établir, de n'introduire aucun acteur qui ne fut insinué dès le
premier acte, ou appelé par quelqu'un de ceux qu'on y a connus. Il
m'étoit aisé d'y faire dire à la reine D. Léonor ce qu'elle dit à
l'entrée du quatrième; mais si elle eût fait savoir qu'elle eût eu un
fils, et que le Roi, son mari, lui eût appris en mourant que D.
Raymond avoit un secret à lui révéler, on eût trop tôt deviné que
Carlos étoit ce prince. On peut dire de D. Raymond qu'il vient avec
les députés d'Aragon dont il est parlé au premier acte, et qu'ainsi il
satisfait aucunement à cette règle; mais ce n'est que par hasard
qu'il vient avec eux. C'étoit le pêcheur qu'il étoit allé chercher, et
non pas eux; et il ne les joint sur le chemin qu'à cause de ce qu'il a
appris chez ce pêcheur, qui de son côté vient en Castille de son seul
mouvement, sans y être amené par aucun incident dont on aye parlé dans
la protase[731]; et il n'a point de raison d'arriver ce jour-là plutôt
qu'un autre, sinon que la pièce n'auroit pu finir s'il ne fût arrivé.
L'unité de jour y est si peu violentée, qu'on peut soutenir que
l'action ne demande pour sa durée que le temps de sa représentation.
Pour celle de lieu, j'ai déjà dit que je n'en parlerois plus sur les
pièces qui restent à examiner en ce volume[732]. Les sentiments du
second acte ont autant ou plus de délicatesse qu'aucuns que j'aye mis
sur le théâtre. L'amour des deux reines pour Carlos y paroît
très-visible, malgré le soin et l'adresse que toutes les deux
apportent à le cacher dans leurs différents caractères, dont l'un
marque plus d'orgueil, et l'autre plus de tendresse. La confidence
qu'y fait celle de Castille avec Blanche est assez ingénieuse; et par
une réflexion sur ce qui s'est passé au premier acte, elle prend
occasion de faire savoir aux spectateurs sa passion pour ce brave
inconnu, qu'elle a si bien vengé du mépris qu'en ont fait les comtes.
Ainsi on ne peut dire qu'elle choisisse sans raison ce jour-là plutôt
qu'un autre pour lui en confier le secret, puisqu'il paroît qu'elle le
sait déjà, et qu'elles ne font que raisonner ensemble sur ce qu'on
vient de voir représenter.
[726] Les bibliographes et les critiques sont très-divisés au
sujet de cet ouvrage. La Huerta, dans le _Catalogo alphabetico de
las comedias_ (Madrid, 1785, in-16) qui fait partie de son
_Theatro hespañol_, indique (p. 137) deux comédies différentes
sous le même titre: _el Palacio confuso_ de Mira de Mescua, _el
Palacio confuso_ de Lope; mais le même la Huerta déclare, dans
une préface citée par M. Harzenbusch au tome IV de son Calderon,
qu'il n'a vu que le _Palacio confuso_ de Mira de Mescua, dont
l'action se passe en Italie, et qu'il n'a jamais pu se procurer
la pièce de Lope. M. de Schack pense qu'il n'existe qu'une seule
comédie sous ce titre et croit pouvoir affirmer, à la page 44 de
son _Supplément_, que le _Palacio confuso_ attribué à Mescua est
de Lope. Nous avons vainement parcouru les bibliothèques de
Paris; un instant nous avons cru tenir les deux comédies;
d'anciens catalogues manuscrits nous ont indiqué ici _le Palacio
confuso_ de Lope, là celui de Mira de Mescua; mais, malgré les
recherches les plus persévérantes, les volumes ainsi désignés
n'ont pu être trouvés. On voit du reste, par ce que dit
Corneille, que le rapprochement que nous aurions voulu présenter
au lecteur n'auroit guère porté que sur une scène du premier
acte.
[727] _Dom Pelage ou l'entrée des Maures en Espagne...._ par le
sieur de Iuuenel. A Paris, chez Guillaume Macé.... M.DC.XLV, 2.
vol. in-8º.--Voyez ci-après, p. 483, note 810. et p. 489, note 817.
[728] Voyez la _Notice_, p. 400.
[729] Dans l'édition de 1692: «un homme.»
[730] _Exspectes eadem a summo...._ (Juvénal, _Satire_ 1, vers
14.)
[731] Voyez le _Discours des trois unités_, tome I, p. 101.
[732] Dans l'édition de 1692: «qui restoient à examiner.» Voyez
ci-dessus, p. 153, note 271, quel est, dans les diverses
impressions, le contenu du volume où se trouve _Don Sanche_.
LISTE DES ÉDITIONS QUI ONT ÉTÉ COLLATIONNÉES POUR LES VARIANTES DE
_DON SANCHE D'ARAGON_.
ÉDITIONS SÉPARÉES.
1650 in-4º;
1650 petit in-8º;
1650 in-12;
1653 in-12;
RECUEILS.
1654 in-12[733]; 1655 in-12; 1656 in-12; 1660 in-8º; 1663 in-fol.;
1664 in-8º; 1668 in-12; 1682 in-12.
[733] Dans ce recueil, l'Achevé d'imprimer de _Don Sanche_ porte
la date du 13 août 1650. Voyez ci-dessus, p. 257, et p. 313,
note 540.
ACTEURS.
D.[734] ISABELLE, reine de Castille.
D. LÉONOR, reine d'Aragon.
D. ELVIRE, princesse d'Aragon.
BLANCHE, dame d'honneur de la reine de Castille.
CARLOS, cavalier[735] inconnu, qui se trouve être D. Sanche,
roi d'Aragon.
D. RAYMOND DE MONCADE, favori du défunt roi d'Aragon.
D. LOPE DE GUSMAN, }
D. MANRIQUE DE LARE, } grands de Castille.
D. ALVAR DE LUNE, }
La scène est à Valladolid.
[734] Voyez ci-dessus, p. 411, note 719.
[735] L'édition de 1692 donne _chevalier_, au lieu de _cavalier_.
DON SANCHE D'ARAGON.
COMÉDIE HÉROIQUE.
ACTE I.
SCÈNE PREMIÈRE.
D. LÉONOR, D. ELVIRE.
D. LÉONOR.
Après tant de malheurs, enfin le ciel propice
S'est résolu, ma fille, à nous faire justice:
Notre Aragon, pour nous presque tout révolté,
Enlève à nos tyrans[736] ce qu'ils nous ont ôté,
Brise les fers honteux de leurs injustes chaînes, 5
Se remet sous nos lois, et reconnoît ses reines;
Et par ses députés, qu'aujourd'hui l'on attend,
Rend d'un si long exil le retour éclatant.
Comme nous, la Castille attend cette journée
Qui lui doit de sa reine assurer l'hyménée: 10
Nous l'allons voir ici faire choix d'un époux.
Que ne puis-je, ma fille, en dire autant de vous!
Nous allons en des lieux sur qui vingt ans d'absence
Nous laissent une foible et douteuse puissance:
Le trouble règne encore où vous devez régner; 15
Le peuple vous rappelle, et peut vous dédaigner,
Si vous ne lui portez, au retour de Castille,
Que l'avis d'une mère et le nom d'une fille.
D'un mari valeureux les ordres et le bras
Sauroient bien mieux que nous assurer vos États, 20
Et par des actions nobles, grandes et belles,
Dissiper les mutins, et dompter les rebelles.
Vous ne pouvez manquer d'amants dignes de vous[737];
On aime votre sceptre, on vous aime; et sur tous,
Du comte don Alvar la vertu non commune 25
Vous aima dans l'exil et durant l'infortune.
Qui vous aima sans sceptre et se fit votre appui,
Quand vous le recouvrez, est bien digne de lui.
D. ELVIRE.
Ce comte est généreux, et me l'a fait paroître;
Aussi le ciel pour moi l'a voulu reconnoître; 30
Puisque les Castillans l'ont mis entre les trois
Dont à leur grande reine ils demandent le choix;
Et comme ses rivaux lui cèdent en mérite,
Un espoir à présent plus doux le sollicite;
Il régnera sans nous. Mais, Madame, après tout, 35
Savez-vous à quel choix l'Aragon se résout,
Et quels troubles nouveaux j'y puis faire renaître,
S'il voit que je lui mène un étranger pour maître?
Montons, de grâce, au trône; et de là beaucoup mieux
Sur le choix d'un époux nous baisserons les yeux. 40
D. LÉONOR.
Vous les abaissez trop; une secrète flamme
A déjà malgré moi fait ce choix dans votre âme:
De l'inconnu Carlos l'éclatante valeur
Aux mérites du comte a fermé votre cœur.
Tout est illustre en lui, moi-même je l'avoue; 45
Mais son sang, que le ciel n'a formé que de boue,
Et dont il cache exprès la source obstinément....
D. ELVIRE.
Vous pourriez en juger plus favorablement;
Sa naissance inconnue est peut-être sans tache:
Vous la présumez basse à cause qu'il la cache; 50
Mais combien a-t-on vu de princes déguisés
Signaler leur vertu sous des noms supposés,
Dompter des nations, gagner des diadèmes,
Sans qu'aucun les connût, sans se connoître eux-mêmes!
D. LÉONOR.
Quoi? voilà donc enfin de quoi vous vous flattez! 55
D. ELVIRE.
J'aime et prise en Carlos ses rares qualités.
Il n'est point d'âme noble à qui tant de vaillance
N'arrache cette estime et cette bienveillance;
Et l'innocent tribut de ces affections[738]
Que doit toute la terre aux belles actions, 60
N'a rien qui déshonore une jeune princesse.
En cette qualité, je l'aime et le caresse;
En cette qualité, ses devoirs assidus
Me rendent les respects à ma naissance dus.
Il fait sa cour chez moi comme un autre peut faire: 65
Il a trop de vertus pour être téméraire;
Et si jamais ses vœux s'échappoient jusqu'à moi,
Je sais ce que je suis, et ce que je me doi.
D. LÉONOR.
Daigne le juste ciel vous donner le courage
De vous en souvenir et le mettre en usage! 70
D. ELVIRE.
Vos ordres sur mon cœur sauront toujours régner.
D. LÉONOR.
Cependant ce Carlos vous doit accompagner,
Doit venir jusqu'aux lieux de votre obéissance,
Vous rendre ces respects dus à votre naissance[739],
Vous faire, comme ici, sa cour tout simplement? 75
D. ELVIRE.
De ses pareils la guerre est l'unique élément:
Accoutumés d'aller de victoire en victoire,
Ils cherchent en tous lieux les dangers et la gloire,
La prise de Séville, et les Mores défaits,
Laissent à la Castille une profonde paix: 80
S'y voyant sans emploi, sa grande âme inquiète
Veut bien de don Garcie achever la défaite,
Et contre les efforts d'un reste de mutins
De toute sa valeur hâter nos bons destins.
D. LÉONOR.
Mais quand il vous aura dans le trône affermie, 85
Et jeté sous vos pieds la puissance ennemie,
S'en ira-t-il soudain aux climats étrangers
Chercher tout de nouveau la gloire et les dangers?
D. ELVIRE.
Madame, la Reine entre.
SCÈNE II.
D. ISABELLE, D. LÉONOR, D. ELVIRE, BLANCHE.
D. LÉONOR.
Aujourd'hui donc, Madame,
Vous allez d'un héros rendre heureuse la flamme, 90
Et d'un mot satisfaire aux plus ardents souhaits
Que poussent vers le ciel vos fidèles sujets.
D. ISABELLE.
Dites, dites plutôt qu'aujourd'hui, grandes reines,
Je m'impose à vos yeux la plus dure des gênes,
Et fais dessus moi-même un illustre attentat 95
Pour me sacrifier au repos de l'État.
Que c'est un sort fâcheux et triste que le nôtre,
De ne pouvoir régner que sous les lois d'un autre;
Et qu'un sceptre soit cru d'un si grand poids pour nous,
Que pour le soutenir il nous faille un époux! 100
A peine ai-je deux mois porté le diadème,
Que de tous les côtés j'entends dire qu'on m'aime,
Si toutefois sans crime et sans m'en indigner
Je puis nommer amour une ardeur de régner.
L'ambition des grands à cet espoir ouverte 105
Semble pour m'acquérir s'apprêter à ma perte;
Et pour trancher le cours de leurs dissensions,
Il faut fermer la porte à leurs prétentions;
Il m'en faut choisir un; eux-mêmes m'en convient,
Mon peuple m'en conjure, et mes États m'en prient;
Et même par mon ordre ils m'en proposent trois,
Dont mon cœur à leur gré peut faire un digne choix.
Don Lope de Gusman, don Manrique de Lare,
Et don Alvar de Lune, ont un mérite rare;
Mais que me sert ce choix qu'on fait en leur faveur, 115
Si pas un d'eux enfin n'a celui de mon cœur?
D. LÉONOR.
On vous les a nommés, mais sans vous les prescrire;
On vous obéira, quoi qu'il vous plaise élire:
Si le cœur a choisi, vous pouvez faire un roi.
D. ISABELLE.
Madame, je suis reine, et dois régner sur moi. 120
Le rang que nous tenons, jaloux de notre gloire,
Souvent dans un tel choix nous défend de nous croire,
Jette sur nos desirs un joug impérieux,
Et dédaigne l'avis et du cœur et des yeux.
Qu'on ouvre. Juste ciel, vois ma peine et m'inspire 125
Et ce que je dois faire, et ce que je dois dire.
SCÈNE III.
D. ISABELLE, D. LÉONOR, D. ELVIRE, BLANCHE, D. LOPE, D. MANRIQUE, D.
ALVAR, CARLOS.
D. ISABELLE.
Avant que de choisir je demande un serment,
Comtes, qu'on agréera mon choix aveuglément;
Que les deux méprisés, et tous les trois peut-être,
De ma main, quel qu'il soit, accepteront un maître; 130
Car enfin je suis libre à disposer de moi;
Le choix de mes États ne m'est point une loi;
D'une troupe importune il m'a débarrassée,
Et d'eux tous sur vous trois détourné ma pensée,
Mais sans nécessité de l'arrêter sur vous. 135
J'aime à savoir par là qu'on vous préfère à tous;
Vous m'en êtes plus chers et plus considérables:
J'y vois de vos vertus les preuves honorables;
J'y vois la haute estime où sont vos grands exploits;
Mais quoique mon dessein soit d'y borner mon choix, 140
Le ciel en un moment quelquefois nous éclaire.
Je veux, en le faisant, pouvoir ne le pas faire,
Et que vous avouiez que pour devenir roi,
Quiconque me plaira n'a besoin que de moi.
D. LOPE.
C'est une autorité qui vous demeure entière; 145
Votre État avec vous n'agit que par prière,
Et ne vous a pour nous fait voir ses sentiments
Que par obéissance à vos commandements.
Ce n'est point ni son choix ni l'éclat de ma race
Qui me font, grande reine, espérer cette grâce: 150
Je l'attends de vous seule et de votre bonté,
Comme on attend un bien qu'on n'a pas mérité,
Et dont, sans regarder service, ni famille[740],
Vous pouvez faire part au moindre de Castille.
C'est à nous d'obéir, et non d'en murmurer; 155
Mais vous nous permettrez toutefois d'espérer
Que vous ne ferez choir cette faveur insigne,
Ce bonheur d'être à vous, que sur le moins indigne;
Et que votre vertu vous fera trop savoir
Qu'il n'est pas bon d'user de tout votre pouvoir. 160
Voilà mon sentiment.
D. ISABELLE.
Parlez, vous, don Manrique.
D. MANRIQUE.
Madame, puisqu'il faut qu'à vos yeux je m'explique[741],
Quoique votre discours nous ai fait des leçons
Capables d'ouvrir l'âme à de justes soupçons,
Je vous dirai pourtant, comme à ma souveraine, 165
Que pour faire un vrai roi vous le fassiez en reine,
Que vous laisser borner, c'est vous-même affoiblir
La dignité du rang qui le doit ennoblir;
Et qu'à prendre pour loi le choix qu'on vous propose,
Le roi que vous feriez vous devroit peu de chose, 170
Puisqu'il tiendroit les noms de monarque et d'époux
Du choix de vos États aussi bien que de vous.
Pour moi, qui vous aimai sans sceptre et sans couronne,
Qui n'ai jamais eu d'yeux que pour votre personne,
Que même le feu Roi daigna considérer 175
Jusqu'à souffrir ma flamme et me faire espérer,
J'oserai me promettre un sort assez propice
De cet aveu d'un frère et quatre ans de service;
Et sur ce doux espoir dussé-je me trahir,
Puisque vous le voulez, je jure d'obéir. 180
D. ISABELLE.
C'est comme il faut m'aimer. Et don Alvar de Lune?
D. ALVAR.
Je ne vous ferai point de harangue importune.
Choisissez hors des trois, tranchez absolument:
Je jure d'obéir, Madame, aveuglément.
D. ISABELLE.
Sous les profonds respects de cette déférence 185
Vous nous cachez peut-être un peu d'indifférence;
Et comme votre cœur n'est pas sans autre amour,
Vous savez des deux parts faire bien votre cour.
D. ALVAR.
Madame....
D. ISABELLE.
C'est assez; que chacun prenne place.
(Ici les trois reines prennent chacune un fauteuil[742], et après que
les trois comtes et le reste des grands qui sont présents se sont
assis sur des bancs préparés exprès, Carlos, y voyant une place vide,
s'y veut seoir, et D. Manrique l'en empêche.)
D. MANRIQUE.
Tout beau, tout beau, Carlos! d'où vous vient cette audace?
Et quel titre en ce rang a pu vous établir[743]?
CARLOS.
J'ai vu la place vide, et cru la bien remplir.
D. MANRIQUE.
Un soldat bien remplir une place de comte!
CARLOS.
Seigneur, ce que je suis ne me fait point de honte.
Depuis plus de six ans il ne s'est fait combat 195
Qui ne m'ait bien acquis ce grand nom de soldat:
J'en avois pour témoin le feu Roi votre frère,
Madame; et par trois fois....
D. MANRIQUE.
Nous vous avons vu faire,
Et savons mieux que vous ce que peut votre bras.
D. ISABELLE.
Vous en êtes instruits, et je ne la suis pas[744]: 200
Laissez-le me l'apprendre. Il importe aux monarques
Qui veulent aux vertus rendre de dignes marques,
De les savoir connoître, et ne pas ignorer
Ceux d'entre leurs sujets qu'ils doivent honorer.
D. MANRIQUE.
Je ne me croyois pas être ici pour l'entendre. 205
D. ISABELLE.
Comte, encore une fois, laissez-le me l'apprendre.
Nous aurons temps pour tout. Et vous, parlez, Carlos.
CARLOS.
Je dirai qui je suis, Madame, en peu de mots.
On m'appelle soldat: je fais gloire de l'être[745];
Au feu Roi par trois fois je le fis bien paroître. 210
L'étendard de Castille, à ses yeux enlevé,
Des mains des ennemis par moi seul fut sauvé:
Cette seule action rétablit la bataille,
Fit rechasser le More au pied de sa muraille,
Et rendant le courage aux plus timides cœurs, 215
Rappela les vaincus, et défit les vainqueurs.
Ce même roi me vit dedans l'Andalousie
Dégager sa personne en prodiguant ma vie,
Quand tout percé de coups, sur un monceau de morts,
Je lui fis si longtemps bouclier de mon corps, 220
Qu'enfin autour de lui ses troupes ralliées,
Celles qui l'enfermoient furent sacrifiées;
Et le même escadron qui vint le secourir[746]
Le ramena vainqueur, et moi prêt à mourir.
Je montai le premier sur les murs de Séville, 225
Et tins la brèche ouverte aux troupes de Castille.
Je ne vous parle point d'assez d'autres exploits,
Qui n'ont pas pour témoins eu les yeux de mes rois.
Tel me voit et m'entend, et me méprise encore,
Qui gémiroit sans moi dans les prisons du More. 230
D. MANRIQUE.
Nous parlez-vous, Carlos, pour don Lope et pour moi?
CARLOS.
Je parle seulement de ce qu'a vu le Roi,
Seigneur; et qui voudra parle à sa conscience.
Voilà dont le feu Roi me promit récompense;
Mais la mort le surprit comme il la résolvoit. 235
D. ISABELLE.
Il se fût acquitté de ce qu'il vous devoit;
Et moi, comme héritant son sceptre et sa couronne,
Je prends sur moi sa dette, et je vous la fais bonne.
Seyez-vous[747], et quittons ces petits différends.
D. LOPE.
Souffrez qu'auparavant il nomme ses parents. 240
Nous ne contestons point l'honneur de sa vaillance,
Madame; et s'il en faut notre reconnoissance,
Nous avouerons tous deux qu'en ces combats derniers
L'un et l'autre, sans lui, nous étions prisonniers;
Mais enfin la valeur, sans l'éclat de la race, 245
N'eut jamais aucun droit d'occuper cette place.
CARLOS.
Se pare qui voudra des noms de ses aïeux:
Moi, je ne veux porter que moi-même en tous lieux;
Je ne veux rien devoir à ceux qui m'ont fait naître,
Et suis assez connu sans les faire connoître. 250
Mais pour en quelque sorte obéir à vos lois,
Seigneur, pour mes parents je nomme mes exploits:
Ma valeur est ma race, et mon bras est mon père.
D. LOPE.
Vous le voyez, Madame, et la preuve en est claire:
Sans doute il n'est pas noble.
D. ISABELLE.
Eh bien! je l'anoblis[748], 255
Quelle que soit sa race et de qui qu'il soit fils.
Qu'on ne conteste plus.
D. MANRIQUE.
Encore un mot, de grâce.
D. ISABELLE.
Don Manrique, à la fin, c'est prendre trop d'audace.
Ne puis-je l'anoblir si vous n'y consentez?
D. MANRIQUE.
Oui, mais ce rang n'est dû qu'aux hautes dignités; 260
Tout autre qu'un marquis ou comte le profane.
D. ISABELLE, à Carlos.
Eh bien! seyez-vous donc, marquis de Santillane,
Comte de Pennafiel, gouverneur de Burgos.
Don Manrique, est-ce assez pour faire seoir Carlos?
Vous reste-t-il encor quelque scrupule en l'âme? 265
(D. Manrique et D. Lope se lèvent, et Carlos se sied.)
D. MANRIQUE.
Achevez, achevez; faites-le roi, Madame:
Par ces marques d'honneur l'élever jusqu'à nous,
C'est moins nous l'égaler que l'approcher de vous.
Ce préambule adroit n'étoit pas sans mystère;
Et ces nouveaux serments qu'il nous a fallu faire 270
Montroient bien dans votre âme un tel choix préparé.
Enfin vous le pouvez, et nous l'avons juré.
Je suis prêt d'obéir; et loin d'y contredire,
Je laisse entre ses mains et vous et votre empire.
Je sors avant ce choix, non que j'en sois jaloux, 275
Mais de peur que mon front n'en rougisse pour vous.
D. ISABELLE.
Arrêtez, insolent: votre reine pardonne
Ce qu'une indigne crainte imprudemment soupçonne;
Et pour la démentir, veut bien vous assurer
Qu'au choix de ses États elle veut demeurer[749]; 280
Que vous tenez encor même rang dans son âme;
Qu'elle prend vos transports pour un excès de flamme,
Et qu'au lieu d'en punir le zèle injurieux,
Sur un crime d'amour elle ferme les yeux.
D. MANRIQUE.
Madame, excusez donc si quelque antipathie.... 285
D. ISABELLE.
Ne faites point ici de fausse modestie:
J'ai trop vu votre orgueil pour le justifier,
Et sais bien les moyens de vous humilier.
Soit que j'aime Carlos, soit que par simple estime
Je rende à ses vertus un honneur légitime, 290
Vous devez respecter, quels que soient mes desseins,
Ou le choix de mon cœur, ou l'œuvre de mes mains.
Je l'ai fait votre égal; et quoiqu'on s'en mutine,
Sachez qu'à plus encor ma faveur le destine.
Je veux qu'aujourd'hui même il puisse plus que moi:
J'en ai fait un marquis, je veux qu'il fasse un roi.
S'il a tant de valeur que vous-mêmes le dites,
Il sait quelle est la vôtre, et connoît vos mérites,
Et jugera de vous avec plus de raison
Que moi, qui n'en connois que la race et le nom. 300
Marquis, prenez ma bague, et la donnez pour marque
Au plus digne des trois, que j'en fasse un monarque.
Je vous laisse y penser tout ce reste du jour.
Rivaux, ambitieux, faites-lui votre cour[750]:
Qui me rapportera l'anneau que je lui donne 305
Recevra sur-le-champ ma main et ma couronne[751].
Allons, reines, allons, et laissons-les juger
De quel côté l'amour avoit su m'engager.
SCÈNE IV.
D. MANRIQUE, D. LOPE, D. ALVAR, CARLOS.
D. LOPE.
Eh bien! seigneur marquis, nous direz-vous, de grâce[752],
Ce que, pour vous gagner, il est besoin qu'on fasse?
Vous êtes notre juge, il faut vous adoucir.
CARLOS.
Vous y pourriez peut-être assez mal réussir.
Quittez ces contre-temps de froide raillerie.
D. MANRIQUE.
Il n'en est pas saison, quand il faut qu'on vous prie.
CARLOS.
Ne raillons, ni prions, et demeurons amis. 315
Je sais ce que la Reine en mes mains a remis;
J'en userai fort bien: vous n'avez rien à craindre,
Et pas un de vous trois n'aura lieu de se plaindre.
Je n'entreprendrai point de juger entre vous
Qui mérite le mieux le nom de son époux: 320
Je serois téméraire, et m'en sens incapable;
Et peut-être quelqu'un m'en tiendroit récusable.
Je m'en récuse donc, afin de vous donner
Un juge que sans honte on ne peut soupçonner;
Ce sera votre épée et votre bras lui-même. 325
Comtes, de cet anneau dépend le diadème:
Il vaut bien un combat; vous avez tous du cœur,
Et je le garde....
D. LOPE.
A qui, Carlos?
CARLOS.
A mon vainqueur.
Qui pourra me l'ôter l'ira rendre à la Reine:
Ce sera du plus digne une preuve certaine. 330
Prenez entre vous l'ordre et du temps et du lieu;
Je m'y rendrai sur l'heure, et vais l'attendre. Adieu.
SCÈNE V.
D. MANRIQUE, D. LOPE, D. ALVAR.
D. LOPE.
Vous voyez l'arrogance[753].
D. ALVAR.
Ainsi les grands courages
Savent en généreux repousser les outrages.
D. MANRIQUE.
Il se méprend pourtant, s'il pense qu'aujourd'hui 335
Nous daignions mesurer notre épée avec lui.
D. ALVAR.
Refuser un combat!
D. LOPE.
Des généraux d'armée,
Jaloux de leur honneur et de leur renommée,
Ne se commettent point contre un aventurier.
D. ALVAR.
Ne mettez point si bas un si vaillant guerrier: 340
Qu'il soit ce qu'en voudra présumer votre haine,
Il doit être pour nous ce qu'a voulu la Reine[754].
D. LOPE.
La Reine qui nous brave, et sans égard au sang,
Ose souiller ainsi l'éclat de notre rang!
D. ALVAR.
Les rois de leurs faveurs ne sont jamais comptables; 345
Ils font, comme il leur plaît, et défont nos semblables.
D. MANRIQUE.
Envers les majestés[755] vous êtes bien discret.
Voyez-vous cependant qu'elle l'aime en secret?
D. ALVAR.
Dites, si vous voulez, qu'ils sont d'intelligence,
Qu'elle a de sa valeur si haute confiance, 350
Qu'elle espère par là faire approuver son choix,
Et se rendre avec gloire au vainqueur de tous trois,
Qu'elle nous hait dans l'âme autant qu'elle l'adore:
C'est à nous d'honorer ce que la Reine honore.
D. MANRIQUE.
Vous la respectez fort; mais y prétendez-vous? 355
On dit que l'Aragon a des charmes si doux....
D. ALVAR.
Qu'ils me soient doux ou non, je ne crois pas sans crime
Pouvoir de mon pays désavouer l'estime;
Et puisqu'il m'a jugé digne d'être son roi,
Je soutiendrai partout l'état qu'il fait de moi. 360
Je vais donc disputer, sans que rien me retarde,
Au marquis don Carlos cet anneau qu'il nous garde;
Et si sur sa valeur je le puis emporter,
J'attendrai de vous deux qui voudra me l'ôter:
Le champ vous sera libre.
D. LOPE.
A la bonne heure, comte;
Nous vous irons alors le disputer sans honte:
Nous ne dédaignons point un si digne rival;
Mais pour votre marquis, qu'il cherche son égal.
FIN DU PREMIER ACTE.
[736] L'édition de 1682 porte par erreur: «en nos tyrans.»
[737] _Var._ Et vous ne manquez pas d'amants dignes de vous.
(1650-56)
[738] On lit: «de _ses_ affections,» dans l'impression de 1650
in-8, leçon reproduite par l'édition de 1692.
[739] _Var._ Vous rendre les respects dus à votre naissance.
(1655)
[740] _Var._ Et dont, sans regarder services, ni famille, (1650
in-4º et in-12, 53 et 55)
[741] _Var._ Puisque vous m'ordonnez, Reine, que je m'explique.
(1650-56)
[742] _Var._ _Ici les trois princesses prennent chacun un
fauteuil._ (1650-56)--Voyez tome I, p. 228, note 3.
[743] _Var._ Et quel titre en ce rang a su vous établir?
(1650-56)
[744] _Var._ Vous en êtes instruits, et je ne le suis pas. (1660
et 63)--Cette leçon a été reproduite par l'édition de 1692.
[745] Vous m'appelez soldat, et je le suis sans doute, dit du
Guesclin dans le _Don Pèdre_ de Voltaire (acte IV, scène II).
[746] _Var._ Et le même escadron qui le vint secourir. (1650-56)
[747] Ici et plus loin, au vers 262, les éditions de 1653 et de
1655 portent seules: «Soyez-vous.»