[300] _Var._ PHOCAS, PULCHÉRIE, HÉRACLIUS, _cru Martian;_

MARTIAN, _cru Léonce_; CRISPE (1647-60). Jusqu'à la fin de

l'acte, le nom d'HÉRACLIUS est suivi, dans ces éditions, des mots

_cru Martian_; et celui de MARTIAN, des mots _cru Léonce_, non

pas seulement en tête de chaque scène, mais toutes les fois que

ces noms reviennent dans le dialogue, en tête des

couplets.--Voltaire a conservé ces indications, on en a mis

d'autres analogues, en tête des scènes, et ailleurs çà et là, et

il fait ici, à ce sujet, la remarque que voici: «J'ai cru qu'il

serait utile pour le lecteur d'ajouter, dans cette scène et dans

les suivantes, aux noms des personnages, les noms sous lesquels

ils paraissent, et d'indiquer encore s'ils se connaissent

eux-mêmes, ou s'ils ne se connaissent pas, pour lever toute

équivoque, et pour mettre le lecteur plus aisément au fait.»

[301] _Var._ Peut rendre ce tumulte au dernier point funeste.

(1647-56)

[302] L'édition de 1655 porte seule _un autre_, pour _une autre_.

[303] _Var._ La vapeur de mon sang ira grossir le foudre

Que Dieu tient déjà prêt à le réduire en poudre. (1647-64)

[304] «Le lecteur doit ici se souvenir qu'Héraclius sait bien que

Phocas n'est point son père, mais qu'il n'a point dit son secret

à Pulchérie.» (_Voltaire._)

[305] _Var._ Le peuple est ébranlé, ne perdons point ce temps.

(1647-56)

[306] _Var._ MARTIAN, _cru Léonce_. (1663)

[307] Ce vers semble inspiré par celui de Virgile:

_Una salus victis nullam sperare salutem._

(_Énéide_, livre II, vers 354.)

ACTE II.

SCÈNE PREMIÈRE.

LÉONTINE, EUDOXE.

LÉONTINE.

Voilà ce que j'ai craint de son âme enflammée. 385

EUDOXE.

S'il m'eût caché son sort, il m'auroit mal aimée.

LÉONTINE.

Avec trop d'imprudence il vous l'a révélé:

Vous êtes fille, Eudoxe, et vous avez parlé;

Vous n'avez pu savoir cette grande nouvelle

Sans la dire à l'oreille à quelque âme infidèle, 390

A quelque esprit léger, ou de votre heur jaloux,

A qui ce grand secret a pesé comme à vous.

C'est par là qu'il est su, c'est par là qu'on publie

Ce prodige étonnant d'Héraclius en vie;

C'est par là qu'un tyran, plus instruit que troublé 395

De l'ennemi secret qui l'auroit accablé,

Ajoutera bientôt sa mort à tant de crimes,

Et se sacrifiera pour nouvelles victimes

Ce prince dans son sein pour son fils élevé,

Vous qu'adore son âme, et moi qui l'ai sauvé. 400

Voyez combien de maux pour n'avoir su vous taire!

EUDOXE.

Madame, mon respect souffre tout d'une mère,

Qui pour peu qu'elle veuille écouter la raison,

Ne m'accusera plus de cette trahison;

Car c'en est une enfin bien digne de supplice 405

Qu'avoir d'un tel secret donné le moindre indice.

LÉONTINE.

Et qui donc aujourd'hui le fait connoître à tous?

Est-ce le Prince, ou moi?

EUDOXE.

Ni le Prince, ni vous.

De grâce, examinez ce bruit qui vous alarme.

On dit qu'il est en vie, et son nom seul les charme: 410

On ne dit point comment vous trompâtes Phocas,

Livrant un de vos fils pour ce prince au trépas,

Ni comme après[308], du sien étant la gouvernante,

Par une tromperie encor plus importante,

Vous en fîtes l'échange, et prenant Martian, 415

Vous laissâtes pour fils ce prince à son tyran:

En sorte que le sien passe ici pour mon frère[309],

Cependant que de l'autre il croit être le père,

Et voit en Martian Léonce qui n'est plus,

Tandis que sous ce nom il aime Héraclius. 420

On diroit tout cela si par quelque imprudence

Il m'étoit échappé d'en faire confidence;

Mais pour toute nouvelle on dit qu'il est vivant;

Aucun n'ose pousser l'histoire plus avant.

Comme ce sont pour tous des routes inconnues, 425

Il semble à quelques-uns qu'il doit tomber des nues;

Et j'en sais tel qui croit, dans sa simplicité,

Que pour punir Phocas, Dieu l'a ressuscité.

Mais le voici.

SCÈNE II.

HÉRACLIUS, LÉONTINE, EUDOXE.

HÉRACLIUS.

Madame, il n'est plus temps de taire

D'un si profond secret le dangereux mystère: 430

Le tyran, alarmé du bruit qui le surprend,

Rend ma crainte trop juste, et le péril trop grand;

Non que de ma naissance il fasse conjecture;

Au contraire, il prend tout pour grossière imposture,

Et me connoît si peu, que pour la renverser, 435

A l'hymen qu'il souhaite il prétend me forcer.

Il m'oppose à mon nom qui le vient de surprendre:

Je suis fils de Maurice; il m'en veut faire gendre,

Et s'acquérir les droits d'un prince si chéri

En me donnant moi-même à ma sœur pour mari. 440

En vain nous résistons à son impatience,

Elle par haine aveugle, et moi par connoissance:

Lui, qui ne conçoit rien de l'obstacle éternel

Qu'oppose la nature à ce nœud criminel,

Menace Pulchérie, au refus obstinée, 445

Lui propose à demain la mort ou l'hyménée.

J'ai fait pour le fléchir[310] un inutile effort:

Pour éviter l'inceste, elle n'a que la mort.

Jugez s'il n'est pas temps de montrer qui nous sommes,

De cesser d'être fils du plus méchant des hommes, 450

D'immoler mon tyran aux périls de ma sœur,

Et de rendre à mon père un juste successeur.

LÉONTINE.

Puisque vous ne craignez que sa mort ou l'inceste,

Je rends grâce, Seigneur, à la bonté céleste

De ce qu'en ce grand bruit le sort nous est si doux 455

Que nous n'avons encor rien à craindre pour vous.

Votre courage seul nous donne lieu de craindre:

Modérez-en l'ardeur, daignez vous y contraindre;

Et puisqu'aucun soupçon ne dit rien à Phocas,

Soyez encor son fils, et ne vous montrez pas. 460

De quoi que ce tyran menace Pulchérie,

J'aurai trop de moyens d'arrêter sa furie,

De rompre cet hymen, ou de le retarder,

Pourvu que vous veuilliez ne vous point hasarder.

Répondez-moi de vous, et je vous réponds d'elle. 465

HÉRACLIUS.

Jamais l'occasion ne s'offrira si belle:

Vous voyez un grand peuple à demi révolté,

Sans qu'on sache l'auteur de cette nouveauté;

Il semble que de Dieu la main appesantie,

Se faisant du tyran l'effroyable partie, 470

Veuille avancer par là son juste châtiment;

Que par un si grand bruit semé confusément[311],

Il dispose les cœurs à prendre un nouveau maître,

Et presse Héraclius de se faire connoître.

C'est à nous de répondre à ce qu'il en prétend[312]: 475

Montrons Héraclius au peuple qui l'attend;

Évitons le hasard qu'un imposteur l'abuse,

Et qu'après s'être armé d'un nom que je refuse,

De mon trône, à Phocas sous ce titre arraché[313],

Il puisse me punir de m'être trop caché. 480

Il ne sera pas temps, Madame, de lui dire

Qu'il me rende mon nom, ma naissance et l'empire,

Quand il se prévaudra de ce nom déjà pris

Pour me joindre au tyran dont je passe pour fils.

LÉONTINE.

Sans vous donner pour chef à cette populace, 485

Je romprai bien encor ce coup, s'il vous menace;

Mais gardons jusqu'au bout ce secret important:

Fiez-vous plus à moi qu'à ce peuple inconstant.

Ce que j'ai fait pour vous depuis votre naissance,

Semble digne, Seigneur, de cette confiance: 490

Je ne laisserai point mon ouvrage imparfait,

Et bientôt mes desseins auront leur plein effet.

Je punirai Phocas, je vengerai Maurice;

Mais aucun n'aura part à ce grand sacrifice:

J'en veux toute la gloire, et vous me la devez. 495

Vous régnerez par moi, si par moi vous vivez.

Laissez entre mes mains mûrir vos destinées,

Et ne hasardez point le fruit de vingt années.

EUDOXE.

Seigneur, si votre amour peut écouter mes pleurs,

Ne vous exposez point au dernier des malheurs. 500

La mort de ce tyran, quoique trop légitime,

Aura dedans vos mains l'image d'un grand crime:

Le peuple pour miracle osera maintenir

Que le ciel par son fils l'aura voulu punir;

Et sa haine obstinée après cette chimère 505

Vous croira parricide en vengeant votre père;

La vérité n'aura ni le nom ni l'effet

Que d'un adroit mensonge à couvrir ce forfait;

Et d'une telle erreur l'ombre sera trop noire

Pour ne pas obscurcir l'éclat de votre gloire. 510

Je sais bien que l'ardeur de venger vos parents....

HÉRACLIUS.

Vous en êtes aussi, Madame, et je me rends:

Je n'examine rien, et n'ai pas la puissance

De combattre l'amour et la reconnoissance;

Le secret est à vous, et je serois ingrat 515

Si sans votre congé j'osois en faire éclat[314],

Puisque, sans votre aveu, toute mon aventure

Passeroit pour un songe ou pour une imposture.

Je dirai plus: l'empire est plus à vous qu'à moi,

Puisqu'à Léonce mort tout entier je le doi: 520

C'est le prix de son sang, c'est pour y satisfaire

Que je rends à la sœur ce que je tiens du frère;

Non que pour m'acquitter par cette élection

Mon devoir ait forcé mon inclination:

Il présenta mon cœur aux yeux qui le charmèrent, 525

Il prépara mon âme aux feux qu'ils allumèrent;

Et ces yeux tout divins[315], par un soudain pouvoir,

Achevèrent sur moi l'effet de ce devoir.

Oui, mon cœur, chère Eudoxe, à ce trône n'aspire

Que pour vous voir bientôt maîtresse de l'empire. 530

Je ne me suis voulu jeter dans le hasard

Que par la seule soif de vous en faire part:

C'étoit là tout mon but. Pour éviter l'inceste,

Je n'ai qu'à m'éloigner de ce climat funeste;

Mais si je me dérobe au rang qui vous est dû, 535

Ce sera par moi seul que vous l'aurez perdu[316]:

Seul je vous ôterai ce que je vous dois rendre.

Disposez des moyens et du temps de le prendre.

Quand vous voudrez régner, faites-m'en possesseur;

Mais comme enfin j'ai lieu de craindre pour ma sœur,

Tirez-la dans ce jour de ce péril extrême,

Ou demain je ne prends conseil que de moi-même.

LÉONTINE.

Reposez-vous sur moi, Seigneur, de tout son sort,

Et n'en appréhendez ni l'hymen ni la mort.

SCÈNE III.

LÉONTINE, EUDOXE.

LÉONTINE.

Ce n'est plus avec vous qu'il faut que je déguise; 545

A ne vous rien cacher son amour m'autorise:

Vous saurez les desseins de tout ce que j'ai fait,

Et pourrez me servir à presser leur effet[317].

Notre vrai Martian adore la Princesse:

Animons toutes deux l'amant pour la maîtresse; 550

Faisons que son amour nous venge de Phocas,

Et de son propre fils arme pour nous le bras.

Si j'ai pris soin de lui, si je l'ai laissé vivre,

Si je perdis Léonce, et ne le fis pas suivre,

Ce fut sur l'espoir seul qu'un jour, pour s'agrandir, 555

A ma pleine vengeance il pourroit s'enhardir.

Je ne l'ai conservé que pour ce parricide.

EUDOXE.

Ah! Madame.

LÉONTINE.

Ce mot déjà vous intimide!

C'est à de telles mains qu'il nous faut recourir;

C'est par là qu'un tyran est digne de périr; 560

Et le courroux du ciel, pour en purger la terre,

Nous doit un parricide au refus du tonnerre.

C'est à nous qu'il remet de l'y précipiter:

Phocas le commettra s'il le peut éviter;

Et nous immolerons au sang de votre frère 565

Le père par le fils, ou le fils par le père.

L'ordre est digne de nous; le crime est digne d'eux:

Sauvons Héraclius au péril de tous deux.

EUDOXE.

Je sais qu'un parricide est digne d'un tel père;

Mais faut-il qu'un tel fils soit en péril d'en faire[318]? 570

Et sachant sa vertu, pouvez-vous justement

Abuser jusque-là de son aveuglement?

LÉONTINE.

Dans le fils d'un tyran l'odieuse naissance

Mérite que l'erreur arrache l'innocence,

Et que de quelque éclat qu'il se soit revêtu, 575

Un crime qu'il ignore en souille la vertu.

PAGE[319].

Exupère, Madame, est là qui vous demande.

LÉONTINE.

Exupère! à ce nom que ma surprise est grande!

Qu'il entre. A quel dessein vient-il parler à moi,

Lui que je ne vois point, qu'à peine je connoi? 580

Dans l'âme il hait Phocas, qui s'immola son père;

Et sa venue ici cache quelque mystère.

Je vous l'ai déjà dit, votre langue nous perd.

SCÈNE IV.

EXUPÈRE, LÉONTINE, EUDOXE.

EXUPÈRE.

Madame, Héraclius vient d'être découvert.

LÉONTINE, à Eudoxe.

Eh bien?

EUDOXE.

Si....

LÉONTINE.

Taisez-vous.

(A Exupère[320].)

Depuis quand?

EXUPÈRE.

Tout à l'heure.

LÉONTINE.

Et déjà l'Empereur a commandé qu'il meure?

EXUPÈRE.

Le tyran est bien loin de s'en voir éclairci.

LÉONTINE.

Comment?

EXUPÈRE.

Ne craignez rien, Madame, le voici.

LÉONTINE.

Je ne vois que Léonce.

EXUPÈRE.

Ah! quittez l'artifice.

SCÈNE V.

MARTIAN[321], LÉONTINE, EXUPÈRE, EUDOXE.

MARTIAN.

Madame, dois-je croire un billet de Maurice? 590

Voyez si c'est sa main, ou s'il est contrefait:

Dites s'il me détrompe, ou m'abuse en effet,

Si je suis votre fils, ou s'il étoit mon père:

Vous en devez connoître encor le caractère.

LÉONTINE lit le billet[322].

BILLET DE MAURICE.

_Léontine a trompé Phocas, 595

Et livrant pour mon fils un des siens au trépas,

Dérobe à sa fureur l'héritier de l'empire.

O vous qui me restez de fidèles sujets,

Honorez son grand zèle, appuyez ses projets:

Sous le nom de Léonce Héraclius respire._ 600

_MAURICE._

(Elle rend le billet à Exupère, qui le lui a donné, et continue.)

Seigneur, il vous dit vrai: vous étiez en mes mains

Quand on ouvrit Byzance au pire des humains,

Maurice m'honora de cette confiance;

Mon zèle y répondit par delà sa croyance.

Le voyant prisonnier et ses quatre autres fils, 605

Je cachai quelques jours ce qu'il m'avoit commis;

Mais enfin, toute prête à me voir découverte,

Ce zèle sur mon sang détourna votre perte.

J'allai pour vous sauver vous offrir à Phocas;

Mais j'offris votre nom, et ne vous donnai pas. 610

La généreuse ardeur de sujette fidèle

Me rendit pour mon prince à moi-même cruelle:

Mon fils fut, pour mourir, le fils de l'Empereur.

J'éblouis le tyran, je trompai sa fureur:

Léonce, au lieu de vous, lui servit de victime. 615

(Elle fait un soupir.)

Ah! pardonnez, de grâce; il m'échappe sans crime.

J'ai pris pour vous sa vie, et lui rends un soupir;

Ce n'est pas trop, Seigneur, pour un tel souvenir:

A cet illustre effort par mon devoir réduite,

J'ai dompté la nature, et ne l'ai pas détruite. 620

Phocas, ravi de joie à cette illusion,

Me combla de faveurs avec profusion,

Et nous fit de sa main cette haute fortune

Dont il n'est pas besoin que je vous importune.

Voilà ce que mes soins vous laissoient ignorer; 625

Et j'attendois, Seigneur, à vous le déclarer,

Que par vos grands exploits votre rare vaillance

Pût faire à l'univers croire votre naissance,

Et qu'une occasion pareille à ce grand bruit

Nous pût de son aveu promettre quelque fruit; 630

Car comme j'ignorois que notre[323] grand monarque

En eût pu rien savoir, ou laisser quelque marque,

Je doutois qu'un secret, n'étant su que de moi,

Sous un tyran si craint pût trouver quelque foi.

EXUPÈRE.

Comme sa cruauté, pour mieux gêner Maurice, 635

Le forçoit de ses fils à voir le sacrifice,

Ce prince vit l'échange, et l'alloit empêcher;

Mais l'acier des bourreaux fut plus prompt à trancher:

La mort de votre fils arrêta cette envie,

Et prévint d'un moment le refus de sa vie. 640

Maurice, à quelque espoir se laissant lors flatter,

S'en ouvrit à Félix, qui vint le visiter,

Et trouva les moyens de lui donner ce gage

Qui vous en pût un jour rendre un plein témoignage[324].

Félix est mort, Madame, et naguère en mourant 645

Il remit ce dépôt à son plus cher parent;

Et m'ayant tout conté: «Tiens, dit-il, Exupère,

Sers ton prince, et venge ton père.»

Armé d'un tel secret, Seigneur, j'ai voulu voir

Combien parmi le peuple il auroit de pouvoir. 650

J'ai fait semer ce bruit sans vous faire connoître;

Et voyant tous les cœurs vous souhaiter pour maître,

J'ai ligué du tyran les secrets ennemis,

Mais sans leur découvrir plus qu'il ne m'est permis.

Ils aiment votre nom, sans savoir davantage; 655

Et cette seule joie anime leur courage,

Sans qu'autres que les deux qui vous parloient là-bas

De tout ce qu'elle a fait sachent plus que Phocas[325].

Vous venez de savoir ce que vous vouliez d'elle;

C'est à vous de répondre à son généreux zèle[326]. 660

Le peuple est mutiné, nos amis assemblés,

Le tyran effrayé, ses confidents troublés.

Donnez l'aveu du Prince à sa mort qu'on apprête,

Et ne dédaignez pas d'ordonner de sa tête.

MARTIAN[327].

Surpris des nouveautés d'un tel événement, 665

Je demeure à vos yeux muet d'étonnement.

Je sais ce que je dois, Madame, au grand service

Dont vous avez sauvé l'héritier de Maurice.

Je croyois, comme fils, devoir tout à vos soins,

Et je vous dois bien plus lorsque je vous suis moins; 670

Mais pour vous expliquer toute ma gratitude,

Mon âme a trop de trouble et trop d'inquiétude.

J'aimois, vous le savez, et mon cœur enflammé

Trouve enfin une sœur dedans l'objet aimé.

Je perds une maîtresse en gagnant un empire: 675

Mon amour en murmure, et mon cœur en soupire;

Et de mille pensers mon esprit agité

Paroît enseveli dans la stupidité.

Il est temps d'en sortir, l'honneur nous le commande:

Il faut donner un chef à votre illustre bande. 680

Allez, brave Exupère, allez, je vous rejoins;

Souffrez que je lui parle un moment sans témoins.

Disposez cependant vos amis à bien faire;

Surtout sauvons le fils en immolant le père:

Il n'eut rien du tyran qu'un peu de mauvais sang[328], 685

Dont la dernière guerre a trop purgé son flanc.

EXUPÈRE.

Nous vous rendrons, Seigneur, entière obéissance,

Et vous allons attendre avec impatience.

SCÈNE VI.

MARTIAN[329], LÉONTINE, EUDOXE.

MARTIAN.

Madame, pour laisser toute sa dignité

A ce dernier effort de générosité, 690

Je crois que les raisons que vous m'avez données

M'en ont seules caché le secret tant d'années.

D'autres soupçonneroient qu'un peu d'ambition,

Du prince Martian voyant la passion,

Pour lui voir sur le trône élever votre fille, 695

Auroit voulu laisser l'empire en sa famille,

Et me faire trouver un tel destin bien doux

Dans l'éternelle erreur d'être sorti de vous;

Mais je tiendrois à crime une telle pensée.

Je me plains seulement d'une ardeur insensée, 700

D'un détestable amour que pour ma propre sœur

Vous-même vous avez allumé dans mon cœur.

Quel dessein faisiez-vous sur cet aveugle inceste?

LÉONTINE.

Je vous aurois tout dit avant ce nœud funeste;

Et je le craignois peu, trop sûre que Phocas, 705

Ayant d'autres desseins, ne le souffriroit pas.

Je voulois donc, Seigneur, qu'une flamme si belle

Portât votre courage aux vertus dignes d'elle,

Et que votre valeur l'ayant su mériter,

Le refus du tyran vous pût mieux irriter. 710

Vous n'avez pas rendu mon espérance vaine:

J'ai vu dans votre amour une source de haine;

Et j'ose dire encor qu'un bras si renommé

Peut-être auroit moins fait si le cœur n'eût aimé.

Achevez donc, Seigneur; et puisque Pulchérie[330] 715

Doit craindre l'attentat d'une aveugle furie....

MARTIAN.

Peut-être il vaudroit mieux moi-même la porter

A ce que le tyran témoigne en souhaiter:

Son amour, qui pour moi résiste à sa colère,

N'y résistera plus quand je serai son frère. 720

Pourrois-je lui trouver un plus illustre époux?

LÉONTINE.

Seigneur, qu'allez-vous faire? et que me dites-vous?

MARTIAN.

Que peut-être, pour rompre un si digne hyménée,

J'expose à tort sa tête avec ma destinée,

Et fais d'Héraclius un chef de conjurés 725

Dont je vois les complots encor mal assurés.

Aucun d'eux du tyran n'approche la personne;

Et quand même l'issue en pourroit être bonne,

Peut-être il m'est honteux de reprendre l'État

Par l'infâme succès d'un lâche assassinat; 730

Peut-être il vaudroit mieux en tête d'une armée

Faire parler pour moi toute ma renommée,

Et trouver à l'empire un chemin glorieux

Pour venger mes parents d'un bras victorieux.

C'est dont je vais résoudre avec cette princesse, 735

Pour qui non plus l'amour, mais le sang m'intéresse.

Vous, avec votre Eudoxe....

LÉONTINE.

Ah! Seigneur, écoutez.

MARTIAN.

J'ai besoin de conseils dans ces difficultés;

Mais à parler sans fard, pour écouter les vôtres,

Outre mes intérêts, vous en avez trop d'autres. 740

Je ne soupçonne point vos vœux ni votre foi;

Mais je ne veux d'avis que d'un cœur tout à moi.

Adieu.

SCÈNE VII.

LÉONTINE, EUDOXE.

LÉONTINE.

Tout me confond, tout me devient contraire.

Je ne fais rien du tout, quand je pense tout faire;

Et lorsque le hasard me flatte avec excès, 745

Tout mon dessein avorte au milieu du succès:

Il semble qu'un démon funeste à sa conduite

Des beaux commencements empoisonne la suite.

Ce billet, dont je vois Martian abusé,

Fait plus en ma faveur que je n'aurois osé: 750

Il arme puissamment le fils contre le père;

Mais comme il a levé le bras en qui j'espère,

Sur le point de frapper, je vois avec regret

Que la nature y forme un obstacle secret.

La vérité le trompe, et ne peut le séduire[331]: 755

Il sauve en reculant ce qu'il croit mieux détruire;

Il doute, et du côté que je le vois pencher,

Il va presser l'inceste au lieu de l'empêcher.

EUDOXE.

Madame, pour le moins vous avez connoissance

De l'auteur de ce bruit, et de mon innocence; 760

Mais je m'étonne fort de voir à l'abandon

Du prince Héraclius les droits avec le nom.

Ce billet, confirmé par votre témoignage,

Pour monter dans le trône est un grand avantage.

Si Martian le peut sous ce titre occuper, 765

Pensez-vous qu'il se laisse aisément détromper,

Et qu'au premier moment qu'il vous verra dédire,

Aux mains de son vrai maître il remette l'empire?

LÉONTINE.

Vous êtes curieuse, et voulez trop savoir.

N'ai-je pas déjà dit que j'y saurai pourvoir? 770

Tâchons, sans plus tarder, à revoir Exupère,

Pour prendre en ce désordre un conseil salutaire.

FIN DU SECOND ACTE.

[308] Voltaire dans son texte (1764) donne _après_, comme nous;

mais il lit _auprès_, et fait la critique suivante: «Comme étant

la gouvernante auprès du sien,» n'est pas français.

[309] _Var._ De sorte que le sien passe ici pour mon frère.

(1647-56)

[310] Les éditions de 1664-82 portent: «J'ai fait pour _la_

fléchir....» ce qui ne peut offrir un sens raisonnable.

[311] _Var._ Et que par ce grand bruit semé confusément.

(1647-63)

[312] _Var._ C'est à nous à répondre à ce qu'il en prétend.

(1647-56)

[313] _Var._ De ce trône, à Phocas sous ce titre arraché.

(1647-56)

[314] _Var._ Si sans votre congé j'en osois faire éclat.

(1647-56)

[315] Il y a _tout_, par un _t_, dans toutes les éditions. Celles

de 1668 et de 1682 portent _tout-divins_, avec un trait d'union,

comme si l'adverbe et l'adjectif formaient un mot composé.

[316] _Var._ Ce sera pour moi seul que vous l'aurez perdu. (1647

in-4º)

[317] _Var._ Et me pourrez servir à presser leur effet. (1647-56)

[318] _Var._ Mais je crois qu'un tel fils est indigne d'en faire,

Et que tant de vertu mérite aucunement

Qu'on abuse un peu moins de son aveuglement. (1647-56)

[319] Voltaire ouvre ici une nouvelle scène, la scène IV, formée

des sept vers qui suivent. Au lieu de PAGE, il met LE PAGE, et

dit: «Ce page ne paraît plus aujourd'hui. On ne connaissait point

alors les pages.»

[320] Cette indication manque dans les éditions antérieures à

1664.

[321] Dans les éditions de 1647-60 il y a ici, et en tête du

premier couplet: MARTIAN, _cru Léonce_.

[322] Les éditions de 1647-60 donnent simplement: LÉONTINE _lit_,

et n'ont point le titre: BILLET DE MAURICE.

[323] L'édition de 1682 donne par erreur _votre_, pour _notre_.

[324] _Var._ Qui vous en pût un jour rendre un haut témoignage.

(1647-56)

[325] L'orthographe de ces deux vers varie dans les différentes

éditions: celles de 1647, de 1652 et de 1655 portent:

Sans qu'_autre_ que les deux qui vous parloient là-bas

De tout ce qu'elle a fait _sachent_ plus que Phocas;

celles de 1654, de 1656 et de 1660 donnent _autre_ et _sache_, au

singulier; celle de 1663 met _autres_ au pluriel, et _sache_ au

singulier; enfin les dernières éditions (1664-82) mettent les deux

mots au pluriel.

[326] _Var._ C'est à vous à répondre à son généreux zèle.

(1647-56).

[327] _Var._ MARTIAN, _croyant être Héraclius_. (1647-60)

[328] L'erreur où l'on a été longtemps qu'on se fait tirer son

mauvais sang par une saignée a produit cette fausse allégorie.

Elle se trouve employée dans la tragédie d'_Andronic_ (_de

Campistron), représentée pour la première fois le 8 février

1685_:

Quand j'ai du mauvais sang, je me le fais tirer.

Et on prétend qu'en effet Philippe II avait fait cette réponse à

ceux qui demandaient la grâce de don Carlos. Dans presque toutes

les anciennes tragédies, il est toujours question de se défaire

_d'un peu de mauvais sang_. (_Voltaire._)--Voyez ci-après, vers

1436.

[329] Ici et en tête de chacun des couplets que dit MARTIAN dans

cette scène, ce nom, dans les éditions de 1647-60, est suivi des

mots: _croyant être Héraclius_.

[330] _Var._ Achevez donc, Seigneur, d'arracher Pulchérie

Au cruel attentat d'une indigne furie. (1647-56)

[331] _Var._ La vérité le trompe et ne le peut séduire. (1647-56)

ACTE III.

SCÈNE PREMIÈRE.

MARTIAN[332], PULCHÉRIE.

MARTIAN.

Je veux bien l'avouer, Madame, car mon cœur

A de la peine encore à vous nommer ma sœur,

Quand malgré ma fortune à vos pieds abaissée, 775

J'osai jusques à vous élever ma pensée,

Plus plein d'étonnement que de timidité,

J'interrogeois ce cœur sur sa témérité;

Et dans ses mouvements, pour secrète réponse,

Je sentois quelque chose au-dessus de Léonce, 780

Dont, malgré ma raison, l'impérieux effort

Emportoit mes desirs au delà de mon sort.

PULCHÉRIE.

Œuvres de P. Corneille, Tome 05 · 第 11 / 36 段