«Ce tissu de puérilités dont la pièce espagnole est remplie (comme

notre critique l'a fort bien dit) sont des preuves manifestes de sa

priorité en ordre de date. Il n'est pas vraisemblable que Calderon eût

défiguré de la sorte un sujet aussi beau, s'il avoit eu devant les

yeux l'ouvrage de notre poëte françois. Au contraire, il est naturel

que Corneille, frappé des grandes beautés que faisoit naître un sujet

susceptible par lui-même du pathétique sublime qui caractérise la

tragédie, s'en est emparé, l'a purgé de ce merveilleux surnaturel qui

révolte l'esprit, a retenu le fonds principal avec les noms de Phocas,

d'Héraclius, de Léonce, et de Maurice, a écarté les événements qui

tiennent plus du songe que de la réalité, pour en substituer d'autres

plus vraisemblables, et former en un mot une idée régulière, sinon en

toutes ses parties, au moins dans le plus grand nombre.

«Je trouve, dans l'une et l'autre pièce, des morceaux brillants,

absolument semblables. Il paroît impossible même que des pensées si

conformes soient venues en même temps à deux auteurs différents, et

qu'ils se soient exprimés en des termes si semblables sans que l'un

ait vu l'ouvrage de l'autre. Je me contenterai d'en rapporter deux

exemples[210].

«Dans la pièce espagnole, c'est Astolphe qui seul a connoissance du

destin des deux princes dont la confusion fait le nœud de la pièce.

Phocas cherche à les connoître, et pour y parvenir, menace Astolphe de

le faire mourir s'il ne lui révèle quel est le véritable fils de

Maurice. Astolphe, se moquant de ses vaines menaces, répond:

_Asi que dura el secreto,

en seguridad mayor,

que los secretos un muerto

es quien los guarda mejor_[211].

«Dans la pièce françoise, Léontine, qui se trouve dans une situation

pareille à celle d'Astolphe, dans la scène quatrième du quatrième

acte[212], s'exprime ainsi:

Tandis qu'autour des deux tu perdras ton étude,

Mon âme jouira de ton inquiétude;

Je rirai de ta peine; ou si tu m'en punis,

Tu perdras avec moi le secret de ton fils.

«Je ne sais si Calderon n'emporte pas ici le prix pour la vivacité et

l'étendue de l'expression, pendant que Corneille a l'avantage d'avoir

placé ces vers plus heureusement dans la bouche de Léontine, qui

produit cette pensée d'elle-même, sans y être forcée par les menaces

du tyran.

«Venons à un autre morceau: Phocas, outré de l'incertitude où il se

trouve pour reconnoître son fils, et piqué au vif de l'empressement

des deux princes à se dire fils de Maurice, fait cette exclamation

chez Calderon:

_Ha venturoso Mauricio!

Ha infeliz Focas! Quien viò

que para reynar, no quiera

ser hijo de mi valor,

uno, y que quieran del tuyo

serlo, para morir, dos?_

«La même situation se trouve scène troisième de l'acte quatrième[213]

de Corneille, où Phocas dit:

Hélas! je ne puis voir qui des deux est mon fils.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

O malheureux Phocas! ô trop heureux Maurice!

Tu recouvres deux fils pour mourir après toi,

Et je n'en puis trouver pour régner après moi!

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

«Malgré la beauté des vers de notre poëte, je ne puis m'empêcher de

reconnoître encore plus d'élévation et de noblesse dans la pensée,

plus de précision dans l'expression de l'étranger[214]. Corneille a

paraphrasé Calderon; d'où je conclus que Calderon a écrit le premier,

et que Corneille a travaillé après lui. Je m'imagine que vous penserez

de même. Je suis, etc.»

On voit bien par cette lettre qu'il y a du rapport entre l'_Héraclius_

de Corneille et celui de Calderon, mais rien n'établit la priorité de

ce dernier.

Le P. Tournemine, jésuite français fort au courant des moindres

détails de notre histoire littéraire, s'efforça d'éclaircir ce point,

et communiqua ses renseignements à Jolly, qui en profita dans

l'_Avertissement_ des _Œuvres de Corneille_, publiées par lui en

1738[215].

«Il y a plusieurs années, dit le P. Tournemine, que j'ai cherché à

détruire la fausse accusation qui rendoit M. Corneille copiste de

Calderon dans les plus beaux endroits de son _Héraclius_. J'ai écrit

en Espagne à un de mes amis, et je lui ai demandé deux choses: l'une,

en quelle année la pièce de Calderon avoit été représentée; et l'autre

si cet auteur n'étoit pas venu en France. On ne me fit point une

réponse positive sur la première: on m'assura seulement que son

édition avoit été faite après 1647; mais on me marqua bien

positivement que Calderon étoit venu en France, même à Paris, et qu'il

y avoit fait des vers espagnols à la louange de la reine régente Anne

d'Autriche.»

Les frères Parfait trouvent à bon droit ces allégations en faveur de

Corneille presque aussi vagues que l'accusation dirigée contre lui.

Mieux inspirés, ils invoquent le témoignage du poëte même, qui a dit

dans l'_Examen_ d'_Héraclius_[216]: «Cette tragédie a encore plus

d'effort _d'invention_ que celle de _Rodogune_, et je puis dire que

c'est un heureux original, dont il s'est fait beaucoup de belles

_copies_ sitôt qu'il a paru.»

«Tout le monde sait, disent les frères Parfait, quel étoit le

caractère de M. Corneille. Pourra-t-on s'imaginer qu'il eût osé parler

en ces termes, sans être l'inventeur de ce sujet, qu'il élève même

au-dessus de celui de _Rodogune_? On a trop de preuves de sa bonne foi

et de sa délicatesse à cet égard. Il suffit de remarquer ce qu'il dit

au sujet du _Cid_, du _Menteur_, de _la Suite du Menteur_ et de _Don

Sanche d'Aragon_. Et si par une dissimulation, dont il n'est pas

possible de le soupçonner, il avoit voulu s'attribuer injustement

cette gloire, croira-t-on que ses ennemis et ses rivaux, qui ne

cherchoient que les occasions pour diminuer sa réputation, n'eussent

pas aussitôt saisi celle-ci[217]?»

C'est aussi à Corneille lui-même que M. Viguier a emprunté des

arguments sans réplique pour juger en dernier ressort cet important

débat, et il nous a raconté ainsi, dans ses intéressantes _Anecdotes

littéraires_[218], comment notre grand tragique trouvait une tragédie:

«C'est à l'histoire, comme on sait, qu'il voulait, autant que

possible, être redevable de ses sujets, sauf à se l'accommoder selon

ses vues, avec infiniment de scrupule et infiniment de hardiesse

respectueuse.

«Or il lisait en ce temps-là[219] les nombreux in-folios latins du

cardinal Baronius, _Annales ecclesiastici_, qui ne fatiguaient pas

beaucoup, je pense, l'attention du capellan mayor Calderon de la

Barca. Arrivé à l'an 602, treizième du pontificat de Grégoire le

Grand, dix-septième du règne de l'empereur Maurice, il voit ce

malheureux prince égorgé par Phocas après avoir assisté au massacre de

quatre de ses fils; plus loin, sa veuve et ses filles immolées

également, ainsi que son fils aîné, qui s'est trouvé absent lors du

premier massacre; mais cette dernière mort fut révoquée en doute par

l'affection des peuples, et le bruit de l'existence du prince inquiéta

plus d'une fois le tyran....

«Parmi les circonstances du meurtre des jeunes princes, Corneille est

frappé de celle-ci: la nourrice du dernier de ces princes, encore à la

mamelle, s'avise, par un rare dévouement (la chose n'est pas si

improbable qu'on l'a dit), de soustraire aux bourreaux le nourrisson

impérial, en leur présentant son propre enfant. Mais, dit Baronius,

Maurice, qui était présent[220], reconnut à temps cette fraude, et se

résignant devant Dieu à toute l'étendue de son malheur, il ne voulut

point la laisser consommer; il réclama son véritable enfant pour le

livrer à la mort. Tout finit là dans l'histoire. Mais le poëte qui

rêve en lisant, que pense-t-il?... Si la substitution de cette

nourrice avait eu son effet! Si le prince avait été réservé par cette

femme pour l'heure de la justice! Il y aurait là de la tragédie! Mais

il faut lui donner le temps de grandir: c'est dommage que l'usurpateur

Phocas n'ait régné que huit ans encore. S'il ne tient qu'à cela, nous

le ferons régner une douzaine d'années de plus.... Mais ce n'est pas

tout. Cette nourrice, c'est une femme forte qu'il faut garder pour

notre conspiration. Il faut que nous la relevions en dignité: c'est

convenable. Son action, dit Corneille, est «assez généreuse pour

mériter une personne plus illustre à la produire[221].» Je ferai «de

cette nourrice une gouvernante[222].» Elle s'appellera Léontine, c'est

un nom que nous retrouvons dans Baronius, aux alentours de cette

histoire; quant au vrai nom impérial de ce fils de Maurice réservé au

trône, nous ne pouvons pas l'inventer, ce sera Héraclius, car il vaut

mieux supposer à l'Héraclius de l'histoire, qui venait d'Afrique, une

telle naissance, que de changer la succession authentique des

empereurs de Constantinople.

«L'action n'est pas encore suffisamment implexe, mais les vues

lointaines et mystérieuses dont cette gouvernante est capable peuvent

la compliquer beaucoup; puisqu'elle a paru à Phocas empressée de

livrer le petit Héraclius, elle aura obtenu sa confiance, et le tyran

lui aura donné à élever Martian, son propre fils. Je sais bien qu'il

n'avait qu'une fille, mariée à Crispus, dont je puis faire un

confident[223]; mais attribuons-lui ce fils, et voilà les héritiers

des deux empereurs confiés aux mêmes mains! Et qui empêche Léontine,

lorsque Phocas revient de ses longues campagnes, de lui rendre pour

prince impérial, non pas son nouveau pupille, mais l'ancien, mais le

fils de Maurice, tout en gardant chez elle, comme le sien, le fils de

Phocas, Martian, qu'elle appelle Léonce, du nom de cet enfant

secrètement sacrifié par elle à la place d'Héraclius?...

«Cependant il nous faut des rôles de femmes; il faut bien que ces

princes soient amoureux. Baronius nous dit que Phocas a massacré les

trois filles avec leur mère Constantine, aussi bien que les cinq fils

et le père; mais il est bien simple de ne supposer qu'une princesse au

lieu de trois, et d'admettre qu'au lieu de l'immoler, Phocas, en

profond politique, a recueilli soigneusement à sa cour cette jeune

Pulchérie, pour la faire épouser un jour à celui qu'il prend pour son

fils, afin de légitimer le plus possible sa dynastie. Corneille ne

pouvait oublier ces conseils de la raison d'État. La veuve de Maurice,

Constantine, n'aura pas été égorgée non plus; elle aura vécu quelques

années encore dans la retraite, afin de voir grandir sa fille, de lui

transmettre la fierté de sa race, et de laisser un écrit fort utile

pour le dénoûment. La jeune Pulchérie, digne fille de Corneille, brave

le tyran; elle estime le prince qu'on veut lui faire épouser, sans

savoir qu'il est son frère; mais elle aime l'ami de ce dernier, le

vrai fils de Phocas, celui qui passe pour le fils de Léontine. De son

côté, le prince héritier de Maurice devra, au dénoûment, faire

impératrice une fille de Léontine, confidente du grand secret de sa

mère, et moins forte dans son silence. Il faut l'appeler Eudoxie,

puisque, d'après Baronius, ce fut le nom de l'impératrice, femme

d'Héraclius[224]. Quelque indiscrétion d'Eudoxie éveillera la rage du

tyran; mais Léontine, qui le voit impatient de verser le sang d'un

fils de Maurice, est en mesure de lui dire que c'est l'un des deux

princes, et que l'autre est son fils à lui-même:

Devine, si tu peux, et choisis, si tu l'oses[225]!

«Le reste est le résultat de ces mêmes données puissamment méditées et

retournées sur elles-mêmes. Mais il n'y a pas jusqu'au sénateur

Exupère que certains traits du texte historique n'aient pu suggérer

comme le type de ces conspirateurs de palais, qui attendent le moment

d'étouffer le despote, tout en paraissant le servir aveuglément....

«Donc, quant à l'_Héraclius_, depuis l'invention semi-historique du

personnage de Léontine, ce premier germe de la tragédie, jusqu'au

moindre détail, jusqu'à cet enfant dont la plaie dégoutta de lait au

lieu de sang, Corneille a tout trouvé par les seules voies qui pussent

amener une pensée à de telles combinaisons....

«Après avoir démontré qu'il est nécessaire que l'auteur de la

combinaison principale de cette pièce soit Corneille, on pourrait

démontrer _par l'absurde_, comme en géométrie, qu'il est impossible

que ce soit Calderon....

«Nous ferons, le moins que nous pourrons, un _récit_ de la pièce

(_espagnole_); mais nous ne promettons pas de ne pas éprouver un peu

le courage du lecteur qui veut s'instruire.

«La vie sauvage d'enfants allaités par les bêtes, nourris de leur

chair et couverts de leurs peaux, est une fantaisie dont on s'est

avisé dans une multitude de ballets et d'arlequinades. Telle a été la

vie de Phocas, délaissé parmi les serpents et les loups jusqu'à sa

jeunesse; puis il est devenu condottiere, puis empereur. Telle est

aussi la vie d'Héraclius et de son frère de lait, que Phocas vient

chercher, en Sicile, dans les cavernes de l'Etna, à vingt ans de

distance de leur naissance et de leur enlèvement. Dans ces contrées,

l'Empereur reconnaît un sauvage tout hérissé (description gongoresque)

pour être le vieux seigneur qui a dérobé jadis à sa vengeance le petit

Héraclius; il veut frapper les deux pupilles de ce vieillard, mais

celui-ci l'embarrasse, en déclarant que l'un des deux est son fils,

fils naturel de la jeunesse de Phocas.

«C'est encore une fantaisie amusante, et à laquelle Shakspeare avait

donné bien du charme dans _la Tempête_, de représenter le jeune

sauvage, homme ou femme, rencontrant, pour la première fois, une jeune

figure de l'autre sexe, et de faire naître ainsi des instincts naïfs

et délicats. Sans faire beaucoup de psychologie, Calderon s'y était

pris plus heureusement dans _La vie est un songe_. Mais ici les deux

sauvages, en partie carrée avec la princesse de Sicile et une autre

jeune fille, font l'amour avec des madrigaux tout musqués du plus fin

marinisme, dès les premiers mots jusqu'aux mariages du dénoûment....

«Voici maintenant la magie. Un enchanteur fort insignifiant, sans

intérêt à l'action, et surtout très-maladroit, est chargé de prolonger

la situation indécise fournie par Corneille; il improvise un

tremblement de terre mêlé de tonnerres et de ténèbres, pour disperser

tous les personnages au moment où il voit Phocas furieux, sans aucun

scrupule paternel, prêt à massacrer les trois sauvages à la fois.

(_Première journée._)

«Mais le bon tyran se réconcilie bientôt avec tout le monde; sa

férocité est adoucie par un plaidoyer de Cintia, la princesse, qui

allègue l'indulgence du droit romain dans les cas douteux de

personnes, et il ne conserve sa curiosité, dans le cas présent, que

pour l'amusement des spectateurs. Le magicien voudrait bien la

satisfaire, car, malgré sa puissance, il tient à faire fortune à la

cour; mais Cintia, par deux mots de menaces très vagues, l'oblige à se

taire; le puissant Lisipo s'ingénie alors pour créer un prestige au

moyen duquel le mystère puisse se révéler de lui-même à Phocas; peu

importe que ce prestige n'aboutisse à rien, après qu'on y aura trouvé

de l'amusement. Il élève donc un palais féerique, où il habille les

deux jeunes sauvages en princes très-élégants; là se prononce quelque

différence native entre les deux caractères: l'un, doux et modéré,

c'est le fils de Maurice; l'autre, arrogant et dur, c'est le vrai sang

de Phocas: mais le bon tyran est aussi charmé de l'un que de l'autre,

et sa curiosité n'est pas satisfaite après qu'il a longtemps feint de

dormir pour les mieux observer.

«A la fin de la _seconde journée_, on sépare les princes en train de

se battre, parce que l'ingrat Léonide veut maltraiter le vieux tuteur

défendu par Héraclius. Mais l'analyse risque de trop accuser ces

nuances morales, auxquelles l'auteur n'attache pas une grande

importance. Héraclius se montre, à son tour, très-dur dans l'acte

suivant.

«Bientôt, au terme fatal d'une année écoulée en quelques quarts

d'heure, le palais de _vérité-mensonge_ s'évanouit. Cette chimère est

la partie amusante et ingénieuse de l'ouvrage, mais rien n'explique si

c'est tout le monde qui est enfermé dans ce rêve, ou seulement les

deux jeunes gens, tandis que les autres personnages, dûment avertis,

resteraient éveillés et complices du magicien. Calderon laisse tout

indécis dans cet essai pénible et négligé en même temps.

«Quand le palais a disparu, Héraclius et son compagnon se retrouvent

dans la forêt avec leurs accoutrements de peaux, ne comprenant rien à

leurs brillants souvenirs. Le magicien, à bout d'expédients, en

revient à la parole pour révéler le véritable fils de Maurice, mais il

tâche de faire courir cette parole à l'oreille des uns et des autres,

de manière qu'on ne sache point qui a parlé. Voltaire, dans son

analyse-traduction, n'a rien compris à ces obscures manœuvres....

«Passons au dénoûment; j'y reconnais des moyens déjà employés dans la

fameuse _Fuerza lastimosa_[226] de Lope, et qui depuis avaient pu être

reproduits je ne sais combien de fois.

«Un duc de Calabre, cousin germain d'Héraclius, est venu, sous

l'apparence de son propre ambassadeur (autre lieu commun espagnol),

réclamer de Phocas la couronne impériale, comme héritier légitime, à

défaut du fils de Maurice. Repoussé, ainsi qu'on peut le croire, il

prépare une grande expédition pour débarquer en Sicile. Pendant ce

temps, l'identité d'Héraclius est reconnue; Phocas l'invite à rester

près de lui comme l'un des siens; mais le jeune homme, par un accès

inattendu de philosophie, s'y refuse obstinément; il veut vivre dans

la retraite pour n'être plus exposé aux déceptions de la

_vérité-mensonge_. Il faut bien alors, pour amener la catastrophe, que

le débonnaire Phocas reprenne toute sa férocité. Il veut tuer le

prince, mais Cintia lui rappelle sa promesse de renoncer à ce meurtre;

alors, par un détour très-connu sur la scène espagnole, le tyran se

contente de faire embarquer Héraclius et son vieux tuteur dans une

nacelle, dont on perce le fond par son ordre et sans réclamation de la

part de la belle Cintia. Les malheureux, bientôt submergés en pleine

mer, nagent de leur mieux, et sont repêchés, près du rivage, par le

duc de Calabre, qui vient de débarquer avec son armée. Dès qu'il se

nomme, Héraclius reçoit l'hommage de ce généreux cousin, qui combat

dès lors pour sa cause. Phocas périt; on proclame le nouvel empereur,

et l'on se marie. Respirons; toutefois, rappelons encore que deux

paysans _graciosos_ viennent de temps en temps nuancer les scènes par

d'insipides quolibets....

«Je m'aperçois que j'aurais tort de quitter cette analyse sans

recommander aux curieux de chercher dans Voltaire, à défaut de mieux,

le passage où Calderon a enchâssé le mot de Corneille, et sans les

prémunir contre de notables faux sens de Voltaire à cet endroit. Ils

remarqueront d'abord la valeur des motifs prêtés aux jeunes princes,

pour amener cette mémorable exclamation. Héraclius ne veut pas être

bâtard de Phocas et d'une paysanne (nulle considération de la justice,

de la tyrannie, d'amitié héroïque, etc.: cet ordre d'idées serait trop

sérieux); quant à Léonide, il pourrait s'accommoder de cette origine,

mais il ne veut pas être _moins_ qu'Héraclius. «Maurice est donc le

_plus noble_ (_lo mas_)? dit le tyran.--_Tous deux ensemble_:

Oui!--Et Phocas!--_Ensemble_: Non! (_Rien!_ dans Voltaire est un

contre-sens.)--Ah, fortuné Maurice! ah, malheureux Phocas!... etc.»

C'est ainsi qu'est amené le mot sublime de Corneille. Phocas alors

veut faire torturer le vieux Astolfe, pour lui arracher son secret.

«Qu'on l'arrête.--_Les jeunes gens ensemble_: Tu nous verras d'abord

acharnés à le défendre. (_Restados en su favor._ Voltaire: «Tu nous

verras auparavant _morts sur la place_.»)--_Phocas_: C'est vouloir

que, renonçant à l'amour paternel, qui m'a fait chercher l'un de vous

deux, ma colère se venge sur l'un et l'autre. Qu'on les arrête tous

les trois.»

«Ici le contre-sens de Voltaire est énorme (sans compter qu'il est

triple), parce qu'il introduit un mouvement tragique dans une pièce où

il n'y en a pas trace, si ce n'est le seul trait, si rapetissé, qui

vient d'être emprunté tout à l'heure à Corneille. Voltaire fait donc

dire à Phocas, au lieu de ce que nous venons de traduire: «_Ah! c'est

là aimer, Hélas! je cherchais aussi à aimer_ l'un des deux. Que mon

indignation se venge «sur l'un et sur l'autre, et _qu'elle s'en

prenne_ à tous trois.»

«Ceux qui lisent un peu l'espagnol nous en voudraient de ne pas

rapporter le texte de cette curieuse bévue, qui en contient trois ou

quatre.

FOCAS.

_Eso es_ querer

_que, abandonado el amor,

con que al uno_ busqué, _en ambos

se vengue mi indignacion.

A todos tres_ los prended.»

Du reste le peu de connaissance qu'il avait de la langue espagnole

n'est pas le seul motif des faux jugements de Voltaire; malgré

quelques contre-sens, il avait entre les mains plus de preuves qu'il

n'en fallait pour décider en faveur de Corneille, s'il eût apporté

dans son examen plus de bonne foi et de sincérité; mais il est bien

évident au contraire que son parti est pris d'avance contre son

illustre prédécesseur tragique, et, comme nous allons le voir dans la

suite de la curieuse étude de M. Viguier, qui reste pour nous le

dernier mot de la discussion, il ne néglige aucun moyen de combattre

l'effet du témoignage de son ancien maître, le P. Tournemine.

«Il fait passer à Madrid, par l'entremise de ses amis, mais avec

mystère, une note portant une série de questions qui ne se sont point

conservées. Le consul général de France à Madrid remit ces questions

aux bibliothécaires de la cour, notamment à la Huerta, poëte estimé,

critique ignorant et très-violent, qui, par aversion pour l'école

française, déclina le soin d'y répondre[227]. On les transmit alors à

l'ex-bibliothécaire Gregorio Mayans y Siscar, grand jurisconsulte et

polygraphe infatigable, dont la vanité aspirait à une réputation

européenne en fait d'érudition. Ce fut lui qui répondit, charmé sans

doute d'avoir à satisfaire M. de Voltaire, et il devait se montrer

fort enclin à y mettre de la complaisance, en suivant la direction et

la pente des questions, quand même il eût été possible à un Espagnol

de ne pas revendiquer pour sa nation toutes les priorités imaginables

d'invention littéraire. Du reste, je ne pense pas qu'il fût bien

fanatique de poésie espagnole, ni qu'il eût eu beaucoup de temps à

donner dans sa vie aux ouvrages dramatiques. Toutefois il faudrait que

cet ex-bibliothécaire royal eût été de la dernière ignorance, pour

répondre les choses que Voltaire lui attribua. Un fidèle extrait de

cette réponse de Mayans aurait dû trouver place dans la dissertation

finale ou dans la préface que Voltaire ajouta à sa traduction

d'_Heraclius_: de tels renseignements se reproduisent à la lettre ou à

peu près. Point du tout: l'érudition espagnole de Voltaire se para du

nom de ce savant, sans oser lui faire dire expressément tout ce

qu'elle voulait faire croire au public, et la Huerta s'abstient

très-justement de rendre son docte devancier responsable de tous ces

_absurdos_, comme il les appelle dans l'écrit déjà indiqué.

Œuvres de P. Corneille, Tome 05 · 第 7 / 36 段