Remarquons en terminant que le nom de l'empereur Héraclius est

devenu tout à fait légendaire dès le commencement du moyen âge,

auquel il appartient déjà par son époque. Un roman poétique

d'_Eracle_ a existé dans notre plus vieil idiome, et a passé

bientôt dans une traduction germanique, exhumée et publiée de nos

jours. Celle de ces légendes qui se rattache de plus près à

l'histoire, c'est la seconde invention par Héraclius de la vraie

Croix reperdue, depuis sainte Hélène, lors de la prise de

Jérusalem par les Perses. Calderon en a fait le sujet d'un drame

fort inégal, _la Exaltacion de la Cruz_, où il entre beaucoup de

prestiges magiques, avec la conversion finale d'un magicien

persan moins puissant que les anges du Seigneur. Ceci est bon à

observer comme indiquant l'association grecque et orientale des

contes de magie à la plupart des histoires de cette époque, et

ultérieurement, la liaison d'idées, le _caprice_ regretté par M.

de Schack, amenant Calderon à introduire la magie dans le sujet

de Corneille, qui n'en avait que faire.--Vous ne voulez pas,

Monsieur, que je m'arrête à cet autre argument de M. Harzenbusch,

prétendant que comme _la Exaltacion de la Cruz_ est un drame de

Calderon antérieur à l'_Héraclius_ de Corneille, et comme la

comédie _En esta vida_.... traite d'un événement antérieur dans

l'histoire au pieux exploit d'Héraclius devenu empereur, la

raison chronologique veut que cette comédie ait été composée

avant _la Exaltacion_.

Veuillez agréer, Monsieur, etc.

VIGUIER.

[231] _Nachtræge zur Geschichte der dramatischen Literatur und

Kunst in Spanien_, p. 104.

[232] Cette édition fait partie de la grande collection compacte,

déjà très-étendue, publiée à Madrid par Ribadeneira.

[233] «Por mas diligencia que he practicado, no he podido hallar

esta tercera parte publicada en 1664: pero yo doy entera fé á la

cita de M. Viguier.» Je ne me croyais pas une si grande autorité

bibliographique. L'aveu est d'ailleurs modeste de la part du

bibliothécaire éditeur de Calderon.

[234] Ce volume est numéroté Y6323/3.

[235] Tome III, p. 176: «Wäre alles übrige in gleichem Sinne

ausgeführt, so würde dieses Drama zu den vorzüglichsten des

Calderon gehören.»

[236] _Annales ecclesiastici_, année 603, tome XI, p. 41 de

l'édition de Lucques.

[237] _Ibidem_, notes de Pagius, d'après Théophylacte et

Théophane.

[238] On peut lire cette pièce au tome II d'une série comprise

dans la collection Ribadeneira: _Dramáticas contemporáneos á Lope

de Vega_, 1858.

A. MONSEIGNEUR SEGUIER[239],

CHANCELIER DE FRANCE.

MONSEIGNEUR,

Je sais que cette tragédie n'est pas d'un genre assez relevé pour

espérer légitimement que vous y daigniez jeter les yeux, et que

pour offrir quelque chose à V. GRANDEUR qui n'en fût pas

entièrement indigne, j'aurois eu besoin d'une parfaite peinture

de toute la vertu d'un Caton ou d'un Sénèque; mais comme je

tâchois d'amasser des forces pour ce grand dessein, les nouvelles

faveurs que j'ai reçues de vous m'ont donné une juste impatience

de les publier; et les applaudissements qui ont suivi les

représentations de ce poëme m'ont fait présumer que sa bonne

fortune pourroit suppléer à son peu de mérite. La curiosité que

son récit a laissée dans les esprits pour sa lecture m'a flatté

aisément, jusques à me persuader que je ne pouvois prendre une

plus heureuse occasion de leur faire savoir combien je vous suis

redevable; et j'ai précipité ma reconnaissance, quand j'ai

considéré qu'autant que je la différerois pour m'en acquitter

plus dignement, autant je demeurerois dans les apparences d'une

ingratitude inexcusable envers vous. Mais quand même les

dernières obligations que je vous ai ne m'auroient pas fait cette

glorieuse violence, il faut que je vous avoue ingénument que les

intérêts de ma propre réputation m'en imposoient une

très-pressante[240] nécessité. Le bonheur de mes ouvrages ne la

porte en aucun lieu où elle ne demeure fort douteuse, et où l'on

ne se défie avec raison de ce qu'en dit la voix publique, parce

qu'aucun d'eux n'y fait connoître l'honneur que j'ai d'être connu

de vous. Cependant on sait par toute l'Europe l'accueil favorable

que V. GRANDEUR fait aux gens de lettres; que l'accès auprès de

vous est ouvert et libre à tous ceux que les sciences ou les

talents de l'esprit élèvent au-dessus du commun; que les caresses

dont vous les honorez sont les marques les plus indubitables et

les plus solides de ce qu'ils valent; et qu'enfin nos plus belles

muses, que feu Mgr le cardinal de Richelieu avoit choisies de sa

main pour en composer un corps tout d'esprits, seroient encore

inconsolables de sa perte, si elles n'avoient trouvé chez V.

GRANDEUR la même protection qu'elles rencontroient chez Son

Éminence. Quelle apparence donc qu'en quelque climat où notre

langue puisse avoir entrée, on puisse croire qu'un homme mérite

quelque véritable estime, si ses travaux n'y portent les

assurances de l'état que vous en faites dans les hommages qu'il

vous en doit? Trouvez bon, MONSEIGNEUR, que celui-ci, plus

heureux que le reste des miens, affranchisse mon nom de la honte

de ne vous en avoir point encore rendu, et que pour affermir ce

peu de réputation qu'ils m'ont acquis, il tire mes lecteurs d'un

doute si légitime, en leur apprenant non-seulement que je ne vous

suis pas tout à fait inconnu, mais aussi même que votre bonté ne

dédaigne pas de répandre sur moi votre bienveillance et vos

grâces: de sorte que quand votre vertu ne me donneroit pas toutes

les passions imaginables pour votre service, je serois le plus

ingrat de tous les hommes si je n'étois toute ma vie

très-véritablement,

MONSEIGNEUR,

Votre très-humble, très-obéissant

et très-fidèle serviteur,

CORNEILLE.

AU LECTEUR.

Voici une hardie entreprise sur l'histoire, dont vous ne reconnoîtrez

aucune chose dans cette tragédie, que l'ordre de la succession des

empereurs Tibère, Maurice, Phocas et Héraclius. J'ai falsifié la

naissance de ce dernier; mais ce n'a été qu'en sa faveur, et pour lui

en donner une plus illustre, le faisant fils de l'empereur Maurice,

bien qu'il ne le fût que d'un préteur d'Afrique de même nom que lui.

J'ai prolongé la durée de l'empire de son prédécesseur de douze

années, et lui ai donné un fils, quoique l'histoire n'en parle point,

mais seulement d'une fille nommée Domitia, qu'il maria à un Priscus ou

Crispus[241]. J'ai prolongé de même la vie de l'impératrice

Constantine; et comme j'ai fait régner ce tyran vingt ans au lieu de

huit, je n'ai fait mourir cette princesse que dans la quinzième année

de sa tyrannie, quoiqu'il l'eût sacrifiée à sa sûreté avec ses filles

dès la[242] cinquième. Je ne me mettrai pas en peine de justifier

cette licence que j'ai prise: l'événement l'a assez justifiée, et les

exemples des anciens que j'ai rapportés sur _Rodogune_[243] semblent

l'autoriser suffisamment; mais à parler sans fard, je ne voudrois pas

conseiller à personne de la tirer en exemple. C'est beaucoup hasarder,

et l'on n'est pas toujours heureux; et dans un dessein de cette

nature, ce qu'un bon succès fait passer pour une ingénieuse hardiesse,

un mauvais le fait prendre pour une témérité ridicule.

Baronius, parlant de la mort de l'empereur Maurice, et de celle de ses

fils, que Phocas faisoit immoler à sa vue, rapporte une circonstance

très-rare, dont j'ai pris l'occasion de former le nœud de cette

tragédie, à qui elle sert de fondement[244]. Cette nourrice eut tant

de zèle pour ce malheureux prince, qu'elle exposa son propre fils au

supplice, au lieu d'un des siens qu'on lui avoit donné à nourrir.

Maurice reconnut l'échange, et l'empêcha par une considération pieuse,

que cette extermination de toute sa famille étoit un juste jugement de

Dieu, auquel il n'eût pas cru satisfaire, s'il eût souffert que le

sang d'un autre eût payé pour celui d'un de ses fils. Mais quant à ce

qui étoit de la mère, elle avoit surmonté l'affection maternelle en

faveur de son prince, et l'on peut dire que son enfant étoit mort pour

son regard. Comme j'ai cru que cette action étoit assez généreuse pour

mériter une personne plus illustre à la produire, j'ai fait de cette

nourrice une gouvernante. J'ai supposé que l'échange avoit eu son

effet; et de cet enfant sauvé par la supposition d'un autre, j'en ai

fait Héraclius, le successeur de Phocas. Bien plus, j'ai feint que

cette Léontine, ne croyant pas pouvoir cacher longtemps cet enfant que

Maurice avoit commis à sa fidélité, vu la recherche exacte que Phocas

en faisoit faire, et se voyant même déjà soupçonnée et prête à être

découverte, se voulut mettre dans les bonnes grâces de ce tyran, en

lui allant offrir ce petit prince dont il étoit en peine, au lieu

duquel elle lui livra son propre fils Léonce. J'ai ajouté que par

cette action Phocas fut tellement gagné, qu'il crut ne pouvoir

remettre son fils Martian aux mains d'une personne qui lui fût plus

acquise, d'autant que ce qu'elle venoit de faire l'avoit jetée, à ce

qu'il croyoit, dans une haine irréconciliable avec les amis de

Maurice, qu'il avoit seuls à craindre. Cette faveur où je la mets

auprès de lui donne lieu à un second échange d'Héraclius, pour fils,

qui est dorénavant élevé auprès de lui sous le nom de Martian,

cependant qu'elle retient le vrai Martian auprès d'elle et le nourrit

sous le nom de Léonce, avec Martian, que Phocas lui avoit confié. Je

lui fais prendre l'occasion de l'éloignement de ce tyran, que j'arrête

trois ans, sans revenir, à la guerre contre les Perses; et à son

retour, je fais qu'elle lui donne Héraclius, qu'elle nourrissoit comme

son fils sous le nom de son Léonce, qu'elle avoit exposé pour l'autre.

Comme ces deux princes sont grands, et que Phocas, abusé par ce

dernier échange, presse Héraclius d'épouser Pulchérie, fille de

Maurice, qu'il avoit réservée exprès seule de toute sa famille, afin

qu'elle portât par ce mariage le droit et les titres de l'empire dans

sa maison, Léontine, pour empêcher cette alliance incestueuse du frère

et de la sœur, avertit Héraclius de sa naissance. Je serois trop long

si je voulois ici toucher le reste des incidents d'un poëme si

embarrassé, et me contenterai de vous avoir donné ces lumières, afin

que vous en puissiez commencer la lecture avec moins d'obscurité.

Vous vous souviendrez seulement qu'Héraclius passe pour Martian, fils

de Phocas, et Martian pour Léonce, fils de Léontine, et qu'Héraclius

sait qu'il est, et qui est ce faux Léonce; mais que le vrai Martian,

Phocas, ni Pulchérie, n'en savent rien, non plus que le reste des

acteurs, hormis Léontine et sa fille Eudoxe.

On m'a fait quelque scrupule de ce qu'il n'est pas vraisemblable

qu'une mère expose son fils à la mort pour en préserver un autre; à

quoi j'ai deux réponses à faire: la première, que notre unique docteur

Aristote nous permet de mettre quelquefois des choses qui même soient

contre la raison et l'apparence, pourvu que ce soit hors de l'action,

ou pour me servir des termes latins de ses interprètes, _extra

fabulam_, comme est ici cette supposition d'enfants, et nous donne

pour exemple Œdipe, qui ayant tué un roi de Thèbes, l'ignore encore

vingt ans après[245]; l'autre, que l'action étant vraie du côté de la

mère, comme j'ai remarqué tantôt[246], il ne faut plus s'informer si

elle est vraisemblable, étant certain que toutes les vérités sont

recevables dans la poésie, quoiqu'elle ne soit pas obligée à les

suivre. La liberté qu'elle a de s'en écarter n'est pas une nécessité,

et la vraisemblance n'est qu'une condition nécessaire à la

disposition, et non pas au choix du sujet, ni des incidents qui sont

appuyés de l'histoire. Tout ce qui entre dans le poëme doit être

croyable; et il l'est, selon Aristote, par l'un de ces trois moyens,

la vérité, la vraisemblance, ou l'opinion commune[247]. J'irai plus

outre; et quoique peut-être on voudra prendre cette proposition pour

un paradoxe, je ne craindrai point d'avancer que le sujet d'une belle

tragédie doit n'être pas vraisemblable. La preuve en est aisée par le

même Aristote, qui ne veut pas qu'on en compose une d'un ennemi qui

tue son ennemi, parce que bien que cela soit fort vraisemblable, il

n'excite dans l'âme des spectateurs ni pitié ni crainte, qui sont les

deux passions de la tragédie; mais il nous renvoie la choisir dans les

événements extraordinaires qui se passent entre personnes proches,

comme d'un père qui tue son fils, une femme son mari, un frère sa

sœur[248]; ce qui n'étant jamais vraisemblable, doit avoir l'autorité

de l'histoire ou de l'opinion commune pour être cru: si bien, qu'il

n'est pas permis d'inventer un sujet de cette nature. C'est la raison

qu'il donne de ce que les anciens traitoient presque mêmes

sujets[249], d'autant qu'ils rencontroient peu de familles où fussent

arrivés de pareils désordres[250], qui font les belles et puissantes

oppositions du devoir et de la passion.

Ce n'est pas ici le lieu de m'étendre plus au long sur cette matière:

j'en ai dit ces deux mots en passant, par une nécessité de me défendre

d'une objection qui détruiroit tout mon ouvrage, puisqu'elle va à en

saper le fondement, et non par ambition d'étaler mes maximes, qui

peut-être ne sont pas généralement avouées des savants. Aussi ne

donné-je ici mes opinions qu'à la mode de M. de Montagne, non pour

bonnes, mais pour miennes[251]. Je m'en suis bien trouvé jusqu'à

présent; mais je ne tiens pas impossible qu'on réussisse mieux en

suivant les contraires.

EXAMEN.

Cette tragédie a encore plus d'effort d'invention que celle de

_Rodogune_[252] et je puis dire que c'est un heureux original dont il

s'est fait beaucoup de belles copies sitôt qu'il a paru. Sa conduite

diffère de celle-là[253], en ce que les narrations qui lui donnent

jour sont pratiquées par occasion en divers lieux avec adresse, et

toujours dites et écoutées avec intérêt, sans qu'il y en aye pas une

de sang-froid, comme celle de Laonice[254]. Elles sont éparses ici

dans tout le poëme, et ne font connoître à la fois que ce qu'il est

besoin qu'on sache pour l'intelligence de la scène qui suit. Ainsi,

dès la première, Phocas, alarmé du bruit qui court qu'Héraclius est

vivant, récite les particularités de sa mort pour montrer la fausseté

de ce bruit; et Crispe, son gendre, en lui proposant un remède aux

troubles qu'il appréhende, fait connoître comme en perdant toute la

famille de Maurice, il a réservé Pulchérie pour la faire épouser à son

fils Martian, et le pousse d'autant plus à presser ce mariage, que ce

prince court chaque jour de grands périls à la guerre, et que sans

Léonce il fût demeuré au dernier combat[255]. C'est par

[239] Pierre Seguier, né à Paris en 1588, mort en 1672, fut

chancelier de France en 1635 et protecteur de l'Académie après la

mort de Richelieu. Corneille, au moment où il écrivait cette

dédicace, venait d'être nommé académicien, et Seguier avait

laissé aux membres de la Compagnie toute liberté de le choisir

préférablement à un de ses protégés: «M. de Ballesdens avoit été

proposé aussi; et comme il avoit l'honneur d'être à Monsieur le

chancelier, l'Académie eut ce respect pour son protecteur, de

députer vers lui cinq des académiciens, pour savoir si ces deux

propositions lui seroient également agréables. Monsieur le

chancelier témoigna qu'il voulait laisser une entière liberté à

la Compagnie.» (_Registres_, 22 janvier 1647, dans la _Relation

contenant l'histoire de l'Académie_, p. 363.)--L'_Épître_ et

l'avis _Au lecteur_ ne sont que dans les éditions antérieures à

1660.

[240] L'édition de 1656 au lieu de _pressante_, donne

_puissante_, ce qui est très-vraisemblablement une faute

typographique.

[241] Dans Théophane ce personnage est toujours nommé _Priscus_;

dans Zonaras et dans Baronius successivement _Priscus_ et

_Crispus_.

[242] Il y a _le_ dans toutes les éditions.

[243] Voyez tome VI, p. 416 et 417.

[244] Voyez ci-dessus, p. 122, note 220.

[245] (Grec: Esti de praxai men, agnoountas de praxai to deinon,

eith' hysteron anagnôrisai tên philian, hôsper ho Sophokleous

Oidipous. Touto men oun exô tou dramatos.) (Aristote, _Poétique_,

chapitre XV.)

[246] Voyez plus haut, p. 144.

[247] Voyez tome I, p. 82.

[248] Voyez tome I, p. 65.

[249] Tel est le texte de toutes les éditions. Voltaire a mis un

article devant _mêmes_.

[250] Voyez tome I, p. 15 et 16.--Par une étrange coïncidence,

toutes les éditions portent _arrivées_, au lieu de _arrivés_.

[251] «Ce sont icy mes humeurs et opinions: je les donne pour ce

qui est en ma creance, non pour ce qui est à croire.» (_Essais_,

livre I, chapitre XXV.)

là qu'il instruit les auditeurs de l'obligation qu'a le vrai

Héraclius, qui passe pour Martian, au vrai Martian, qui passe pour

Léonce; et cela sert de fondement à l'offre volontaire qu'il fait

de sa vie au quatrième acte, pour le sauver du péril où l'expose

cette erreur des noms. Sur cette proposition, Phocas, se plaignant

de l'aversion que les deux parties témoignent à ce mariage, impute

celle de Pulchérie à l'instruction qu'elle a reçue de sa mère, et

apprend ainsi aux spectateurs, comme en passant, qu'il l'a laissée

trop vivre après la mort de l'empereur Maurice, son mari. Il

falloit tout cela pour faire entendre la scène qui suit entre

Pulchérie et lui; mais je n'ai pu avoir assez d'adresse pour faire

entendre les équivoques ingénieux dont est rempli tout ce que dit

Héraclius à la fin de ce premier acte; et on ne les peut comprendre

que par une réflexion après que la pièce est finie et qu'il est

entièrement reconnu, ou dans une seconde représentation.

Surtout la manière dont Eudoxe fait connoître, au second acte[256], le

double échange que sa mère a fait des deux princes[257], est une des

choses les plus spirituelles qui soient sorties de ma plume. Léontine

l'accuse d'avoir révélé le secret d'Héraclius et d'être cause du bruit

qui court, qui le met en péril de sa vie; pour s'en justifier, elle

explique tout ce qu'elle en sait, et conclut que puisqu'on n'en publie

pas tant, il faut que ce bruit ait[258] pour auteur quelqu'un qui n'en

sache pas tant qu'elle. Il est vrai que cette narration est si

courte, qu'elle laisseroit beaucoup d'obscurité si Héraclius ne

l'expliquoit plus au long, au quatrième acte, quand il est besoin que

cette vérité fasse son plein effet; mais elle n'en pouvoit pas dire

davantage à une personne qui savoit cette histoire mieux qu'elle, et

ce peu qu'elle en dit suffit à jeter une lumière imparfaite de ces

échanges, qu'il n'est pas besoin alors d'éclaircir plus entièrement.

L'artifice de la dernière scène de ce quatrième acte passe encore

celui-ci: Exupère y fait connoître tout son dessein à Léontine, mais

d'une façon qui n'empêche point cette femme avisée de le soupçonner de

fourberie, et de n'avoir autre[259] dessein que de tirer d'elle le

secret d'Héraclius pour le perdre. L'auditeur lui-même en demeure dans

la défiance, et ne sait qu'en juger; mais après que la conspiration a

eu son effet par la mort de Phocas, cette confidence anticipée exempte

Exupère de se purger de tous les justes soupçons qu'on avoit eus de

lui, et délivre l'auditeur d'un récit qui lui auroit été fort ennuyeux

après le dénouement de la pièce, où toute la patience que peut avoir

sa curiosité se borne à savoir qui est le vrai Héraclius des deux qui

prétendent l'être.

Le stratagème d'Exupère, avec toute son industrie, a quelque chose un

peu délicat[260], et d'une nature à ne se faire qu'au théâtre, où

l'auteur est maître des événements qu'il tient dans sa main, et non

pas dans la vie civile, où les hommes en disposent selon leurs

intérêts et leur pouvoir. Quand il découvre Héraclius à Phocas, et le

fait arrêter prisonnier, son intention est fort bonne, et lui

réussit; mais il n'y avoit que moi qui lui pût répondre du succès. Il

acquiert la confiance du tyran par là, et se fait remettre entre les

mains la garde d'Héraclius et sa conduite au supplice; mais le

contraire pouvoit arriver; et Phocas, au lieu de déférer à ses avis

qui le résolvent à faire couper la tête à ce prince en place publique,

pouvoit s'en défaire sur l'heure, et se défier de lui et de ses amis,

comme de gens qu'il avoit offensés et dont il ne devoit jamais espérer

un zèle bien sincère à le servir. La mutinerie qu'il excite, dont il

lui amène les chefs comme prisonniers pour le poignarder, est imaginée

avec justesse; mais jusque-là toute sa conduite est de ces choses

qu'il faut souffrir au théâtre, parce qu'elles ont un éclat dont la

surprise éblouit, et qu'il ne feroit pas bon tirer en exemple pour

conduire une action véritable sur leur plan.

Je ne sais si on voudra me pardonner d'avoir fait une pièce

d'invention sous des noms véritables; mais je ne crois pas qu'Aristote

le défende, et j'en trouve assez d'exemples chez les anciens. Les deux

_Électres_ de Sophocle et d'Euripide aboutissent à la même action par

des moyens si divers, qu'il faut de nécessité que l'une des deux soit

entièrement inventée; l'_Iphigénie in Tauris_ a la mine d'être de même

nature; et l'_Hélène_, où Euripide suppose qu'elle n'a jamais été à

Troie, et que Pâris n'y a enlevé qu'un fantôme qui lui ressembloit, ne

peut avoir aucune action épisodique ni principale qui ne parte de la

seule imagination de son auteur[261].

Je n'ai conservé ici, pour toute vérité historique, que l'ordre de la

succession des empereurs Tibère, Maurice, Phocas et Héraclius[262].

J'ai falsifié la naissance de ce dernier pour lui en donner une plus

illustre, en le faisant fils de Maurice[263], bien qu'il ne le

fût[264] que d'un préteur d'Afrique[265] qui portoit même nom que lui.

J'ai prolongé de douze ans la durée de l'empire de Phocas[266], et lui

ai donné Martian pour fils, quoique l'histoire ne parle que d'une

fille nommée Domitia[267], qu'il maria à Crispe, dont je fais un de

mes personnages. Ce fils et Héraclius, qui sont confondus l'un avec

l'autre par les échanges de Léontine, n'auroient pas été en état

d'agir, si je ne l'eusse fait régner que les huit ans qu'il régna,

puisque, pour faire ces échanges, il falloit qu'ils fussent tous deux

au berceau quand il commença de régner. C'est par cette même raison

que j'ai prolongé la vie de l'impératrice Constantine, que je n'ai

fait mourir qu'en la quinzième année de sa tyrannie, bien qu'il l'eût

immolée à sa sûreté dès la cinquième; et je l'ai fait afin qu'elle pût

avoir une fille capable de recevoir ses instructions en mourant, et

d'un âge proportionné à celui du prince qu'on lui vouloit faire

épouser.

La supposition que fait Léontine d'un de ses fils, pour mourir au lieu

d'Héraclius, n'est point vraisemblable; mais elle est historique, et

n'a point besoin de vraisemblance, puisqu'elle a l'appui de la vérité,

qui la rend croyable, quelque répugnance qu'y veuillent apporter les

difficiles. Baronius attribue cette action à une nourrice[268]; et je

l'ai trouvée assez généreuse pour la faire produire à une personne

plus illustre, et qui soutient mieux la dignité du théâtre[269].

L'empereur Maurice reconnut cette supposition, et l'empêcha d'avoir

son effet, pour ne s'opposer pas au juste jugement de Dieu, qui

vouloit exterminer toute sa famille; mais quant à ce qui est de la

mère, elle avoit surmonté l'affection maternelle en faveur de son

prince; et comme on pouvoit dire que son fils étoit mort pour son

regard, je me suis cru assez autorisé par ce qu'elle avoit voulu faire

à rendre cet échange effectif, et à le faire servir de fondement aux

nouveautés surprenantes de ce sujet.

Il lui faut la même indulgence pour l'unité de lieu qu'à

_Rodogune_[270]. La plupart des poëmes qui suivent en ont besoin[271],

et je me dispenserai de le répéter en les examinant. L'unité de jour

n'a rien de violenté, et l'action se pourroit passer en cinq ou six

heures; mais le poëme est si embarrassé qu'il demande une merveilleuse

attention. J'ai vu de fort bons esprits, et des personnes des plus

qualifiées de la cour, se plaindre de ce que sa représentation

fatiguoit autant l'esprit qu'une étude sérieuse. Elle n'a pas laissé

de plaire; mais je crois qu'il l'a fallu voir plus d'une fois pour en

remporter une entière intelligence.

[252] VAR. (édit. de 1660): Ce poëme a encore plus d'effort

d'invention que celui de _Rodogune_.

[253] VAR. (édit. de 1660): Sa conduite diffère de celle de

_Rodogune_.

[254] Voyez les scènes I et IV du Ier acte de _Rodogune_.

[255] VAR. (édit. de 1660-1664): il fût demeuré sans vie au

dernier combat.

[256] Dans la Ire scène de l'acte II.

[257] VAR. (édit. de 1660 et de 1663): Surtout la manière dont

Eudoxe fait connoître, au second acte, les deux échanges des

princes que sa mère a faites.--Ces deux éditions cependant ont

_échange_, au masculin, vers la fin de l'_Examen_ (p. 153).

[258] Toutes les éditions ont _ait_ en cet endroit, et toutes

aussi un peu plus haut, à la seconde phrase de l'_Examen_, ont

_aye_.

[259] Tel est le texte de toutes les éditions publiées du vivant

de Corneille, comme aussi des éditions de 1692 et de Voltaire

(1764). Des éditeurs modernes ont substitué _d'autre_ à _autre_.

[260] Voltaire a ajouté _de_: «quelque chose d'un peu délicat.»

[261] Corneille se sert ici des mêmes exemples qu'il a déjà

donnés plus haut dans l'avertissement de _Rodogune_: voyez tome

VI, p. 417.

[262] Ces quatre empereurs ont régné depuis l'an 578 après

Jésus-Christ, jusqu'à l'an 641.

Œuvres de P. Corneille, Tome 05 · 第 9 / 36 段