présentent à nous plus d'une fois, tant extraordinaires puissent-ils
être, et que tous les actes ayant été ouverts par un changement de
scène, si est-ce que leur diversité ayant toujours de nouveaux
agréments, je ne vous puis taire que celui-ci qui ferme l'acte
quatrième et ouvre le dernier, au lieu de trouver l'esprit des
spectateurs apprivoisé à ces changements, ne le ravit pas moins que
tous les précédents.
Ce superbe palais que vous venez de voir ne paroît plus: il fait place
à un temple majestueux, bâti à l'imitation de ces édifices à la
construction desquels l'antiquité païenne employoit des siècles et des
dépenses prodigieuses en l'honneur de ses faux dieux. Le porche de ce
temple est environné de puissantes colonnes de jaspe dont les
soubassements sont enrichis de lames de cuivre gravées de diverses
figures et caractères, et les chapiteaux à la corinthienne rehaussés
des images de plusieurs dieux et déesses; son corps est un grand dôme
fait à la mode du Panthéon de Rome, dont la couverture est aussi de
jaspe revêtu de lames de bronze. On y entre par trois portes d'argent
massif, à l'ouverture desquelles on voit le dedans du temple plus beau
et plus riche que le dehors, et un lointain qui représente la ville.
Dans ce porche paroît Phinée, qu'un reste d'espoir oblige, avant que
de se perdre, à faire une dernière tentative auprès de sa maîtresse;
et la voyant avec la Reine qui vient en ce temple, se jette à ses
pieds, et emploie inutilement toutes les fleurs du bien dire que lui
dicte sa passion; car ne se voyant payé que du mépris et irrité par la
mémoire du temps passé, auquel son amour étoit récompensé d'une
affection mutuelle, il ne consulte plus que sa colère et va essayer si
la force lui succédera mieux que les prières.
Le Roi vient d'un autre côté, pour accompagner sa fille au temple, où
se doit rendre Persée, afin d'achever ce mariage. Il n'y est pas
plutôt arrivé qu'on l'avertit que Phinée, assisté d'un grand nombre
d'hommes armés, s'est jeté sur Persée pour l'assassiner, et que cet
héros est en un éminent danger de sa vie. Mais cette triste nouvelle
est aussitôt suivie d'une autre qui les tire de peine, que cette
troupe séditieuse et son chef ont été transformés en pierre par la
vertu de la tête de Méduse entée dans le bouclier de Persée, lequel
arrive en même temps, et s'excuse au Roi de la mort de son rival.
Mais se trouvant plus touché du salut de sa fille que de la perte de
Phinée, il prend ce vainqueur par la main et le mène au temple, dont
les portes, toutes massives qu'elles sont, se ferment d'elles-mêmes à
leur abord.
Ce nouveau prodige cause une grande frayeur dans le cœur du Roi et de
sa suite; mais elle est à l'instant dissipée par le messager des
Dieux, qui descend du ciel, et s'étant fait reconnoître à son caducée,
les avertit que cette clôture ne s'est point faite par hasard, mais
par la volonté divine, laquelle Jupiter vient lui-même leur déclarer.
L'éloignement n'a pas plutôt fait disparoître les talonnières ailées
de Mercure, reguindé dans les airs, et cette cour royale poussé les
mélodieux accents de leurs hymnes en l'honneur du maître des Dieux,
qu'il descend du ciel en terre, mais dans un artifice, lequel, comme
il est le dernier en ordre à l'égard de tous les précédents, est sans
comparaison le premier en dignité, en grandeur et en magnificence,
dardant tant de lumières et si agréables, que leur éclat ne permet pas
aux spectateurs de faire choix de ce qu'ils doivent le plus admirer,
ou de la beauté de sa lumière, ou de la merveilleuse structure de
cette grande machine, ou de ses divers mouvements, qui se font
non-seulement du haut en bas, mais en s'avançant jusques au milieu du
théâtre.
Cette machine est accompagnée de deux autres, lesquelles descendant à
ses côtés, y font une proportion admirable de Junon et de Neptune, qui
représentent avec Jupiter un majestueux et toutefois si gracieux
objet, que sa seule vue fait mépriser aux spectateurs ravis tout ce
qu'ils ont vu dans les précédents actes.
Jupiter, parlant le premier, fait entendre à toute la cour de Céphée
que les portes du temple ont été fermées, pour ce que la terre n'est
pas digne de voir célébrer les noces de son fils, et qu'il veut que la
magnificence s'en fasse dans le ciel.
Junon témoigne qu'elle est apaisée, et convie ce roi et Persée à
prendre leur place auprès d'elle, comme fait Neptune, pareillement
adouci, la reine Cassiope et Andromède: de sorte que cette cour du roi
d'Éthiopie, devenue une cour céleste, s'envole dans la demeure des
Dieux, ravie par la force de ces machines, desquelles on voit les
effets, qui semblent miraculeux aux spectateurs n'en découvrant pas la
cause. Cependant les sujets de ces majestés rayonnantes de gloire, ne
les pouvant suivre autrement que de leurs vœux et de leurs voix, les
accompagnent par des airs dont les paroles témoignent d'un côté leur
tristesse de ce départ, mais qui d'ailleurs est infiniment surpassé
par la joie qu'ils ont d'une fin qui termine si heureusement le
malheur et le dégât de leurs provinces. Alors la toile, qui s'étoit
levée avec tant de promptitude à l'ouverture du théâtre, descendant
avec la même vitesse, le ferme, laissant la compagnie au même état que
celui duquel on raconte qu'étant endormi, il fut transporté en des
lieux où abondoient toutes sortes de délices, lesquelles après avoir
goûtées, s'étant derechef endormi et ayant été remporté de là au
premier lieu où on l'avoit trouvé, eut de la peine à distinguer le
vrai du faux, et son sommeil de ses veilles.
Aussi cette ravissante pièce, comme il paroît par son prologue,
n'avoit été faite que pour le divertissement des têtes couronnées et
des principaux de la cour; mais Leurs Majestés en ayant eu le plaisir
peu auparavant cet heureux voyage de Normandie, d'où nous les
attendons de jour à l'autre, leur bonté l'a voulu communiquer à ses
peuples; et les plus considérables de cette ville n'ont pas plutôt vu
le champ ouvert à un divertissement si innocent, qu'il y en a peu de
toutes conditions ecclésiastiques et séculières qui ne l'ayent voulu
prendre.
* * * * *
Il ne reste plus qu'à me défendre du blâme que je prévois de quelques
censeurs, qui trouveront mauvais que j'emploie mon style, destiné au
récit de la vérité, à exprimer des feintes; mais outre l'exemple
qu'ils en ont déjà en mes ouvrages, comme au récit que je fis il y a
quelques années de ce qui fut représenté en la tragi-comédie
d'_Orphée_[492], je les prie de croire qu'un auteur ne doit pas
toujours demeurer dans le sérieux, qui lasseroit autrement bientôt son
lecteur, au lieu de le tenir en haleine, comme j'estime avoir fait
près de vingt années, et qu'un historien ne blesse point la vérité
quand il raconte les choses ainsi qu'elles se sont faites: étant vrai
de dire que l'action dont je vous viens d'entretenir s'est ainsi
passée, et que comme lorsque Dieu nous aura donné la paix, les joutes,
les carrousels, les tournois et les autres guerres feintes ne
mériteront pas moins de vous désennuyer par leur lecture, qu'ils
feront les plus dignes personnes de l'État par leur représentation, et
que font à présent les exploits véritables, aussi ne doit-on pas
trouver étrange que je fasse part aux absents d'un divertissement que
le plus grand roi du monde n'a pas jugé indigne de sa présence.
Je dois ma recommandation à tous ceux qui l'ont méritée du public; et
ayant vu que Cicéron a défendu le comédien Roscius de la même ardeur
qu'il avoit employée pour le roi Déjotare, je ne vois pas que mes
héros, non plus que les rois et les empereurs mêmes, les actions
desquels je donne au public, se doivent offenser que j'imite en mes
petits ouvrages ce père de l'éloquence.
* * * * *
A Paris, du Bureau d'Adresse aux Galeries du Louvre, devant la rue S.
Thomas, le 18 février 1650. Avec privilége.
[481] Cette relation, qui occupe tout un Extraordinaire de la
_Gazette_, forme le nº 27, p. 245-260, de l'année 1650. Voyez
ci-dessus, p. 252.
[482]
_Barbara pyramidum sileat miracula Memphis_;
. . . . . . . . . . . . . .
_Omnis Cæsareo cedat labor amphitheatro._
(Martial, _Épigramme_ I.)
[483] Voyez ci-dessus, p. 277.
[484] Allusion au récit fréquemment répété de la lutte de
Parrhasius et Zeuxis. Ce dernier offrit aux regards un tableau
présentant une corbeille pleine de raisins, qui avait trompé les
oiseaux mêmes; Parrhasius montra à son tour son ouvrage, et
Zeuxis s'écria: «Tirez donc ce rideau.» Or le rideau était le
tableau lui-même.
[485] Marcus Æmilius Scaurus fit construire, l'an 675 de Rome,
soixante-dix-huit ans avant Jésus-Christ, pour le seul temps de
son édilité, un théâtre dont la scène se composait de trois
ordres d'architecture: le premier de marbre, le second de verre,
et le troisième doré.
[486] Ce mot est ici au masculin. Remarquons toutefois que les
dictionnaires du dix-septième siècle le font féminin.
[487] Voyez la _Notice_, p. 252 et 253.
[488] Salmonée, fils d'Éole, foudroyé par Jupiter.
[489] . . . . . . . . . . . . _Et fortasse cupressum
Scis simulare; quid hoc si fractis enatat exspes
Navibus, ære dato qui pingitur?......._
(_Art poétique_, vers 19.)
[490] Il y a _summissions_ dans le texte de Renaudot.
[491] L'_h_ de _héros_ n'est aspirée ni ici, ni dans la page
suivante (dernier paragraphe).
[492] Voyez la _Notice_, p. 246.
EPÎTRE
A
M. M. M. M.[493].
MADAME,
C'est vous rendre un hommage bien secret que de vous le rendre
ainsi, et je m'assure que vous aurez de la peine vous-même à
reconnoître que c'est vous à qui je dédie cet ouvrage. Ces quatre
lettres hiéroglyphiques vous embarrasseront aussi bien que les
autres, et vous ne vous apercevrez jamais qu'elles parlent de
vous, jusqu'à ce que je vous les explique; alors vous m'avouerez
sans doute que je suis fort exact à ma parole, et fort ponctuel à
l'exécution de vos commandements. Vous l'avez voulu, et j'obéis;
je vous l'ai promis, et je m'acquitte. C'est peut-être vous en
dire trop pour un homme qui se veut cacher quelque temps à
vous-même; et pour peu que vous fassiez de réflexion sur mes
dernières visites, vous devinerez à demi que c'est à vous que ce
compliment s'adresse. N'achevez pas, je vous prie, et laissez-moi
la joie de vous surprendre par la confidence que je vous en
dois[494]. Je vous en conjure par tout le mérite de mon
obéissance, et ne vous dis point en quoi les belles qualités
d'Andromède approchent de vos perfections, ni quel rapports ses
aventures ont avec les vôtres: ce seroit vous faire un miroir où
vous vous verriez trop aisément, et vous ne pourriez plus rien
ignorer de ce que j'ai à vous dire. Préparez-vous seulement à la
recevoir, non pas tant comme un des plus beaux spectacles que la
France ait vus, que comme une marque respectueuse de
l'attachement inviolable à votre service, dont fait vœu,
MADAME,
Votre très-humble, très-obéissant
et très-obligé serviteur,
CORNEILLE[495].
[493] On a supposé qu'_Andromède_ avait été jouée pour la
première fois sur le théâtre du Petit-Bourbon par les troupes
réunies de Molière et de Dufresne, que Madeleine Béjart
remplissait le rôle de Vénus et que la pièce lui était dédiée.
«Ces quatre lettres hiéroglyphiques..., dit M. Paul Lacroix dans
_la Jeunesse de Molière_ (p. 73), pourraient être ainsi
interprétées en forme de rébus: _Ah! aime, aime, aime, aime!_
Elles signifieraient d'ailleurs plus naturellement: _A
Mademoiselle Madeleine, Madame Modène_.» Hâtons-nous d'ajouter
que le savant bibliophile déclare lui-même la conjecture «un peu
aventurée» (p. 70).--L'_Épître_ et l'_Argument_ ne se trouvent
que dans les éditions antérieures à 1660. Les deux premiers tiers
de l'_Argument_ sont aussi dans l'édition du _Dessein_.
[494] L'édition de 1654 porte, par erreur sans doute: «que vous
en dois.»
[495] Par une faute singulière, l'_Épître_, dans l'édition de
1656, est signée T. CORNEILLE.
ARGUMENT
TIRÉ DU QUATRIÈME ET CINQUIÈME LIVRE DES MÉTAMORPHOSES D'OVIDE.
«Cassiope, femme de Céphée, roi d'Éthiopie, fut si vaine de sa beauté,
qu'elle osa la préférer à celle des Néréides, dont ces nymphes
irritées firent sortir de la mer un monstre, qui fit de si étranges
ravages sur les terres de l'obéissance du Roi son mari, que les forces
humaines ne pouvant donner aucun remède à des misères si grandes, on
recourut à l'oracle de Jupiter Ammon. La réponse qu'en reçurent ces
malheureux princes fut un commandement d'exposer à ce monstre
Andromède, leur fille unique, pour en être dévorée. Il fallut exécuter
ce triste arrêt; et cette illustre victime fut attachée à un rocher,
où elle n'attendoit que la mort, lorsque Persée, fils de Jupiter et de
Danaé, passant par hasard, jeta les yeux sur elle: il revenoit de la
conquête glorieuse de la tête de Méduse, qu'il portoit sous son
bouclier, et voloit au milieu de l'air au moyen des ailes qu'il avoit
attachées aux deux pieds, de la façon qu'on nous peint Mercure. Ce fut
d'elle-même qu'il apprit la cause de sa disgrâce; et l'amour que ses
premiers regards lui donnèrent lui fit en même temps former le dessein
de combattre ce monstre, pour conserver des jours qui lui étoient
devenus si précieux. Avant que d'entrer au combat, il eut loisir de
tirer parole de ses parents que les fruits en seroient pour lui, et
reçut les effets de cette promesse sitôt qu'il eut tué le monstre. Le
Roi et la Reine donnèrent avec grande joie leur fille à son
libérateur; mais la magnificence des noces fut troublée par la
violence que voulut faire Phinée, frère du Roi, et oncle de la
Princesse, à qui elle avait été promise avant son malheur. Il se jeta
dans le palais royal avec une troupe de gens armés; et Persée s'en
défendit quelque temps sans autre secours[496] que celui de sa valeur
et de quelques amis généreux; mais se voyant près de succomber sous le
nombre[497], il se servit enfin de cette tête de Méduse, qu'il tira de
sous[498] son bouclier; et l'exposant aux yeux de Phinée et des
assassins qui le suivoient, cette fatale vue les convertit en autant
de statues de pierre, qui servirent d'ornement au même palais qu'ils
vouloient teindre du sang de ce héros[499].»
Voilà comme Ovide raconte cette fable, où j'ai changé beaucoup de
choses, tant par la liberté de l'art que par la nécessité des ordres
du théâtre, et pour lui donner plus d'agrément.
En premier lieu, j'ai cru plus à propos de faire Cassiope vaine de la
beauté de sa fille que de la sienne propre, d'autant qu'il est fort
extraordinaire qu'une femme dont la fille est en âge d'être mariée ait
encore d'assez beaux restes pour s'en vanter si hautement, et qu'il
n'est pas vraisemblable que cet orgueil de Cassiope pour elle-même eût
attendu si tard à éclater, vu que c'est dans la jeunesse que la beauté
étant plus parfaite et le jugement moins formé, donnent plus de lieu à
des vanités de cette nature, et non pas alors que cette même beauté
commence d'être sur le retour, et que l'âge a mûri l'esprit de la
personne qui s'en seroit enorgueillie en un autre temps.
Ensuite, j'ai supposé que l'oracle d'Ammon n'avoit pas condamné
précisément Andromède à être dévorée par le monstre, mais qu'il avoit
ordonné seulement qu'on lui exposât tous les mois une fille, qu'on
tirât au sort pour voir celle qui lui devoit être livrée, et que cet
ordre ayant déjà été exécuté cinq fois, on étoit au jour qu'il le
falloit suivre pour la sixième.
J'ai introduit Persée comme un chevalier errant qui s'est arrêté
depuis un mois dans la cour de Céphée, et non pas comme se rencontrant
par hasard dans le temps qu'Andromède est attachée au rocher. Je lui
ai donné de l'amour pour elle, qu'il n'ose découvrir, parce qu'il la
voit promise à Phinée, mais qu'il nourrit toutefois d'un peu d'espoir,
parce qu'il voit son mariage différé jusques à la fin des malheurs
publics. Je l'ai fait plus généreux qu'il n'est dans Ovide, où il
n'entreprend la délivrance de cette princesse qu'après que ses parents
l'ont assuré qu'elle l'épouseroit sitôt qu'il l'auroit délivrée. J'ai
changé aussi la qualité de Phinée, que j'ai fait seulement neveu du
Roi, dont Ovide le nomme frère, le mariage de deux cousins me semblant
plus supportable dans nos façons de vivre que celui de l'oncle et de
la nièce, qui eût pu sembler un peu plus étrange à mes auditeurs.
Les peintres, qui cherchent à faire paroître leur art dans les
nudités, ne manquent jamais à nous représenter[500] Andromède nue au
pied du rocher où elle est attachée, quoique Ovide n'en parle point.
Ils me pardonneront si je ne les ai pas suivis en cette invention,
comme j'ai fait en celle du cheval Pégase, sur lequel ils montent
Persée pour combattre le monstre, quoique Ovide ne lui donne que des
ailes aux talons. Ce changement donne lieu à une machine toute
extraordinaire et merveilleuse, et empêche que Persée ne soit pris
pour Mercure; outre qu'ils ne le mettent pas en cet équipage sans
fondement, vu que le même Ovide raconte que sitôt que Persée eut coupé
la monstrueuse tête de Méduse, Pégase tout ailé sortit de cette
Gorgone, et que Persée s'en put saisir dès lors pour faire ses courses
par le milieu de l'air.
Nos globes célestes, où l'on marque pour constellations Céphée,
Cassiope, Persée et Andromède, m'ont donné jour à les faire enlever
tous quatre au ciel sur la fin de la pièce, pour y faire les noces de
ces amants, comme si la terre n'en étoit pas digne[501].
Au reste, comme Ovide ne nomme point la ville où il fait arriver cette
aventure[502], je ne me suis non plus enhardi à la nommer. Il dit pour
toute chose que Céphée régnoit en Éthiopie, sans désigner sous quel
climat[503]. La topographie moderne de ces contrées-là[504] n'est pas
fort connue, et celle du temps de Céphée encore moins. Je me
contenterai donc de vous dire qu'il falloit que Céphée régnât en
quelque pays maritime, que sa ville capitale fût sur le bord de la
mer, et que ses peuples fussent blancs, quoique Éthiopiens. Ce n'est
pas que les Mores[505] les plus noirs n'ayent leurs beautés à leur
mode; mais il n'est pas vraisemblable que Persée, qui étoit Grec, et
né dans Argos[506], fût devenu amoureux d'Andromède, si elle eût été
de leur teint. J'ai pour moi le consentement de tous les peintres et
surtout l'autorité du grand Héliodore, qui ne fonde la blancheur de sa
divine Chariclée que sur un tableau d'Andromède[507]. Ma scène sera
donc, s'il vous plaît, dans la ville capitale de Céphée, proche de la
mer; et pour le nom, vous le lui donnerez tel qu'il vous plaira[508].
Vous trouverez cet ordre gardé dans les changements de théâtre, que
chaque acte, aussi bien que le prologue, a sa décoration particulière,
et du moins une machine volante, avec un concert de musique, que je
n'ai employée[509] qu'à satisfaire les oreilles des spectateurs,
tandis que leurs yeux sont arrêtés à voir descendre ou remonter une
machine, ou s'attachent à quelque chose qui leur empêche de prêter
attention à ce que pourroient dire les acteurs, comme fait le combat
de Persée contre le monstre; mais je me suis bien gardé de faire rien
chanter qui fût nécessaire à l'intelligence de la pièce, parce que
communément les paroles qui se chantent étant mal entendues des
auditeurs, pour la confusion qu'y apporte la diversité des voix qui
les prononcent ensemble, elles auroient fait une grande obscurité dans
le corps de l'ouvrage, si elles avoient eu à instruire l'auditeur de
quelque chose d'important[510]. Il n'en va pas de même des machines,
qui ne sont pas dans cette tragédie comme des agréments[511] détachés;
elles en font le nœud et le dénouement, et y sont si nécessaires, que
vous n'en sauriez retrancher aucune que vous ne fassiez tomber tout
l'édifice. J'ai été assez heureux à les inventer et à leur donner
place dans la tissure de ce poëme; mais aussi faut-il que j'avoue que
le sieur Torrelli[512] s'est surmonté lui-même à en exécuter les
desseins, et qu'il a eu des inventions admirables pour les faire agir
à propos: de sorte que s'il m'est dû quelque gloire pour avoir
introduit cette Vénus dans le premier acte, qui fait le nœud de cette
tragédie par l'oracle ingénieux qu'elle prononce, il lui en est dû
bien davantage pour l'avoir fait venir de si loin, et descendre au
milieu de l'air dans cette magnifique étoile, avec tant d'art et de
pompe qu'elle remplit tout le monde d'étonnement et d'admiration. Il
en faut dire autant des autres que j'ai introduites, et dont il a
inventé l'exécution, qui en a rendu le spectacle si merveilleux qu'il
sera malaisé d'en faire un plus beau de cette nature. Pour moi, je
confesse ingénument que, quelque effort d'imagination que j'aye fait
depuis, je n'ai pu découvrir encore un sujet capable de tant
d'ornements extérieurs, et où les machines pussent être distribuées
avec tant de justesse; je n'en désespère pas toutefois, et peut-être
que le temps en fera éclater quelqu'un assez brillant et assez heureux
pour me faire dédire de ce que j'avance. En attendant, recevez
celui-ci comme le plus achevé qui aye encore paru sur nos théâtres; et
souffrez que la beauté de la représentation supplée au manque des
beaux vers, que vous n'y trouverez pas en si grande quantité que dans
_Cinna_ ou dans _Rodogune_, parce que mon principal but ici a été de
satisfaire la vue par l'éclat et la diversité du spectacle, et non pas
de toucher l'esprit par la force du raisonnement, ou le cœur par la
délicatesse des passions. Ce n'est pas que j'en aye fui ou négligé
aucunes occasions; mais il s'en est rencontré si peu, que j'aime mieux
avouer que cette pièce n'est que pour les yeux.
[496] VAR. (Dessein): sans aucun secours.
[497] VAR. (Dessein): sous le nombre des autres.
[498] VAR. (édit. de 1655): de dessous.
[499] Ce premier paragraphe de l'_Argument_ n'est pas une
traduction, mais une rapide analyse de la fin du livre IV et du
commencement du livre V des _Métamorphoses_.
[500] VAR. (Dessein): ne manquent point à nous représenter.
[501] VAR. (Dessein): n'en eût pas été digne.
[502] VAR. (Dessein): cette histoire.
[503] Voyez ci-après, p. 301 et 302.
[504] VAR. (Dessein): de ces contrées.
[505] Telle est l'orthographe du mot dans toutes les éditions.
Voyez tome III, p. 136, note 2.
[506] VAR. (Dessein): qui étoit Grec, né dans Argos.
[507] «Vous ayant enfantée blanche, qui est couleur estrange aux
Æthiopiens, quant à moy j'en congneu bien la cause, que c'estoit
pour avoir eu tout droit devant mes yeux la pourtraiture
d'Andromeda toute nue, telle comme si Perseus l'eust n'agueres
retirée du rocher, là où elle avoit esté exposée au monstre
marin, qui fut la cause que vous fustes sur le champ conceuë et
formée à la mal'heure toute semblable à elle.» (_L'Histoire
æthiopique de Heliodorus_.... nouvellement traduite de Grec en
François (par Jacques Amyot).--Paris, J. Longis, 1547, in-fol.,
fol. 57 recto.)
[508] L'édition du _Dessein_ a ici de plus ces cinq mots: «Je
passe à nos machines,» par lesquels elle termine l'_Argument_.
[509] Telle est l'orthographe de toutes les éditions.
[510] Voyez ci-dessus, p. 278.
[511] Dans l'édition de 1655 il y a «les agréments;» c'est sans
doute une faute.
[512] L'édition de 1655 donne seule _Torelli_, avec une seule
_r_.
EXAMEN.
Le sujet de cette pièce est si connu par ce qu'en dit Ovide au 4. et
5. livre de ses _Métamorphoses_, qu'il n'est point besoin d'en
importuner le lecteur. Je me contenterai de lui rendre compte de ce
que j'y ai changé, tant par la liberté de l'art, que par la nécessité
de l'ordre du théâtre, et pour donner plus d'éclat à sa
représentation.
En premier lieu, j'ai cru plus à propos de faire Cassiope vaine de la
beauté de sa fille que de la sienne propre, d'autant qu'il est fort
extraordinaire qu'une femme dont la fille est en âge d'être mariée ait
encore d'assez beaux restes pour s'en vanter si hautement, et qu'il
n'est pas vraisemblable que cet orgueil de Cassiope pour elle-même eût
attendu si tard à éclater, vu que c'est dans la jeunesse que la beauté
est plus parfaite, et que le jugement étant moins formé donne plus de
lieu[517] à des vanités de cette nature, et non pas alors que cette
même beauté commence d'être sur le retour, et que l'âge a mûri
l'esprit de la personne qui s'en seroit enorgueillie en un autre
temps.