qu'il pût se remontrer; mais, qui le croirait? en 1833, on n'osa
présenter à un public accoutumé déjà aux hardiesses bien autrement
étranges du drame moderne, _Don Sanche_ complet, et tel que Corneille
l'avait compris; non-seulement il fut mis en trois actes, mais M.
Planat, qui se chargea de ce travail, en ayant soin de se déguiser
sous le pseudonyme de Mégalbe, s'attaqua au fond même de l'ouvrage, et
fit du hardi soldat de fortune un prince, qui se connaît pour tel et
s'amuse à cacher son nom et sa naissance. Cette fois cela passa; en
1837 encore, à une nouvelle reprise, on ne dit trop rien; mais en
1844, lorsque Mlle Rachel, en rendant au rôle d'Isabelle son éclat
perdu, eut attiré l'attention générale sur la pièce, on fut surpris de
l'étrange travestissement qu'elle avait subi, et les critiques, qui
commençaient à comprendre toute l'importance du respect des textes,
réclamèrent avec vivacité[686]. Rien ne fut changé pourtant; mais une
nouvelle reprise (nous craignons qu'elle ne se fasse bien longtemps
attendre) ne serait plus possible dans de pareilles conditions.
Après avoir fait l'histoire sommaire des représentations de la pièce,
il nous reste à donner, suivant notre habitude, la description
bibliographique du volume.
Nous avons eu occasion de rappeler en commençant les dates du
privilége et de l'Achevé d'imprimer. Le titre exact est:
D. SANCHE D'ARRAGON, comedie heroique.--_Imprimé à Roüen et se vend à
Paris, chez Augustin Courbé au Palais...._ M.DC.L.
Le volume, de format in-4º, se compose de 8 feuillets et de 116 pages.
Courbé a fait paraître en outre une petite édition in-8º dans le
courant de la même année. Nous n'avons pas à nous préoccuper de la
dénomination de _comédie héroïque_, que nous rencontrons pour la
première fois, car Corneille, dans sa dédicace[687] à M. de Zuylichem,
dont nous avons déjà vu le nom en tête du _Menteur_[688], explique
tout au long les motifs qui la lui ont fait choisir. La particularité
la plus remarquable que nous offrent les préliminaires de _Don
Sanche_, c'est la présence d'un _Argument_. Nous n'en avons trouvé
dans le théâtre de Corneille, depuis _Mélite_, _Clitandre_ et _la
Veuve_, ses trois premières comédies, qu'en tête d'_Andromède_, qui
est une pièce à machines. Ce n'est point ici d'ailleurs un retour à
une ancienne habitude, car après _Don Sanche_ nous n'en revoyons plus
que pour _la Conquête de la Toison d'or_. Il y aurait donc lieu d'être
quelque peu surpris de cette singularité, si une lettre que Corneille
adresse le 28 mai 1650 à M. de Zuylichem, en même temps que son nouvel
ouvrage, ne nous apprenait que ce seigneur avait réclamé le
rétablissement des arguments en tête des pièces de théâtre. Cette
lettre, qui sera publiée pour la première fois dans notre édition,
renferme, à ce sujet, toute une curieuse dissertation de Corneille, à
laquelle nous nous contentons ici de renvoyer.
[680] Voyez tome IV, p. 400, note.
[681] Voyez ci-dessus, p. 257.
[682] Tome V, p. 354, note.
[683] _L'esprit du grand Corneille_ par François de Neufchâteau,
p. 190.
[684] Tome II, fol. 987 recto.--Ce qui nous fait adopter la date
de 1770 pour ce manuscrit, c'est que, dans l'article consacré au
_Menteur_, l'auteur dit que cette pièce plaît encore «après cent
vingt-huit ans.»
[685] Tome I, p. 272.
[686] Voyez sur les reprises de _Don Sanche_ l'intéressant compte
rendu de M. Magnin dans la _Revue des Deux-Mondes_ de 1844, 4e
année, nouvelle série, tome V, p. 892 et suivantes.
[687] Voyez ci-après, p. 409 et 410.
[688] Tome IV, p. 133, note 1.
A MONSIEUR DE ZUYLICHEM,
CONSEILLER ET SECRÉTAIRE DE MONSEIGNEUR LE PRINCE D'ORANGE[694].
MONSIEUR,
Voici un poëme d'une espèce nouvelle, et qui n'a point d'exemple chez
les anciens. Vous connoissez l'humeur de nos François; ils aiment la
nouveauté; et je hasarde _non tam meliora quam nova_, sur l'espérance
de les mieux divertir. C'étoit l'humeur[690] des Grecs dès le temps
d'Eschyle, _apud quos_
_Illecebris erat et grata novitate morandus
Spectator_[691];
et si je ne me trompe, c'étoit aussi celle des Romains.
_Vel qui prætextas, vel qui docuere togatas[692];
Nec minimum meruere decus, vestigia Græca
Ausi deserere[693]...._
Ainsi j'ai du moins des exemples d'avoir entrepris une chose qui n'en
a point. Je vous avouerai toutefois qu'après l'avoir faite je me suis
trouvé fort embarrassé à lui choisir un nom. Je n'ai jamais pu me
résoudre à celui de tragédie, n'y voyant que les personnages qui en
fussent dignes. Cela eût suffi au bonhomme Plaute, qui n'y cherchoit
point d'autre finesse: par ce qu'il y a des dieux et des rois dans son
_Amphitryon_, il veut que c'en soit une, et parce qu'il y a des valets
qui bouffonnent, il veut que ce soit aussi une comédie, et lui donne
l'un et l'autre nom, par un composé qu'il forme exprès, de peur de ne
lui donner pas tout ce qu'il croit lui appartenir[694]. Mais c'est
trop déférer aux personnages, et considérer trop peu l'action.
Aristote en use autrement dans la définition qu'il fait de la
tragédie[695], où il décrit les qualités que doit avoir celle-ci, et
les effets qu'elle doit produire, sans parler aucunement de ceux-là;
et j'ose m'imaginer que ceux qui ont restreint[696] cette sorte de
poëme aux personnes illustres n'en ont décidé que sur l'opinion qu'ils
ont eue qu'il n'y avoit que la fortune des rois et des princes qui fût
capable d'une action telle que ce grand maître de l'art nous prescrit.
Cependant quand il examine lui-même les qualités nécessaires au héros
de la tragédie, il ne touche point du tout à sa naissance, et ne
s'attache qu'aux incidents de sa vie et à ses mœurs[697]. Il demande
un homme qui ne soit ni tout méchant ni tout bon[698]; il le demande
persécuté par quelqu'un, de ses plus proches; il demande qu'il tombe
en danger de mourir par une main obligée à le conserver[699]; et je ne
vois point pourquoi cela ne puisse arriver qu'à un prince, et que dans
un moindre rang on soit à couvert de ces malheurs. L'histoire dédaigne
de les marquer, à moins qu'ils ayent accablé quelqu'une de ces
grandes têtes, et c'est sans doute pourquoi jusqu'à présent la
tragédie s'y est arrêtée. Elle a besoin de son appui pour les
événements qu'elle traite; et comme ils n'ont de l'éclat que parce
qu'ils sont hors de la vraisemblance ordinaire, ils ne seroient pas
croyables sans son autorité, qui agit avec empire et semble commander
de croire ce qu'elle veut persuader. Mais je ne comprends point ce qui
lui défend de descendre plus bas, quand il s'y rencontre des actions
qui méritent qu'elle prenne soin de les imiter; et je ne puis croire
que l'hospitalité violée en la personne des filles de Scédase[700],
qui n'étoit qu'un paysan de Leuctres, soit moins digne d'elle que
l'assassinat d'Agamemnon par sa femme, ou la vengeance de cette mort
par Oreste sur sa propre mère: quitte pour chausser le cothurne un peu
plus bas:
_Et tragicus plerumque dolet sermone pedestri_[701].
Je dirai plus, MONSIEUR: la tragédie doit exciter de la pitié et de la
crainte[702], et cela est de ses parties essentielles, puisqu'il entre
dans sa définition[703]. Or s'il est vrai que ce dernier sentiment ne
s'excite en nous par sa représentation que quand nous voyons souffrir
nos semblables[704], et que leurs infortunes nous en font appréhender
de pareilles, n'est-il pas vrai aussi qu'il y pourroit être excité
plus fortement par la vue des malheurs arrivés aux personnes de notre
condition, à qui nous ressemblons tout à fait, que par l'image de ceux
qui font trébucher de leurs trônes les plus grands monarques, avec qui
nous n'avons aucun rapport qu'en tant que nous sommes susceptibles des
passions qui les ont jetés dans ce précipice: ce qui ne se rencontre
pas toujours? Que si vous trouvez quelque apparence en ce
raisonnement, et ne désapprouvez pas qu'on puisse faire une tragédie
entre des personnes médiocres, quand leurs infortunes ne sont pas
au-dessous de sa dignité, permettez-moi de conclure, _a simili_, que
nous pouvons faire une comédie entre des personnes illustres, quand
nous nous en proposons quelque aventure qui ne s'élève point au-dessus
de sa portée. Et certes, après avoir lu dans Aristote que la tragédie
est une imitation des actions[705], et non pas des hommes, je pense
avoir quelque droit de dire la même chose de la comédie, et de prendre
pour maxime que c'est par la seule considération des actions, sans
aucun égard aux personnages, qu'on doit déterminer de quelle espèce
est un poëme dramatique. Voilà, MONSIEUR, bien du discours, dont il
n'étoit pas besoin[706] pour vous attirer à mon parti, et gagner votre
suffrage en faveur du titre que j'ai donné à _Don Sanche_. Vous savez
mieux que moi tout ce que je vous dis; mais comme j'en fais confidence
au public, j'ai cru que vous ne vous offenseriez pas que je vous fisse
souvenir des choses dont je lui dois quelque lumière. Je continuerai
donc, s'il vous plaît, et lui dirai que _Don Sanche_ est une véritable
comédie, quoique tous les acteurs y soient ou rois ou grands
d'Espagne, puisqu'on n'y voit naître aucun péril par qui nous
puissions être portés à la pitié ou à la crainte. Notre aventurier
Carlos n'y court aucune risque[707]. Deux de ses rivaux sont trop
jaloux de leur rang pour se commettre avec lui, et trop généreux pour
lui dresser quelque supercherie. Le mépris qu'ils en font, sur
l'incertitude de son origine, ne détruit point en eux l'estime de sa
valeur, et se change en respect sitôt qu'ils le peuvent soupçonner
d'être ce qu'il est véritablement, quoiqu'il ne le sache pas. Le
troisième lie la partie avec lui, mais elle est incontinent rompue par
la Reine; et quand même elle s'achèveroit par la perte de sa vie, la
mort d'un ennemi par un ennemi n'a rien de pitoyable ni de terrible,
et par conséquent rien de tragique. Il a de grands déplaisirs, et qui
semblent vouloir quelque pitié de nous, lorsqu'il dit lui-même à une
de ses maîtresses:
Je plaindrois un amant qui souffriroit mes peines[708];
mais nous ne voyons autre chose dans les comédies que des amants qui
vont mourir, s'ils ne possèdent ce qu'ils aiment, et de semblables
douleurs ne préparant aucun effet tragique, on ne peut dire qu'elles
aillent au-dessus de la comédie. Il tombe dans l'unique malheur qu'il
appréhende: il est découvert pour fils d'un pêcheur; mais en cet état
même, il n'a garde de nous demander notre pitié, puisqu'il s'offense
de celle de ses rivaux. Ce n'est point un héros à la mode d'Euripide,
qui les habilloit de lambeaux pour mendier les larmes des spectateurs:
celui-ci soutient sa disgrâce avec tant de fermeté, qu'il nous imprime
plus d'admiration de son grand courage, que de compassion de son
infortune. Nous la craignons pour lui avant qu'elle arrive, mais cette
crainte n'a sa source que dans l'intérêt que nous prenons d'ordinaire
à ce qui touche le premier acteur, et se peut ranger _inter communia
utriusque dramatis_, aussi bien que la reconnoissance qui fait le
dénouement de cette pièce. La crainte tragique ne devance pas le
malheur du héros, elle le suit; elle n'est pas pour lui, elle est pour
nous; et se produisant par une prompte application que la vue de ses
malheurs nous fait faire sur nous-mêmes, elle purge en nous les
passions que nous en voyons être la cause. Enfin je ne vois rien en ce
poëme qui puisse mériter le nom de tragédie, si nous ne voulons nous
contenter de la définition qu'en donne Averroès[709], qui l'appelle
simplement «un art de louer[710].» En ce cas, nous ne lui pourrons
dénier ce titre sans nous aveugler volontairement, et ne vouloir pas
voir que toutes ses parties ne sont qu'une peinture des puissantes
impressions que les rares qualités d'un honnête homme font sur toutes
sortes d'esprits, qui est une façon de louer assez ingénieuse et hors
du commun des panégyriques. Mais j'aurois mauvaise grâce de me
prévaloir d'un auteur arabe, que je ne connois que sur la foi d'une
traduction latine; et puisque sa paraphrase abrège le texte d'Aristote
en cet article, au lieu de l'étendre, je ferai mieux d'en croire ce
dernier, qui ne permet point à cet ouvrage de prendre un nom plus
relevé que celui de comédie. Ce n'est pas que je n'aye hésité quelque
temps sur ce que je n'y voyois rien qui pût émouvoir à rire. Cet
agrément a été jusqu'ici[711] tellement de la pratique de la comédie,
que beaucoup ont cru qu'il étoit aussi de son essence; et je serois
encore dans ce scrupule, si je n'en avois été guéri par votre
Heinsius, de qui je viens d'apprendre heureusement que _movere risum
non constituit comœdiam, sed plebis aucupium est, et abusus_[712].
Après l'autorité d'un si grand homme, je serois coupable de chercher
d'autres raisons et de craindre d'être mal fondé à soutenir que la
comédie se peut passer du ridicule. J'ajoute à celle-ci l'épithète de
_héroïque_[713], pour satisfaire aucunement à la dignité de ses
personnages, qui pourroit sembler profanée par la bassesse d'un titre
que jamais on n'a appliqué si haut[714]. Mais, après tout, MONSIEUR,
ce n'est qu'un _interim_, jusqu'à ce que vous m'ayez appris comme j'ai
dû l'intituler. Je ne vous l'adresse que pour vous l'abandonner
entièrement; et si vos Elzéviers se saisissent de ce poëme, comme ils
ont fait de quelques-uns des miens qui l'ont précédé[715], ils peuvent
le faire voir[716] à vos provinces sous le titre que vous lui jugerez
plus convenable, et nous exécuterons ici l'arrêt que vous en aurez
donné. J'attends de vous cette instruction avec impatience, pour
m'affermir dans mes premières pensées, ou les rejeter comme de
mauvaises tentations: elles flotteront jusque-là; et si vous ne me
pouvez accorder[717] la gloire d'avoir assez appuyé une nouveauté,
vous me laisserez du moins celle d'avoir passablement défendu un
paradoxe. Mais quand même vous m'ôterez[718] toutes les deux, je m'en
consolerai fort aisément, parce que je suis très-assuré que vous ne
m'en sauriez ôter une qui m'est beaucoup plus précieuse: c'est celle
d'être toute ma vie,
MONSIEUR,
Votre très-humble et très-obéissant serviteur,
CORNEILLE.
[689] Voyez tome IV, p. 133, note 1.--Cette _Épître_ ne se
trouve, ainsi que l'_Argument_ qui la suit, que dans les éditions
antérieures à 1660.
[690] Les éditions de 1653 et de 1655 donnent, par erreur
évidemment, _honneur_, au lieu de _humeur_.
[691] Horace, _Art poétique_, vers 223 et 224.
[692] _Ibidem_, vers 288.
[693] _Ibidem_, vers 286 et 287.
[694] Voyez tome III, p. 117, note 1 et note _a_.
[695] Voyez le chapitre VI de la _Poétique_.
[696] Dans les éditions de 1654 et de 1656, ce mot est écrit
_rétraint_. Voyez tome I, p. 35, note 2, et p. 54, note 1.
[697] VAR. (édit. de 1650 in-8º): qu'aux incidents de sa vie et
de ses mœurs.
[698] Voyez tome I, p. 56.
[699] Voyez tome I, p. 65.
[700] Voyez tome I, p. 55, note 1.
[701] Horace, _Art poétique_, vers 95.
[702] Voyez tome I, p. 52.
[703] VAR. (édit. de 1650 in-8º): puisqu'il entre dans la
définition.
[704] Voyez tome I, p. 53.
[705] (Grec: Estin oun tragôdia mimêsis praxeôs) (_Poétique_,
chapitre VI.)
[706] VAR. (édit. de 1650 in-8º): dont il n'est pas besoin.
[707] VAR. (édit. de 1650 in-8º): aucun risque.--Le mot _risque_
était alors des deux genres.
[708] Acte II, scène IV, vers 701.
[709] Ibn Roschd Averroès, né à Cordoue, mort à Maroc en 1192.
[710] «Mores.... et animæ sententiæ sunt insigniores tragœdiæ
partes: ars enim laudandi non est ars confingens hominum
substantiam....» (_Paraphrases Averrois in librum Poeticæ
Aristotelis, Abrahamo de Balmes interprete_, cap. IV.)
[711] VAR. (édit. de 1650 in-8º): jusques ici.
[712] _Ad Horatii de Plauto et Terentio judicium, Dissertatio._
[713] Tel est le texte de toutes les éditions; c'est aussi celui
de Voltaire (1764).
[714] Voyez tome I, p. 25.
[715] Voyez tome IV, p. 134, note 2.
[716] VAR. (édit. de 1655): ils le peuvent faire voir.
[717] VAR. (édit. de 1650 in-8º): et si vous ne pouvez
m'accorder.
[718] «Vous m'ôterez» est le texte de toutes les éditions
publiées du vivant de Corneille. Voltaire y a substitué: «vous
m'ôteriez.»
ARGUMENT.
D. Fernand, roi d'Aragon, chassé de ses États par la révolte de D.
Garcie d'Ayala, comte de Fuensalida, n'avoit plus sous son obéissance
que la ville de Catalaïud et le territoire des environs, lorsque la
reine D.[719] Léonor, sa femme, accoucha d'un fils, qui fut nommé D.
Sanche. Ce déplorable prince, craignant qu'il ne demeurât exposé aux
fureurs de ce rebelle, le fit aussitôt enlever par D. Raymond de
Moncade, son confident, afin de le faire nourrir secrètement. Ce
cavalier, trouvant dans le village de Bubierça la femme d'un pêcheur
nouvellement accouchée d'un enfant mort, lui donne celui-ci à nourrir,
sans lui dire qui il étoit; mais seulement qu'un jour le roi et la
reine d'Aragon le feroient Grand lorsqu'elle leur feroit présenter par
lui un petit écrin, qu'en même temps il lui donna. Le mari de cette
pauvre femme étoit pour lors à la guerre, si bien que revenant au bout
d'un an, il prit aisément cet enfant pour sien, et l'éleva comme s'il
en eût été le père. La Reine ne put jamais savoir du Roi où il avoit
fait porter son fils: et tout ce qu'elle en tira, après beaucoup de
prières, ce fut qu'elle le reconnoîtroit un jour quand on lui
présenteroit cet écrin, où il auroit mis[720] leurs deux portraits,
avec un billet de sa main et quelques autres pièces de remarque; mais
voyant qu'elle continuoit toujours à en vouloir savoir davantage, il
arrêta sa curiosité tout d'un coup, et lui dit qu'il étoit mort. Il
soutint après cela cette malheureuse guerre encore trois ou quatre
ans, ayant toujours quelque nouveau désavantage, et mourut enfin de
déplaisir et de fatigue, laissant ses affaires désespérées, et la
Reine grosse, à qui il conseilla d'abandonner entièrement l'Aragon et
se réfugier en Castille: elle exécuta ses ordres, et y accoucha d'une
fille nommée D. Elvire, qu'elle y éleva jusques à l'âge de vingt ans.
Cependant le jeune prince D. Sanche, qui se croyoit fils d'un pêcheur,
dès qu'il en eut atteint seize, se dérobe de ses parents et se jette
dans les armées du roi de Castille, qui avoit de grandes guerres
contre les Maures[721]; et de peur d'être connu pour ce qu'il pensoit
être[722], il quitte le nom de Sanche qu'on lui avoit laissé, et prend
celui de Carlos. Sous ce faux nom, il fait tant de merveilles, qu'il
entre en grande considération auprès du roi D. Alphonse, à qui il
sauve la vie en un jour de bataille; mais comme ce monarque étoit près
de le récompenser, il est surpris de la mort, et ne lui laisse autre
chose que les favorables regards de la reine D. Isabelle, sa sœur et
son héritière, et de la jeune princesse d'Aragon, D. Elvire, que
l'admiration de ses belles actions avoit portées toutes deux jusques à
l'aimer[723], mais d'un amour étouffé par le souvenir de ce qu'elles
devoient à la dignité de leur naissance. Lui-même avoit conçu aussi
de la passion pour toutes deux, sans oser prétendre à pas une, se
croyant si fort indigne d'elles. Cependant tous les grands de Castille
ne voyant point de rois voisins qui pussent épouser leur reine,
prétendent à l'envi l'un de l'autre à son mariage, et étant près de
former une guerre civile pour ce sujet, les états du royaume la
supplient de choisir un mari, pour éviter les malheurs qu'ils en
prévoyoient devoir naître. Elle s'en excuse comme ne connoissant pas
assez particulièrement le mérite de ses prétendants, et leur commande
de choisir[724] eux-mêmes les trois qu'ils en jugent les plus dignes,
les assurant que s'il se rencontre quelqu'un entre ces trois pour qui
elle puisse prendre quelque inclination, elle l'épousera. Ils
obéissent, et lui nomment D. Manrique de Lare, D. Lope de Gusman, et
D. Alvar de Lune, qui bien que passionné pour la princesse D. Elvire,
eût cru faire une lâcheté et offenser sa reine, s'il eût rejeté
l'honneur qu'il recevoit de son pays par cette nomination. D'autre
côté, les Aragonois, ennuyés de la tyrannie de D. Garcie et de D.
Ramire, son fils, les chassent de Saragosse; et les ayant assiégés
dans la forteresse de Jaca, envoient des députés à leurs princesses,
réfugiées[725] en Castille, pour les prier de revenir prendre
possession d'un royaume qui leur appartenoit. Depuis leur départ, ces
deux tyrans ayant été tués en la prise de Jaca, D. Raymond, qu'ils y
tenoient prisonnier depuis six ans, apprend à ces peuples que D.
Sanche, leur prince, étoit vivant, et part aussitôt pour le chercher à
Bubierça, où il apprend que le pêcheur, qui le croyoit son fils,
l'avoit perdu depuis huit ans, et l'étoit allé chercher en Castille,
sur quelques nouvelles qu'il en avoit eues par un soldat qui avoit
servi sous lui contre les Maures. Il pousse aussitôt de ce côté-là, et
joint les députés comme ils étoient près d'arriver. C'est par son
arrivée que l'aventurier Carlos est reconnu pour le prince D. Sanche;
après quoi la reine D. Isabelle se donne à lui, du consentement même
des trois que ses états lui avoient nommés; et D. Alvar en obtient la
princesse D. Elvire, qui par cette reconnoissance se trouve être sa
sœur.
[719] Dans les préliminaires du _Cid_, au tome III, nous avons
imprimé _Dona_. Nous aurions dû, à l'exemple des éditions
publiées du vivant de Corneille, nous contenter, comme nous
faisons ici, de l'abréviation D.; car nous ne savons pas si le
mot employé par notre poëte était l'espagnol _Dona_, ou la forme
francisée _Donne_, que nous trouvons dans _Don Sanche_, au vers
837 et en sept autres endroits. Le mot est écrit ainsi en toutes
lettres (_Donne_) dans les éditions de 1663-1682; les
précédentes, et celle de 1692, n'ont, même dans les vers, que
l'initiale D.
[720] VAR. (édit. de 1650 in-12 et de 1654-1656): où il avoit
mis.
[721] L'impression de 1650 in-4º donne seule ici _Mores_. Dans
les vers de la pièce, où le mot revient plusieurs fois, certaines
éditions donnent _Maures_, d'autres _Mores_. De 1663 à 1692
aucune n'a constamment partout la même orthographe pour ce
mot.--Voyez ci-dessus, p. 296 et tome III, p. 136, note 2.
[722] VAR. (édit. de 1650 in-8º): connu ce qu'il pensoit être.
[723] VAR. (édit. de 1650 in-8º): jusqu'à l'aimer.
[724] VAR. (édit. de 1650 in-4º et in-8º): et leur commande
choisir.
[725] Le mot _réfugiées_ est omis dans l'édition de 1650 in-8º.
EXAMEN.
Cette pièce est toute d'invention, mais elle n'est pas toute de la
mienne. Ce qu'a de fastueux le premier acte est tiré d'une comédie
espagnole, intitulée _el Palacio confuso_[726]; et la double
reconnoissance qui finit le cinquième est prise du roman de D.
Pélage[727]. Elle eut d'abord grand éclat sur le théâtre; mais une
disgrâce particulière fit avorter toute sa bonne fortune. Le refus
d'un illustre suffrage[728] dissipa les applaudissements que le public
lui avoit donnés trop libéralement, et anéantit si bien tous les
arrêts que Paris et le reste de la cour avoient prononcés en sa
faveur, qu'au bout de quelque temps elle se trouva reléguée dans les
provinces, où elle conserve encore son premier lustre.
Le sujet n'a pas grand artifice. C'est un inconnu, assez honnête homme
pour se faire aimer de deux reines. L'inégalité des conditions met un
obstacle au bien qu'elles lui veulent durant quatre actes et demi; et
quand il faut de nécessité finir la pièce, un bon homme[729] semble
tomber des nues pour faire développer le secret de sa naissance, qui
le rend mari de l'une, en le faisant reconnoître pour frère de
l'autre:
_Hæc eadem a summo exspectes minimoque poeta_[730].