Voilà une simple et nue description, tant des machines que des

théâtres, qui ont ravi tout le monde à la représentation

d'_Andromède_. Toute la gloire en est due au sieur Torelli[478], qui

s'est surpassé lui-même en l'exécution des desseins que je lui ai

proposés, et je me suis souvent étonné comme il s'est pu si

heureusement démêler sans confusion d'un si grand embarras. Ceux qui

en voudront un récit plus étendu et plus riche, le trouveront dans

l'Extraordinaire qu'en a dressé le sieur Renaudot avec beaucoup

d'éloquence et de doctrine[479]. Aussi l'a-t-il fait pour être

conservé dans ses mémoires, et porter jusqu'aux étrangers[480] la

nouvelle de la pompe où nous savons faire monter les spectacles

publics. J'ai dressé ce discours seulement en attendant l'impression

de la pièce entière, pour servir à soulager la plupart de mes

spectateurs, qui pour mieux satisfaire la vue par les grâces de la

perspective, se placent dans les loges les plus éloignées, où beaucoup

de vers échappant à leur oreille ne leur laissent pas bien comprendre

la suite de mon dessein. J'y ai mêlé les paroles qui se chantent en

musique, et qu'il est impossible d'entendre quand plusieurs voix

ensemble les prononcent, et j'ai cru être d'autant plus obligé à

donner ceci sans aucuns ornements de l'éloquence, que c'est en faire

un mauvais usage, que de les employer à décrire et exagérer

l'excellence de son propre travail, n'y ayant rien de si bienséant à

un homme qui parle de soi-même que la modestie.

[475] Après les mots: «que représente le théâtre;» voyez

ci-après, p. 380.

[476] Voyez p. 394.

[477] Voyez p. 396.

[478] Jacques Torelli, né à Fano en 1608, s'acquit une grande

réputation à Venise, par les perfectionnements qu'il apporta aux

machines des théâtres. C'est à lui que l'on doit le mécanisme à

l'aide duquel on peut changer en un instant toute la scène à

l'aide d'un treuil, d'un levier et d'un contre-poids. On l'avait

surnommé le _grand Sorcier_. Appelé à Paris par Mazarin, il y

exécuta les décorations de la _Finta pazza_, les fit graver et

les offrit à la Reine sous le titre suivant: _Feste theatrali per

la Finta pazza, drama del sigr Giulio Strozzi, rappresentate nel

piccolo Borbone in Parigi quest anno_ M.DC.XLV. _et da Giacomo

Torelli da Fano, inventore, dedicate ad Anna d'Austria._ Il est

aussi l'auteur des machines d'_Orphée_, qu'il accommoda à la

pièce d'_Andromède_ (voyez la _Notice_, p. 248). Il retourna en

Italie en 1663, bâtit le magnifique théâtre de Fano, et mourut en

1678.

[479] Voyez ci-après l'_Appendice_, p. 279-290.

[480] Voyez ci-après, p. 281.

APPENDICE.

L'_ANDROMÈDE_,

REPRÉSENTÉE PAR LA TROUPE ROYALE AU PETIT-BOURBON,

AVEC L'EXPLICATION DE SES MACHINES[481].

Que la Grèce ne se vante plus d'avoir inventé, Rome d'avoir mis au

dernier point le théâtre, l'un des plus agréables objets des deux plus

nobles sens, et la peinture parlante de toutes les passions humaines!

Nous pouvons dire aujourd'hui ce que le plus célèbre auteur des

épigrammes latins disoit en faveur des spectacles de son temps, que

ces miracles d'Égypte se doivent désormais taire[482].

Le poëme dramatique qui ravissoit d'admiration notre enfance dans les

ouvrages des premiers auteurs françois a maintenant honte de paroître

sous ses anciens ornements, et n'ose plus s'exposer même au jugement

du simple populaire.

Ces premières pièces confondoient non-seulement les actions et les

lieux, mais aussi les jours et les années, nous représentant ce qui

s'étoit passé en divers climats et en des temps différents sur une

même scène, employant souvent une seule personne à représenter divers

personnages, et leur suffisant de la déguiser d'habits différents: ce

qui, bien loin d'imprimer le sujet dans les sens par ses apparences,

ôtoit toute créance à une représentation qui ne contentoit les yeux et

les oreilles que par la richesse de ses habits et l'harmonie de ses

concerts; au lieu que les lois du théâtre bien observées rangent les

événements plus irréguliers sous l'un ou l'autre des deux

vraisemblables. Et il y a de quoi s'étonner comment ces premiers

auteurs, ayant trouvé de si bons principes chez les Grecs, et de si

beaux exemples chez les Romains, ont si peu profité de tous les deux,

si ce n'est par le sort commun à toutes les choses humaines, qui étant

venues d'une foible origine à leur période, déclinent par une

nécessité inséparable de leur condition. Ainsi, les mêmes Grecs et

Romains ayant eu par succession de temps d'excellents peintres et

statuaires, les siècles suivants les ont vus déchoir jusqu'à la honte,

et se relever depuis en ce haut point auquel ils se sont fait estimer

de nos aïeuls par leurs ouvrages, qui nous tiennent encore en

admiration.

Quoi qu'il en soit, cet excellent emploi du théâtre est à présent venu

au comble de sa perfection, et pour parler avec les astrologues, en

son apogée: ce qui nous fait espérer qu'il pourra produire le même

effet dans les esprits de ce temps qu'il faisoit autrefois en ceux qui

ont longtemps donné des lois au reste du monde, qu'il ne récréoit pas

seulement, mais les apprivoisoit et rendoit plus traitables.

Il y a déjà quelques années que la France a produit des ouvrages

approchant de cette perfection, depuis que les plus grands, au lieu de

dédaigner le théâtre, l'ont honoré de leur présence et tiré de cet

insupportable mépris dans lequel l'ignorance grossière de quelques

censeurs l'avoit jeté; mais il faut que les plus critiques confessent

que l'_Andromède_ du sieur Corneille, aujourd'hui reconnu pour l'un

des plus excellents auteurs en ce genre de poésie, et ici représentée

dans les machines du sieur Torelli, Italien, par la troupe royale,

dans la salle du Petit-Bourbon, s'est montrée si puissante à charmer

ses spectateurs, qu'il lui est arrivé, ce qu'on n'a pu dire jusques

ici que de fort peu de pièces, et possible d'aucune, à savoir, que de

plusieurs milliers d'assistants de toutes conditions, personne ne s'en

est retourné que très-satisfait, sans en excepter ceux qui l'ont vu

représenter dix ou douze fois; car il s'y découvre tous les jours tant

de nouvelles grâces qu'elles ne peuvent être goûtées dans le temps de

trois heures qu'elle dure, et qui semble toujours trop court.

Non que je me veuille ici constituer juge de cette sorte de poésie, où

je confesse m'être le moins exercé; mais comme chacun prend la liberté

de dire son sentiment des actions publiques, croyant que l'on peut

plus innocemment juger de celle-ci que de beaucoup d'autres, je ne

fais point de difficulté d'en dire mon avis et préférer cette scène à

toutes celles que j'ai jamais vues, ni entendu louer de ceux qui ont

le plus fréquenté le théâtre, confessant néanmoins mon ignorance par

la raison de cette admiration qu'Aristote dit en être l'effet.

Voire je soutiens qu'il y a quelque espèce de plaisir à ignorer les

mouvements ravissants de ces superbes machines qui animent avec tant

de majesté tous les actes de ce théâtre et surprennent les esprits

avec tant d'artifice; et s'il est vrai que la première superstition

vient d'une automate représentant la personne du roi Belus, ses

adorateurs ne pouvant concevoir qu'autre chose qu'un Dieu pût faire

mouvoir la tête, les yeux et les autres parties d'une statue dont les

ressorts leur étoient cachés, il eût été impossible à tous ceux qui

n'auroient point été éclairés de la foi, voyant ces mouvements si

extraordinaires dans l'air, de se garantir d'idolâtrie.

Et pour ce que tous, mais principalement les étrangers[483], ne

peuvent avoir autre part en ce merveilleux divertissement que celle

que leur en donnera son récit, voici ce que j'en ai retenu y ayant

assisté il y a trois jours, mais qui ne peut entrer en comparaison de

ce que vous en apprendroit la vue, laquelle, en ce sujet comme en tous

les autres, représente plus d'objets en un instant et beaucoup plus

parfaitement que tous les discours et les livres mêmes qu'on en

sauroit faire.

* * * * *

Vous ne trouverez pas ici le même artifice que Parrhaze employa dans

son rideau[484] pour tromper son compétiteur dans la peinture: car

celui qui se présente le premier aux yeux des spectateurs ne doit pas

borner leur vue. C'est pourquoi il se lève pour faire l'ouverture du

théâtre, mais avec une telle vitesse que l'œil le plus subtil,

quelque attachement qu'il y apporte, ne peut suivre la promptitude

avec laquelle il disparoît, tant les contre-poids qui s'élèvent sont

industrieusement proportionnés à sa grande étendue.

Étant haussé, il se présente un bocage, que la perspective, par une

agréable tromperie, fait paroître de deux ou trois lieues d'étendue,

lequel seroit borné des agréables collines du mont Parnasse, s'il

n'étoit percé à jour par ses grottes, au travers desquelles se voit un

lointain de mer à perte de vue; comme ce double mont, le séjour des

Muses porte sa cime jusque dans les nues, pour leur rendre de là leur

père Apollon plus accessible.

Melpomène s'y montre seule d'abord, et le voyant paroître en soleil,

le prie d'arrêter quelque temps sa course, afin que ses rayons

puissent éclairer le spectacle qu'elle prépare pour le divertissement

du Roi et de toute sa cour, et que par son adresse et ses nobles

exercices il juge des espérances qu'il donne d'être le plus grand des

rois.

Ce père du jour s'excuse sur la loi qui lui est imposée de ne retarder

point sa course si nécessaire aux mortels; mais la muse lui

représentant qu'il peut bien faire en faveur de ce prince ce qu'il fit

autrefois pour la naissance d'Hercule et pour le festin d'Atrée, il

repart qu'il réserve ce miracle à la première victoire en faveur de ce

jeune prince, pour laquelle éclairer et être plus longtemps témoin de

sa gloire il s'arrêteroit, et cependant convie Melpomène à venir

prendre place auprès de lui dans son char lumineux, afin que faisant

ensemble le tour du monde, elle apprenne qu'il n'y a point de climat

où ses rayons soient portés qui n'ait appris de lui ces glorieuses

espérances que font concevoir à l'avenir les actions naissantes de ce

prince. Cette muse protectrice de l'éducation du Roi vole ensuite dans

ce chariot ardent avec tant de subtilité, que tous ceux qui voient son

transport dans les cieux, sans être soutenu d'aucune autre chose que

de l'adresse du machiniste, considérant l'impossibilité apparente de

ce mouvement contre nature, ne le pourroient imputer à autre chose

qu'à un art magique, s'ils ne savoient bien que rien d'illicite ne

sauroit compatir avec la piété de ce prince, non plus qu'avec la

pureté à laquelle est aujourd'hui le théâtre.

Melpomène ayant donc pris sa place aux pieds du Soleil, ils chantent

de concert un air mélodieux à la louange du Roi, qui raviroit toute

l'assistance si elle n'étoit accoutumée aux éloges dus à ce monarque;

et pource que cet agréable entretien avoit arrêté le Soleil, il oblige

ses chevaux à regagner ce temps par la violence de leur course, où

l'on a de la peine à suivre des yeux son mouvement rapide, voltigeant

dans l'écharpe du ciel, ce beau zodiaque, lequel le ravit d'orient en

occident, sa course ordinaire; l'intelligence motrice de cette machine

imitant si exactement dans ce ciel artificiel celle qui guide les

sphères célestes, que le ciel de Marcus Scaurus[485] ou celui du

théâtre de Pompée ni tous les autres de l'antiquité n'avoient rien de

semblable.

Le char du Soleil ne s'est pas plutôt éloigné que ce grand bocage, ce

Parnasse, ces grottes, ce lointain, et tous ces autres objets qui

continuent de suspendre et de tenir en admiration les esprits des

spectateurs, disparoissent avec tant de vitesse par un autre nouvel

artifice, qu'il ne se marque point de distance entre ces premiers

objets et ceux qui leur succèdent, qui servent de décoration au

premier acte de cette tragédie, dont vous n'avez encore vu que le

prologue.

Cette décoration est la ville capitale du royaume d'Éthiopie, ornée de

quantité de palais superbes de différentes modes, de plusieurs

portiques, de grandes places publiques et de spacieuses rues, où

l'architecture est si bien entendue et la perspective si bien

observée, qu'on se persuade aisément qu'une ville bâtie de cette

manière seroit beaucoup plus superbe et plus magnifique que l'ancienne

Rome en sa plus grande splendeur, comme il est facile aux choses

feintes de surpasser les véritables.

Dans une place publique de cette grande ville, à côté du palais

principal, Cassiope, que la beauté de sa fille Andromède avoit enflée

d'une vanité insupportable aux nymphes de la mer, paroît accompagnée

de Persée et de ses filles d'honneur, royalement vêtues, les unes en

broderie d'or et d'argent, et les autres de brocatel et couvertes de

grands clinquants.

En la première scène de cet acte, cette reine instruit ce fils de

Jupiter et de Danaé, qui passe pour chevalier inconnu dans cette

province, de la cause des malheurs qui font gémir la cour du roi

Céphée son mari. Elle lui dit qu'étant sur le rivage de la mer, où

elle avoit fait préparer quelques jeux pour le divertissement de sa

fille, les Néréides, filles de Neptune, quittèrent leur humide séjour

pour voir la pompe de ce spectacle; mais qu'elles s'en retournèrent

avec plus de honte que de satisfaction, lorsqu'elle leur fit remarquer

que sa fille les surpassoit en beauté: de sorte que le dépit de se

voir bravées parla vanité de la mère et la beauté de la fille, les

porta à un tel désir de vengeance, qu'elles suscitèrent un monstre

marin, qui courant sur le rivage, dévoroit tout ce qu'il rencontroit,

au grand étonnement du royaume et du Roi même, qui, pour tâcher

d'apaiser les Dieux, alla consulter l'oracle de Jupiter Ammon, lequel

répondit qu'il jetât au sort tous les mois une fille pour être exposée

à ce monstre, et qu'il différât cependant les noces d'Andromède,

auxquelles les Dieux vouloient assister.

Cinq beautés avoient déjà été dévorées, et ce jour étant celui auquel

le sixième sort devoit être jeté, cette reine témoigne à Persée

l'appréhension qu'elle a qu'il ne tombe sur sa fille.

Phinée, que l'amour qu'il a pour Andromède fait frissonner de même

crainte, paroît sur cette superbe scène, suivant le Roi accompagné des

princes de son royaume, et pressant son mariage; mais ce roi, voulant

obéir à l'oracle, remet Phinée à un autre temps.

Cependant la Reine ayant sacrifié le jour précédent à la déesse Vénus,

voici nos artifices qui commencent à produire leurs merveilleux

effets: les nuages, qui étoient épais, se dissipent, le ciel s'ouvre;

et dans son éloignement cette déesse paroît assise sur une grande nue,

son visage étant si éclatant que les rayons qui en sortent forment une

grande et lumineuse étoile qui suffit à éclairer toute l'étendue de

cette scène.

C'est bien une chose admirable que ce planète[486] suive le mouvement

régulier des cieux; mais qu'il se détache, comme il fait, du corps de

son ciel, pour venir jusques auprès du bord du théâtre par un

mouvement du tout singulier, sans que l'œil puisse discerner son

attache avec sa machine, de laquelle néanmoins il fait partie, c'est

ce qui ne peut trouver assez d'admirateurs, bien que toute

l'assistance en soit ravie.

Les hymnes chantés à la louange de cette déesse sont interrompus par

l'assurance qu'elle leur donne qu'Andromède sera mariée dans ce

jour-là même à son illustre époux: de quoi on lui rend grâces par de

nouveaux hymnes, qui charment toutes les oreilles et les esprits, soit

par la douceur des voix ou par l'excellence de la composition de l'un

des plus fameux maîtres en cet art[487].

Surtout Phinée est si fort transporté de cette réponse du ciel, qu'il

ne doute plus de son mariage, et la reine même consent avec moins de

crainte que le roi Céphée fasse jeter le sixième sort.

Toute cette cour s'étant donc retirée fort satisfaite d'une si bonne

nouvelle, que Phinée envoie à son Andromède, voici derechef une

métamorphose qui nous surprend avec une vitesse familière à l'effet de

nos machines. Cette grande ville qui servoit de décoration au premier

acte, comme autrefois ces palais enchantés, s'évanouit en un instant,

et est transformée en un spacieux jardin partagé en deux d'une allée

d'orangers plantés en de prodigieux vases de marbre blanc et courbés

par leur cime en forme de berceau, les côtés de ce jardin ayant

diverses grottes, fontaines et hautes palissades.

Andromède avec ses nymphes y allant cueillir des fleurs, pour

récompenser d'une guirlande le bon avis que Phinée lui avoit envoyé,

en est divertie par un air qu'il fait chanter par son page à sa

louange, lequel elle paye d'un autre air, aussi chanté par l'un de ses

pages à son amant et à son arrivée, ce qui se fait en forme de

dialogue; mais leurs plaisirs sont bientôt troublés par une autre

nouvelle que le sort étoit tombé sur Andromède; auquel Phinée, se

voulant opposer, encore que le Roi vienne lui-même confirmer cette

vérité si contraire à son bonheur, s'échappe à des imprécations

contre le Destin et contre les Dieux mêmes, qui les obligent à

obscurcir le ciel, le remplir d'éclairs et de tonnerres si horribles

et redoublés avec tant de promptitude, que ceux que les poëtes ont

feint avoir été foudroyés des Dieux pour avoir imité leur

tonnerre[488] n'approchoient pas de cet artifice; et les spectateurs,

quoiqu'ils sachent bien que ce ne sont que des terreurs feintes par

l'invention du machiniste, ne sauroient néanmoins s'empêcher d'en

avoir autant d'épouvante que d'admiration, lorsqu'ils voient Éole

accompagné de huit vents; deux desquels à son commandement fondent du

haut des airs en droite ligne sur Andromède, et l'emportent

obliquement du côté opposite aussi au plus haut des nues, malgré la

résistance de Phinée, qui est terrassé d'un coup de foudre pour

vouloir s'opposer insolemment à la volonté divine; et les autres vents

s'étant dispersés en forme de tourbillons, leur roi disparoît, les

nuages se dissipent, et la clarté revient éclairer la scène: autant

d'industries et de machines distinctes que de mouvements différents,

qui ne se peuvent dignement admirer que par ceux qui, bien instruits

dans les mécaniques, en savent pénétrer les difficultés.

En vain cette cour épleurée tâche à suivre de la vue cet effroyable

enlèvement: il est suivi d'un changement non moins étrange que tout le

reste; car ce jardin, qui fut naguère une ville, devient un vaste

océan, dont les vagues, s'entre-choquant l'une l'autre, frappent le

pied d'un affreux rocher, auquel ces mêmes vents, descendus du ciel

avec leur première impétuosité, viennent attacher Andromède.

C'est encore en vain que la Reine avec sa suite vient implorer sur ce

rivage les secours du ciel et de la terre: tout est sourd à ses vœux;

et elle est réduite à perdre toute espérance, lorsqu'elle aperçoit cet

horrible monstre qui s'avance peu à peu vers sa fille désolée, et ne

mouvant pas seulement tout son corps dans le grand chemin qu'il fait,

mais chacune de ses parties, et ce qui est plus remarquable en la

perspective, paroissant de différentes grandeurs à mesure qu'il

s'approche: à la vue duquel gouffre vivant où Cassiope voit sa fille

prête d'être engloutie, on ne la pourroit empêcher de se précipiter

dans la mer, sans la vue inespérée de Persée, monté sur le cheval

Pégase tout armé; lequel fondant sur ce monstre, comme un aigle sur sa

proie, le combat avec un succès si heureux qu'il en demeure vainqueur

et rougit de son sang les flots voisins, plus encouragé par son amour

que par la voix harmonieuse de cette grande assemblée, qui finit par

un chant de triomphe en l'honneur de sa victoire.

En suite de quoi ce vainqueur commande, de la part de Jupiter son

père, aux mêmes vents de détacher son Andromède et la reporter au lieu

où ils l'avoient prise: ce qui s'exécute avec une si prompte

obéissance, qu'on la voit enlever et remporter par l'air presque

aussitôt que l'ordre en est donné de cet amant victorieux, qui la suit

avec autant de vitesse sur son cheval ailé, caracolant dans les nues,

afin de faire voir au peuple que notre machiniste n'est pas comme ce

peintre d'Horace qui ne savoit peindre qu'un cyprès[489], mais qu'il

sait donner les mouvements en telle sorte qu'il lui plaît.

Si la cour d'Éthiopie est contente, les Néréides ne le sont pas. Elles

sortent de la mer pour demander raison à Neptune de l'affront que leur

vient de faire le fils de Jupiter en tuant leur monstre. Neptune sort

aussi des eaux, armé de son trident et monté sur un char en forme de

coquille, tiré par des chevaux marins, accompagné de ses tritons

sonnant de leurs conques, dont le bruit est redoublé par l'écho des

rochers, et leur en promet la vengeance. Ces paroles ne sont pas

encore achevées que lui, cette grande étendue de mer, ces rochers et

les Néréides disparoissent, et font douter si on les a véritablement

vus ou si toute l'assistance avec la scène a été transportée ailleurs

comme en ce théâtre versatil de Néron; paroissant aux spectateurs, au

lieu de ces précédents objets, un superbe et délicieux palais qui fait

l'entrée du quatrième acte.

L'architecture y est dispensée avec tant d'art, qu'on ne feroit aucune

difficulté de lui donner l'avantage sur les plus pompeux édifices,

s'il se pouvoit aussi bien construire d'une manière plus solide.

On découvre d'abord une vaste cour dont le frontispice et les ailes

sont enrichis de figures de marbre blanc, égalant ou surpassant en

hauteur les naturelles, et de tout ce qu'a de plus beau cet art

majestueux, inventé pour l'ornement des États et porter aux siècles à

venir les monuments de leur gloire.

Dans son fond paroissent trois grands portiques, au travers desquels

se découvrent les appartements de ce magnifique palais jusques à en

discerner les dorures et les tableaux; et c'est dans cette cour que

Persée vient découvrir son amour à sa chère Andromède, avec tant de

respect et de si bonne grâce, que ceux qui ne l'auroient point vu

conquérir cette beauté par son généreux exploit, se rendroient

partisans de son humble requête; car il semble, à l'entendre et à voir

ses submissions[490], qu'il doive la vie à sa conquête, et que

l'affection de cette princesse lui soit plutôt une grâce qu'une

récompense du service qu'il lui vient de rendre; à quoi cette

princesse répond eu termes si bien choisis qu'elle ne trahit ni son

sentiment de l'amour qu'elle lui porte, ni le respect dû à ses

parents: de sorte que leur colloque est l'un des plus parfaits modèles

des discours qu'un serviteur passionné, mais discret, et qu'une fille

amoureuse, mais sage, puissent tenir l'un avec l'autre.

Persée, sortant donc très-content, va faire sa demande au Roi et à la

Reine; tandis que le malheureux Phinée, sachant l'heureux succès du

combat de son rival, et se persuadant aisément ce que la Renommée lui

annonce de l'amour que porte ce victorieux héros à une si rare beauté,

se vient éclaircir de la crainte qu'il a que la passion naissante de

ce nouvel amoureux ne soit préférée à ses anciennes flammes,

autorisées et rendues légitimes par un contrat solennel.

Mais il a bientôt appris par les gestes et les discours d'Andromède sa

résolution de lui préférer cet[491] héros qui lui avoit sauvé la vie;

ce qui ayant porté Phinée à reprocher à son amante sa légèreté, elle

s'en défend sur le peu de courage qu'il avoit témoigné dans le péril

duquel Persée l'a garantie, et se retire pour se délivrer de ses

importunités: mépris et retraite qui redoublant le déplaisir de cet

infortuné prince, le jettent en un désespoir qui le porte à former des

desseins sur la vie de Persée et de toute la famille royale; et bien

que ses confidents lui en remontrent le danger et l'impossibilité,

non-seulement pour la valeur de son antagoniste, mais aussi pour

l'assistance visible des Dieux, qui l'ayant muni de la tête de Méduse,

son autre conquête, lui avoient donné le pouvoir de convertir en

pierre tous ceux à l'aspect desquels il opposeroit cette tête, sa

passion ne laisse pas de le flatter d'un faux espoir d'en venir à

bout, implorant à cette fin contre la protection de Jupiter

l'assistance de la jalouse Junon, qui paroît du haut des nues sur son

arc-en-ciel, dans son char tiré par des paons, qui est à la vérité

l'unique machine de cet acte, mais l'une des plus dignes d'admiration;

car, lui ayant fait faire plusieurs tours en l'air, à droite et à

gauche, en avant et en arrière, au lieu que les machines ordinaires

sont assez empêchées à une seule différence de lieu de ces mouvements,

après avoir assuré Phinée de son secours, elle disparoît, le laissant

ruminer sur son funeste dessein.

Persée fait au Roi et à la Reine sa demande, qu'il obtient de leur

justice avec force caresses; et dans ces ravissements, tandis qu'on

fait les préparatifs des noces de cet heureux couple d'amants, chacun

se dispose à se rendre les divinités propices. Le Roi va sacrifier à

Jupiter afin qu'il approuve cette alliance; la Reine en va faire

autant pour apaiser les Néréides; et Persée sacrifie aussi à Junon

pour apaiser sa haine.

Œuvres de P. Corneille, Tome 05 · 第 17 / 36 段