Ma naissance en secret me reprocher ma flamme.
Mais quoi? l'impératrice à qui je dois le jour 785
Avoit innocemment fait naître cet amour:
J'approchois de quinze ans, alors qu'empoisonnée[333]
Pour avoir contredit mon indigne hyménée,
Elle mêla ces mots à ses derniers soupirs[334]:
«Le tyran veut surprendre ou forcer vos desirs, 790
Ma fille, et sa fureur à son fils vous destine;
Mais prenez un époux des mains de Léontine;
Elle garde un trésor qui vous sera bien cher.»
Cet ordre en sa faveur me sut si bien toucher,
Qu'au lieu de la haïr d'avoir livré mon frère, 795
J'en tins le bruit pour faux, elle me devint chère;
Et confondant ces mots de trésor et d'époux,
Je crus les bien entendre, expliquant tout de vous.
J'opposois de la sorte à ma fière naissance
Les favorables lois de mon obéissance; 800
Et je m'imputois même à trop de vanité
De trouver entre nous quelque inégalité.
La race de Léonce étant patricienne,
L'éclat de vos vertus l'égaloit à la mienne;
Et je me laissois dire en mes douces erreurs: 805
«C'est de pareils héros qu'on fait les empereurs;
Tu peux bien sans rougir aimer un grand courage
A qui le monde entier peut rendre un juste hommage.»
J'écoutois sans dédain ce qui m'autorisoit:
L'amour pensoit le dire, et le sang le disoit; 810
Et de ma passion la flatteuse imposture
S'emparoit dans mon cœur des droits de la nature.
MARTIAN.
Ah! ma sœur, puisqu'enfin mon destin éclairci
Veut que je m'accoutume à vous nommer ainsi,
Qu'aisément l'amitié jusqu'à l'amour nous mène! 815
C'est un penchant si doux qu'on y tombe sans peine;
Mais quand il faut changer l'amour en amitié,
Que l'âme qui s'y force est digne de pitié!
Et qu'on doit plaindre un cœur qui n'osant s'en défendre,
Se laisse déchirer avant que de se rendre! 820
Ainsi donc la nature à l'espoir le plus doux
Fait succéder l'horreur, et l'horreur d'être à vous!
Ce que je suis m'arrache à ce que j'aimois d'être!
Ah! s'il m'étoit permis de ne me pas connoître,
Qu'un si charmant abus seroit à préférer 825
A l'âpre vérité qui vient de m'éclairer[335]!
PULCHÉRIE.
J'eus pour vous trop d'amour pour ignorer ses forces;
Je sais quelle amertume aigrit de tels divorces;
Et la haine à mon gré les fait plus doucement
Que quand il faut aimer, mais aimer autrement. 830
J'ai senti comme vous une douleur bien vive
En brisant les beaux fers qui me tenoient captive;
Mais j'en condamnerois le plus doux souvenir,
S'il avoit à mon cœur coûté plus d'un soupir.
Ce grand coup m'a surprise et ne m'a point troublée;
Mon âme l'a reçu sans en être accablée;
Et comme tous mes feux n'avoient rien que de saint,
L'honneur les alluma, le devoir les éteint.
Je ne vois plus d'amant où je rencontre un frère;
L'un ne peut me toucher, ni l'autre me déplaire[336]; 840
Et je tiendrai toujours mon bonheur infini,
Si les miens sont vengés, et le tyran puni.
Vous que va sur le trône élever la naissance,
Régnez sur votre cœur avant que sur Byzance;
Et domptant comme moi ce dangereux mutin, 845
Commencez à répondre à ce noble destin.
MARTIAN.
Ah! vous fûtes toujours l'illustre Pulchérie[337],
En fille d'empereur dès le berceau nourrie;
Et ce grand nom sans peine a pu vous enseigner[338]
Comment dessus vous-même il vous falloit régner; 850
Mais pour moi, qui caché sous une autre aventure,
D'une âme plus commune ai pris quelque teinture,
Il n'est pas merveilleux si ce que je me crus
Mêle un peu de Léonce au cœur d'Héraclius.
A mes confus regrets soyez donc moins sévère[339]: 855
C'est Léonce qui parle, et non pas votre frère;
Mais si l'un parle mal, l'autre va bien agir,
Et l'un ni l'autre enfin ne vous fera rougir[340].
Je vais des conjurés embrasser l'entreprise,
Puisqu'une âme si haute à frapper m'autorise, 860
Et tient que pour répandre un si coupable sang,
L'assassinat est noble et digne de mon rang.
Pourrai-je cependant vous faire une prière?
PULCHÉRIE.
Prenez sur Pulchérie une puissance entière.
MARTIAN.
Puisqu'un amant si cher ne peut plus être à vous, 865
Ni vous mettre l'empire en la main d'un époux,
Épousez Martian comme un autre moi-même:
Ne pouvant être à moi, soyez à ce que j'aime.
PULCHÉRIE.
Ne pouvant être à vous, je pourrois justement
Vouloir n'être à personne, et fuir tout autre amant; 870
Mais on pourroit nommer cette fermeté d'âme
Un reste mal éteint d'incestueuse flamme.
Afin donc qu'à ce choix j'ose tout accorder,
Soyez mon empereur pour me le commander.
Martian vaut beaucoup, sa personne m'est chère; 875
Mais purgez sa vertu des crimes de son père,
Et donnez à mes feux pour légitime objet
Dans le fils du tyran votre premier sujet[341].
MARTIAN.
Vous le voyez, j'y cours; mais enfin, s'il arrive
Que l'issue en devienne ou funeste ou tardive[342], 880
Votre perte est jurée; et d'ailleurs nos amis
Au tyran immolé voudront joindre ce fils.
Sauvez d'un tel péril et sa vie et la vôtre:
Par cet heureux hymen conservez l'un et l'autre;
Garantissez ma sœur des fureurs de Phocas, 885
Et mon ami de suivre un tel père au trépas.
Faites qu'en ce grand jour la troupe d'Exupère[343]
Dans un sang odieux respecte mon beau-frère;
Et donnez au tyran, qui n'en pourra jouir,
Quelques moments de joie afin de l'éblouir. 890
PULCHÉRIE.
Mais durant ces moments, unie à sa famille,
Il deviendra mon père, et je serai sa fille:
Je lui devrai respect, amour, fidélité;
Ma haine n'aura plus d'impétuosité;
Et tous mes vœux pour vous seront mols et timides, 895
Quand mes vœux contre lui seront des parricides,
Outre que le succès est encore à douter,
Que l'on peut vous trahir, qu'il peut vous résister,
Si vous y succombez, pourrai-je me dédire
D'avoir porté chez lui les titres de l'empire? 900
Ah! combien ces moments de quoi vous me flattez[344]
Alors pour mon supplice auroient d'éternités!
Votre haine voit peu l'erreur de sa tendresse:
Comme elle vient de naître, elle n'est que foiblesse.
La mienne a plus de force, et les yeux mieux ouverts;
Et se dût avec moi perdre tout l'univers[345],
Jamais un seul moment, quoi que l'on puisse faire,
Le tyran n'aura droit de me traiter de père.
Je ne refuse au fils ni mon cœur ni ma foi:
Vous l'aimez, je l'estime, il est digne de moi. 910
Tout son crime est un père à qui le sang l'attache:
Quand il n'en aura plus, il n'aura plus de tache;
Et cette mort, propice à former ces beaux nœuds,
Purifiant l'objet, justifiera mes feux.
Allez donc préparer cette heureuse journée, 915
Et du sang du tyran signez cet hyménée.
Mais quel mauvais démon devers nous le conduit?
MARTIAN.
Je suis trahi, Madame, Exupère le suit.
SCÈNE II.
PHOCAS, EXUPÈRE, AMYNTAS, MARTIAN, PULCHÉRIE, CRISPE.
PHOCAS.
Quel est votre entretien avec cette princesse?
Des noces que je veux?
MARTIAN.
C'est de quoi je la presse. 920
PHOCAS.
Et vous l'avez gagnée en faveur de mon fils?
MARTIAN.
Il sera son époux, elle me l'a promis.
PHOCAS.
C'est beaucoup obtenu d'une âme si rebelle.
Mais quand?
MARTIAN.
C'est un secret que je n'ai pas su d'elle.
PHOCAS.
Vous pouvez m'en dire un dont je suis plus jaloux[346]. 925
On dit qu'Héraclius est fort connu de vous:
Si vous aimez mon fils, faites-le-moi connoître.
MARTIAN.
Vous le connoissez trop, puisque je vois ce traître.
EXUPÈRE.
Je sers mon empereur, et je sais mon devoir.
MARTIAN.
Chacun te l'avouera: tu le fais assez voir. 930
PHOCAS.
De grâce, éclaircissez ce que je vous propose.
Ce billet à demi m'en dit bien quelque chose;
Mais, Léonce, c'est peu si vous ne l'achevez.
MARTIAN.
Nommez-moi par mon nom, puisque vous le savez:
Dites Héraclius; il n'est plus de Léonce, 935
Et j'entends mon arrêt sans qu'on me le prononce.
PHOCAS.
Tu peux bien t'y résoudre, après ton vain effort
Pour m'arracher le sceptre et conspirer ma mort.
MARTIAN.
J'ai fait ce que j'ai dû. Vivre sous ta puissance,
C'eût été démentir mon nom et ma naissance. 940
Et ne point écouter le sang de mes parents,
Qui ne crie en mon corps que la mort des tyrans.
Quiconque pour l'empire eut la gloire de naître
Renonce à cet honneur s'il peut souffrir un maître:
Hors le trône ou la mort, il doit tout dédaigner; 945
C'est un lâche, s'il n'ose ou se perdre ou régner.
J'entends donc mon arrêt sans qu'on me le prononce.
Héraclius mourra comme a vécu Léonce:
Bon sujet, meilleur prince; et ma vie et ma mort
Rempliront dignement et l'un et l'autre sort. 950
La mort n'a rien d'affreux pour une âme bien née;
A mes côtés pour toi je l'ai cent fois traînée;
Et mon dernier exploit contre tes ennemis
Fut d'arrêter son bras qui tombait sur ton fils.
PHOCAS.
Tu prends pour me toucher un mauvais artifice: 955
Héraclius n'eut point de part à ce service;
J'en ai payé Léonce à qui seul étoit dû
L'inestimable honneur de me l'avoir rendu.
Mais sous des noms divers à soi-même contraire[347],
Qui conserva le fils attente sur le père; 960
Et se désavouant d'un aveugle secours,
Sitôt qu'il se connoît il en veut à mes jours.
Je te devois sa vie, et je me dois justice:
Léonce est effacé par le fils de Maurice.
Contre un tel attentat rien n'est à balancer, 965
Et je saurai punir comme récompenser.
MARTIAN.
Je sais trop qu'un tyran est sans reconnoissance,
Pour en avoir conçu la honteuse espérance,
Et suis trop au-dessus de cette indignité,
Pour te vouloir piquer de générosité. 970
Que ferois-tu pour moi de me laisser la vie,
Si pour moi sans le trône elle n'est qu'infamie?
Héraclius vivroit pour te faire la cour!
Rends-lui, rends-lui son sceptre, ou prive-le du jour.
Pour ton propre intérêt sois juge incorruptible: 975
Ta vie avec la mienne est trop incompatible;
Un si grand ennemi ne peut être gagné,
Et je te punirois de m'avoir épargné.
Si de ton fils sauvé j'ai rappelé l'image,
J'ai voulu de Léonce étaler le courage, 980
Afin qu'en le voyant tu ne doutasses plus
Jusques où doit aller celui d'Héraclius.
Je me tiens plus heureux de périr en monarque,
Que de vivre en éclat sans en porter la marque;
Et puisque pour jouir d'un si glorieux sort, 985
Je n'ai que ce moment qu'on destine à ma mort[348],
Je la rendrai si belle et si digne d'envie,
Que ce moment vaudra la plus illustre vie.
M'y faisant donc conduire, assure ton pouvoir,
Et délivre mes yeux de l'horreur de te voir. 990
PHOCAS.
Nous verrons la vertu de cette âme hautaine[349].
Faites-le retirer en la chambre prochaine,
Crispe; et qu'on me l'y garde, attendant que mon choix
Pour punir son forfait vous donne d'autres lois.
MARTIAN, à Pulchérie.
Adieu, Madame, adieu: je n'ai pu davantage, 995
Ma mort vous va laisser encor dans l'esclavage:
Le ciel par d'autres mains vous en daigne affranchir!
SCÈNE III.
PHOCAS, PULCHÉRIE, EXUPÈRE, AMYNTAS.
PHOCAS.
Et toi, n'espère pas désormais me fléchir.
Je tiens Héraclius, et n'ai plus rien à craindre,
Plus lieu de te flatter, plus lieu de me contraindre, 1000
Ce frère et ton espoir vont entrer au cercueil,
Et j'abattrai d'un coup sa tête et ton orgueil.
Mais ne te contrains point dans ces rudes alarmes:
Laisse aller tes soupirs, laisse couler tes larmes.
PULCHÉRIE.
Moi, pleurer! moi, gémir, tyran! J'aurois pleuré 1005
Si quelques lâchetés l'avoient déshonoré,
S'il n'eût pas emporté sa gloire toute entière,
S'il m'avoit fait rougir par la moindre prière,
Si quelque infâme espoir qu'on lui dût pardonner
Eût mérité la mort que tu lui vas donner. 1010
Sa vertu jusqu'au bout ne s'est point démentie[350]:
Il n'a point pris le ciel ni le sort à partie,
Point querellé le bras qui fait ces lâches coups,
Point daigné contre lui perdre un juste courroux.
Sans te nommer ingrat, sans trop le nommer traître,
De tous deux, de soi-même il s'est montré le maître;
Et dans cette surprise il a bien su courir
A la nécessité qu'il voyoit de mourir.
Je goûtois cette joie en un sort si contraire.
Je l'aimai comme amant, je l'aime comme frère; 1020
Et dans ce grand revers je l'ai vu hautement
Digne d'être mon frère, et d'être mon amant.
PHOCAS.
Explique, explique mieux le fond de ta pensée;
Et sans plus te parer d'une vertu forcée,
Pour apaiser le père, offre le cœur au fils, 1025
Et tâche à racheter ce cher frère à ce prix.
PULCHÉRIE.
Crois-tu que sur la foi de tes fausses promesses
Mon âme ose descendre à de telles bassesses?
Prends mon sang pour le sien; mais s'il y faut mon cœur.
Périsse Héraclius avec sa triste sœur! 1030
PHOCAS.
Eh bien! il va périr; ta haine en est complice.
PULCHÉRIE.
Et je verrai du ciel bientôt choir ton supplice.
Dieu, pour le réserver à ses puissantes mains,
Fait avorter exprès tous les moyens humains;
Il veut frapper le coup sans notre ministère. 1035
Si l'on t'a bien donné Léonce pour mon frère,
Les quatre autres peut-être à tes yeux abusés,
Ont été comme lui des Césars supposés.
L'État, qui dans leur mort voyoit trop sa ruine,
Avoit des généreux autres que Léontine; 1040
Ils trompoient d'un barbare aisément la fureur,
Qui n'avoient jamais vu la cour ni l'Empereur.
Crains, tyran, crains encor: tous les quatre peut-être
L'un après l'autre enfin se vont faire paroître;
Et malgré tous tes soins, malgré tout ton effort, 1045
Tu ne les connoîtras qu'en recevant la mort.
Moi-même, à leur défaut, je serai la conquête
De quiconque à mes pieds apportera ta tête[351];
L'esclave le plus vil qu'on puisse imaginer
Sera digne de moi s'il peut t'assassiner. 1050
Va perdre Héraclius, et quitte la pensée
Que je me pare ici d'une vertu forcée;
Et sans m'importuner de répondre à tes vœux,
Si tu prétends régner, défais-toi de tous deux[352].
SCÈNE IV.
PHOCAS, EXUPÈRE, AMYNTAS.
PHOCAS.
J'écoute avec plaisir ces menaces frivoles; 1055
Je ris d'un désespoir qui n'a que des paroles;
Et de quelque façon qu'elle m'ose outrager,
Le sang d'Héraclius m'en doit assez venger.
Vous donc, mes vrais amis, qui me tirez de peine;
Vous, dont je vois l'amour quand je craignois la haine;
Vous, qui m'avez livré mon secret ennemi,
Ne soyez point vers moi fidèles à demi:
Résolvez avec moi des moyens de sa perte:
La ferons-nous secrète, ou bien à force ouverte?
Prendrons-nous le plus sûr, ou le plus glorieux? 1065
EXUPÈRE.
Seigneur, n'en doutez point, le plus sûr vaut le mieux;
Mais le plus sûr pour vous est que sa mort éclate,
De peur qu'en l'ignorant le peuple ne se flatte,
N'attende encor ce prince, et n'ait quelque raison
De courir en aveugle à qui prendra son nom. 1070
PHOCAS.
Donc, pour ôter tout doute à cette populace,
Nous envoirons sa tête au milieu de la place,
EXUPÈRE.
Mais si vous la coupez dedans votre palais,
Ces obstinés mutins ne le croiront jamais;
Et sans que pas un d'eux à son erreur renonce, 1075
Ils diront qu'on impute un faux nom à Léonce,
Qu'on en fait un fantôme afin de les tromper,
Prêts à suivre toujours qui voudra l'usurper.
PHOCAS.
Lors nous leur ferons voir ce billet de Maurice.
EXUPÈRE.
Ils le tiendront pour faux, et pour un artifice. 1080
Seigneur, après vingt ans vous espérez en vain
Que ce peuple ait des yeux pour connoître sa main.
Si vous voulez calmer toute cette tempête,
Il faut en pleine place abattre cette tête.
Et qu'il die[353], en mourant, à ce peuple confus: 1085
«Peuple, n'en doute point, je suis Héraclius.»
PHOCAS.
Il le faut, je l'avoue; et déjà je destine[354]
A ce même échafaud l'infâme Léontine.
Mais si ces insolents l'arrachent de nos mains?
EXUPÈRE.
Qui l'osera, Seigneur?
PHOCAS.
Ce peuple que je crains[355]. 1090
EXUPÈRE.
Ah! souvenez-vous mieux des désordres qu'enfante
Dans un peuple sans chef la première épouvante.
Le seul bruit de ce prince au palais arrêté
Dispersera soudain chacun de son côté;
Les plus audacieux craindront votre justice, 1095
Et le reste en tremblant ira voir son supplice.
Mais ne leur donnez pas, tardant trop à punir,
Le temps de se remettre et de se réunir:
Envoyez des soldats à chaque coin des rues;
Saisissez l'Hippodrome avec ses avenues; 1100
Dans tous les lieux publics rendez-vous le plus fort.
Pour nous, qu'un tel indice intéresse à sa mort,
De peur que d'autres mains ne se laissent séduire,
Jusques à l'échafaud laissez-nous le conduire[356].
Nous aurons trop d'amis pour en venir à bout; 1105
J'en réponds sur ma tête, et j'aurai l'œil à tout.
PHOCAS.
C'en est trop, Exupère: allez, je m'abandonne
Aux fidèles conseils que votre ardeur me donne.
C'est l'unique moyen de dompter nos mutins,
Et d'éteindre à jamais ces troubles intestins. 1110
Je vais, sans différer, pour cette grande affaire
Donner à tous mes chefs un ordre nécessaire.
Vous, pour répondre aux soins que vous m'avez promis,
Allez de votre part assembler vos amis,
Et croyez qu'après moi, jusqu'à ce que j'expire, 1115
Ils seront, eux et vous, les maîtres de l'empire.
SCÈNE V.
EXUPÈRE, AMYNTAS.
EXUPÈRE.
Nous sommes en faveur; ami, tout est à nous:
L'heur de notre destin va faire des jaloux.
AMYNTAS.
Quelque allégresse ici que vous fassiez paroître,
Trouvez-vous doux les noms de perfide et de traître?
EXUPÈRE.
Je sais qu'aux généreux ils doivent faire horreur:
Ils m'ont frappé l'oreille, ils m'ont blessé le cœur;
Mais bientôt par l'effet que nous devons attendre,
Nous serons en état de ne les plus entendre.
Allons: pour un moment qu'il faut les endurer[357], 1125
Ne fuyons pas les biens qu'ils nous font espérer.
FIN DU TROISIÈME ACTE.
[332] Ici encore, et toutes les fois que le nom de MARTIAN
revient dans cette scène et dans la suivante, il est suivi, dans
les éditions de 1647-60, des mots _croyant être Héraclius_.
[333] _Var._ Je touchois à quinze ans, alors qu'empoisonnée.
(1647-56)
[334] _Var._ Cette pauvre princesse, en rendant les abois:
«Ma fille (un grand soupir arrêta là sa voix),
Le tyran, me dit-elle, à son fils vous destine. (1647-56)
[335] _Var._ A l'âpre vérité qui me vient d'éclairer! (1647-56)
[336] _Var._ L'on ne me peut toucher, ni l'autre me déplaire.
(1647-64)
[337] _Var._ Vous, qui fûtes toujours l'illustre Pulchérie.
(1647-56)
[338] _Var._ Ce grand nom sans merveille a pu vous enseigner
Comme dessus vous-même il vous falloit régner. (1647-56)
[339] _Var._ A cette indignité soyez donc moins sévère. (1647-56)
[340] _Var._ Et l'un ni l'autre enfin ne vous feront rougir.
(1647 in-12-56)
[341] _Var._ Dans le fils d'un tyran votre premier sujet.
(1647-56)
[342] _Var._ Que pour mieux l'assurer l'issue en soit tardive,
Votre perte est jurée; et même nos amis
Au tyran immolé voudront joindre son fils. (1647-56)
[343] VAR. Faites qu'en l'immolant la troupe d'Exupère
Dans le fils d'un tyran respecte mon beau-frère;
Donnez-lui cette joie, afin de l'éblouir,
Sûre qu'il n'en aura qu'un moment à jouir.
PULCH. Mais durant ce moment, unie à sa famille. (1647-56)
[344] _Var._ Ah! combien ce moment de quoi vous me flattez
Alors pour mon supplice auroit d'éternités! (1647-56)
[345] _Var._ Et dût avecque moi périr tout l'univers. (1647-56)
[346] _Var._ Dites-m'en donc un autre. On me vient d'assurer
Qu'Héraclius à vous vient de se déclarer. (1647-56)
[347] _Var._ Mais s'il sauva le fils, par un effet contraire,
Le traître Héraclius attente sur le père;
Et le désavouant d'un aveugle secours. (1647-56)
[348] L'édition de 1682 porte: «à la mort,» pour «à ma mort.»
[349] _Var._ Nous verrons ta vertu. Crispe, qu'on me l'emmène;
Tenez-le prisonnier dans la chambre prochaine,
Qu'on l'y garde avec soin, jusqu'à ce que mon choix. (1647-56)
[350] Thomas Corneille, dans l'édition de 1692, a modifié ce vers
de la manière suivante:
Sa vertu ne s'est point un instant démentie.
[351] On lit dans _Clitandre_ les deux vers suivants (tome I, p.
328, vers 961 et 962), qui du reste n'y paraissent qu'en 1660:
Ce courroux, dont tu ris, en fera la conquête
De quiconque à ma haine exposera ta tête.
[352] _Var._ Si tu penses régner, défais-toi de tous deux.
(1647-56)
[353] L'édition de 1692 a changé _die_ en _dise_.
[354] _Var._ Je vois bien qu'il le faut, et déjà je destine,
L'immolant en public, d'y joindre Léontine. (1647-64)
[355] Ce peuple que tu crains. (1660-68)
[356] _Var._ Jusques à l'échafaud laissez-le-nous conduire.
(1647-56)
[357] _Var._ Allons: pour un moment qu'il les faut endurer
(1647-56)
ACTE IV.
SCÈNE PREMIÈRE.
HÉRACLIUS, EUDOXE.
HÉRACLIUS.
Vous avez grand sujet d'appréhender pour elle:
Phocas au dernier point la tiendra criminelle;
Et je le connois mal, ou s'il la peut trouver,
Il n'est moyen humain qui puisse la sauver. 1130
Je vous plains, cher Eudoxe[358], et non pas votre mère:
Elle a bien mérité ce qu'a fait Exupère;
Il trahit justement qui vouloit me trahir[359].
EUDOXE.
Vous croyez qu'à ce point elle ait pu vous haïr,
Vous, pour qui son amour a forcé la nature? 1135
HÉRACLIUS.
Comment voulez-vous donc nommer son imposture?
M'empêcher d'entreprendre, et par un faux rapport
Confondre en Martian et mon nom et mon sort;
Abuser d'un billet que le hasard lui donne;
Attacher de sa main mes droits à sa personne, 1140
Et le mettre en état, dessous sa bonne foi,
De régner en ma place, ou de périr pour moi:
Madame, est-ce en effet me rendre un grand service?
EUDOXE.
Eût-elle démenti ce billet de Maurice?
Et l'eût-elle pu faire, à moins que révéler 1145
Ce que surtout alors il lui falloit celer?
Quand Martian par là n'eût pas connu son père,
C'étoit vous hasarder sur la foi d'Exupère:
Elle en doutoit, Seigneur, et par l'événement
Vous voyez que son zèle en doutoit justement. 1150
Sûre en soi des moyens de vous rendre l'empire,
Qu'à vous-même jamais elle n'a voulu dire,
Elle a sur Martian tourné le coup fatal
De l'épreuve d'un cœur qu'elle connoissoit mal.
Seigneur, où seriez-vous sans ce nouveau service? 1155
HÉRACLIUS.
Qu'importe qui des deux on destine au supplice?
Qu'importe, Martian, vu ce que je te doi,
Qui trahisse mon sort, d'Exupère ou de moi?
Si l'on ne me découvre, il faut que je m'expose;
Et l'un et l'autre enfin ne sont que même chose[360], 1160
Sinon qu'étant trahi je mourrois malheureux,
Et que, m'offrant pour toi, je mourrai généreux.
EUDOXE.
Quoi? pour désabuser une aveugle furie,
Rompre votre destin, et donner votre vie!
HÉRACLIUS.
Vous êtes plus aveugle encor en votre amour. 1165
Périra-t-il pour moi quand je lui dois le jour?
Et lorsque sous mon nom il se livre à sa perte,
Tiendrai-je sous le sien ma fortune couverte?
S'il s'agissoit ici de le faire empereur[361],
Je pourrois lui laisser mon nom et son erreur; 1170
Mais conniver en lâche à ce nom qu'on me vole,
Quand son père à mes yeux au lieu de moi l'immole!
Souffrir qu'il se trahisse aux rigueurs de mon sort!
Vivre par son supplice et régner par sa mort!
EUDOXE.
Ah! ce n'est pas, Seigneur, ce que je vous demande:
De cette lâcheté l'infamie est trop grande.
Montrez-vous pour sauver ce héros du trépas;
Mais montrez-vous en maître et ne vous perdez pas:
Rallumez cette ardeur où s'opposoit ma mère,
Garantissez le fils par la perte du père; 1180
En prenant à l'empire un chemin éclatant,
Montrez Héraclius au peuple qui l'attend[362].
HÉRACLIUS.
Il n'est plus temps, Madame: un autre a pris ma place.
Sa prison a rendu le peuple tout de glace:
Déjà préoccupé d'un autre Héraclius, 1185
Dans l'effroi qui le trouble il ne me croira plus;
Et ne me regardant que comme un fils perfide,
Il aura de l'horreur de suivre un parricide.
Mais quand même il voudroit seconder mes desseins,
Le tyran tient déjà Martian en ses mains. 1190
S'il voit qu'en sa faveur je marche à force ouverte,
Piqué de ma révolte, il hâtera sa perte,
Et croira qu'en m'ôtant l'espoir de le sauver,
Il m'ôtera l'ardeur qui me fait soulever.
N'en parlons plus: en vain votre amour me retarde,
Le sort d'Héraclius tout entier me regarde.
Soit qu'il faille régner, soit qu'il faille périr,
Au tombeau comme au trône on me verra courir.
Mais voici le tyran, et son traître Exupère.
SCÈNE II.
PHOCAS, HÉRACLIUS[363], EXUPÈRE, EUDOXE. TROUPE DE GARDES.
PHOCAS, montrant Eudoxe à ses gardes.
Qu'on la tienne en lieu sûr, en attendant sa mère[364]. 1200
HÉRACLIUS.
A-t-elle quelque part?...
PHOCAS.
Nous verrons à loisir:
Il est bon cependant de la faire saisir.
EUDOXE, s'en allant.
Seigneur, ne croyez rien de ce qu'il vous va dire.
PHOCAS, à Eudoxe.
Je croirai ce qu'il faut pour le bien de l'empire[365].
(A Héraclius.)
Ses pleurs pour ce coupable imploroient ta pitié? 1205
HÉRACLIUS.
Seigneur....
PHOCAS.
Je sais pour lui quelle est ton amitié;
Mais je veux que toi-même, ayant bien vu son crime,
Tiennes ton zèle injuste, et sa mort légitime.
Qu'on[366] le fasse venir. Pour en tirer l'aveu
Il ne sera besoin ni de fer ni de feu. 1210
Loin de s'en repentir, l'orgueilleux en fait gloire.
Mais que me diras-tu qu'il ne me faut pas croire?
Eudoxe m'en conjure, et l'avis me surprend.
Aurois-tu découvert quelque crime plus grand?
HÉRACLIUS.
Oui, sa mère a plus fait contre votre service 1215
Que ne sait Exupère, et que n'a vu Maurice.
PHOCAS.
La perfide! Ce jour lui sera le dernier.
Parle.
HÉRACLIUS.