«Personne mieux que Voltaire ne sut jamais faire diverse mesure,

selon l'occurrence, au public, aux gens de lettres, aux correspondants

divers: il est curieux de voir la manière dont il distribue ses

renseignements sur l'_Héraclius_ de Calderon. Avec Duclos, dans

ses communications semi-officielles à l'Académie, il sait

imperturbablement la date de cette pièce, _et il la donne_ presque

comme s'il l'avait vue: c'est qu'il était bien aise de mater ces

Messieurs, et qu'avec une date rondement articulée, il a de quoi

fermer la bouche à toute l'Académie française sur l'originalité de

Corneille, qui y trouvait sans doute quelques défenseurs; en face du

public, il affirmera vaguement cette date sans dire de quelle

part[228]. Avec le docte Mayans il convient tout net qu'on l'ignore.

Comparez les textes de la même époque. Tout serait piquant dans ces

citations: le concours de tant de petites faussetés inégalement

réparties mériterait un examen détaillé; bornons-nous à quelques

lignes: «Je me suis mis,» dit-il à Duclos, le 23 avril 1762, «je me

suis mis à traduire l'_Héraclius_ espagnol, _imprimé à Madrid_, en

1643, sous ce titre: _La Famosa Comedia_ EN ESTA VIDA TODO ES VERDAD Y

TODO ES (_sic_) MENTIRA, _fiesta que se representó á sus Magestades en

el salon real del[229] Palacio_. Le savant qui m'a déterré cette

édition _prodigieusement rare_ prétend que _sus Magestades_ veut dire

Philippe et Élisabeth, fille de Henri IV, qui aimait passionnément la

comédie, et qui y menait son grave mari. Elle s'en repentit,

continue-t-il, car Philippe IV devint amoureux d'une comédienne, et en

eut don Juan d'Autriche. _Il devint dévot et n'alla plus au spectacle_

après la mort d'Élisabeth. Or Élisabeth mourut en 1644, et _mon savant

prétend_ que la _Famosa Comedia_, jouée en 1640, fut imprimée en 1643;

mais _comme mon exemplaire est sans date_, il faut en croire mon

savant _sur sa parole_. Le fait est que cette tragédie est à faire

mourir de rire d'un bout à l'autre.... etc.»

«Quelques semaines après (15 juin), Voltaire, se souvenant de ses

obligations à don Gregorio Mayans, lui écrit une lettre de

remercîments, qui est une perle d'impertinence demi-railleuse, où il

dit entre autres choses: «Entre nous, je crois que Corneille a puisé

_tout_ le sujet d'_Héraclius_ dans Calderon. Ce Calderon me paraît une

tête si chaude (sauf respect), si extravagante, et quelquefois _si

sublime_, qu'il est impossible que ce ne soit pas la nature _pure_.»

Plus loin, il ajoute innocemment: «Je crois qu'il suffit de mettre

sous les yeux la _Famosa Comedia_, pour faire voir que Calderon _ne

l'a pas volée_.» Mais voici le meilleur: «Le point important est de

savoir en quelle année la _Famosa Comedia_ fut jouée devant _ambas

Magestades_. _C'est ce que je vous ai demandé, et je vois qu'il est

impossible de le savoir._»

«Cela est clair: le blanc et le noir ne peuvent s'appliquer plus

nettement sur un même fait. Voici maintenant la demi-teinte employée à

l'usage du public, dans la _Dissertation sur l'Héraclius espagnol_. Je

soupçonnerais que Mayans, passant condamnation dans sa réponse sur

l'époque trop réelle de la pièce _imprimée_ (1664), ne pouvait pas

être mis en avant sur ce point; mais il avait bien pu, à l'aide

d'arguments très-puérils, se retrancher sur la possibilité de la pièce

_jouée_ dès avant 1646. La ressource est chétive, mais Voltaire saura

bien en tirer parti. «_On_ ne sait _pas précisément_ en quelle année

la _Famosa Comedia_[230] fut _jouée_; mais _on_ est _sûr_ que ce ne

peut être plus tôt qu'en 1637, et plus tard qu'en 1640. Elle se trouve

citée, _dit-on_, dans _des romances de 1641_.» Ce _dit-on_ est

charmant, ainsi que ces romances citant ces représentations.... Mayans

aurait cité infailliblement, et Voltaire aurait transcrit la citation

décisive; il en aurait parlé à l'Académie, s'il n'y avait pas là une

de ces erreurs bénévoles que personne ne viendra contrôler, du moins

on l'espère, et dont on se réserve l'excuse à la faveur d'une méprise

de détail. Il paraît que Mayans avait répondu en latin, par

courtoisie; ses termes de littérature moderne devaient être un peu

confus. Mais après cette preuve, qui, si elle était sérieuse, serait

péremptoire, autant Voltaire vient de glisser rapidement sur le point

décisif, autant il s'étendra sur l'argument le plus futile. Celui-là,

il le doit réellement à don Gregorio: il lui demande dans sa lettre la

permission de s'en servir, indice de la réserve presque honteuse du

critique espagnol, réduit à de pareilles inductions. C'est une phrase

d'un éloge de Calderon, composé après sa mort par un prêtre de ses

amis; un de ces éloges qu'on fabriquait pour les approbations de

livres, et auprès desquels nos plus mauvaises amplifications de

rhétorique sont des modèles de simplicité.

«Ce que j'admire le plus dans ce rare génie, dit le panégyriste de

Calderon, c'est qu'_il n'imita personne_.»

«Voyez dans Voltaire le soin avec lequel il développe ce grave

argument en faveur de l'_Héraclius_ espagnol, et dites si vous croyez

qu'il pût en être dupe. Il oublie d'ailleurs de donner au public cette

date triomphante de l'impression, 1643, qu'il a donnée à l'Académie

selon son bon plaisir, ou sur la foi de _son savant_, quoique son

exemplaire soit sans date. Le public se contentera des romances de

1641....

«Calderon avait laissé bien souvent imprimer ses pièces isolées par

des libraires qui les joignaient à d'autres de divers auteurs.

Cependant une lettre intéressante qui reste de lui, précisément en

tête du volume où son _Héraclius_ se présente le premier, nous apprend

qu'il voulut défendre, le plus possible en ce temps-là, ses droits de

propriété. Il mourut ne laissant que quatre volumes remplis de

comédies exclusivement de lui, à douze par volume, selon l'usage, plus

un seul tome de ses _Autos sacramentales_. La comédie _En esta

vida_.... est la première du troisième volume (_tercera parte_): elle

ne figure, que je sache, dans aucun recueil antérieur, et ce volume

est daté de 1664. Si l'exemplaire _prodigieusement rare_ est sans

date, c'est tout simplement parce que ces sortes de livres en Espagne,

toujours imprimés sous forme compacte, petit in-4º à deux colonnes,

sont disposés de manière à pouvoir être disloqués par tirages

partiels, et débités en autant de cahiers qu'ils contiennent de

comédies, et que la date figure seulement sur le frontispice général,

ainsi que dans les feuilles d'approbations, priviléges, taxes,

_erratas_ certifiés, etc., valables pour tout le volume. Cet usage

économique a devancé nos _livraisons_ compactes les plus populaires,

et subsiste encore à peu près le même en Espagne. Or la preuve m'est

acquise par le développement du titre de Voltaire: _Fiesta que se

representó_.... que ce fragment de volume envoyé à Voltaire ne

provient pas même du volume original donné sous les yeux de Calderon

en 1664, car cette circonstance de la représentation devant Leurs

Majestés (il s'agit de Philippe IV et de Marie-Anne d'Autriche, sa

seconde femme) n'y est pas jointe au titre; et, d'une autre part, la

preuve presque complète m'est également acquise que les comédies de ce

volume, et notamment celle dont il s'agit, ne figuraient point dans

les recueils antérieurs, quelle que fût alors la facilité laissée aux

libraires d'anticiper sur les éditions originales de comédies, ou de

les contrefaire après coup. Cette preuve, que je veux bien appeler

_presque_ complète, résulte des explications données par Calderon

lui-même en tête du volume en question: voir sa dédicace et la lettre

qui la suit, à lui adressée par son éditeur, portant que cette

publication est destinée à préserver ces comédies du destin qu'ont

éprouvé tant d'autres pièces de l'auteur, défigurées par des

impressions frauduleuses, _hurtadas, agenas y defectuosas_. Une preuve

semblable pourrait résulter d'une recherche dans les nombreux recueil

de _comedias sueltas_ (_isolées_), antérieurs non-seulement à 1664,

mais (si l'on songe encore à constater matériellement la priorité de

Corneille) antérieurs à 1647. Quelque superflue que me paraisse cette

recherche, j'en ai constaté le résultat négatif sur un bon nombre de

ces recueils; mais qui pourrait les atteindre tous?

«Que si don Gregorio Mayans, qui était fort occupé, s'est borné à

faire acheter cette _rare_ édition, ce cahier d'impression commune et

malpropre, dans ces échoppes à prix fixe où l'on en trouve par

milliers en Espagne, le même Gregorio n'avait pas non plus fait autant

de frais en critique que Voltaire veut bien nous le faire croire. Où

donc aurait-il pu voir, et jamais Espagnol a-t-il pu dire que ce roi

si passionné pour le théâtre, que Philippe IV cessa _par dévotion_

d'aller à la comédie? Mais c'est là une hypothèse toute française,

empruntée des souvenirs, familiers à Voltaire, de la vieillesse de

Louis XIV. Toute sa vie le beau-père de Louis XIV demeura fidèle au

théâtre. Quand il fut moins occupé de galanteries, ce monarque, qui ne

régnait guère par lui-même, mais qui gouverna constamment ses poëtes

dramatiques, comme faisait en France le cardinal de Richelieu, semble

en effet avoir commandé un peu plus fréquemment des _comedias santas_

à Calderon, à Moreto, à Solis, à d'autres _ingenios_ plus jeunes et

fort médiocres, tels que Diamante, Matos Fragoso, Zavaleta,

Zarate, etc.; mais, saintes ou profanes, héroïques, galantes ou

bouffonnes....il lui fallut toujours des comédies.... Or, pour

s'expliquer cette rare, mais indubitable imitation du français dans

l'_Héraclius_ espagnol, il me semble permis de conjecturer que

Philippe IV y fut pour quelque chose; que, disposé depuis la paix et

les conférences des Pyrénées à traiter gracieusement les arts et les

idées françaises, il voulut avoir sur son théâtre quelque échantillon

du nôtre; qu'enfin il chargea son plus habile poëte, probablement

aussi étranger que lui-même à notre langue, d'affubler à l'espagnole

une pensée du célèbre Corneille, au risque d'humilier la France, dans

cette lutte nouvelle, de toute la supériorité du style _culto_ et de

l'entortillage castillan. On avait été assez rudement éprouvé sur

d'autres champs de bataille pour se permettre sans inconvénient cette

pacifique revanche.»

Nous avons cru devoir puiser largement dans l'excellent travail de M.

Viguier, et nous avons conservé ses propres termes, en nous permettant

seulement de temps à autre la suppression de quelques passages, fort

curieux pour l'histoire de la littérature espagnole, mais qui peuvent,

suivant nous, être retranchés sans inconvénient dans une édition de

Corneille. Cette belle étude, acceptée comme définitive par le public

français, a soulevé à l'étranger des réclamations aussi vives que peu

fondées. Sur notre demande, M. Viguier a bien voulu se charger de

résumer et de clore ici cette nouvelle discussion.

[198] _Histoire du Théâtre françois_, tome VII, p. 94. note _a_.

[199] _Lettres familières de M. Conrard à M. Félibien_, 1681, p.

38.

[200] Voyez tome IV, p. 417.

[201] _Histoire du Théâtre françois_, tome VII, p. 97.--_Journal

du Théâtre françois_, tome II, fol. 929 r{o}.

[202] Voyez ci-après la fin de l'_Examen_, p. 154.

[203] Voyez le _Discours des trois unités_, tome I, p. 105.

[204] Chant III, vers 29-32.

[205] _Histoire du Théâtre françois_, tome VII, p. 97 et

suivantes.

[206] Acte IV, scène VI.

[207] Pages 55 et 56.

[208] _Rogatum à MM. Tubeuf, de Lionne et de Bertillac pour être

payé de sa pension._ _Œuvres_, édition de 1786, tome VII, p. 56.

[209] Tome I, p. 3.

[210] Il n'y en a pas même deux, car le premier des

rapprochements qui vont suivre n'a rien de frappant.

[211] «C'est le moyen que le secret demeure plus assuré: un mort

est celui qui le garde le mieux.»

[212] Vers 1415-1418.

[213] Vers 1631 et suivants.

[214] Voyez ci-après, p. 127 et 128, l'appréciation bien

différente et bien plus juste que M. Viguier a faite de ce même

morceau.

[215] Pages XLV et XLVI.

[216] Voyez ci-après, p. 148.

[217] _Histoire du Théâtre françois_, tome VII, p. 92 et 93.

[218] Pages 13 et suivantes.

[219] Voyez ci-après, p. 144.

[220] «Missis militibus ad Mauritium, eum ad portum Eutropii

adduci jussit; ubi ante oculos ejus jussi sunt necari quinque

filii masculi. Ad quæ ille alta philosophia dixisse fertur illud

Davidicum: «Justus es, Domine, et rectum judicium tuum.» Interea

vero cum nutrix subtraxisset unum e nece, et pro illo filium suum

offerret, id Mauritius fieri vetuit, infantemque suum prodidit,

qui visus est e vulneribus lac dare cum sanguine. Tandem vero

ultimo loco Mauritius ipse occisus est, cum se casu superiorem in

omnibus demonstrasset. Horum omnium abscissa capita, delata in

campum juxta tribunal, ad fœtorem usque ibidem permanserunt.»

(Année 602.)

[221] Voyez ci-après, p. 144 et 153.

[222] Voyez ci-après, p. 144.

[223] Voyez ci-après, p. 143 et 152.

[224] Dans Baronius, le nom est _Eudoxie_; dans Corneille,

_Eudoxe_.

[225] Acte IV, scène IV, vers 1408.

[226] Traduite sous le titre: _Amour et Honneur_, dans les

chef-d'œuvre des théâtres étrangers, 1822.

[227] Lui-même le raconte ainsi dans le prologue diffus de son

_Theatro hespañol_.

[228] _Dissertation sur l'Héraclius espagnol._

[229] Il y a _de Palacio_, mais Voltaire croyait peut-être

rectifier, faute de savoir cet idiotisme emphatique.

[230] Voltaire paraît très-frappé de cet adjectif _famosa_, qui,

pendant deux siècles, accompagna indifféremment toutes les

comédies espagnoles.

LETTRE DE M. VIGUIER

A M. MARTY-LAVEAUX.

Monsieur, vous avez bien voulu dire, au sujet de ce vieux procès

sur l'originalité de l'_Héraclius_ de Corneille, que la

discussion vous paraissait épuisée dans un petit écrit que je

donnais à mes amis, il y a plus de seize ans, et qui n'appartient

pas autrement à la publicité. Quelqu'une de ces feuilles est

passée en Espagne, à ce qu'il paraît, et a par malheur réveillé

chez des compatriotes de Calderon la susceptibilité d'un certain

point d'honneur littéraire propre à cette nation. Avant cela, en

Allemagne, le savant et intéressant historien du théâtre

espagnol, M. Ad-Fried. von Schack, touchait à ce débat en même

temps que moi, dans son troisième volume publié en 1846; et par

malheur encore, ses préventions anti-françaises lui ont fait

rencontrer sur ce sujet de nouvelles pierres d'achoppement, après

celles que nous avons déjà brièvement signalées au tome IVe (p.

272, note 1) de la présente édition. Une sorte de fatalité le

condamne, comme dans l'incident relatif au Diamante, à rétracter

des faits avancés par lui-même, pour corriger une erreur par une

autre plus grave encore. Ainsi, à la page 177 de ce troisième

volume, M. de Schack affirme que la pièce de Calderon: _En esta

vida_.... etc., fait partie d'un tome second publié par le poëte

en 1637. Tout serait dit si le fait était vrai; mais bientôt, à

la page 289, il reconnaît s'être trompé, et confesse que la pièce

apparaît pour la première fois dans un tome _troisième_, daté de

vingt-sept ans plus tard, en 1664. Néanmoins il n'a garde de

lâcher prise pour si peu: «_Dessenungeachtet_.... nonobstant

cela, dit-il, attendu la grande probabilité, accordée _même_ par

Voltaire, de la supposition que l'_Héraclius_ de Corneille est

imité de l'_Héraclius_ espagnol, nous croyons devoir admettre

(_annehmen_) l'existence d'une impression isolée de la pièce

(espagnole) antérieurement à 1647.» Or M. de Schack n'a jamais vu

cette impression isolée, supposition aussi gratuite que son

erreur précédente sur le tome de 1637. Il ajoute: «Voltaire,

dont, il est vrai, les allégations ne sont pas très-dignes de

confiance, dit aussi que la pièce de Calderon aurait déjà été

mentionnée dans un recueil de romances de 1641.» C'est là tout.

On peut bien se dispenser de chercher un recueil si rare de

romances; mais M. de Schack se trouve raffermi définitivement

dans son préjugé depuis que le critique espagnol, don Eugenio

Harzenbusch, s'est chargé de la cause et lui a révélé de nouveaux

arguments, qu'il nous sera permis de ne pas trouver meilleurs....

C'est ainsi qu'il dit dans un _Supplément_ à son _Histoire_[231],

publié en 1854: «Harzenbusch, dans son édition de Calderon, a

prouvé _jusqu'à l'évidence_ que le drame _En esta vida_.... etc.,

a été écrit dès l'année 1622; de sorte que tous les doutes qu'on

a pu élever sur la priorité de cette pièce par rapport à

l'_Héraclius_ de Corneille sont écartés désormais.»

Après un si éclatant témoignage, il faut entendre M. Harzenbusch.

Mais si l'on est encore disposé à douter, il faut d'abord

reconnaître que ce nouvel arbitre est un poëte et un critique

estimable, directeur de la Bibliothèque royale de Madrid; qu'il a

très bien mérité de Calderon par des _Appendices_ historiques et

anecdotiques joints à son édition[232], et qu'il aura rendu un

service réel à la littérature espagnole, s'il lui donne traduit

l'ouvrage de M. de Schack, ainsi qu'il l'a promis. Une pareille

traduction en français me semble également désirable, malgré tous

nos griefs nationaux, si légitimes quelquefois.

Que dit donc M. Harzenbusch, puisqu'il veut bien m'adresser

personnellement une ample réfutation à l'endroit de

l'_Héraclius_? Franchement, c'est assez curieux.

On réduit mes preuves à trois, mais en oubliant la plus

importante et la plus développée, savoir cette analyse de

l'invention et de ses sources minutieusement donnée par

Corneille, d'où il résulte avec tant d'évidence qu'il a

réellement élaboré lui-même les combinaisons de son drame. On

pourrait, je l'avoue, échapper à cette preuve _décisive_ (tout

autant que les dates, qui sont pour nous), en attribuant à

Corneille la profonde perversité d'un plagiaire effronté qui,

pour rendre authentique son œuvre de seconde main, la

renforcerait après coup d'un exposé, naïf en apparence, de ses

lectures originales et de ses procédés d'inventeur. Le plus

simple bon sens suffit à repousser l'hypothèse d'une telle

malice. Il ne faudrait pas moins que l'autorité des dates pour la

faire admettre. Or pas une date sérieuse n'est opposée à celle de

1647 de Corneille, pas une, depuis la consultation de Voltaire

auprès du bibliothécaire don Gregorio Mayans. Il fallait bien

tenir compte de cet autre argument. Pour en venir à bout, on

affirme que la pièce de Calderon _a dû être écrite_ bien

auparavant, et, pour donner un chiffre, en 1622, vingt-deuxième

année du poëte espagnol, dix-septième de Philippe IV, et deuxième

de son règne (ces rapprochements synchroniques auraient dû déjà

embarrasser un vrai connaisseur dans ses suppositions hardies).

Tel est le millésime assigné, non pas à la publication, mais à la

_composition_ de cette comédie, par M. Harzenbusch, dans un

Essai, d'ailleurs utilement compilé, sur la chronologie des

ouvrages de Calderon; mais ce millésime, posé à son rang avec

tant d'assurance, ne s'appuie sur aucun texte qu'on puisse

produire. On veut absolument que l'impression _ait dû être_ faite

isolément peu après la composition..., mais toute trace en est

perdue. Cet emploi du verbe _devoir_ comme potentiel, ne

rappelle-t-il pas certaine repartie bouffonne devenue

proverbiale? On ne recule pas même devant la supposition que le

manuscrit de Calderon, soit en minute, soit en copie, aura pu

s'échapper d'Espagne, et venir en temps utile se loger dans le

portefeuille de Corneille. Quant à ces impressions perdues de

pièces isolées, l'argument serait assez plausible en Espagne pour

le premier tiers du dix-septième siècle, si ce n'était aussi une

ressource trop commode et toujours disponible dans une cause

désespérée. Vous êtes bibliothécaire d'Espagne, et vous en êtes

encore à trouver cette rareté! Il est vrai que vous ignoriez,

chose plus surprenante, ainsi que M. de Schack, l'édition

originale, officielle de Calderon, au tome III, 1664[233], que

notre Bibliothèque impériale de Paris[234], et tant d'autres sans

doute, vous auraient facilement présentée, puisqu'elle manque à

celle de Madrid!

Je voudrais pouvoir, Monsieur, si ces arguties étaient moins

frivoles, vous exposer tous les arguments de même force donnés

par M. Harzenbusch, et qui ont si puissamment entraîné la

conviction de M. de Schack: mais il serait plus piquant de

relever, dans l'analyse intelligente que ce dernier a donnée de

la pièce espagnole, son admiration juste et passionnée en citant

la scène et le passage où précisément il se trouve sans le

savoir sur la trace de Corneille (car c'est le seul endroit imité

d'un peu près par Calderon), et où il exprime en homme de goût le

candide regret que Calderon n'ait pas continué dans le même

esprit[235]. «S'il eût ainsi continué, s'écrie-t-il, ce drame

serait l'un des plus remarquables de Calderon; mais le poëte, au

milieu de son ouvrage, a transporté l'action dans un monde de

rêveries fantastiques, destinées à rendre sensible l'idée que

dans cette vie tout est mensonge ainsi que vérité. Quelque

hardiesse, quelque hauteur de poésie qu'on ait encore à admirer

dans cette partie (ceci me paraît une réserve exagérée par

l'enthousiasme trop habituel de M. de Schack), on ne peut

cependant que regretter le caprice qui a fait prendre la tournure

d'un opéra à une situation si grande et vraiment tragique.» On ne

pouvait mieux dire: c'est l'hommage involontaire rendu à

Corneille par un ennemi déclaré. La déception est piquante, moins

pourtant que celle du même critique refusant de reconnaître une

traduction dans _el Honrador de su padre_ de Diamante, à force

d'y trouver partout le goût original du terroir espagnol.

L'évidence chronologique, incontestée aujourd'hui, a bien dû à la

longue désabuser le trop fin connaisseur de ce prétendu goût de

terroir. C'est ainsi que les erreurs de la critique la plus

spirituelle offrent assez souvent quelque chose de très-comique.

Pressé de finir, j'abandonne toutes celles de M. Harzenbusch,

pour vous recommander, Monsieur, quelques observations qui me

semblent essentielles sur l'invention tragique propre à

Corneille, en n'y cherchant que ce qui intéresse l'art. Si

compliquée, si historique et si arbitraire en même temps, qu'elle

soit, cette invention n'est pourtant pas tout à fait aussi

entière, comme travail individuel, que nous avons pu le croire.

Corneille l'aurait certainement déclaré lui-même, si de son temps

il avait pu pressentir nos scrupuleuses curiosités d'origines

historiques et dramatiques. Pour nous, ce qu'il nous convient de

reconnaître après ce conflit, c'est que le premier embryon du

sujet en question, savoir l'idée de faire de l'empereur

Héraclius le fils longtemps ignoré et le vengeur de l'infortuné

Maurice, cette idée romanesque était un fruit naturel de la

tradition et de la légende; que Corneille l'a trouvée toute faite

et en circulation, nous ne savons dans quels récits, depuis

l'Orient jusque chez nous et en Espagne. L'origine de cette

légende est indiquée dans Baronius d'après les historiens

byzantins, lorsque après les détails du meurtre accompli en Asie

par l'ordre de Phocas sur le prince Théodose, le véritable fils

aîné de Maurice, il ajoute: «Verum ista de Theodosio neque tunc

temporis ita credita, sed alium in ejus locum ad necem

suppositum, jactatum fuit: unde et factum est ut novæ

fabricarentur contra imperatorem (Phocam) insidiæ[236].» Ces

suppositions d'enfants ou de personnages crus assassinés, et

destinés à reparaître, sont le thème obligé, depuis la comédie et

le roman grecs, de mille récits populaires. Celui-ci peut

remonter jusqu'en Perse, car le redoutable ennemi de l'Empire,

Chosroès, s'appliqua longtemps à le propager. Pour agiter

l'opinion et tirer parti des crimes de Phocas, il prétendait

avoir auprès de lui le jeune prince, et vouloir le rétablir sur

le trône de Byzance[237]. C'est plus de la moitié de la fiction

nécessaire pour faire d'Héraclius le fils de Maurice. Corneille

aurait pu dire encore, s'il l'avait su, ce que je ne pense pas,

que cette fausse filiation d'Héraclius se trouvait déjà dans un

drame espagnol, de Mica de Mescua, amas fort bizarre d'aventures

extravagantes, bien jugé par M. de Schack, intitulé _la Rueda de

la Fortuna_ (la Roue de la Fortune)[238]. Les dernières époques

du règne de Maurice remplissent plus des trois quarts de cet

ouvrage, que terminent, accumulés en quelques coups de théâtre,

l'élévation de Phocas, sa chute, et l'avénement d'Héraclius.

Cette communauté de noms historiques suffit à nos critiques

espagnols pour leur faire dire bien faussement que Calderon,

avant de transmettre un sujet de tragédie à Corneille, l'avait

pris lui-même dans Mira de Mescua. Rien de plus captieux et de

plus facile, quand on ne fait pas attention à la réalité

intérieure, que de renvoyer des ouvrages dramatiques d'un auteur

à un autre à raison de quelques noms propres employés en commun.

Cet abus sophistique vaut celui des éditions _disparues_ et des

manuscrits égarés.

Œuvres de P. Corneille, Tome 05 · 第 8 / 36 段