Ce sont vœux superflus de vouloir un miracle

Où votre gloire oppose un invincible obstacle;

Et la Reine pour moi vous saura bien payer 775

Du temps qu'un peu d'amour vous fit mal employer.

Ma couronne est douteuse, et la sienne affermie;

L'avantage du change en ôte l'infamie.

Allez; n'en perdez pas la digne occasion,

Poursuivez-la sans honte et sans confusion. 780

La légèreté même où tant d'honneur engage

Est moins légèreté que grandeur de courage;

Mais gardez que Carlos ne me venge de vous.

D. ALVAR.

Ah! laissez-moi, Madame, adorer ce courroux.

J'avois cru jusqu'ici mon combat magnanime; 785

Mais je suis trop heureux s'il passe pour un crime,

Et si, quand de vos lois l'honneur me fait sortir,

Vous m'estimez assez pour vous en ressentir.

De ce crime vers vous quels que soient les supplices,

Du moins il m'a valu plus que tous mes services, 790

Puisqu'il me fait connoître, alors qu'il vous déplaît,

Que vous daignez en moi prendre quelque intérêt.

D. ELVIRE.

Le crime, don Alvar, dont je semble irritée,

C'est qu'on me persécute après m'avoir quittée;

Et pour vous dire encor quelque chose de plus[782], 795

Je me fâche d'entendre accuser mes refus.

Je suis reine sans sceptre, et n'en ai que le titre;

Le pouvoir m'en est dû, le temps en est l'arbitre.

Si vous m'avez servie en généreux amant

Quand j'ai reçu du ciel le plus dur traitement, 800

J'ai tâché d'y répondre avec toute l'estime

Que pouvoit en attendre un cœur si magnanime.

Pouvois-je en cet exil davantage sur moi?

Je ne veux point d'époux que je n'en fasse un roi;

Et je n'ai pas une âme assez basse et commune 805

Pour en faire un appui de ma triste fortune.

C'est chez moi, don Alvar, dans la pompe et l'éclat,

Que me le doit choisir le bien de mon État.

Il falloit arracher mon sceptre à mon rebelle,

Le remettre en ma main pour le recevoir d'elle: 810

Je vous aurois peut-être alors considéré

Plus que ne m'a permis un sort si déploré;

Mais une occasion plus prompte et plus brillante

A surpris cependant votre amour chancelante;

Et soit que votre cœur s'y trouvât disposé, 815

Soit qu'un si long refus l'y laissât exposé,

Je ne vous blâme point de l'avoir acceptée:

De plus constants que vous l'auroient bien écoutée.

Quelle qu'en soit pourtant la cause ou la couleur[783],

Vous pouviez[784] l'embrasser avec moins de chaleur, 820

Combattre le dernier, et par quelque apparence,

Témoigner que l'honneur vous faisoit violence:

De cette illusion l'artifice secret

M'eût forcée à vous plaindre et vous perdre à regret;

Mais courir au-devant, et vouloir bien qu'on voie 825

Que vos vœux mal reçus m'échappent avec joie!

D. ALVAR.

Vous auriez donc voulu que l'honneur d'un tel choix

Eût montré votre amant le plus lâche des trois?

Que pour lui cette gloire eût eu trop peu d'amorces,

Jusqu'à ce qu'un rival eût épuisé ses forces? 830

Que....

D. ELVIRE.

Vous achèverez au sortir du combat,

Si toutefois Carlos vous en laisse en état.

Voilà vos deux rivaux avec qui je vous laisse,

Et vous dirai demain pour qui je m'intéresse.

D. ALVAR.

Hélas! pour le bien voir je n'ai que trop de jour. 835

SCÈNE II.

D. MANRIQUE, D. LOPE, D. ALVAR.

D. MANRIQUE.

Qui vous traite le mieux, la fortune ou l'amour?

La Reine charme-t-elle auprès de donne[785] Elvire?

D. ALVAR.

Si j'emporte la bague, il faudra vous le dire.

D. LOPE.

Carlos vous nuit partout, du moins à ce qu'on croit.

D. ALVAR.

Il fait plus d'un jaloux, du moins à ce qu'on voit. 840

D. LOPE.

Il devroit par pitié vous céder l'une ou l'autre[786].

D. ALVAR.

Plaignant mon intérêt, n'oubliez pas le vôtre.

D. MANRIQUE.

De vrai, la presse est grande à qui le fera roi.

D. ALVAR.

Je vous plains fort tous deux, s'il vient à bout de moi.

D. MANRIQUE.

Mais si vous le vainquez, serons-nous fort à plaindre?

D. ALVAR.

Quand je l'aurai vaincu, vous aurez fort à craindre.

D. LOPE.

Oui, de vous voir longtemps hors de combat pour nous.

D. ALVAR.

Nous aurons essuyé les plus dangereux coups.

D. MANRIQUE.

L'heure nous tardera d'en voir l'expérience.

D. ALVAR.

On pourra vous guérir de cette impatience. 850

D. LOPE.

De grâce, faites donc que ce soit promptement.

SCÈNE III.

D. ISABELLE, D. MANRIQUE, D. ALVAR, D. LOPE.

D. ISABELLE.

Laissez-moi, don Alvar, leur parler un moment:

Je n'entreprendrai rien à votre préjudice;

Et mon dessein ne va qu'à vous faire justice,

Qu'à vous favoriser plus que vous ne voulez. 855

D. ALVAR.

Je ne sais qu'obéir alors que vous parlez.

SCÈNE IV.

D. ISABELLE, D. MANRIQUE, D. LOPE.

D. ISABELLE.

Comtes, je ne veux plus donner lieu qu'on murmure

Que choisir par autrui c'est me faire une injure;

Et puisque de ma main le choix sera plus beau,

Je veux choisir moi-même, et reprendre l'anneau. 860

Je ferai plus pour vous: des trois qu'on me propose,

J'en exclus don Alvar; vous en savez la cause:

Je ne veux point gêner un cœur plein d'autres feux,

Et vous ôte un rival pour le rendre à ses vœux.

Qui n'aime que par force aime qu'on le néglige; 865

Et mon refus du moins autant que vous l'oblige.

Vous êtes donc les seuls que je veux regarder;

Mais avant qu'à choisir j'ose me hasarder[787],

Je voudrais voir en vous quelque preuve certaine

Qu'en moi c'est moi qu'on aime, et non l'éclat de reine.

L'amour n'est, ce dit-on, qu'une union d'esprits;

Et je tiendrois des deux celui-là mieux épris

Qui favoriseroit ce que je favorise,

Et ne mépriseroit que ce que je méprise,

Qui prendroit en m'aimant même cœur, mêmes yeux:

Si vous ne m'entendez, je vais m'expliquer mieux[788].

Aux vertus de Carlos j'ai paru libérale:

Je voudrois en tous deux voir une estime égale,

Qu'il trouvât même honneur, même justice en vous,

Car ne présumez pas que je prenne un époux 880

Pour m'exposer moi-même à ce honteux outrage

Qu'un roi fait de ma main détruise mon ouvrage;

N'y pensez l'un ni l'autre, à moins qu'un digne effet

Suive de votre part ce que pour lui j'ai fait,

Et que par cet aveu je demeure assurée 885

Que tout ce qui m'a plu doit être de durée.

D. MANRIQUE.

Toujours Carlos, Madame! et toujours son bonheur

Fait dépendre de lui le nôtre et votre cœur!

Mais puisque c'est par là qu'il faut enfin vous plaire,

Vous-même apprenez-nous ce que nous pouvons faire.

Nous l'estimons tous deux un des braves guerriers

A qui jamais la guerre ait donné des lauriers;

Notre liberté même est due à sa vaillance;

Et quoiqu'il ait tantôt montré quelque insolence,

Dont nous a dû piquer l'honneur de notre rang, 895

Vous avez suppléé l'obscurité du sang.

Ce qu'il vous plaît qu'il soit, il est digne de l'être.

Nous lui devons beaucoup, et l'allions reconnoître,

L'honorer en soldat, et lui faire du bien;

Mais après vos faveurs nous ne pouvons plus rien: 900

Qui pouvoit pour Carlos ne peut rien pour un comte[789];

Il n'est rien en nos mains qu'il en reçût sans honte;

Et vous avez pris soin de le payer pour nous.

D. ISABELLE.

Il en est en vos mains, des présents assez doux,

Qui purgeroient vos noms de toute ingratitude; 905

Et mon âme pour lui de toute inquiétude;

Il en est dont sans honte il seroit possesseur:

En un mot, vous avez l'un et l'autre une sœur;

Et je veux que le roi qu'il me plaira de faire

En recevant ma main, le fasse son beau-frère; 910

Et que par cet hymen son destin affermi

Ne puisse en mon époux trouver son ennemi.

Ce n'est pas, après tout, que j'en craigne la haine;

Je sais qu'en cet État je serai toujours reine,

Et qu'un tel roi jamais, quel que soit son projet, 915

Ne sera sous ce nom que mon premier sujet;

Mais je ne me plais pas à contraindre personne,

Et moins que tous un cœur à qui le mien se donne.

Répondez donc tous deux: n'y consentez-vous pas?

D. MANRIQUE.

Oui, Madame, aux plus longs et plus cruels trépas, 920

Plutôt qu'à voir jamais de pareils hyménées

Ternir en un moment l'éclat de mille années.

Ne cherchez point par là cette union d'esprits:

Votre sceptre, Madame, est trop cher à ce prix;

Et jamais....

D. ISABELLE.

Ainsi donc vous me faites connoître 925

Que ce que je l'ai fait il est digne de l'être,

Que je puis suppléer l'obscurité du sang?

D. MANRIQUE.

Oui, bien pour l'élever jusques à notre rang.

Jamais un souverain ne doit compte à personne

Des dignités qu'il fait, et des grandeurs qu'il donne:

S'il est d'un sort indigne ou l'auteur ou l'appui,

Comme il le fait lui seul, la honte est toute à lui.

Mais disposer d'un sang que j'ai reçu sans tache!

Avant que le souiller il faut qu'on me l'arrache:

J'en dois compte aux aïeux dont il est hérité, 935

A toute leur famille, à la postérité.

D. ISABELLE.

Et moi, Manrique, et moi, qui n'en dois aucun conte[790],

J'en disposerai seule, et j'en aurai la honte.

Mais quelle extravagance a pu vous figurer 940

Que je me donne à vous pour vous déshonorer,

Que mon sceptre en vos mains porte quelque infamie?

Si je suis jusque-là de moi-même ennemie,

En quelle qualité, de sujet, ou d'amant,

M'osez-vous expliquer ce noble sentiment?

Ah! si vous n'apprenez pas à parler d'autre sorte.... 945

D. LOPE.

Madame, pardonnez à l'ardeur qui l'emporte;

Il devoit s'excuser avec plus de douceur.

Nous avons, en effet, l'un et l'autre une sœur;

Mais si j'ose en parler avec quelque franchise,

A d'autres qu'au marquis l'une et l'autre est promise.

D. ISABELLE.

A qui, don Lope?

D. MANRIQUE.

A moi, Madame.

D. ISABELLE.

Et l'autre?

D. LOPE.

A moi.

D. ISABELLE.

J'ai donc tort parmi vous de vouloir faire un roi.

Allez, heureux amants, allez voir vos maîtresses;

Et parmi les douceurs de vos dignes caresses,

N'oubliez pas de dire à ces jeunes esprits 955

Que vous faites du trône un généreux mépris.

Je vous l'ai déjà dit, je ne force personne,

Et rends grâce à l'État des amants qu'il me donne.

D. LOPE.

Écoutez-nous, de grâce.

D. ISABELLE.

Et que me direz-vous?

Que la constance est belle au jugement de tous? 960

Qu'il n'est point de grandeurs qui la doivent séduire?

Quelques autres que vous m'en sauront mieux instruire;

Et si cette vertu ne se doit point forcer,

Peut-être qu'à mon tour je saurai l'exercer.

D. LOPE.

Exercez-la, Madame, et souffrez qu'on s'explique. 965

Vous connoîtrez du moins don Lope et don Manrique,

Qu'un vertueux amour qu'ils ont tous deux pour vous,

Ne pouvant rendre heureux sans en faire un jaloux,

Porte à tarir ainsi la source des querelles

Qu'entre les grands rivaux on voit si naturelles. 970

Ils se sont l'un et l'autre attachés par ces nœuds[791]

Qui n'auront leur effet que pour le malheureux:

Il me devra sa sœur, s'il faut qu'il vous obtienne;

Et si je suis à vous, je lui devrai la mienne.

Celui qui doit vous perdre, ainsi, malgré son sort, 975

A s'approcher de vous fait encor son effort;

Ainsi, pour consoler l'une ou l'autre infortune,

L'une et l'autre est promise, et nous n'en devons qu'une:

Nous ignorons laquelle et vous la choisirez,

Puisqu'enfin c'est la sœur du roi que vous ferez. 980

Jugez donc si Carlos en peut être beau-frère,

Et si vous devez rompre un nœud si salutaire,

Hasarder un repos à votre État si doux,

Qu'affermit sous vos lois la concorde entre nous.

D. ISABELLE.

Et ne savez-vous point qu'étant ce que vous êtes, 985

Vos sœurs, par conséquent, mes premières sujettes,

Les donner sans mon ordre, et même malgré moi,

C'est dans mon propre État m'oser faire la loi?

D. MANRIQUE.

Agissez donc enfin, Madame, en souveraine,

Et souffrez qu'on s'excuse, ou commandez en reine; 990

Nous vous obéirons, mais sans y consentir;

Et pour vous dire tout avant que de sortir,

Carlos est généreux, il connoît sa naissance;

Qu'il se juge en secret sur cette connoissance;

Et s'il trouve son sang digne d'un tel honneur, 995

Qu'il vienne, nous tiendrons l'alliance à bonheur;

Qu'il choisisse des deux, et l'épouse, s'il l'ose.

Nous n'avons plus, Madame, à vous dire autre chose:

Mettre en un tel hasard le choix de leur époux,

C'est jusqu'où nous pouvons nous abaisser pour vous;

Mais, encore une fois, que Carlos y regarde,

Et pense à quels périls cet hymen le hasarde.

D. ISABELLE.

Vous-même gardez bien, pour le trop dédaigner,

Que je ne montre enfin comme je sais régner.

SCÈNE V.

D. ISABELLE.

Quel est ce mouvement qui tous deux les mutine, 1005

Lorsque l'obéissance au trône les destine?

Est-ce orgueil? est-ce envie? est-ce animosité,

Défiance, mépris, ou générosité?

N'est-ce point que le ciel ne consent qu'avec peine

Cette triste union d'un sujet à sa reine, 1010

Et jette un prompt obstacle aux plus aisés desseins

Qui laissent choir mon sceptre en leurs indignes mains?

Mes yeux n'ont-ils horreur d'une telle bassesse

Que pour s'abaisser trop lorsque je les abaisse?

Quel destin à ma gloire oppose mon ardeur? 1015

Quel destin à ma flamme oppose ma grandeur?

Si ce n'est que par là que je m'en puis défendre,

Ciel, laisse-moi donner ce que je n'ose prendre;

Et puisqu'enfin pour moi tu n'as point fait de rois,

Souffre de mes sujets le moins indigne choix. 1020

SCÈNE VI.

D. ISABELLE, BLANCHE.

D. ISABELLE.

Blanche, j'ai perdu temps.

BLANCHE.

Je l'ai perdu de même.

D. ISABELLE.

Les comtes à ce prix fuyent le diadème.

BLANCHE.

Et Carlos ne veut point de fortune à ce prix.

D. ISABELLE.

Rend-il haine pour haine, et mépris pour mépris?

BLANCHE.

Non, Madame; au contraire, il estime ces dames 1025

Dignes des plus grands cœurs et des plus belles flammes.

D. ISABELLE.

Et qui l'empêche donc d'aimer et de choisir?

BLANCHE.

Quelque secret obstacle arrête son desir.

Tout le bien qu'il en dit ne passe point l'estime;

Charmantes qu'elles sont, les aimer c'est un crime. 1030

Il ne s'excuse point sur l'inégalité;

Il semble plutôt craindre une infidélité;

Et ses discours obscurs, sous un confus mélange,

M'ont fait voir malgré lui comme une horreur du change,

Comme une aversion qui n'a pour fondement[792] 1035

Que les secrets liens d'un autre attachement.

D. ISABELLE.

Il aimeroit ailleurs!

BLANCHE.

Oui, si je ne m'abuse,

Il aime en lieu plus haut que n'est ce qu'il refuse;

Et si je ne craignois votre juste courroux,

J'oserois deviner, Madame, que c'est vous. 1040

D. ISABELLE.

Ah! ce n'est pas pour moi qu'il est si téméraire;

Tantôt dans ses respects j'ai trop vu le contraire:

Si l'éclat de mon sceptre avoit pu le charmer,

Il ne m'auroit jamais défendu de l'aimer.

S'il aime en lieu si haut, il aime donne Elvire; 1045

Il doit l'accompagner jusque dans son empire,

Et fait à mes amants ces défis généreux,

Non pas pour m'acquérir, mais pour se venger d'eux.

Je l'ai donc agrandi pour le voir disparoître,

Et qu'une reine, ingrate à l'égal de ce traître, 1050

M'enlève, après vingt ans de refuge en ces lieux,

Ce qu'avoit mon État de plus doux à mes yeux!

Non, j'ai pris trop de soin de conserver sa vie.

Qu'il combatte, qu'il meure, et j'en serai ravie.

Je saurai par sa mort à quels vœux m'engager, 1055

Et j'aimeroi des trois qui m'en saura venger[793].

BLANCHE.

Que vous peut offenser sa flamme ou sa retraite,

Puisque vous n'aspirez qu'à vous en voir défaite?

Je ne sais pas s'il aime ou donne Elvire ou vous,

Mais je ne comprends point ce mouvement jaloux. 1060

D. ISABELLE.

Tu ne le comprends point! et c'est ce qui m'étonne:

Je veux donner son cœur, non que son cœur le donne;

Je veux que son respect l'empêche de m'aimer,

Non des flammes qu'une autre a su mieux allumer[794];

Je veux bien plus: qu'il m'aime, et qu'un juste silence

Fasse à des feux pareils pareille violence;

Que l'inégalité lui donne même ennui;

Qu'il souffre autant pour moi que je souffre pour lui;

Que par le seul dessein d'affermir sa fortune,

Et non point par amour, il se donne à quelqu'une; 1070

Que par mon ordre seul il s'y laisse obliger;

Que ce soit m'obéir, et non me négliger;

Et que voyant ma flamme à l'honorer trop prompte,

Il m'ôte de péril sans me faire de honte.

Car enfin il l'a vue, et la connoît trop bien; 1075

Mais il aspire au trône, et ce n'est pas au mien;

Il me préfère une autre, et cette préférence

Forme de son respect la trompeuse apparence:

Faux respect qui me brave, et veut régner sans moi!

BLANCHE.

Pour aimer donne Elvire, il n'est pas encor roi. 1080

D. ISABELLE.

Elle est reine, et peut tout sur l'esprit de sa mère[795].

BLANCHE.

Si ce n'est un faux bruit, le ciel lui rend un frère:

Don Sanche n'est point mort, et vient ici, dit-on,

Avec les députés qu'on attend d'Aragon:

C'est ce qu'en arrivant leurs gens ont fait entendre. 1085

D. ISABELLE.

Blanche, s'il est ainsi, que d'heur j'en dois attendre!

L'injustice du ciel, faute d'autres objets,

Me forçoit d'abaisser mes yeux sur mes sujets,

Ne voyant point de prince égal à ma naissance,

Qui ne fût sous l'hymen, ou More, ou dans l'enfance;

Mais s'il lui rend un frère, il m'envoie un époux.

Comtes, je n'ai plus d'yeux pour Carlos ni pour vous;

Et devenant par là reine de ma rivale,

J'aurai droit d'empêcher qu'elle ne se ravale[796],

Et ne souffrirai pas qu'elle ait plus de bonheur[797] 1095

Que ne m'en ont permis ces tristes lois d'honneur.

BLANCHE.

La belle occasion que votre jalousie,

Douteuse encor qu'elle est, a promptement saisie!

D. ISABELLE.

Allons l'examiner, Blanche, et tâchons de voir

Quelle juste espérance on peut en concevoir[798]. 1100

FIN DU TROISIÈME ACTE.

[781] _Var._ Et plût au juste ciel que j'y pusse, ou mourir.

(1650-56)

[782] Vers du _Cid_:

Et pour t'en dire encor quelque chose de plus

(Acte I, scène V, vers 280.)

[783] _Var._ Quelle qu'en soit pourtant la cause et la couleur.

(1650-56)

[784] Les éditions de 1653 et de 1655 portent «vous pouvez,» pour

«vous pouviez.»

[785] Voyez p. 411, note 719.

[786] _Var._ Il devroit par pitié vous quitter l'une ou l'autre.

(1650-60)

[787] _Var._ Mais avant qu'à choisir je m'ose hasarder. (1650-56)

[788] _Var._ Si vous ne m'entendez, je m'expliquerai mieux.

(1650-56)

[789] _Var._ Qui pouvoit pour Carlos ne peut plus pour un comte.

(1650-64)

[790] Voyez tome I, par. 150, note 1.

[791] _Var._ Ils se sont l'un à l'autre attachés par ces nœuds.

(1650-63)

[792] _Var._ Comme une aversion qui pour tout fondement

N'a que les nœuds secrets d'un autre attachement. (1650-56)

[793] _Var._ Et j'aimerai des trois qui m'aura su venger.

(1650-56)

[794] _Var._ Non des flammes qu'un autre a su mieux allumer.

(1650-60)--Voyez tome I, p. 228, note 3.

[795] _Var._ Elle est reine, et peut tout sur l'esprit d'une

mère. (1650-60)

[796] _Var._ Je l'empêcherai bien qu'elle ne se ravale;

Je l'empêcherai bien d'avoir plus de bonheur. (1650-60)

[797] _Var._ Et l'empêcherai bien d'avoir plus de bonheur. (1663

et 64)

[798] _Var._ Quelle juste espérance il en faut concevoir.

(1650-56)

ACTE IV.

SCÈNE PREMIÈRE.

D. LÉONOR, D. MANRIQUE, D. LOPE.

D. MANRIQUE.

Quoique l'espoir d'un trône et l'amour d'une reine

Soient des biens que jamais on ne céda sans peine,

Quoiqu'à l'un de nous deux elle ait promis sa foi,

Nous cessons de prétendre où nous voyons un roi.

Dans notre ambition nous savons nous connoître; 1105

Et bénissant le ciel qui nous donne un tel maître,

Ce prince qu'il vous rend après tant de travaux[799]

Trouve en nous des sujets et non pas des rivaux:

Heureux si l'Aragon, joint avec la Castille,

Du sang de deux grands rois ne fait qu'une famille!

Nous vous en conjurons, loin d'en être jaloux,

Comme étant l'un et l'autre à l'État plus qu'à nous;

Et tous impatients d'en voir la force unie

Des Mores, nos voisins, dompter la tyrannie,

Nous renonçons sans honte à ce choix glorieux, 1115

Qui d'une grande reine abaissoit trop les yeux.

D. LÉONOR.

La générosité de votre déférence,

Comtes, flatte trop tôt ma nouvelle espérance:

D'un avis si douteux j'attends fort peu de fruit;

Et ce grand bruit enfin peut-être n'est qu'un bruit. 1120

Mais jugez-en tous deux et me daignez apprendre[800]

Ce qu'avecque raison mon cœur en doit attendre.

Les troubles d'Aragon vous sont assez connus;

Je vous en ai souvent tous deux entretenus,

Et ne vous redis point quelles longues misères 1125

Chassèrent don Fernand du trône de ses pères.

Il y voyoit déjà monter ses ennemis,

Ce prince malheureux, quand j'accouchai d'un fils:

On le nomma don Sanche; et pour cacher sa vie

Aux barbares fureurs du traître don Garcie, 1130

A peine eus-je loisir de lui dire un adieu,

Qu'il le fit enlever sans me dire en quel lieu;

Et je n'en pus jamais savoir que quelques marques,

Pour reconnoître un jour le sang de nos monarques.

Trop inutiles soins contre un si mauvais sort! 1135

Lui-même au bout d'un an m'apprit qu'il étoit mort.

Quatre ans après il meurt et me laisse une fille

Dont je vins par son ordre accoucher en Castille.

Il me souvient toujours de ses derniers propos;

Il mourut dans mes bras avec ces tristes mots: 1140

«Je meurs, et je vous laisse en un sort déplorable:

Le ciel vous puisse un jour être plus favorable!

Don Raymond a pour vous des secrets importants,

Et vous les apprendra quand il en sera temps:

Fuyez dans la Castille.» A ces mots il expire, 1145

Et jamais don Raymond ne me voulut rien dire.

Je partis sans lumière en ces obscurités:

Mais le voyant venir avec ces députés,

Et que c'est par leurs gens que ce grand bruit éclate

(Voyez qu'en sa faveur aisément on se flatte!), 1150

J'ai cru que du secret le temps étoit venu,

Et que don Sanche étoit ce mystère inconnu;

Qu'il l'amenoit ici reconnoître sa mère[801].

Hélas! que c'est en vain que mon amour l'espère!

A ma confusion ce bruit s'est éclairci; 1155

Bien loin de l'amener, ils le cherchent ici:

Voyez quelle apparence, et si cette province

A jamais su le nom de ce malheureux prince.

D. LOPE.

Si vous croyez au nom, vous croirez son trépas,

Et qu'on cherche don Sanche où don Sanche n'est pas;

Mais si vous en voulez croire la voix publique,

Et que notre pensée avec elle s'explique,

Ou le ciel pour jamais a repris ce héros,

Ou cet illustre prince est le vaillant Carlos.

Nous le dirons tous deux, quoique suspects d'envie,

C'est un miracle pur que le cours de sa vie.

Cette haute vertu qui charme tant d'esprits,

Cette fière valeur qui brave nos mépris,

Ce port majestueux, qui tout inconnu même,

A plus d'accès que nous auprès du diadème; 1170

Deux reines qu'à l'envi nous voyons l'estimer,

Et qui peut-être ont peine à ne le pas aimer;

Ce prompt consentement d'un peuple qui l'adore:

Madame, après cela j'ose le dire encore[802],

Ou le ciel pour jamais a repris ce héros, 1175

Ou cet illustre prince est le vaillant Carlos.

Nous avons méprisé sa naissance inconnue;

Mais à ce peu de jour nous recouvrons la vue,

Et verrions à regret qu'il fallût aujourd'hui

Céder notre espérance à tout autre qu'à lui. 1180

D. LÉONOR.

Il en a le mérite et non pas la naissance;

Et lui-même il en donne assez de connoissance,

Abandonnant la Reine à choisir parmi vous

Un roi pour la Castille, et pour elle un époux.

D. MANRIQUE.

Et ne voyez-vous pas que sa valeur s'apprête 1185

A faire sur tous trois cette illustre conquête?

Oubliez-vous déjà qu'il a dit à vos yeux

Qu'il ne veut rien devoir au nom de ses aïeux?

Son grand cœur se dérobe à ce haut avantage,

Pour devoir sa grandeur entière à son courage; 1190

Dans une cour si belle et si pleine d'appas,

Avez-vous remarqué qu'il aime en lieu plus bas?

D. LÉONOR.

Le voici: nous saurons ce que lui-même en pense.

SCÈNE II.

D. LÉONOR, CARLOS, D. MANRIQUE, D. LOPE.

CARLOS.

Madame, sauvez-moi d'un honneur qui m'offense:

Un peuple opiniâtre à m'arracher mon nom 1195

Veut que je sois don Sanche, et prince d'Aragon.

Puisque par sa présence il faut que ce bruit meure,

Dois-je être, en l'attendant, le fantôme d'une heure?

Ou si c'est une erreur qui lui promet ce roi,

Souffrez-vous qu'elle abuse et de vous et de moi? 1200

D. LÉONOR.

Quoi que vous présumiez de la voix populaire,

Par de secrets rayons le ciel souvent l'éclaire:

Vous apprendrez par là du moins les vœux de tous,

Et quelle opinion les peuples ont de vous.

D. LOPE.

Prince, ne cachez plus ce que le ciel découvre; 1205

Ne fermez pas nos yeux quand sa main nous les ouvre.

Vous devez être las de nous faire faillir.

Nous ignorons quel fruit vous en vouliez cueillir,

Mais nous avions pour vous une estime assez haute

Pour n'être pas forcés à commettre une faute; 1210

Et notre honneur, au vôtre en aveugle opposé,

Méritoit par pitié d'être désabusé.

Notre orgueil n'est pas tel qu'il s'attache aux personnes,

Ou qu'il ose oublier ce qu'il doit aux couronnes;

Et s'il n'a pas eu d'yeux pour un roi déguisé, 1215

Si l'inconnu Carlos s'en est vu méprisé,

Nous respectons don Sanche, et l'acceptons pour maître,

Sitôt qu'à notre reine il se fera connoître;

Et sans doute son cœur nous en avouera bien.

Hâtez cette union de votre sceptre au sien, 1220

Seigneur, et d'un soldat quittant la fausse image,

Recevez, comme roi, notre premier hommage.

CARLOS.

Œuvres de P. Corneille, Tome 05 · 第 28 / 36 段