don du diadème.

(1650, 53 et 56-64)

[758] _Var._ N'a consenti jamais à la moindre pensée. (1650-56)

[759] _Var._ De venger les mépris qu'on fait de sa valeur.

(1650-56)

[760] _Var._ Ont daigné bien souvent honorer de leurs yeux.

(1650-56)

[761] «A une représentation de la pièce dont nous fûmes témoin et

qui eut lieu à l'époque où les parlements refusaient

d'enregistrer quelques édits de Louis XV, ces vers furent

applaudis de manière à donner de l'inquiétude au gouvernement,

qui les fit supprimer à la représentation suivante.» (_Note de

Palissot._)

[762] _Var._ Et je le tiens rompu si je le puis remettre.

(1650-56).

[763] _Var._ Demeure, et sois témoin avec combien d'adresse.

(1650-63).

[764] _Var._ Mais ont-ils méprisé vous ou votre valeur? (1650 in-4º

et in-12 et 53-64)

_Var._ Mais ont-ils méprisé vous et votre valeur? (1650 in-8º)

[765] _Var._ Ne songez qu'à défendre et vous et votre gloire.

(1650 in-4º et in-8º)

[766] _Var._ Peut-être a-t-il changé;

Mais du moins jusqu'ici lui seul s'est engagé. (1650-56)

[767] L'édition de 1655 porte _qui_, pour _que_.

[768] _Var._ Tu n'es point son sujet, l'Aragon t'a vu naître.

(1655)

[769] _Var._ Je parle à mon honneur, ne le viens point troubler.

(1650-56)

[770] _Var._ Carlos de tout son cœur me garderoit parole.

(1650-63)

[771] _Var._ Et qui, du même bras qui m'étoit engagé,

Entreprend trois combats, même sans mon congé. (1650-56)

[772] _Var._ Dans les occasions, sans craindre aucun reproche,

L'honneur avidement s'attache à la plus proche,

Et préfère sans honte et sans être inconstant. (1650-56)

[773] _Var._ Je sais que je vous dois le sang de don Garcie;

Mais j'ai vu qu'à la Reine on perdoit le respect,

Que d'une indigne amour son cœur étoit suspect. (1650-56)

[774] _Var._ Et qu'étant mon sujet, il faut m'être infidèle,

(1655 et 56)

[775] _Var._ Je voudrois toutes deux vous pouvoir satisfaire.

(1655 et 56)

[776] _Var._ Et sa triste constance, à choisir trop timide.

(1650-56)

[777] _Var._ Et comme il n'est enfin ni rigueur, ni mépris. (1663

et 64)

[778] _Var._ Qui pour un tel amant ne soient un digne prix. (1650

in-4º et in-8º)

[779] _Var._ Vous seriez bien sévère envers ce pauvre amant.

(1650-56)

[780] _Var._ Vous savez quel amour il m'a toujours fait voir.

(1650-56)

ACTE III.

SCÈNE PREMIÈRE.

D. ELVIRE, D. ALVAR.

D. ELVIRE.

Vous pouvez donc m'aimer, et d'une âme bien saine

Entreprendre un combat pour acquérir la Reine!

Quel astre agit sur vous avec tant de rigueur, 735

Qu'il force votre bras à trahir votre cœur?

L'honneur, me dites-vous, vers l'amour vous excuse.

Ou cet honneur se trompe, ou cet amour s'abuse;

Et je ne comprends point, dans un si mauvais tour,

Ni quel est cet honneur, ni quel est cet amour. 740

Tout l'honneur d'un amant, c'est d'être amant fidèle:

Si vous m'aimez encor, que prétendez-vous d'elle?

Et si vous l'acquérez, que voulez-vous de moi?

Aurez-vous droit alors de lui manquer de foi?

La mépriserez-vous quand vous l'aurez acquise? 745

D. ALVAR.

Qu'étant né son sujet jamais je la méprise!

D. ELVIRE.

Que me voulez-vous donc? Vaincu par don Carlos,

Aurez-vous quelque grâce à troubler mon repos?

En serez-vous plus digne? et par cette victoire,

Répandra-t-il sur vous un rayon de sa gloire? 750

D. ALVAR.

Que j'ose présenter ma défaite à vos yeux!

D. ELVIRE.

Que me veut donc enfin ce cœur ambitieux?

D. ALVAR.

Que vous preniez pitié de l'état déplorable

Où votre long refus réduit un misérable.

Mes vœux mieux écoutés, par un heureux effet, 755

M'auroient su garantir de l'honneur qu'on m'a fait;

Et l'État par son choix ne m'eût pas mis en peine

De manquer à ma gloire, ou d'acquérir ma reine.

Votre refus m'expose à cette dure loi

D'entreprendre un combat qui n'est que contre moi:

J'en crains également l'une et l'autre fortune.

Et le moyen aussi que j'en souhaite aucune?

Ni vaincu, ni vainqueur, je ne puis être à vous:

Vaincu, j'en suis indigne, et vainqueur, son époux;

Et le destin m'y traite avec tant d'injustice, 765

Que son plus beau succès me tient lieu de supplice.

Aussi, quand mon devoir ose la disputer,

Je ne veux l'acquérir que pour vous mériter,

Que pour montrer qu'en vous j'adorois la personne,

Et me pouvois ailleurs promettre une couronne. 770

Fasse le juste ciel que j'y puisse, ou mourir[781],

Ou ne la mériter que pour vous acquérir!

D. ELVIRE.

Œuvres de P. Corneille, Tome 05 · 第 27 / 36 段