Trouvez bon qu'un secret d'une telle importance,
Puisque vous le mandez, s'explique en sa présence. 1220
PHOCAS.
Le voici. Mais surtout ne me dis rien pour lui.
SCÈNE III.
PHOCAS, HÉRACLIUS, MARTIAN[367], EXUPÈRE, TROUPE DE GARDES.
HÉRACLIUS.
Je sais qu'en ma prière il auroit peu d'appui;
Et loin de me donner une inutile peine,
Tout ce que je demande à votre juste haine,
C'est que de tels forfaits ne soient point impunis; 1225
Perdez Héraclius, et sauvez votre fils[368]:
Voilà tout mon souhait et toute ma prière.
M'en refuserez-vous?
PHOCAS.
Tu l'obtiendras entière:
Ton salut en effet est douteux sans sa mort.
MARTIAN.
Ah, Prince! j'y courois sans me plaindre du sort; 1230
Son indigne rigueur n'est pas ce qui me touche;
Mais en ouïr l'arrêt sortir de votre bouche!
Je vous ai mal connu jusques à mon trépas.
HÉRACLIUS.
Et même en ce moment tu ne me connois pas.
Écoute, père aveugle, et toi, prince crédule, 1235
Ce que l'honneur défend que plus je dissimule.
Phocas, connois ton sang et tes vrais ennemis:
Je suis Héraclius, et Léonce est ton fils.
MARTIAN.
Seigneur, que dites-vous?
HÉRACLIUS.
Que je ne puis plus taire
Que deux fois Léontine osa tromper ton père; 1240
Et semant de nos noms un insensible abus,
Fit un faux Martian du jeune Héraclius.
PHOCAS.
Maurice te dément, lâche! tu n'as qu'à lire:
«Sous le nom de Léonce Héraclius respire.»
Tu fais après cela des contes superflus. 1245
HÉRACLIUS.
Si ce billet fut vrai, Seigneur, il ne l'est plus:
J'étois Léonce alors, et j'ai cessé de l'être
Quand Maurice immolé n'en a pu rien connoître.
S'il laissa par écrit ce qu'il avoit pu voir,
Ce qui suivit sa mort fut hors de son pouvoir. 1250
Vous portâtes soudain la guerre dans la Perse,
Où vous eûtes trois ans la fortune diverse.
Cependant Léontine, étant dans le château
Reine de nos destins et de notre berceau,
Pour me rendre le rang qu'occupoit votre race[369], 1255
Prit Martian pour elle, et me mit en sa place.
Ce zèle en ma faveur lui succéda si bien,
Que vous-même au retour vous n'en connûtes rien;
Et ces informes traits qu'à six mois a l'enfance,
Ayant mis entre nous fort peu de différence, 1260
Le foible souvenir en trois ans s'en perdit:
Vous prîtes aisément ce qu'elle vous rendit.
Nous vécûmes tous deux sous le nom l'un de l'autre:
Il passa pour son fils, je passai pour le vôtre;
Et je ne jugeois pas ce chemin criminel[370] 1265
Pour remonter sans meurtre au trône paternel.
Mais voyant cette erreur fatale à cette vie
Sans qui déjà la mienne auroit été ravie,
Je me croirois, Seigneur, coupable infiniment
Si je souffrois encore un tel aveuglement. 1270
Je viens reprendre un nom qui seul a fait son crime.
Conservez votre haine, et changez de victime.
Je ne demande rien que ce qui m'est promis:
Perdez Héraclius, et sauvez votre fils[371].
MARTIAN.
Admire de quel fils le ciel t'a fait le père, 1275
Admire quel effort sa vertu vient de faire,
Tyran; et ne prends pas pour une vérité
Ce qu'invente pour moi sa générosité.
(A Héraclius.)
C'est trop, Prince, c'est trop pour ce petit service
Dont honora mon bras ma fortune propice: 1280
Je vous sauvai la vie, et ne la perdis pas;
Et pour moi vous cherchez un assuré trépas!
Ah! si vous m'en devez quelque reconnoissance,
Prince, ne m'ôtez pas l'honneur de ma naissance:
Avoir tant de pitié d'un sort si glorieux, 1285
De crainte d'être ingrat, c'est m'être injurieux.
PHOCAS.
En quel trouble me jette une telle dispute!
A quels nouveaux malheurs m'expose-t-elle en butte!
Lequel croire, Exupère, et lequel démentir?
Tombé-je dans l'erreur, ou si j'en vais sortir? 1290
Si ce billet est vrai, le reste est vraisemblable.
EXUPÈRE.
Mais qui sait si ce reste est faux ou véritable?
PHOCAS.
Léontine deux fois a pu tromper Phocas.
EXUPÈRE.
Elle a pu les changer, et ne les changer pas,
Et plus que vous, Seigneur, dedans l'inquiétude, 1295
Je ne vois que du trouble et de l'incertitude.
HÉRACLIUS.
Ce n'est pas d'aujourd'hui que je sais qui je suis:
Vous voyez quels effets en ont été produits.
Depuis plus de quatre ans vous voyez quelle adresse
J'apporte à rejeter l'hymen de la Princesse, 1300
Où sans doute aisément mon cœur eût consenti[372],
Si Léontine alors ne m'en eût averti.
MARTIAN.
Léontine?
HÉRACLIUS.
Elle-même.
MARTIAN.
Ah! ciel! quelle est sa ruse!
Martian aime Eudoxe, et sa mère l'abuse.
Par l'horreur d'un hymen qu'il croit incestueux, 1305
De ce prince à sa fille elle assure les vœux;
Et son ambition, adroite à le séduire,
Le plonge en une erreur dont elle attend l'empire.
Ce n'est que d'aujourd'hui que je sais qui je suis;
Mais de mon ignorance elle espéroit ces fruits, 1310
Et me tiendroit encor la vérité cachée,
Si tantôt ce billet ne l'en eût arrachée.
PHOCAS, à Exupère.
La méchante l'abuse aussi bien que Phocas.
EXUPÈRE.
Elle a pu l'abuser, et ne l'abuser pas.
PHOCAS.
Tu vois comme la fille a part au stratagème[373]. 1315
EXUPÈRE.
Et que la mère a pu l'abuser elle-même.
PHOCAS.
Que de pensers divers! que de soucis flottants!
EXUPÈRE.
Je vous en tirerai, Seigneur, dans peu de temps.
PHOCAS.
Dis-moi, tout est-il prêt pour ce juste supplice?
EXUPÈRE.
Oui, si nous connoissions le vrai fils de Maurice. 1320
HÉRACLIUS.
Pouvez-vous en douter après ce que j'ai dit?
MARTIAN.
Donnez-vous à l'erreur encor quelque crédit[374]?
HÉRACLIUS[375].
Ami, rends-moi mon nom: la faveur n'est pas grande;
Ce n'est que pour mourir que je te le demande.
Reprends ce triste jour que tu m'as racheté, 1325
Ou rends-moi cet honneur que tu m'as presque ôté.
MARTIAN.
Pourquoi, de mon tyran volontaire victime,
Précipiter vos jours pour me noircir d'un crime[376]?
Prince, qui que je sois, j'ai conspiré sa mort,
Et nos noms au dessein donnent un divers sort: 1330
Dedans Héraclius il a gloire solide,
Et dedans Martian il devient parricide.
Puisqu'il faut que je meure illustre ou criminel,
Couvert ou de louange ou d'opprobre éternel,
Ne souillez point ma mort, et ne veuillez pas faire 1335
Du vengeur de l'empire un assassin d'un père.
HÉRACLIUS.
Mon nom seul est coupable, et sans plus disputer,
Pour te faire innocent tu n'as qu'à le quitter;
Il conspira lui seul, tu n'en es point complice.
Ce n'est qu'Héraclius qu'on envoie au supplice: 1340
Sois son fils, tu vivras.
MARTIAN.
Si je l'avois été,
Seigneur, ce traître en vain m'auroit sollicité;
Et lorsque contre vous il m'a fait entreprendre[377],
La nature en secret auroit su m'en défendre.
HÉRACLIUS.
Apprends donc qu'en secret mon cœur t'a prévenu. 1345
J'ai voulu conspirer, mais on m'a retenu;
Et dedans mon péril Léontine timide....
MARTIAN.
N'a pu voir Martian commettre un parricide.
HÉRACLIUS.
Toi, que de Pulchérie elle a fait amoureux,
Juge sous les deux noms ton dessein et tes feux. 1350
Elle a rendu pour toi l'un et l'autre funeste,
Martian parricide, Héraclius inceste,
Et n'eût pas eu pour moi d'horreur d'un grand forfait,
Puisque dans ta personne elle en pressoit l'effet.
Mais elle m'empêchoit de hasarder ma tête[378], 1355
Espérant par ton bras me livrer ma conquête.
Ce favorable aveu dont elle t'a séduit
T'exposoit aux périls pour m'en donner le fruit;
Et c'étoit ton succès qu'attendoit sa prudence,
Pour découvrir au peuple ou cacher ma naissance. 1360
PHOCAS.
Hélas! je ne puis voir qui des deux est mon fils;
Et je vois que tous deux ils sont mes ennemis.
En ce piteux état quel conseil dois-je suivre?
J'ai craint un ennemi, mon bonheur me le livre;
Je sais que de mes mains il ne se peut sauver, 1365
Je sais que je le vois, et ne puis le trouver[379].
La nature tremblante, incertaine, étonnée,
D'un nuage confus couvre sa destinée:
L'assassin sous cette ombre échappe à ma rigueur,
Et présent à mes yeux, il se cache en mon cœur. 1370
Martian! A ce nom aucun ne veut répondre,
Et l'amour paternel ne sert qu'à me confondre.
Trop d'un Héraclius en mes mains est remis;
Je tiens mon ennemi, mais je n'ai plus de fils.
Que veux-tu donc, nature, et que prétends-tu faire?
Si je n'ai plus de fils, puis-je encore être père?
De quoi parle à mon cœur ton murmure imparfait?
Ne me dis rien du tout, ou parle tout à fait[380].
Qui que ce soit des deux que mon sang ait fait naître,
Ou laisse-moi le perdre, ou fais-le moi connoître. 1380
O toi, qui que tu sois, enfant dénaturé,
Et trop digne du sort que tu t'es procuré,
Mon trône est-il pour toi plus honteux qu'un supplice?
O malheureux Phocas! ô trop heureux Maurice!
Tu recouvres deux fils pour mourir après toi, 1385
Et je n'en puis trouver pour régner après moi!
Qu'aux honneurs de ta mort je dois porter envie,
Puisque mon propre fils les préfère à sa vie!
SCÈNE IV.
PHOCAS, HÉRACLIUS, MARTIAN[381], CRISPE, EXUPÈRE, LÉONTINE.
CRISPE, à Phocas.
Seigneur, ma diligence enfin a réussi:
J'ai trouvé Léontine, et je l'amène ici. 1390
PHOCAS, à Léontine.
Approche, malheureuse.
HÉRACLIUS, à Léontine
Avouez tout, Madame.
J'ai tout dit.
LÉONTINE, à Héraclius.
Quoi, Seigneur?
PHOCAS.
Tu l'ignores, infâme!
Qui des deux est mon fils?
LÉONTINE.
Qui vous en fait douter?
HÉRACLIUS, à Léontine.
Le nom d'Héraclius que son fils veut porter:
Il en croit ce billet et votre témoignage; 1395
Mais ne le laissez pas dans l'erreur davantage.
PHOCAS.
N'attends pas les tourments, ne me déguise rien.
M'as-tu livré ton fils? as-tu changé le mien?
LÉONTINE.
Je t'ai livré mon fils, et j'en aime la gloire.
Si je parle du reste, oseras-tu m'en croire? 1400
Et qui t'assurera que pour Héraclius,
Moi qui t'ai tant trompé, je ne te trompe plus[382]?
PHOCAS.
N'importe, fais-nous voir quelle haute prudence
En des temps si divers leur en fait confidence:
A l'un depuis quatre ans, à l'autre d'aujourd'hui. 1405
LÉONTINE.
Le secret n'en est su ni de lui, ni de lui;
Tu n'en sauras non plus les véritables causes:
Devine, si tu peux, et choisis, si tu l'oses.
L'un des deux est ton fils, l'autre est ton empereur[383].
Tremble dans ton amour, tremble dans ta fureur. 1410
Je te veux toujours voir, quoi que ta rage fasse,
Craindre ton ennemi dedans ta propre race,
Toujours aimer ton fils dedans ton ennemi.
Sans être ni tyran, ni père qu'à demi.
Tandis qu'autour des deux tu perdras ton étude, 1415
Mon âme jouira de ton inquiétude;
Je rirai de ta peine; ou si tu m'en punis,
Tu perdras avec moi le secret de ton fils.
PHOCAS.
Et si je les punis tous deux sans les connoître,
L'un comme Héraclius, l'autre pour vouloir l'être? 1420
LÉONTINE.
Je m'en consolerai quand je verrai Phocas
Croire affermir son sceptre en se coupant le bras,
Et de la même main son ordre tyrannique
Venger Héraclius dessus son fils unique.
PHOCAS.
Quelle reconnoissance, ingrate, tu me rends 1425
Des bienfaits répandus sur toi, sur tes parents,
De t'avoir confié ce fils que tu me caches,
D'avoir mis en tes mains ce cœur que tu m'arraches,
D'avoir mis à tes pieds ma cour qui t'adoroit!
Rends-moi mon fils, ingrate.
LÉONTINE.
Il m'en désavoueroit; 1430
Et ce fils, quel qu'il soit, que tu ne peux connoître,
A le cœur assez bon pour ne vouloir pas l'être.
Admire sa vertu qui trouble ton repos.
C'est du fils d'un tyran que j'ai fait ce héros;
Tant ce qu'il a reçu d'heureuse nourriture[384] 1435
Dompte ce mauvais sang qu'il eut de la nature[385]!
C'est assez dignement répondre à tes bienfaits
Que d'avoir dégagé ton fils de tes forfaits.
Séduit par ton exemple et par sa complaisance,
Il t'auroit ressemblé, s'il eût su sa naissance: 1440
Il seroit lâche, impie, inhumain comme toi,
Et tu me dois ainsi plus que je ne te doi.
EXUPÈRE.
L'impudence et l'orgueil suivent les impostures.
Ne vous exposez plus à ce torrent d'injures,
Qui ne faisant qu'aigrir votre ressentiment, 1445
Vous donne peu de jour pour ce discernement.
Laissez-la-moi, Seigneur, quelques moments en garde.
Puisque j'ai commencé, le reste me regarde:
Malgré l'obscurité de son illusion,
J'espère démêler cette confusion. 1450
Vous savez à quel point l'affaire m'intéresse.
PHOCAS.
Achève, si tu peux, par force ou par adresse,
Exupère; et sois sûr que je te devrai tout,
Si l'ardeur de ton zèle en peut venir à bout.
Je saurai cependant prendre à part l'un et l'autre; 1455
Et peut-être qu'enfin nous trouverons le nôtre.
Agis de ton côté; je la laisse avec toi:
Gêne, flatte, surprends. Vous autres, suivez-moi.
SCÈNE V.
EXUPÈRE, LÉONTINE.
EXUPÈRE.
On ne peut nous entendre. Il est juste, Madame,
Que je vous ouvre enfin jusqu'au fond de mon âme; 1460
C'est passer trop longtemps pour traître auprès de vous.
Vous haïssez Phocas; nous le haïssons tous....
LÉONTINE.
Oui, c'est bien lui montrer ta haine et ta colère,
Que lui vendre ton prince et le sang de ton père.
EXUPÈRE.
L'apparence vous trompe, et je suis en effet.... 1465
LÉONTINE.
L'homme le plus méchant que la nature ait fait[386].
EXUPÈRE.
Ce qui passe à vos yeux pour une perfidie....
LÉONTINE.
Cache une intention fort noble et fort hardie.
EXUPÈRE.
Pouvez-vous en juger, puisque vous l'ignorez?
Considérez l'état de tous nos conjurés. 1470
Il n'est aucun de nous à qui sa violence[387]
N'ait donné trop de lieu d'une juste vengeance;
Et nous en croyant tous dans notre âme indignés,
Le tyran du palais nous a tous éloignés.
Il y falloit rentrer par quelque grand service. 1475
LÉONTINE.
Et tu crois m'éblouir avec cet artifice?
EXUPÈRE.
Madame, apprenez tout. Je n'ai rien hasardé.
Vous savez de quel nombre il est toujours gardé;
Pouvions-nous le surprendre, ou forcer les cohortes
Qui de jour et de nuit tiennent toutes ses portes? 1480
Pouvions-nous mieux sans bruit nous approcher de lui?
Vous voyez la posture où j'y suis aujourd'hui:
Il me parle, il m'écoute, il me croit; et lui-même
Se livre entre mes mains, aide à mon stratagème.
C'est par mes seuls conseils qu'il veut publiquement
Du prince Héraclius faire le châtiment;
Que sa milice, éparse à chaque coin des rues,
A laissé du palais les portes presque nues:
Je puis en un moment m'y rendre le plus fort;
Mes amis sont tous prêts: c'en est fait, il est mort; 1490
Et j'userai si bien de l'accès qu'il me donne,
Qu'aux pieds d'Héraclius je mettrai sa couronne.
Mais après mes desseins pleinement découverts,
De grâce, faites-moi connoître qui je sers;
Et ne le cachez plus à ce cœur qui n'aspire 1495
Qu'à le rendre aujourd'hui maître de tout l'empire.
LÉONTINE.
Esprit lâche et grossier, quelle brutalité
Te fait juger en moi tant de crédulité?
Va, d'un piège si lourd l'appas[388] est inutile,
Traître, et si tu n'as point[389] de ruse plus subtile.... 1500
EXUPÈRE.
Je vous dis vrai, Madame, et vous dirai de plus....
LÉONTINE.
Ne me fais point ici de contes superflus:
L'effet à tes discours ôte toute croyance.
EXUPÈRE.
Eh bien! demeurez donc dans votre défiance.
Je ne demande plus, et ne vous dis plus rien; 1505
Gardez votre secret, je garderai le mien.
Puisque je passe encor pour homme à vous séduire,
Venez dans la prison où je vais vous conduire:
Si vous ne me croyez, craignez ce que je puis.
Avant la fin du jour vous saurez qui je suis. 1510
FIN DU QUATRIÈME ACTE.
[358] Par une singulière erreur, les éditions de 1660-82 portent:
«cher Eudoxe,» au masculin.
[359] _Var._ Il trahit justement qui me vouloit trahir. (1647-56)
[360] _Var._ Et l'un et l'autre enfin n'est que la même chose.
(1647-60)
[361] _Var._ Encore si c'étoit pour le faire empereur. (1647-56)
[362] Ce vers est souvent répété et forme une espèce de refrain.
(_Voltaire._)--Voyez ci-dessus, p. 176, acte II, scène II, vers
476, et ci-après, p. 241, acte V, scène VII, vers 1926.
[363] _Var._ HÉRACLIUS, _cru Martian_. (1647-60)--Ces éditions
ont la même variante partout où le nom d'HÉRACLIUS revient dans
cette scène.
[364] _Var._ Qu'on la mène en prison, en attendant sa mère.
(1647-56)
[365] Voltaire coupe cette scène en deux et commence après ce
vers la scène III.
[366] Voltaire (1764) fait précéder le vers 1209 de cette
indication: _aux Gardes_.
[367] Var. HÉRACLIUS, _cru Martian_; MARTIAN, _croyant être
Héraclius_. (1647-60)--Le nom de _MARTIAN_ est suivi de ces mots
toutes les fois qu'il reparaît dans cette scène; celui
d'HÉRACLIUS, avant les deux premiers couplets seulement que
récite ce personnage.
[368] Voyez ci-après, p. 211, le vers 1274 et la note 371.
[369] _Var._ (Car, s'il vous en souvient, votre femme étoit morte),
A l'empire perdu me sut rouvrir la porte,
Prit Martian pour elle, et nous changea si bien,
Que vous-même au retour vous n'y connûtes rien. (1647-56)
[370] _Var._ Et je n'ai pas jugé ce chemin criminel. (1647-56)
[371] «C'est encore un refrain.» (_Voltaire._)--Voyez ci-dessus,
p. 209, vers 1226.
[372] _Var._ Où peut-être aisément mon cœur eût consenti.
(1647-56)
[373] _Var._ Vois-tu pas que la fille a part au stratagème?
EXUP. Je vois trop qu'elle a pu l'abuser elle-même. (1647-56)
[374] _Var._ Donnez-vous au mensonge encor quelque crédit?
(1647-56)
[375] Voltaire ajoute ici: _à Martian_.
[376] _Var._ Vous faire malheureux pour me noircir d'un crime?
(1647-56)
[377] _Var._ Et lorsque contre un père il m'eût fait
entreprendre. (1647-56)
[378] _Var._ Mais pourquoi hasarder? pourquoi rien entreprendre,
Quand d'une heureuse erreur je devrois tout attendre?
C'étoit là sa raison; tout ce qui t'a séduit. (1647-56)
[379] _Var._ Je sais que je le vois, et ne le puis trouver.
(1647-56)
[380] «Ces deux beaux vers de cette admirable tirade ont été
imités par Pascal, et c'est la meilleure de ses pensées.»
(_Voltaire._)--Voltaire a sans doute en vue la pensée de Pascal
(IIe partie, article VII) où se trouve ce passage: «Si je voyois
partout les marques d'un Créateur, je reposerois en paix dans la
foi; mais voyant trop pour nier, et trop peu pour m'assurer, je
suis dans un état à plaindre, et où j'ai souhaité cent fois que
si un Dieu soutient la nature, elle le marquât sans équivoque; et
que si les marques qu'elle en donne sont trompeuses, elle les
supprimât tout à fait; qu'elle dit tout ou rien, afin que je
visse quel parti je dois suivre.» Nous citons le texte des
anciennes éditions, celui que Voltaire a eu sous les yeux; il ne
diffère au reste de celui de MM. Faugère et Havet (p. 189) que
par une très-légère variante.
[381] _Var._ MARTIAN, _croyant être Héraclius_. (1647-60)
[382] _Var._ Si je t'ai tant trompé, je ne te trompe plus?
(1647-56)
[383] _Var._ L'un des deux est ton fils, l'autre ton
empereur[383-a].(1647-68)
[383-a] L'édition de 1692 donne aussi cette leçon.
[384] _Var._ Tant ce qu'il a reçu de bonne nourriture. (1647-56)
[385] Voyez ci-dessus, p. 185, note 328.
[386] Voltaire dit au sujet de ce vers qu'il «est du ton de la
comédie;» mais Palissot lui répond que «Mlle Dumesnil, par la
noblesse et la fierté de son expression, rendait ce vers
très-tragique.»
[387] _Var._ Il n'est aucun de nous dont ce tyran infâme
N'ait immolé le père, ou violé la femme;
Et nous en croyant tous dedans l'âme indignés,
Il nous a jusqu'ici du palais éloignés. (1647-56)
[388] Voyez tome I, p. 148, note 3.
[389] L'édition de 1692 a substitué _pas_ à _point_.
ACTE V.
SCÈNE PREMIÈRE.
HÉRACLIUS.
Quelle confusion étrange[390]
De deux princes fait un mélange
Qui met en discord deux amis!
Un père ne sait où se prendre;
Et plus tous deux s'osent défendre 1515
Du titre infâme de son fils,
Plus eux-mêmes cessent d'entendre
Les secrets qu'on leur a commis.
Léontine avec tant de ruse
Ou me favorise ou m'abuse, 1520
Qu'elle brouille tout notre sort:
Ce que j'en eus de connoissance
Brave une orgueilleuse puissance
Qui n'en croit pas mon vain effort;
Et je doute de ma naissance 1525
Quand on me refuse la mort.
Ce fier tyran qui me caresse
Montre pour moi tant de tendresse
Que mon cœur s'en laisse alarmer:
Lorsqu'il me prie et me conjure, 1530
Son amitié paroît si pure,
Que je ne saurois présumer
Si c'est par instinct de nature,
Ou par coutume de m'aimer.
Dans cette croyance incertaine, 1535
J'ai pour lui des transports de haine
Que je ne conserve pas bien:
Cette grâce qu'il veut me faire[391]
Étonne et trouble ma colère;
Et je n'ose résoudre rien[392], 1540
Quand je trouve un amour de père
En celui qui m'ôta le mien.
Retiens, grande ombre de Maurice,
Mon âme au bord du précipice
Que cette obscurité lui fait, 1545
Et m'aide à faire mieux connoître
Qu'en ton fils Dieu n'a pas fait naître
Un prince à ce point imparfait,
Ou que je méritois de l'être,
Si je ne le suis en effet. 1550
Soutiens ma haine qui chancelle,
Et redoublant pour ta querelle
Cette noble ardeur de mourir,
Fais voir.... Mais il m'exauce; on vient me secourir.
SCÈNE II.
HÉRACLIUS, PULCHÉRIE.
HÉRACLIUS.
O ciel! quel bon démon devers moi vous envoie, 1555
Madame?
PULCHÉRIE.
Le tyran, qui veut que je vous voie,
Et met tout en usage afin de s'éclaircir.
HÉRACLIUS.
Par vous-même en ce trouble il pense réussir!
PULCHÉRIE.
Il le pense, Seigneur, et ce brutal espère[393]
Mieux qu'il ne trouve un fils que je découvre un frère:
Comme si j'étois fille à ne lui rien celer
De tout ce que le sang pourroit me révéler!
HÉRACLIUS.
Puisse-t-il par un trait de lumière fidèle[394]
Vous le mieux révéler qu'il ne me le révèle!
Aidez-moi cependant, Madame, à repousser 1565
Les indignes frayeurs dont je me sens presser....
PULCHÉRIE.
Ah! Prince, il ne faut point d'assurance plus claire[395];
Si vous craignez la mort, vous n'êtes point mon frère:
Ces indignes frayeurs vous ont trop découvert.
HÉRACLIUS.
Moi la craindre, Madame! Ah! je m'y suis offert. 1570
Qu'il me traite en tyran, qu'il m'envoie au supplice,
Je suis Héraclius, je suis fils de Maurice;
Sous ces noms précieux je cours m'ensevelir,
Et m'étonne si peu que je l'en fais pâlir.
Mais il me traite en père, il me flatte, il m'embrasse;
Je n'en puis arracher une seule menace:
J'ai beau faire et beau dire afin de l'irriter,
Il m'écoute si peu qu'il me force à douter.
Malgré moi, comme fils toujours il me regarde;
Au lieu d'être en prison, je n'ai pas même un garde.
Je ne sais qui je suis, et crains de le savoir;
Je veux ce que je dois, et cherche mon devoir:
Je crains de le haïr, si j'en tiens la naissance;
Je le plains de m'aimer, si je m'en dois vengeance;
Et mon cœur, indigné d'une telle amitié, 1585
En frémit de colère, et tremble de pitié.
De tous ses mouvements mon esprit se défie:
Il condamne aussitôt tout ce qu'il justifie.
La colère, l'amour, la haine et le respect,
Ne me présentent rien qui ne me soit suspect. 1590
Je crains tout, je fuis tout; et dans cette aventure,
Des deux côtés en vain j'écoute la nature.
Secourez donc un frère en ces perplexités.
PULCHÉRIE.
Ah! vous ne l'êtes point, puisque vous en doutez.
Celui qui, comme vous, prétend à cette gloire, 1595
D'un courage plus ferme en croit ce qu'il doit croire.
Comme vous on le flatte, il y sait résister;
Rien ne le touche assez pour le faire douter;
Et le sang, par un double et secret artifice,
Parle en vous pour Phocas, comme en lui pour Maurice.
HÉRACLIUS.
A ces marques en lui connoissez Martian:
Il a le cœur plus dur étant fils d'un tyran.
La générosité suit la belle naissance;
La pitié l'accompagne et la reconnoissance.
Dans cette grandeur d'âme un vrai prince affermi 1605
Est sensible aux malheurs même d'un ennemi:
La haine qu'il lui doit ne sauroit le défendre[396],
Quand il s'en voit aimé, de s'en laisser surprendre,
Et trouve assez souvent son devoir arrêté
Par l'effort naturel de sa propre bonté. 1610
Cette digne vertu de l'âme la mieux née,
Madame, ne doit pas souiller ma destinée.
Je doute; et si ce doute a quelque crime en soi,
C'est assez m'en punir que douter comme moi;
Et mon cœur, qui sans cesse en sa faveur se flatte, 1615
Cherche qui le soutienne, et non pas qui l'abatte:
Il demande secours pour mes sens étonnés,
Et non le coup mortel dont vous m'assassinez.
PULCHÉRIE.