amant prétend ne devoir plus être exposée au sort. Persée même se
joint avec lui, et soutient qu'il suffit de différer son mariage
jusques à la fin des malheurs publics; mais le Roi persiste toujours à
leur maintenir que l'oracle n'ayant point excepté sa fille, ce n'est
pas à eux à lui donner ce privilége, qui seroit un attentat contre la
volonté des Dieux. Sur leur dispute, le ciel s'ouvre, et fait voir un
éloignement où paroît une déité dans une étoile, que la Reine
reconnoît incontinent pour Vénus, à qui elle avoit offert un sacrifice
pour la Princesse, dont tous les auspices avoient été favorables.
Cette déesse s'avance peu à peu jusques au milieu du théâtre, sans que
les yeux découvrent à quoi est suspendue cette étoile qui la porte, et
cependant qu'elle s'avance, le chœur de la musique chante cet hymne:
SCÈNE III.
Reine de Paphe et d'Amathonte[463]....
Vénus, au milieu de l'air, apprend à ces princes que leurs malheurs
vont finir, qu'on ne jettera plus le sort que cette fois, qu'Andromède
aura dans ce jour-là même l'époux digne d'elle, et leur ordonne
d'aller préparer les noces, où les Dieux veulent assister. Phinée, qui
prend cet oracle pour lui, va tout impatient porter cette bonne
nouvelle à sa maîtresse, et cependant que Vénus remonte dans le ciel,
le chœur chante encore cet hymne de réjouissance:
Ainsi toujours sur tes autels[464]....
Vénus disparue, le Roi s'en va faire jeter le sort, et donne ordre à
la Reine de faire préparer la pompe des noces.
SCÈNE IV.
Persée, demeuré seul avec la Reine et ses filles, lui témoigne sa
passion pour Andromède, et ses déplaisirs de la voir si près d'être
possédée par un autre. Il lui avoue qu'il est de haute naissance, et
même au-dessus de Phinée, sans se déclarer toutefois. La Reine tâche à
le consoler, et s'étant retirés ensemble, l'acte finit.
[461] Après les mots: «l'égalité de la perspective;» voyez
ci-après, p. 320.
[462] Nous ne faisons ici et dans les cas analogues que
reproduire scrupuleusement la disposition bizarre des alinéas
dans l'impression faite sous les yeux de Corneille. Le but de cet
arrangement est de faire bien comprendre où commence chaque
scène.--Dans l'édition originale elles sont indiquées seulement
en manchette à la marge.
[463] Voyez p. 329.
[464] Voyez p. 331.
ACTE II.
....[465] Du milieu d'une de ces allées
SCÈNE I.
Andromède sort toute enjouée et ravie des bonnes nouvelles que Phinée
lui vient d'apporter. Attendant qu'il la revienne voir, elle demande
aux nymphes qui l'accompagnent qui d'entre elles oblige cet illustre
inconnu (c'est Persée dont elle entend parler) à demeurer si longtemps
dans la cour de son père. Elle en montre dès lors une si haute estime,
qu'elle avoue même que si son cœur n'eût point été donné avant sa
venue, elle eût eu peine à le défendre des mérites de ce cavalier.
Comme toutes ses nymphes l'assurent qu'il n'a fait aucune offre de
service à pas une d'elles, elle se persuade que quelqu'une en fait la
fine, et qu'infailliblement ce héros est amoureux. Elle dit qu'elle
le remarque assez par les inquiétudes qui paroissent dans son discours
quand il l'entretient, qu'il rêve, qu'il s'égare, qu'il soupire à tous
moments. Elle en diroit davantage si ce discours n'étoit interrompu
par une voix qui chante derrière un de ces arbres. Cette princesse la
reconnoît incontinent pour celle d'un page de Phinée. On lui fait
silence, et il poursuit à faire entendre la passion qu'a son maître
pour Andromède, et son impatience de la posséder, qu'il explique en
ces termes:
Quelle est lente cette journée[466]....
SCÈNE II.
Phinée se montre avec le même page qui vient de chanter pour lui; et
après les premières civilités, Andromède lui fait rendre le change de
sa galanterie par une de ses filles, qui lui témoigne par ces paroles
que son amour pour ce prince n'est pas moindre que celui qu'il a pour
elle:
Phinée est plus aimé qu'Andromède n'est belle[467]....
Cet air chanté, le page de Phinée et cette nymphe font un dialogue en
musique sur le bonheur de ces deux amants, dont chaque couplet a pour
refrain l'oracle que Vénus a prononcé en leur faveur, chanté par les
deux voix unies, et répété par le chœur entier de la musique, en
cette forme:
LE PAGE.
Heureux amant!
LA NYMPHE.
Heureuse amante[468]!...
SCÈNE III.
La joie de ces amants est troublée par une fâcheuse nouvelle que
Timante leur apporte, que le sort est tombé sur Andromède. Phinée
d'abord n'en veut rien croire; mais après que ce funeste messager l'a
assuré que le Roi va bientôt venir pour livrer lui-même cette
précieuse victime aux ministres des Dieux, il proteste qu'il ne le
souffrira jamais, et s'emporte avec beaucoup de violence. Andromède
montre assez de résolution, accompagnée toutefois de beaucoup de
déplaisir de se voir séparée d'un amant si cher, dans le même temps
que l'oracle de Vénus lui avoit fait espérer d'être unie avec lui par
un illustre hyménée.
SCÈNE IV.
Le Roi entre, suivi de Persée.
Cette princesse lui témoigne beaucoup de générosité: dans sa douleur,
elle lui avoue qu'il est juste que la cause des malheurs les fasse
finir, et que tout son regret est que la tranquillité publique dont il
va jouir lui a coûté d'autre sang que le sien, et qu'elle n'a pas été
la seule que le ciel ait choisie pour rendre le calme à ses États par
sa mort. Le Roi l'exhorte à obéir aux Dieux avec courage. Phinée s'y
oppose; et plus le Roi lui représente la nécessité de céder aux arrêts
du ciel, plus il s'emporte dans les impiétés et dans les blasphèmes.
Il passe jusques à protester qu'il ne connoît ni rois ni Dieux
qu'Andromède, et quoiqu'il entende rouler le tonnerre, il défie ces
mêmes Dieux de le lancer sur lui. Cependant
SCÈNE V.
Au milieu de ce tonnerre qui gronde et des éclairs qui brillent
continuellement, Éole descend dans un nuage avec huit vents qui
l'accompagnent. Quatre de ces vents sont à ses deux côtés, en sorte
toutefois que les deux plus proches sont portés sur le même nuage que
lui, et les deux plus éloignés sont comme volants en l'air tout contre
ce même nuage. Les quatre autres paroissent deux à deux, au milieu de
l'air, sur les ailes du théâtre, deux à la main gauche et deux à la
droite. Éole demeure à la même hauteur sans descendre plus bas, et
c'est de là qu'il interrompt les blasphèmes de Phinée, et que lui
ayant dit impérieusement que les Dieux savent bien se faire obéir, il
commande à ces vents d'exécuter les ordres de Neptune, dont il est le
premier ministre. Ce commandement produit aussitôt un spectacle
étrange et merveilleux tout ensemble: les deux vents qui étoient à ses
côtés suspendus en l'air s'envolent, l'un à gauche et l'autre à
droite; deux autres remontent avec lui vers le ciel sur le même nuage
qui les vient d'apporter; deux autres qui étoient à sa main gauche sur
les ailes du théâtre s'avancent au milieu de l'air, où ayant fait un
tour, ainsi que deux tourbillons, ils passent au côté droit du
théâtre, d'où les deux derniers fondent sur Andromède, et l'ayant
saisie chacun par un bras, l'enlèvent de l'autre côté jusque dans les
nues. Le Roi s'écrie d'étonnement; Phinée court après cette princesse,
que les vents emportent, et
SCÈNE VI.
Persée, demeuré seul avec ce déplorable père, l'assure qu'il la va
secourir. Ce monarque l'en veut détourner sur l'impossibilité de
l'entreprise, en laquelle vingt amants avoient succombé pour Nérée il
n'y avoit qu'un mois; mais ce héros, loin de s'étonner, lui dit
hautement qu'il trouvera des chemins inconnus aux hommes, pour faire
en sorte que l'oracle de Vénus ait son effet, et l'expliquant à son
avantage, il ajoute que les vents n'arrachent point Andromède à Phinée
pour la perdre, mais seulement pour la rendre à un époux plus digne
d'elle. Après cela, il quitte le Roi sans se faire connoître
davantage, et ce monarque se retire pour aller faire des vœux qu'il
ne croit pas qu'on veuille exaucer.
[465] Après les mots: «de plus de mille pas;» voyez ci-après, p.
335.
[466] Voyez p. 338.
[467] Voyez p. 339.
[468] Voyez p. 340.
ACTE III.
SCÈNE I.
....[469] Timante vient sur le rivage, suivi d'un gros de peuple qui
cherche ce que sa princesse est devenue. Ils la découvrent, comme ces
vents se retirent après l'avoir attachée, et lui entendant pousser
quelques soupirs, ils prêtent silence à ses plaintes. Andromède les
continue; mais elle n'a plus cette fermeté de courage qu'elle avoit
montrée en la présence de son père et de son amant. L'abandonnement où
elle se voit, et les approches d'une mort aussi infaillible
qu'épouvantable, ébranlent son grand cœur, et sa foiblesse paroîtroit
toute entière si elle n'étoit interrompue par les désespoirs de la
Reine.
SCÈNE II.
Cette déplorable mère se fait voir toute furieuse, et sa fureur garde
encore le caractère de la vanité qui l'a précipitée en des malheurs si
grands. Après avoir accusé les Dieux d'injustice de punir la fille des
crimes dont sa mère est seule coupable, elle en impute la cause à leur
jalousie, et à la juste crainte qu'ils doivent avoir qu'Andromède
n'eût plus d'autels qu'eux s'ils la laissoient vivre. Elle leur
reproche ensuite leur aveuglement ou stupidité, de ce qu'ils ne sont
pas tous assez amoureux de sa fille pour la sauver; elle soutient que
Jupiter a changé de forme pour des beautés moindres; elle dit la même
chose de Neptune, d'Apollon et des autres; il n'est pas jusques aux
Tritons qu'elle ne fasse criminels de n'avoir point d'amour pour elle,
et de n'écraser pas leur monstre à ses pieds en dépit de leurs
Néréides.
SCÈNE III[470].
Il semble que ces impiétés hâtent ce monstre de paroître; on le voit
dans l'éloignement, bondissant au milieu des flots, et cependant qu'il
s'avance, la Reine, au défaut des Dieux, appelle Phinée au secours.
Andromède l'excuse d'une voix languissante, et veut persuader à sa
mère qu'il est mort de douleur, puisqu'il ne se présente pas pour la
défendre. Le dernier recours de cette désespérée est à cet illustre
inconnu, qu'elle avoit entendu se vanter d'une si haute naissance et
de tant d'amour pour la princesse sa fille. Elle la lui offre,
quoiqu'elle ne le voie pas. Cependant le monstre approche et personne
ne vient au secours. Elle veut se jeter dans la mer, pour être du
moins dévorée la première; mais comme elle s'élance,
SCÈNE IV.
Timante la retient et lui fait voir Persée monté sur le cheval Pégase,
qui fond du haut des nues pour combattre ce monstre. Elle l'encourage
au combat par l'assurance qu'elle lui donne qu'Andromède sera pour
lui, s'il en sort victorieux. Le peuple, pour l'encourager aussi de sa
part, l'anime par ces paroles qu'il chante durant son combat, et qui
ne sont qu'une répétition des promesses de la Reine:
CHŒUR DE MUSIQUE.
Courage, enfant des Dieux! elle est votre conquête[471]....
Cet air chanté, on voit Persée victorieux, le monstre mort, la Reine
ravie, et Andromède qui commence à respirer. Après quelques civilités,
Persée, suivant le pouvoir qu'il avoit obtenu de son père Jupiter,
commande aux vents de rendre Andromède au lieu même d'où ils l'ont
enlevée. Ils obéissent aussitôt, et on les voit reporter cette
princesse au-dessus des flots par le même chemin qu'ils l'avoient
apportée au commencement de cet acte. Ensuite Persée revole en haut
sur son cheval ailé, et après avoir fait un caracol admirable au
milieu de l'air, il tire du même côté qu'on a vu disparoître la
Princesse. Tandis qu'il vole, tout le rivage retentit de cris de joie
et de ce chant de victoire:
Le monstre est mort, crions victoire[472]....
SCÈNE V.
Sitôt que cette musique a cessé, la Reine et le peuple se retirent, et
trois Néréides s'élèvent du milieu des flots. Leur entretien n'est
que de l'affront qu'elles viennent de recevoir par la mort du monstre
qui les vengeoit, et par la délivrance de leur victime; elles en
veulent aller faire leurs plaintes au palais de Neptune, mais
SCÈNE VI.
Ce Dieu les prévient et se fait voir sur une conque de nacre tirée par
deux chevaux marins. Il leur témoigne d'abord qu'il est encore plus en
colère qu'elles, de ce que Jupiter, son frère, l'envoie braver jusque
dans son empire par un de ses fils; il leur promet d'intéresser Pluton
et Junon avec lui pour les venger, et les assure qu'il a su du Destin
qu'Andromède n'auroit jamais de mari en terre: si bien que ces
nymphes, consolées par cette assurance qu'il leur donne, se replongent
avec lui dans la mer, et l'acte finit.
[469] Après les mots: «au pied d'un de ces rochers;» voyez
ci-après, p. 352.
[470] Dans le _Dessein_, Corneille coupe en deux la scène II de
la tragédie.
[471] Voyez scène III, p. 359.
[472] Voyez scène III, p. 361.
ACTE IV.
....[473] C'est dans cette salle qu'Andromède reçoit les adorations de
son libérateur:
SCÈNE I.
J'appelle ainsi les submissions que lui fait ce héros. Vénus a
prononcé pour lui; le Roi et la Reine viennent de se déclarer en sa
faveur; cependant il est si généreux qu'il renonce à tous ces
avantages, et lui en fait un sacrifice pour remettre tout à son choix
et ne l'obtenir que d'elle-même. Il mourra de douleur s'il la voit
possédée par un autre; mais il préfère cette mort à la gloire de la
posséder contre son inclination. Cette mort même lui sera douce, si
elle épargne quelques soupirs à sa princesse, et la défait d'un
obstacle à ses contentements. Ce grand respect achève de la gagner;
mais comme elle est prête de lui avouer qu'elle n'est pas insensible
pour lui, ce même respect ne peut souffrir qu'elle décide de sa
fortune qu'il ne soit parti. Il ne veut pas que sa vue entretienne
dans son esprit le souvenir du service qu'il lui vient de rendre; il
craint que sa présence ne l'oblige à faire par civilité quelque
violence à ses sentiments, et ne soit cause que la reconnoissance
l'emporte au préjudice de l'amour; il la conjure de ne penser qu'à se
satisfaire, sans prendre aucun soin de lui, et après lui avoir
protesté de nouveau qu'il mourra trop content pourvu qu'elle vive
contente, il la quitte sans lui donner le loisir de lui répondre autre
chose, sinon qu'un homme qui a tout mérité doit tout espérer.
SCÈNE II.
Andromède s'étonne avec ses filles du prompt changement qu'elle
reconnoît en son cœur, et ne peut comprendre comme en moins d'un jour
elle peut aimer si fortement un autre que Phinée. Une d'elles l'assure
qu'il n'est pas plus difficile aux Dieux de changer son cœur, qu'il
leur a été de changer son destin, et lui dit que l'estime qu'elle a
témoignée pour ce héros dès le second acte étoit un principe de
l'amour qu'elle ressent maintenant pour lui, ou plutôt un amour secret
dont elle ne s'apercevoit pas, et qui n'attendoit que l'occasion de
pouvoir éclater avec honneur. Une autre prend le parti de Phinée, et
ne fait qu'irriter cette princesse. Enfin
SCÈNE III.
Ce malheureux amant se présente devant elle, et n'en reçoit que des
mépris. Elle lui reproche qu'il a mauvaise grâce de prétendre qu'elle
lui doive encore de l'amour après l'avoir abandonnée dans le péril. Il
peut bien (à ce qu'elle dit) la céder à Persée, après qu'il l'a cédée
au monstre. Il a beau s'excuser sur l'impossibilité de l'entreprise,
et s'appuyer sur l'exemple de vingt amants qui voulant secourir Nérée,
furent tous dévorés par le monstre; elle en prend occasion de le
maltraiter davantage, et s'estime d'autant plus malheureuse que cette
Nérée, en ce que vingt amants n'ont pas voulu lui survivre, et qu'elle
n'en avoit qu'un qui n'a pas daigné hasarder sa vie pour la garantir.
Il devoit courir à sa perte, quoique certaine, et se faisant dévorer à
ses yeux, lui rendre la mort souhaitable, d'horrible qu'elle lui
étoit. Elle eût aimé les approches de ce monstre, qu'elle eût pris
pour un vivant sépulcre, où son amour eût été ravi de l'aller
rejoindre; elle eût refusé même le secours de Persée, et quand il
l'auroit sauvée malgré elle, elle se fût aussitôt immolée de sa propre
main aux mânes d'un amant si généreux. Enfin elle le quitte
dédaigneusement, après l'avoir assuré que quand même l'amour lui
parleroit encore en sa faveur, elle ne peut disposer des conquêtes de
Persée.
SCÈNE IV.
Phinée, piqué jusqu'au vif du changement et des reproches d'Andromède,
se résout à la violence contre Persée. Ammon lui représente en vain
que ce héros est fils de Jupiter, et qu'il doit craindre le foudre de
son père. Rien ne l'ébranle, il espère même que quelques-uns des Dieux
se mettront de son parti, et que du moins Junon prendra sa querelle
contre un bâtard de son Jupiter.
SCÈNE V.
Il n'est pas trompé dans cette espérance: cette déesse paroît dans un
char tiré par deux paons, et si bien enrichi qu'il paroît digne de la
majesté de la Déesse qui daigne s'y faire porter. Ce char lui fait
faire trois tours au milieu de l'air, cependant qu'elle assure Phinée
non-seulement de son secours, mais aussi de celui de Neptune et de
Pluton. Cette promesse opiniâtre ce prince dans sa résolution et
raffermit le courage de ses amis étonnés. La Déesse regagne le ciel
avec un mouvement rapide, et cet amant disgracié quitte la place au
Roi, qui entre dans cette salle.
SCÈNE VI.
Ce monarque est suivi de la Reine, de Persée, d'Andromède et de toute
sa cour. Timante lui porte la parole au nom de son peuple, dont tous
les déplaisirs sont changés en allégresse, qu'il exprime par ce chant
nuptial:
Vivez, vivez, heureux amants[474]....
Ces acclamations finies, ces princes se séparent pour aller sacrifier
chacun de son côté, le Roi à Jupiter, la Reine et la Princesse aux
Néréides, et Persée à Junon, les derniers pour apaiser la jalousie et
le ressentiment de ces déités mal favorables à leurs intentions, et le
premier pour obtenir de ce monarque du ciel son consentement au
mariage qu'ils se proposent de faire, et le prier de ne s'offenser pas
de cette union de son sang avec celui des rois d'Éthiopie.
[473] Après les mots: «s'enfonce à perte de vue;» voyez ci-après,
p. 365.
[474] Voyez p. 377.
ACTE V.
SCÈNE I.
....[475] Phinée y paroît le premier, mais un peu refroidi de la
violence de ses derniers sentiments. Ammon a beau lui donner avis que
Persée est presque seul dans le temple de Junon, et qu'il peut
aisément l'immoler à cette déesse, qui ne manquera pas d'agréer cette
victime: la seule pensée que ce sacrifice déplairoit à la divinité
qu'il adore lui fait rejeter ou du moins retarder l'exécution de ce
dessein. Il veut faire encore un effort auprès d'elle avant que de
courir à sa vengeance. Il s'imagine qu'elle l'aime encore dans l'âme,
que quatre ans de service ne sont pas si aisément effacés, et que le
trouble où elle étoit au sortir du péril, le commandement de ses
parents, et sa reconnoissance envers son libérateur, ont plus agi que
son inclination, en tout ce qu'elle a fait à son préjudice. Il espère
que ses soupirs et ses larmes pourront encore toucher un cœur qui a
été longtemps à lui, et s'il peut gagner sur elle que son mariage se
diffère d'un jour ou deux, il ne doute point qu'ensuite il n'ait
assez de pouvoir pour le rompre tout à fait. Il ne quitte pas
toutefois la résolution de se venger sur son rival, s'il ne peut rien
obtenir d'Andromède, et dans cette pensée il congédie Ammon à la vue
de la Reine et de cette princesse, et l'envoie tenir ses amis tous
prêts pour en venir aux extrémités, s'il en est besoin.
SCÈNE II.
Il fait de nouvelles submissions à ce cher objet, et en est d'autant
plus maltraité qu'elles sont deux à le mépriser. Il mourra content,
pourvu qu'Andromède lui veuille dire seulement qu'elle change forcée,
et qu'il y a plus d'obéissance que d'amour en son changement; mais il
perd temps, et cette foible satisfaction lui est refusée. La Reine
surtout l'outrage avec excès, en lui reprochant qu'il a renoncé
lâchement au pouvoir qu'Andromède lui avoit donné dans son cœur, et
qu'il a mieux aimé sortir de la place que de la défendre; mais ce
reproche l'irrite bien moins que l'estime qu'elle fait de Persée. Ce
nom seul rejette la fureur dans son âme: il s'oppose violemment à ce
qu'elle dit de son mérite, et ravale autant qu'il peut sa victoire,
qu'il ne sauroit croire glorieuse, puisqu'elle étoit sans péril pour
lui, et que ce cheval ailé le mettoit hors des atteintes de ce
monstre. La Reine lui réplique que les Dieux n'auroient pas manqué de
le favoriser d'un pareil secours, s'ils avoient vu en lui autant de
vertu qu'en ce héros. Andromède prend la parole, et proteste à ce
malheureux qu'elle veut oublier la victoire de son rival, et le péril
dont il l'a garantie, pour ne juger de l'un et de l'autre que par ce
qui s'est passé depuis le combat. Elle fait voir la différence de leur
mérite par celle qui se rencontre entre les respects extraordinaires
de ce héros victorieux et les violences de Phinée, qui veut l'obtenir
malgré les Dieux, malgré ses parents, et malgré elle. Elle passe
ensuite à de nouveaux dédains, par lesquels elle achève de mettre au
désespoir ce furieux, qui se retire en menaçant, et fait place au Roi
qui sort du temple.
SCÈNE III.
Le Roi et la Reine s'entre-rendent compte de leurs sacrifices, dont
ils n'ont rapporté que des présages heureux et des auspices
favorables.
SCÈNE IV.
Aglante, une des filles de la Reine, trouble leur joie en leur
apprenant que Persée a été environné par les amis de son rival, comme
il sortoit du temple de Junon, et que ceux qui l'accompagnoient se
sont incontinent rendus, à la réserve de deux ou trois, sur qui Phinée
a crié main basse en arrivant. Le Roi tâche à remettre l'esprit de ces
princesses par cette considération, que les Dieux ne laissent point
leur ouvrage imparfait, et qu'ils feront encore un miracle pour ce
héros. Il leur parle en vain jusqu'à ce que
SCÈNE V.
Phorbas arrive, et leur apporte une autre nouvelle, qui les réjouit.
Il leur dit que ce héros, prêt à succomber sous le nombre, s'est enfin
servi de sa monstrueuse tête de Méduse, dont la vue a aussitôt
converti en pierre tous ces assassins.
SCÈNE VI.
Persée le suit, et à peine a-t-il ouvert la bouche pour demander
pardon au Roi de la perte d'un prince de son sang, à laquelle il a été
forcé par sa violence, que ce monarque ne peut souffrir cette
submission, et l'assure que cet attentat l'avoit dégradé du rang que
sa naissance lui donnoit. Loin de se fâcher de son malheur, il ne
témoigne que joie de sa punition, et convie ce héros avec ces
princesses à venir dans ce temple achever leur bonheur par un mariage
si desiré; mais sitôt qu'ils se présentent pour y entrer, les portes
se ferment d'elles-mêmes; et comme ils sont étonnés de ce nouveau
prodige,
SCÈNE VII.
Mercure descend au milieu de l'air, pour leur dire que ce n'est qu'une
marque d'un bonheur plus grand, qu'ils vont apprendre de Jupiter même,
et regagne aussitôt le ciel avec la même vitesse qu'il étoit descendu.
Après quoi le chœur de la musique redouble ses vœux par cet hymne,
qu'il adresse à ce Dieu, qu'ils attendent tous avec impatience:
Maître des Dieux, hâte-toi de paroître[476]...
SCÈNE VIII.
Jupiter demeure au milieu de l'air, d'où il apprend à ces princes et à
leurs peuples que la terre n'est pas digne des noces de son fils, et
que cet honneur appartient au ciel, où ils doivent servir de nouvelles
constellations. Junon, pour marque de son consentement, fait prendre
place au Roi et à ce héros auprès d'elle; Neptune fait le même honneur
à la Reine et à sa fille, et tous ensemble remontent dans ce ciel qui
les attend, cependant que le peuple, pour acclamation publique, chante
ces vers, qui viennent d'être prononcés par Jupiter:
Allez, amants, allez sans jalousie[477]....