L'œil le mieux éclairé sur de telles matières

Peut prendre de faux jours pour de vives lumières; 1620

Et comme notre sexe ose assez promptement

Suivre l'impression d'un premier mouvement,

Peut-être qu'en faveur de ma première idée

Ma haine pour Phocas m'a trop persuadée.

Son amour est pour vous un poison dangereux; 1625

Et quoique la pitié montre un cœur généreux,

Celle qu'on a pour lui de ce rang dégénère.

Vous le devez haïr, et fût-il votre père:

Si ce titre est douteux, son crime ne l'est pas.

Qu'il vous offre sa grâce, ou vous livre au trépas, 1630

Il n'est pas moins tyran quand il vous favorise,

Puisque c'est ce cœur même alors qu'il tyrannise,

Et que votre devoir, par là mieux combattu,

Prince, met en péril jusqu'à votre vertu.

Doutez, mais haïssez; et quoi qu'il exécute, 1635

Je douterai d'un nom qu'un autre vous dispute.

En douter lorsqu'en moi vous cherchez quelque appui,

Si c'est trop peu pour vous, c'est assez contre lui.

L'un de vous est mon frère, et l'autre y peut prétendre:

Entre tant de vertus mon choix se peut méprendre;

Mais je ne puis faillir, dans votre sort douteux,

A chérir l'un et l'autre, et vous plaindre tous deux.

J'espère encor pourtant: on murmure, on menace;

Un tumulte, dit-on, s'élève dans la place;

Exupère est allé fondre sur ces mutins; 1645

Et peut-être de là dépendent nos destins.

Mais Phocas entre.

SCÈNE III.

PHOCAS, HÉRACLIUS, MARTIAN[397], PULCHÉRIE, GARDES.

PHOCAS.

Eh bien! se rendra-t-il, Madame?

PULCHÉRIE.

Quelque effort que je fasse à lire dans son âme,

Je n'en vois que l'effet que je m'étois promis:

Je trouve trop d'un frère, et vous trop peu d'un fils.

PHOCAS.

Ainsi le ciel vous veut enrichir de ma perte.

PULCHÉRIE.

Il tient en ma faveur leur naissance couverte:

Ce frère qu'il me rend seroit déjà perdu,

Si dedans votre sang il ne l'eût confondu.

PHOCAS, à Pulchérie.

Cette confusion peut perdre l'un et l'autre. 1655

En faveur de mon sang je ferai grâce au vôtre;

Mais je veux le connoître, et ce n'est qu'à ce prix

Qu'en lui donnant la vie il me rendra mon fils.

(A Héraclius.)

Pour la dernière fois, ingrat, je t'en conjure;

Car enfin c'est vers toi que penche la nature; 1660

Et je n'ai point pour lui ces doux empressements

Qui d'un cœur paternel font les vrais mouvements.

Ce cœur s'attache à toi par d'invincibles charmes.

En crois-tu mes soupirs? en croiras-tu mes larmes?

Songe avec quel amour mes soins t'ont élevé, 1665

Avec quelle valeur son bras t'a conservé;

Tu nous dois à tous deux.

HÉRACLIUS.

Et pour reconnoissance

Je vous rends votre fils, je lui rends sa naissance.

PHOCAS.

Tu me l'ôtes, cruel, et le laisses mourir.

HÉRACLIUS.

Je meurs pour vous le rendre, et pour le secourir. 1670

PHOCAS.

C'est me l'ôter assez que ne vouloir plus l'être.

HÉRACLIUS.

C'est vous le rendre assez que le faire connoître.

PHOCAS.

C'est me l'ôter assez que me le supposer.

HÉRACLIUS.

C'est vous le rendre assez pour vous désabuser.

PHOCAS.

Laisse-moi mon erreur, puisqu'elle m'est si chère. 1675

Je t'adopte pour fils, accepte-moi pour père:

Fais vivre Héraclius sous l'un ou l'autre sort;

Pour moi, pour toi, pour lui, fais-toi ce peu d'effort.

HÉRACLIUS.

Ah! c'en est trop enfin, et ma gloire blessée

Dépouille un vieux respect où je l'avois forcée. 1680

De quelle ignominie osez-vous me flatter?

Toutes les fois, tyran, qu'on se laisse adopter[398],

On veut une maison illustre autant qu'amie[399],

On cherche de la gloire, et non de l'infamie;

Et ce seroit un monstre horrible à vos États 1685

Que le fils de Maurice adopté par Phocas.

PHOCAS.

Va, cesse d'espérer la mort que tu mérites:

Ce n'est que contre lui, lâche, que tu m'irrites;

Tu te veux rendre en vain indigne de ce rang:

Je m'en prends à la cause, et j'épargne mon sang. 1690

Puisque ton amitié de ma foi se défie

Jusqu'à prendre son nom pour lui sauver la vie,

Soldats, sans plus tarder, qu'on l'immole à ses yeux;

Et sois après sa mort mon fils, si tu le veux.

HÉRACLIUS.

Perfides, arrêtez!

MARTIAN.

Ah! que voulez-vous faire, 1695

Prince?

HÉRACLIUS.

Sauver le fils de la fureur du père.

MARTIAN.

Conservez-lui ce fils qu'il ne cherche qu'en vous:

Ne troublez point un sort qui lui semble si doux.

C'est avec assez d'heur qu'Héraclius expire,

Puisque c'est en vos mains que tombe son empire, 1700

Le ciel daigne bénir votre sceptre et vos jours!

PHOCAS.

C'est trop perdre de temps à souffrir ces discours.

Dépêche, Octavian.

HÉRACLIUS.

N'attente rien, barbare!

Je suis....

PHOCAS.

Avoue enfin.

HÉRACLIUS.

Je tremble, je m'égare,

Et mon cœur....

PHOCAS, à Héraclius.

Tu pourras à loisir y penser. 1705

(A Octavian.)

Frappe.

HÉRACLIUS.

Arrête; je suis.... Puis-je le prononcer?

PHOCAS.

Achève, ou....

HÉRACLIUS.

Je suis donc, s'il faut que je le die,

Ce qu'il faut que je sois pour lui sauver la vie.

Oui, je lui dois assez, Seigneur, quoi qu'il en soit,

Pour vous payer pour lui de l'amour qu'il vous doit; 1710

Et je vous le promets entier, ferme, sincère[400],

Et tel qu'Héraclius l'auroit pour son vrai père.

J'accepte en sa faveur ses parents pour les miens;

Mais sachez que vos jours me répondront des siens:

Vous me serez garant des hasards de la guerre, 1715

Des ennemis secrets, de l'éclat du tonnerre;

Et de quelque façon que le courroux des cieux

Me prive d'un ami qui m'est si précieux,

Je vengerai sur vous, et fussiez-vous mon père,

Ce qu'aura fait sur lui leur injuste colère[401]. 1720

PHOCAS.

Ne crains rien: de tous deux je ferai mon appui;

L'amour qu'il a pour toi m'assure trop de lui:

Mon cœur pâme de joie, et mon âme n'aspire

Qu'à vous associer l'un et l'autre à l'empire.

J'ai retrouvé mon fils; mais sois-le tout à fait, 1725

Et donne-m'en pour marque un véritable effet:

Ne laisse plus de place à la supercherie;

Pour achever ma joie, épouse Pulchérie.

HÉRACLIUS.

Seigneur, elle est ma sœur.

PHOCAS.

Tu n'es donc point mon fils,

Puisque si lâchement déjà tu t'en dédis? 1730

PULCHÉRIE.

Qui te donne, tyran, une attente si vaine?

Quoi? son consentement étoufferoit ma haine!

Pour l'avoir étonné tu m'aurois fait changer!

J'aurois pour cette honte un cœur assez léger!

Je pourrois épouser ou ton fils, ou mon frère! 1735

SCÈNE IV.

PHOCAS, HÉRACLIUS, MARTIAN, PULCHÉRIE, CRISPE, GARDES[402].

CRISPE.

Seigneur, vous devez tout au grand cœur d'Exupère:

Il est l'unique auteur de nos meilleurs destins:

Lui seul et ses amis ont dompté vos mutins;

Il a fait prisonniers leurs chefs, qu'il vous amène.

PHOCAS.

Dis-lui qu'il me les garde en la salle prochaine; 1740

Je vais de leurs complots m'éclaircir avec eux.

(Crispe s'en va, et Phocas parle à Héraclius[403].)

Toi, cependant, ingrat, sois mon fils, si tu veux.

En l'état où je suis, je n'ai plus lieu de feindre:

Les mutins sont domptés, et je cesse de craindre.

Je vous laisse tous trois.

(A Pulchérie.)

Use bien du moment 1745

Que je prends pour en faire un juste châtiment;

Et si tu n'aimes mieux que l'un et l'autre meure,

Trouve ou choisis mon fils, et l'épouse sur l'heure;

Autrement, si leur sort demeure encor douteux[404],

Je jure à mon retour qu'ils périront tous deux. 1750

Je ne veux point d'un fils dont l'implacable haine[405]

Prend ce nom pour affront et mon amour pour gêne.

Toi....

PULCHÉRIE.

Ne menace point; je suis prête à mourir.

PHOCAS.

A mourir! jusque-là je pourrois te chérir[406]!

N'espère pas de moi cette faveur suprême, 1755

Et pense....

PULCHÉRIE.

A quoi, tyran?

PHOCAS.

A m'épouser moi-même

Au milieu de leur sang à tes pieds répandu.

PULCHÉRIE.

Quel supplice!

PHOCAS.

Il est grand pour toi; mais il t'est dû.

Tes mépris de la mort bravoient trop ma colère.

Il est en toi de perdre ou de sauver ton frère; 1760

Et du moins, quelque erreur qui puisse me troubler[407],

J'ai trouvé les moyens de te faire trembler.

SCÈNE V.

HÉRACLIUS, MARTIAN, PULCHÉRIE.

PULCHÉRIE.

Le lâche, il vous flattoit lorsqu'il trembloit dans l'âme.

Mais tel est d'un tyran le naturel infâme:

Sa douceur n'a jamais qu'un mouvement contraint; 1765

S'il ne craint, il opprime; et s'il n'opprime, il craint.

L'une et l'autre fortune en montre la foiblesse;

L'une n'est qu'insolence, et l'autre que bassesse.

A peine est-il sorti de ces lâches terreurs[408]

Qu'il a trouvé pour moi le comble des horreurs. 1770

Mes frères, puisqu'enfin vous voulez tous deux l'être,

Si vous m'aimez en sœur, faites-le-moi paroître.

HÉRACLIUS.

Que pouvons-nous tous deux, lorsqu'on tranche nos jours[409]?

PULCHÉRIE.

Un généreux conseil est un puissant secours.

MARTIAN.

Il n'est point de conseil qui vous soit salutaire, 1775

Que d'épouser le fils pour éviter le père:

L'horreur d'un mal plus grand vous y doit disposer.

PULCHÉRIE.

Qui me le montrera, si je veux l'épouser?

Et dans cet hyménée à ma gloire funeste,

Qui me garantira des périls de l'inceste? 1780

MARTIAN.

Je le vois trop à craindre et pour vous et pour nous;

Mais, Madame, on peut prendre un vain titre d'époux,

Abuser du tyran la rage forcenée

Et vivre en frère et sœur sous un feint hyménée.

PULCHÉRIE.

Feindre, et nous abaisser à cette lâcheté! 1785

HÉRACLIUS.

Pour tromper un tyran, c'est générosité,

Et c'est mettre, en faveur d'un frère qu'il vous donne,

Deux ennemis secrets auprès de sa personne,

Qui dans leur juste haine animés et constants,

Sur l'ennemi commun sauront prendre leur temps, 1790

Et terminer bientôt la feinte avec sa vie.

PULCHÉRIE.

Pour conserver vos jours et fuir mon infamie,

Feignons, vous le voulez, et j'y résiste en vain.

Sus donc, qui de vous deux me prêtera la main?

Qui veut feindre avec moi? qui sera mon complice? 1795

HÉRACLIUS.

Vous, Prince, à qui le ciel inspire l'artifice.

MARTIAN.

Vous, que veut le tyran pour fils obstinément.

HÉRACLIUS.

Vous, qui depuis quatre ans la servez en amant.

MARTIAN.

Vous saurez mieux que moi surprendre sa tendresse.

HÉRACLIUS.

Vous saurez mieux que moi la traiter de maîtresse. 1800

MARTIAN.

Vous aviez commencé tantôt d'y consentir.

PULCHÉRIE.

Ah! princes, votre cœur ne peut se démentir[410];

Et vous l'avez tous deux trop grand, trop magnanime,

Pour souffrir sans horreur l'ombre même d'un crime.

Je vous connoissois trop pour juger autrement 1805

Et de votre conseil et de l'événement,

Et je n'y déférois que pour vous voir dédire.

Toute fourbe est honteuse aux cœurs nés pour l'empire;

Princes, attendons tout, sans consentir à rien.

HÉRACLIUS.

Admirez cependant quel malheur est le mien. 1810

L'obscure vérité que de mon sang je signe,

Du grand nom qui me perd ne me peut rendre digne:

On n'en croit pas ma mort; et je perds mon trépas,

Puisque mourant pour lui je ne le sauve pas.

MARTIAN.

Voyez d'autre côté quelle est ma destinée, 1815

Madame: dans le cours d'une seule journée,

Je suis Héraclius, Léonce et Martian;

Je sors d'un empereur, d'un tribun, d'un tyran.

De tous trois ce désordre en un jour me fait naître,

Pour me faire mourir enfin sans me connoître. 1820

PULCHÉRIE.

Cédez, cédez tous deux aux rigueurs de mon sort:

Il a fait contre vous un violent effort.

Votre malheur est grand; mais quoi qu'il en succède,

La mort qu'on me refuse en sera le remède;

Et moi.... Mais que nous veut ce perfide[411]?

SCÈNE VI.

HÉRACLIUS, MARTIAN, PULCHÉRIE, AMYNTAS.

AMYNTAS.

Mon bras 1825

Vient de laver ce nom dans le sang de Phocas.

HÉRACLIUS.

Que nous dis-tu?

AMYNTAS.

Qu'à tort vous nous prenez pour traîtres;

Qu'il n'est plus de tyran; que vous êtes les maîtres.

HÉRACLIUS.

De quoi?

AMYNTAS.

De tout l'empire.

MARTIAN.

Et par toi?

AMYNTAS.

Non, Seigneur:

Un autre en a la gloire, et j'ai part à l'honneur. 1830

HÉRACLIUS.

Et quelle heureuse main finit notre misère?

AMYNTAS.

Princes, l'auriez-vous cru? c'est la main d'Exupère.

MARTIAN.

Lui, qui me trahissoit?

AMYNTAS.

C'est de quoi s'étonner:

Il ne vous trahissoit que pour vous couronner.

HÉRACLIUS.

N'a-t-il pas des mutins dissipé la furie? 1835

AMYNTAS.

Son ordre excitoit seul cette mutinerie.

MARTIAN.

Il en a pris les chefs, toutefois?

AMYNTAS.

Admirez

Que ces prisonniers même avec lui conjurés

Sous cette illusion couroient à leur vengeance:

Tous contre ce barbare étant d'intelligence[412], 1840

Suivis d'un gros d'amis nous passons librement

Au travers du palais à son appartement.

La garde y restoit foible, et sans aucun ombrage;

Crispe même à Phocas porte notre message:

Il vient; à ses genoux on met les prisonniers, 1845

Qui tirent pour signal leurs poignards les premiers.

Le reste, impatient dans sa noble colère,

Enferme la victime; et soudain Exupère:

«Qu'on arrête, dit-il; le premier coup m'est dû;

C'est lui qui me rendra l'honneur presque perdu.» 1850

Il frappe, et le tyran tombe aussitôt sans vie,

Tant de nos mains la sienne est promptement suivie.

Il s'élève un grand bruit, et mille cris confus

Ne laissent discerner que «Vive Héraclius!»

Nous saisissons la porte, et les gardes se rendent. 1855

Mêmes cris aussitôt de tous côtés s'entendent;

Et de tant de soldats qui lui servoient d'appui,

Phocas, après sa mort, n'en a pas un pour lui.

PULCHÉRIE.

Quel chemin Exupère a pris pour sa ruine!

AMYNTAS.

Le voici qui s'avance avecque Léontine. 1860

SCÈNE VII.

HÉRACLIUS, MARTIAN, LÉONTINE, PULCHÉRIE, EUDOXE, EXUPÈRE, AMYNTAS,

TROUPE[413].

HÉRACLIUS, à Léontine.

Est-il donc vrai, Madame? et changeons-nous de sort?

Amyntas nous fait-il un fidèle rapport?

LÉONTINE.

Seigneur, un tel succès à peine est concevable;

Et d'un si grand dessein la conduite admirable....

HÉRACLIUS, à Exupère.

Perfide généreux, hâte-toi d'embrasser 1865

Deux princes impuissants à te récompenser.

EXUPÈRE, à Héraclius.

Seigneur, il me faut grâce ou de l'un ou de l'autre:

J'ai répandu son sang, si j'ai vengé le vôtre.

MARTIAN.

Qui que ce soit des deux, il doit se consoler

De la mort d'un tyran qui vouloit l'immoler: 1870

Je ne sais quoi pourtant dans mon cœur en murmure.

HÉRACLIUS.

Peut-être en vous par là s'explique la nature;

Mais, Prince, votre sort n'en sera pas moins doux:

Si l'empire est à moi, Pulchérie est à vous.

Puisque le père est mort, le fils est digne d'elle. 1875

(A Léontine.)

Terminez donc, Madame, enfin notre querelle.

LÉONTINE.

Mon témoignage seul peut-il en décider?

MARTIAN.

Quelle autre sûreté pourrions-nous demander?

LÉONTINE.

Je vous puis être encor suspecte d'artifice.

Non, ne m'en croyez pas: croyez l'Impératrice. 1880

(A Pulchérie, lui donnant un billet.)

Vous connoissez sa main, Madame; et c'est à vous

Que je remets le sort d'un frère et d'un époux.

Voyez ce qu'en mourant me laissa votre mère.

PULCHÉRIE.

J'en baise en soupirant le sacré caractère.

LÉONTINE.

Apprenez d'elle enfin quel sang vous a produits, 1885

Princes.

HÉRACLIUS, à Eudoxe.

Qui que je sois, c'est à vous que je suis.

BILLET DE CONSTANTINE[414].

PULCHÉRIE lit.

_Parmi tant de malheurs mon bonheur est étrange:

Après avoir donné son fils au lieu du mien,

Léontine à mes yeux, par un second échange,

Donne encore à Phocas mon fils au lieu du sien.

1890

-Vous qui pourrez douter d'un si rare service,

Sachez qu'elle a deux fois trompé notre tyran:

Celui qu'on croit Léonce est le vrai Martian,

Et le faux Martian est vrai fils de Maurice._

_CONSTANTINE._

PULCHÉRIE, à Héraclius.

Ah! vous êtes mon frère!

HÉRACLIUS, à Pulchérie.

Et c'est heureusement 1895

Que le trouble éclairci vous rend à votre amant.

LÉONTINE, à Héraclius.

Vous en saviez assez pour éviter l'inceste,

Et non pas pour vous rendre un tel secret funeste.

(A Martian.)

Mais pardonnez, Seigneur, à mon zèle parfait

Ce que j'ai voulu faire, et ce qu'un autre a fait. 1900

MARTIAN.

Je ne m'oppose point à la commune joie;

Mais souffrez des soupirs que la nature envoie.

Quoique jamais Phocas n'ait mérité d'amour,

Un fils ne peut moins rendre à qui l'a mis au jour:

Ce n'est pas tout d'un coup qu'à ce titre on renonce.

HÉRACLIUS.

Donc, pour mieux l'oublier, soyez encor Léonce:

Sous ce nom glorieux aimez ses ennemis,

Et meure du tyran jusqu'au nom de son fils!

(A Eudoxe.)

Vous, Madame, acceptez et ma main et l'empire

En échange d'un cœur pour qui le mien soupire. 1910

EUDOXE, à Héraclius.

Seigneur, vous agissez en prince généreux.

HÉRACLIUS, à Exupère et Amyntas.

Et vous dont la vertu me rend ce trouble heureux,

Attendant les effets de ma reconnoissance,

Reconnoissons, amis, la céleste puissance:

Allons lui rendre hommage, et d'un esprit content[415] 1915

Montrer Héraclius au peuple qui l'attend[416].

FIN DU CINQUIÈME ET DERNIER ACTE.

[390] «On a presque toujours retranché aux représentations ces

stances.» (_Voltaire._)

[391] _Var._ Cette grâce qu'il me veut faire. (1647-56)

[392] _Var._ Et je n'ose plus croire rien. (1647-56)

[393] _Var._ Il le pense, Seigneur, et le brutal espère.

(1647-56)

[394] _Var._ Puisse-t-il par un trait de lumière plus belle.

(1647-56)

[395] _Var._ Ah! Prince, il ne faut point de plus belle lumière.

(1647-56)

[396] _Var._ Quelque haine qu'il doive, il ne se peut défendre,

Quand il se voit aimé, d'aimer et de le rendre. (1647-56)

[397] _Var._ MARTIAN, _croyant être Héraclius_. (1647-60)--Ces

éditions ont même variante partout, jusqu'à la fin de la pièce,

excepté au dernier couplet que dit Martian.

[398] _Var._ Toutes les fois, Seigneur, qu'on se laisse adopter.

(1647-56)

[399] _Var._ Il faut que cette grâce un peu plus haut nous monte,

Qu'elle nous fasse honneur, et non pas de la honte. (1647-65)

[400] _Var._ Et je vous la promets, ferme, pleine, sincère,

Autant qu'Héraclius la rendroit à son père. (1647-56)

[401] _Var._ Ce qu'aura fait sur lui leur indigne colère.

(1647-56)

[402] L'indication des personnages de cette scène n'est correcte

que dans les éditions de 1647, 1652 et 1655. Dans toutes les

autres impressions, y compris celle de 1692, elle est incomplète

ou inexacte.

[403] _Var._ _Et Phocas continue à parler à Héraclius._ (1647-56)

[404] _Var._ Autrement, si leur sort est encore douteux.

(1647-56)

[405] _Var._ Je ne veux point d'un fils qui tient ce nom à honte,

Que mon sang déshonore, et que mon trône affronte. (1647-56)

[406] _Var._ A mourir! jusque-là je te pourrois chérir! (1647-56)

[407] _Var._ Et du moins, quelque erreur qui me puisse troubler.

(1647-56)

[408] _Var._ A peine est-il sorti de ses lâches terreurs.

(1647-63)

[409] _Var._ Que pouvons-nous tous deux, quand on tranche nos

jours? (1647-56)

[410] _Var._ Ah! princes, votre cœur ne se peut démentir.

(1647-56)

[411] «Il est hors de doute que depuis que Phocas est sorti au

cinquième d'_Héraclius_ jusqu'à ce qu'Amyntas vienne raconter sa

mort, il faut plus de temps pour ce qui se fait derrière le

théâtre que pour le récit des vers qu'Héraclius, Martian et

Pulchérie emploient à plaindre leur malheur.» (_Discours des

trois unités_, tome I, p. 115.)

[412] _Var._ Tous dessous cette feinte étant d'intelligence,

Suivis d'un gros d'amis, de peuple, et de valets,

Nous passons librement les portes du palais. (1647-56)

[413] Au mot TROUPE. Thomas Corneille (1692) et Voltaire (1764)

ont substitué GARDES.

[414] Ce titre manque dans les éditions de 1647-60, et dans celle

de Voltaire (1764).

[415] _Var._ Allons lui rendre grâce, et d'un esprit content.

(1647-56)

[416] _Var._ Montrons Héraclius au peuple qui l'attend. (1647-60)

ANDROMÈDE

TRAGÉDIE

1650

NOTICE.

Les reproches et les invectives dont les pamphlétaires de la Fronde

poursuivaient Mazarin à cause de son goût pour les pièces à grand

spectacle et des prodigalités auxquelles cette passion l'entraînait,

sont un des lieux communs qui reparaissent le plus souvent dans leurs

écrits.

«Qui ne sait, lit-on dans la _Lettre d'un religieux envoyée à

Monseigneur le prince de Condé_, ce que coûtent à la France les

comédiens chanteurs qu'il a fait venir d'Italie[421]?»

Adieu, maître des Trivelins;

Adieu, grand faiseur de machines;

Adieu, cause de nos ruines,

s'écrie l'auteur de la pièce intitulée _le Passe-port et l'Adieu de

Mazarin_[418].

Dans le _Sommaire de la doctrine curieuse du cardinal Mazarin par lui

déclarée en une lettre qu'il écrit à un sien confident pour se purger

de l'arrêt du Parlement_, le Cardinal est censé se proposer de

répondre, comme on va le voir, à la question qu'il prévoit au sujet de

ces folles dépenses:

«_Interrogatoire._ Si je n'ai pas diverti le fonds des finances du Roi

et employé plus d'argent aux machines de théâtres et ballets qu'à

celles de la guerre?

«_Réponse._ Que ce fait ne consiste qu'en interprétation, et que ces

profusions ne me seront pas imputées à crime, quand on saura qu'il ne

coûtoit chose quelconque au Roi des ballets et des comédies qui lui

ont donné tant de plaisir, parce que les avances se prenoient

véritablement dans les coffres de Sa Majesté; mais ayant eu soin de

les faire représenter au public après que le Roi et sa cour y avoient

pris leur satisfaction, je retirois par mes gens beaucoup plus que les

avances n'avoient coûté: ce que j'employois aux récompenses que la

Reine me permettoit de prendre pour mes services, dont les finances de

Sa Majesté se trouvoient d'autant déchargées[419].»

Ces reproches s'appliquent principalement à

.... Ce cher ballet,

Ce beau, mais malheureux Orphée,

Ou, pour mieux parler, ce Morphée,

Puisque tant de monde y dormit[420].

Non content du «superbe salon que le cardinal de Richelieu avoit fait

bâtir,» Mazarin l'avait fait «rompre en partie pour donner place aux

immenses machines de cette ennuyeuse comédie[421].»

L'opéra d'_Orphée_ avait été représenté au carnaval de 1647. Renaudot

en fait un pompeux éloge dans l'Extraordinaire de la _Gazette_ du 8

mars intitulé: _La représentation naguères faite devant Leurs Majestés

dans le Palais-Royal de la tragi-comédie d'Orphée, en musique et vers

italiens. Avec les merveilleux changements de Théâtre, les machines et

autres inventions jusques à présent inconnues en France_.

Le journaliste officiel s'efforce de prouver qu'un tel spectacle est

indispensable à la gloire de la nation: «La France, dit-il, sembloit

avoir élevé en nos jours la dignité du théâtre au dernier point, ayant

fait honte à l'antiquité par la force et la beauté de ses vers, et par

la grâce et la naïveté de ses acteurs; mais il faut confesser qu'elle

se laissoit vaincre à la pompe et décoration des scènes étrangères. Il

n'étoit pas raisonnable que cet État, qui ne le cède en rien aux

autres, leur fût inférieur en ce regard. Il peut aujourd'hui se vanter

à juste titre qu'il ne l'emporte pas moins au-dessus de toutes les

autres nations aux exercices de la paix qu'en ceux de la guerre[422].»

Renaudot s'attache surtout à établir que la pièce a paru parfaitement

intelligible et n'a causé aucun ennui; mais son insistance même prouve

que rien ne devait être plus contestable. «Voilà..., dit-il, le fidèle

rapport de ce qui s'est passé en cette action, mais le principal y

manque, qui est de voir ce sujet animé par l'organe de ses acteurs et

par leurs gestes, qui l'exprimoient si parfaitement qu'ils se

pouvoient faire entendre à ceux qui n'avoient aucune connoissance de

leur langue. Le Roi y apporta aussi tant d'attention qu'encore que Sa

Majesté l'eût déjà vue deux fois, elle y voulut encore assister cette

troisième, n'ayant donné aucun témoignage de s'y ennuyer, bien qu'elle

dût être fatiguée du bal du jour précédent[423].»

Si en voyant pour la troisième fois un ouvrage de ce genre le Roi ne

bâilla pas par trop fort, car c'est là en fin de compte ce que

semblent signifier les euphémismes de Renaudot, cela était dû sans

doute à la magnificence du spectacle, bien fait pour charmer un prince

de huit ans. Tout le monde du reste trouva les machines très-belles;

mais on eût souhaité un poëme plus intéressant. On songea à en

commander un à Corneille, et l'on se mit en mesure de tout disposer

pour le carnaval de 1648; mais, vers la fin de 1647, le Roi fut assez

gravement atteint de la petite vérole et Vincent de Paul profita de

cette circonstance pour tâcher de faire perdre à la Reine le goût des

amusements profanes. C'est un contemporain qui nous l'apprend en ces

termes, dans une lettre du 20 décembre 1647:

«On préparoit force machines au palais Cardinal pour représenter à ce

carnaval une comédie en musique dont M. Corneille a fait les paroles.

Il avoit pris Andromède pour sujet, et je crois qu'il l'eût mieux

traité à notre mode que les Italiens; mais depuis la guérison du Roi,

M. Vincent a dégoûté la Reine de ces divertissements, de sorte que

tous les ouvrages ont cessé[424].»

Œuvres de P. Corneille, Tome 05 · 第 14 / 36 段