O couple de ma perte également coupable!

Sacriléges auteurs du malheur qui m'accable,

Qui dans ce vain débat vous vantez à l'envi,

Lorsque j'ai tout perdu de me l'avoir ravi! 1670

Donc jusques à ce point vous bravez ma colère,

Qu'en vous faisant périr je ne vous puis déplaire,

Et que loin de trembler sous la punition,

Vous y courez tous deux avec ambition!

Elle semble à tous deux porter un diadème; 1675

Vous en êtes jaloux comme d'un bien suprême;

L'un et l'autre de moi s'efforce à l'obtenir:

Je puis vous immoler et ne puis vous punir;

Et quelque sang qu'épande une mère affligée,

Ne vous punissant pas elle n'est pas vengée. 1680

Toutefois Placide aime, et votre châtiment

Portera sur son cœur ses coups plus puissamment;

Dans ce gouffre de maux c'est lui qui m'a plongée,

Et si je l'en punis, je suis assez vengée.

THÉODORE, à Didyme.

J'ai donc enfin gagné, Didyme, et tu le vois: 1685

L'arrêt est prononcé, c'est moi dont on fait choix,

C'est moi qu'aime Placide, et ma mort te délivre.

DIDYME[183].

Non, non: si vous mourez, Didyme vous doit suivre.

MARCELLE.

Tu la suivras, Didyme, et je suivrai tes vœux:

Un déplaisir si grand n'a pas trop de tous deux. 1690

Que ne puis-je aussi bien immoler à Flavie

Tous les chrétiens ensemble, et toute la Syrie!

Ou que ne peut ma haine avec un plein loisir

Animer les bourreaux qu'elle sauroit choisir,

Repaître mes douleurs d'une mort dure et lente, 1695

Vous la rendre à la fois et cruelle et traînante,

Et parmi les tourments soutenir votre sort,

Pour vous faire sentir chaque jour une mort!

Mais je sais le secours que Placide prépare;

Je sais l'effort pour vous que fera ce barbare; 1700

Et ma triste vengeance a beau se consulter,

Il me faut ou la perdre ou la précipiter.

Hâtons-la donc, Lycante, et courons-y sur l'heure:

La plus prompte des morts est ici la meilleure;

N'avoir pour y descendre à pousser qu'un soupir, 1705

C'est mourir doucement, mais c'est enfin mourir;

Et lorsqu'un, grand obstacle à nos fureurs s'oppose,

Se venger à demi, c'est du moins quelque chose[184].

Amenez-les tous deux..

PAULIN.

Sans l'ordre de Valens?

Madame, écoutez moins des transports si bouillants:

Sur son autorité c'est beaucoup entreprendre.

MARCELLE.

S'il en demande compte, est-ce à vous de le rendre?

Paulin, portez ailleurs vos conseils indiscrets,

Et ne prenez souci que de vos intérêts.

THÉODORE, à Didyme.

Ainsi de ce combat que la vertu nous donne, 1715

Nous sortirons tous deux avec une couronne[185].

DIDYME.

Oui, Madame, on exauce et vos vœux et les miens:

Dieu....

MARCELLE.

Vous suivrez ailleurs de si doux entretiens.

Amenez-les tous deux.

PAULIN, seul.

Quel orage s'apprête!

Que je vois se former une horrible tempête! 1720

Si Placide survient, que de sang répandu!

Et qu'il en répandra s'il trouve tout perdu!

Allons chercher Valens: qu'à tant de violence

Il oppose, non plus une molle prudence,

Mais un courage mâle, et qui d'autorité, 1725

Sans rien craindre....

SCÈNE VII.

VALENS, PAULIN.

VALENS.

Ah! Paulin, est-ce une vérité,

Est-ce une illusion, est-ce une rêverie?

Viens-je d'ouïr la voix de Marcelle en furie

Ose-t-elle traîner Théodore à la mort?

PAULIN.

Oui, si Valens n'y fait un généreux effort. 1730

VALENS.

Quel effort généreux veux-tu que Valens fasse,

Lorsque de tous côtés il ne voit que disgrâce?

PAULIN.

Faites voir qu'en ces lieux c'est vous qui gouvernez,

Qu'aucun n'y doit périr si vous ne l'ordonnez,

La Syrie à vos lois est-elle assujettie, 1735

Pour souffrir qu'une femme y soit juge et partie?

Jugez de Théodore.

VALENS.

Et qu'en puis-je ordonner

Qui dans mon triste sort ne serve à me gêner?

Ne la condamner pas, c'est me perdre avec elle,

C'est m'exposer en butte aux fureurs de Marcelle, 1740

Au pouvoir de son frère, au courroux des Césars,

Et pour un vain effort courir mille hasards.

La condamner d'ailleurs, c'est faire un parricide,

C'est de ma propre main assassiner Placide,

C'est lui porter au cœur d'inévitables coups. 1745

PAULIN.

Placide donc, Seigneur, osera plus que vous.

Marcelle a fait armer Lycante et sa cohorte;

Mais sur elle et sur eux il va fondre à main-forte,

Résolu de forcer pour cet objet charmant

Jusqu'à votre palais et votre appartement. 1750

Prévenez ce désordre, et jugez quel carnage

Produit le désespoir qui s'oppose à la rage,

Et combien des deux parts l'amour et la fureur

Étaleront ici de spectacles d'horreur.

VALENS.

N'importe: laissons faire et Marcelle et Placide: 1755

Que l'amour en furie ou la haine en décide;

Que Théodore en meure ou ne périsse pas[186],

J'aurai lieu d'excuser sa vie ou son trépas.

S'il la sauve peut-être on trouvera dans Rome

Plus de cœur que de crime à l'ardeur d'un jeune homme.

Je l'en désavouerai, j'irai l'en accuser,

Les pousser par ma plainte à le favoriser,

A plaindre son malheur en blâmant son audace:

César même pour lui me demandera grâce;

Et cette illusion de ma sévérité 1765

Augmentera ma gloire et mon autorité.

PAULIN.

Et s'il ne peut sauver cet objet qu'il adore?

Si Marcelle à ses yeux fait périr Théodore?

VALENS.

Marcelle aura sans moi commis cet attentat;

J'en saurai près de lui faire un crime d'État, 1770

A ses ressentiments égaler ma colère,

Lui promettre vengeance et trancher du sévère,

Et n'ayant point de part en cet événement,

L'en consoler en père un peu plus aisément.

Mes soins avec le temps pourront tarir ses larmes. 1775

PAULIN.

Seigneur d'un mal si grand c'est prendre peu d'alarmes.

Placide est violent, et pour la secourir

Il périra lui-même, ou fera tout périr.

Si Marcelle y succombe, appréhendez son frère,

Et si Placide y meurt, les déplaisirs d'un père. 1780

De grâce, prévenez ce funeste hasard.

Mais que vois-je? peut-être il est déjà trop tard.

Stéphanie entre ici, de pleurs toute trempée.

VALENS.

Théodore à Marcelle est sans doute échappée,

Et l'amour de Placide a bravé son effort. 1785

SCÈNE VIII.

VALENS, PAULIN, STÉPHANIE.

VALENS, à Stéphanie.

Marcelle a donc osé les traîner à la mort

Sans mon su, sans mon ordre? et son audace extrême....

STÉPHANIE.

Seigneur, pleurez sa perte, elle est morte elle-même.

VALENS.

Elle est morte!

STÉPHANIE.

Elle l'est.

VALENS.

Et Placide a commis....

STÉPHANIE.

Non, ce n'est en effet ni lui ni ses amis; 1790

Mais s'il n'en est l'auteur, du moins il en est cause.

VALENS.

Ah! pour moi l'un et l'autre est une même chose;

Et puisque c'est l'effet de leur inimitié,

Je dois venger sur lui[187] cette chère moitié.

Mais apprends-moi sa mort, du moins si tu l'as vue.

STÉPHANIE.

De l'escalier à peine elle étoit descendue,

Qu'elle aperçoit Placide aux portes du palais,

Suivi d'un gros armé d'amis et de valets;

Sur les bords du perron soudain elle s'avance,

Et pressant sa fureur qu'accroît cette présence: 1800

«Viens, dit-elle, viens voir l'effet de ton secours;»

Et sans perdre le temps en de plus longs discours[188],

Ayant fait avancer l'une et l'autre victime,

D'un côté Théodore, et de l'autre Didyme,

Elle lève le bras, et de la même main 1805

Leur enfonce à tous deux un poignard dans le sein.

VALENS.

Quoi? Théodore est morte!

STÉPHANIE.

Et Didyme avec elle.

VALENS.

Et l'un et l'autre enfin de la main de Marcelle?

Ah! tout est pardonnable aux douleurs d'un amant,

Et quoi qu'ait fait Placide en son ressentiment.... 1810

STÉPHANIE.

Il n'a rien fait, Seigneur; mais écoutez le reste:

Il demeure immobile à cet objet funeste;

Quelque ardeur qui le pousse à venger ce malheur[189],

Pour en avoir la force il a trop de douleur;

Il pâlit, il frémit, il tremble, il tombe, il pâme, 1815

Sur son cher Cléobule il semble rendre l'âme.

Cependant, triomphante entre ces deux mourants,

Marcelle les contemple à ses pieds expirants,

Jouit de sa vengeance, et d'un regard avide

En cherche les douceurs jusqu'au cœur de Placide; 1820

Et tantôt se repaît de leurs derniers soupirs,

Tantôt goûte à pleins yeux ses mortels déplaisirs,

Y mesure sa joie, et trouve plus charmante

La douleur de l'amant que la mort de l'amante,

Nous témoigne un dépit qu'après ce coup fatal, 1825

Pour être trop sensible il sent trop peu son mal;

En hait sa pâmoison qui la laisse impunie,

Au péril de ses jours la souhaite finie[190].

Mais à peine il revit, qu'elle, haussant la voix:

«Je n'ai pas résolu de mourir à ton choix, 1830

Dit-elle, ni d'attendre à rejoindre Flavie

Que ta rage insolente ordonne de ma vie.»

A ces mots, furieuse, et se perçant le flanc

De ce même poignard fumant d'un autre sang,

Elle ajoute: «Va, traître, à qui j'épargne un crime;

Si tu veux te venger, cherche une autre victime.

Je meurs, mais j'ai de quoi rendre grâces aux Dieux,

Puisque je meurs vengée, et vengée à tes yeux.»

Lors même, dans la mort conservant son audace,

Elle tombe, et tombant elle choisit sa place, 1840

D'où son œil semble encore à longs traits se soûler

Du sang des malheureux qu'elle vient d'immoler.

VALENS.

Et Placide?

STÉPHANIE.

J'ai fui voyant Marcelle morte,

De peur qu'une douleur et si juste et si forte

Ne vengeât.... Mais, Seigneur, je l'aperçois qui vient.

VALENS.

Arrête: de foiblesse à peine il se soutient;

Et d'ailleurs à ma vue il saura se contraindre.

Ne crains rien. Mais, ô Dieux! que j'ai moi-même à craindre!

SCÈNE IX.

VALENS, PLACIDE, CLÉOBULE, PAULIN, STÉPHANIE, TROUPE.

VALENS.

Cléobule, quel sang coule sur ses habits?

CLÉOBULE.

Le sien propre, Seigneur.

VALENS.

Ah, Placide! ah, mon fils! 1850

PLACIDE.

Retire-toi, cruel.

VALENS.

Cet ami si fidèle

N'a pu rompre le coup qui t'immole à Marcelle!

Qui sont les assassins?

CLÉOBULE.

Son propre désespoir.

VALENS.

Et vous ne deviez pas le craindre et le prévoir?

CLÉOBULE.

Je l'ai craint et prévu jusqu'à saisir ses armes; 1855

Mais comme après ce soin j'en avois moins d'alarmes,

Embrassant Théodore, un funeste hasard

A fait dessous sa main rencontrer ce poignard,

Par où ses déplaisirs trompant ma prévoyance....

VALENS.

Ah! falloit-il avoir si peu de défiance? 1860

PLACIDE.

Rends-en grâces au ciel, heureux père et mari:

Par là t'est conservé ce pouvoir si chéri,

Ta dignité, dans l'âme à ton fils préférée;

Ta propre vie enfin par là t'est assurée,

Et ce sang qu'un amour pleinement indigné 1865

Peut-être en ses transports n'auroit pas épargné.

Pour ne point violer les droits de la naissance,

Il falloit que mon bras s'en mît dans l'impuissance:

C'est par là seulement qu'il s'est pu retenir,

Et je me suis puni de peur de te punir. 1870

Je te punis pourtant: c'est ton sang que je verse;

Si tu m'aimes encor, c'est ton sein que je perce;

Et c'est pour te punir que je viens en ces lieux,

Pour le moins en mourant te blesser par les yeux,

Daigne ce juste ciel....

VALENS.

Cléobule, il expire. 1875

CLÉOBULE.

Non, Seigneur, je l'entends encore qui soupire;

Ce n'est que la douleur qui lui coupe la voix.

VALENS.

Non, non: j'ai tout perdu, Placide est aux abois;

Mais ne rejetons pas une espérance vaine,

Portons-le reposer dans la chambre prochaine; 1880

Et vous autres, allez prendre souci des morts,

Tandis que j'aurai soin de calmer ses transports.

FIN DU CINQUIÈME ET DERNIER ACTE.

[169] L'édition de 1655 porte seule: «_Et_ ne veut pas périr....»

[170] _Var._ Et Valens punira son illustre attentat. (1646-56)

[171] _Var._ Et si quelque malheur nous rendoit Théodore,

A moins que renoncer à ce Dieu qu'elle adore. (1646-56)

[172] _Var._ Par les mêmes motifs il la feroit périr. (1646-56)

[173] _Var._ Cependant vous savez ce qu'a juré Placide;

C'est un courage fier, et que rien n'intimide. (1646-56)

[174] _Var._ Il l'examine encor, mais en juge implacable.

(1646-56)

[175] _Var._ A garder cependant le dehors de la porte. (1655)

[176] _Var._ Ce cœur, inébranlable aux plus cruels tourments.

(1646-56)

[177] _Var._ Et peut à mon trépas souffrir que j'en dispose,

Qu'elle en paye Placide, et tâche à conserver. (1646-56)

[178] Ce complot de Théodore et le suivant de Didyme,

c'est-à-dire les vers 1631-1650, ne se trouvent que dans les

exemplaires du tome II de 1682 qui ont 597 pages et portent au

verso de la dernière le privilége, avec un achevé d'imprimer du

26 février: tel est le volume de la bibliothèque de l'Institut

marqué Q563**. Dans les exemplaires du tome II de 1682 qui, ne

contenant que 596 pages, ont le privilége au recto d'un dernier

feuillet, et un achevé d'imprimer du 16 au lieu du 26, ces vers

ne se trouvent pas: tel est le volume catalogué à la Bibliothèque

impériale sous le no Y 5511/2. Thomas Corneille, dans l'édition

de 1692, et après lui Voltaire, ont maintenu cette suppression.

[179] _Var._ Te voir, au lieu du mien, payer Dieu de ton sang.

(1646-56)

[180] Voyez plus haut, p. 3 et suivantes, et ci-après, p. 101 et

102.

[181] _Var._ C'est moi pour qui Placide a dédaigné Flavie;

(C'est moi par conséquent qui lui coûte la vie,)

Et c'est... DID. Non: c'est moi seul, et vous l'avez pu voir.

(1646-56)

[182] Ces quatre vers (1663-66) manquent dans les exemplaires de

l'édition de 1682, qui ne contiennent pas les vers 1631-1650, et

aussi dans l'impression de 1692, et dans l'édition de Voltaire.

[183] _Var._ DIDYME, _à Théodore_. (1646-56)

[184] _Var._ Se venger à demi, c'est toujours quelque chose.

(1646-56)

[185] _Var._ Nous sortirions tous deux avecque la couronne.

(1646-56)

[186] _Var._ Et soit qu'elle périsse ou ne périsse pas. (1646-56)

[187] Les éditions de 1664-82 ont _pour lui_, au lieu de _sur

lui_. L'impression de 1692 donne _sur lui_.

[188] _Var._ Et sans perdre de temps en de plus longs

discours[188-a]. (1646-63)

[188-a] Voltaire a adopté cette variante (1764).

[189] _Var._ Quelque ardeur qui le pousse à venger son malheur.

(1655)

[190] Par une singulière erreur, les éditions de 1646-56 portent

toutes: «_les_ souhaite finie.»

APPENDICE.

I

TRAGÉDIE DE _SAINTE AGNÈS_

PAR LE SIEUR D'AVES.

ARGUMENT DE LA PRÉSENTE TRAGÉDIE[191].

Sainte Agnès fut native de la ville de Rome, extraite de nobles

parents, lesquels étant chrétiens la firent dès le berceau nourrir en

leur foi. De ce temps étoit gouverneur de Rome Simphronie, sous

l'empereur Diocletian, grand persécuteur des chrétiens. Ce Simphronie

avait un fils, lequel n'eut pas sitôt vu sainte Agnès qu'il en devint

passionnément amoureux; pourquoi il s'informe de l'extraction de la

vierge; l'ayant sue il se résout de lui faire offre de son service, et

pour ce sujet il prend l'occasion de la rencontrer un jour qu'elle

revenoit de l'école; mais cette fille ne s'émut non plus de son

discours que si elle eût eu un cœur de rocher, d'autant qu'elle étoit

préoccupée du saint amour de Jésus-Christ. Ce jeune homme se voyant

ainsi dédaigné, en prend un si grand déplaisir qu'il en devint tout

mélancolique et rêveur, de quoi son père s'étant aperçu, il en voulut

savoir la cause; son fils la lui ayant déclarée, il mande le père de

sainte Agnès, auquel il fit entendre l'amour de son fils, et le desir

qu'il avoit d'épouser sa fille, à quoi il le conjure de tout son

pouvoir. Le père de la sainte lui fit démonstration d'avoir son

alliance fort agréable, mais qu'il falloit qu'il sût la volonté de sa

fille avant que de rien résoudre de cet affaire. Il la sait donc, et

est telle qu'elle ne se veut point marier, ne desirant d'autre époux

que Jésus-Christ. Cette résolution sue, le père de sainte Agnès

néglige de la faire savoir à Simphronie: ce qui ennuyant son fils

trop passionné, il se délibère lui-même de savoir encore une fois la

volonté de la vierge; pour cet effet il la voit, et avec tout

l'artifice que l'amour sauroit inventer il la cajole; mais il y perd

son temps tout de même que la première fois, ce qui lui cause un tel

regret qu'il en tombe extrêmement malade, s'étant imaginé par les

réponses ambiguës de sainte Agnès qu'elle étoit amoureuse d'un autre

que de lui; ce qui fait que lui et son père s'étant plus

particulièrement informés de la vierge, ils treuvent qu'elle est

chrétienne: chose qui les réjouit beaucoup, croyant par ce moyen en

avoir plus tôt la raison. Pour cette fin Simphronie la fait venir

parler à lui, où après l'avoir longtemps prêchée pour la détourner de

sa foi, enfin voyant sa constance, il la fait dépouiller nue et

l'envoie au b...eau; mais elle n'y fut pas sitôt que son bon ange ne

la vînt garder. Le fils de Simphronie ayant appris qu'elle étoit en ce

lieu, y vint pour la forcer, étant accompagné de quelques paillards,

lesquels y étoient aussi venus pour même intention. S'étant mis en

devoir d'exécuter son dessein, l'ange de la sainte le tue: sa mort

ayant été annoncée à son père, il vient tout forcené de deuil trouver

la vierge, laquelle il gourmande fort. Mais voyant que c'étoit en

vain, il a recours aux prières, et la supplie de ressusciter son fils,

ce qu'elle fait; et lui ressuscité prêche Jésus-Christ, ce qui cause

qu'une sédition s'émeut entre le peuple de Rome et les sacrificateurs

des Dieux. Enfin ayant été apaisée par Simphronie, la sainte est

condamnée au martyre, et pour cet effet est délivrée entre les mains

d'Aspase, homme cruel et lieutenant de Simphronie. Ce méchant fait

allumer un grand feu, et la fait précipiter dedans; par sa prière, il

s'élève un orage qui déteint ce feu, lequel brûle tous ceux qui

s'approchent pour le rallumer. Aspase, voyant ce miracle, en devient

plus enragé, et pour avoir plus tôt la fin de la sainte, il lui fait

couper la gorge, et de cette sorte elle rendit son âme à Dieu.

[191] Voyez ci-dessus la _Notice_, p. 3-6.

II

VITA S. VIRGINIS THEODORÆ ET DIDYMI MARTYRIS

EX SIMEONE METAPHRASTE[192].

Diocletiano et Maximiano imperatoribus, præside Alexandrinæ civitatis

Eustrathio, edictum quoddam adversus Christianos missum fuit, ut vel

Diis immolarent, vel supplicio afficerentur. Cum vero præses ille pro

tribunali sederet in magna Alexandrinorum civitate, jussit cohortem

accersire Theodoram virginem, quæ nuper capta fuerat, et in carcere

servabatur. Quam cum duxisset: «Præsto, inquit cohors, est Theodora.»

Judex igitur: «Cujusnam sortis es, mullier?--Christiana, inquit

Theodora, ego sum.» At ille: «Liberane, an serva?--Dixi jam, inquit

ipsa, christianam me esse: Christus enim veniens a peccato me

liberavit. Quod vero et ad vanam atque inanem mundi hujus gloriam

attinet, claris parentibus orta sum.» Tunc judex quæstorem accersiri

jussit. Quem cum cohors præsto esse dixisset: «Dic, inquit, Luci,

nostine Theodoram virginem?» Cui Lucius: «Per tuam, præses, valentem

vitam ac splendorem, nobilissima est, multæque existimationis et primi

generis mulier.--Quare, inquit judex, cum sis ita nobilis, nuptias

recusasti?» Theodora respondit: «Christi causa nubere nolui. Cum enim

ille homo factus in mundo versaretur, ab ea quæ semper virgo et Dei

mater fuit genitus, a corruptione nos removit, et sempiternam vitam

nobis promisit. Itaque fore mihi persuadeo ut in ejus fide permanens,

ad finem usque incorrupta et intacta sim.»

Tunc judex dixit: «Imperatores jusserunt vos quæ virginitatem semper

servatis, aut Diis immolare aut injuriosius tractari.--Arbitror,

inquit Theodora, te non ignorare, hominis propositum Deo ipsi imprimis

gratum esse: is vero animum meum atque propositum castum esse

cognovit. Quod si me id pati quod dicis et violari coegeris, non erit

hæc impudicitia, sed vis et injuria.» Judex autem: «Cum te ingenuam

esse noverim, et tui rationem habere cupiam, admoneo ne contumeliosius

te geras; nihil enim proficies; nam per Deos omnes sententiam hanc

imperatores tulerunt.» Tunc illi Theodora: «Et prius, inquit, tibi

dixi, hominis propositum atque animum Deo gratum esse. Cum enim omnia

ille pernoscat, cogitata etiam nostra scit, et mentes ipsas perspicit.

Quamobrem si coacta fuero facere quod dicis, impudicam me factam

nunquam existimabo. Sive enim caput meum, sive manus, sive pedes

abscindere, sive totum corpus dilacerare volueris, hoc quidem per vim

ac potestatem, quam habes, facere poteris. Similiter lupanari tradar,

necne, in arbitrii mei potestate non est, sed in manu tua, cui per

imperium vim licet inferre. Quod vero ad animi mei propositum attinet,

certum est Deo ipsi castitatis meæ professionem servare; illi enim

virginitas mea dicata est; ille certus hujus rei dominus est; ille, si

voluerit, virginitatem hanc meam, possessionem suam, incolumem atque

intactam servabit.»

Judex vero ait: «Noli, Theodora, ætatem tuam honeste actam totam

injuriæ et probris objicere: nam, ut urbis quæstor testatus est, his

parentibus orta es qui nobilitate atque existimatione cumprimis

excellunt.» Ad hæc Theodora: «Christum, inquit, primum confiteri

debeo, qui et Deus est, et omnis nobilitatis honorisque auctor, qui

scit et me columbam suam puram et incolumem ad finem usque servare.»

Tum judex dixit: «Curnam erras, o Theodora? Eumne Deum credis qui fuit

in cruce suffixus? An qui talis est, te in lupanar conjectam, intactam

servare poterit, ab his præsertim viris qui mulierum amoribus insanire

soliti sunt?--Fidem, inquit Theodora, et spem habeo in Christo, qui

crucem perpessus fuit sub Pontio Pilato, fore ut me ab inquis istis

viris eripiat, et a labe omnino liberam servet, in ejus fide

permanentem, neque unquam eum negantem.» Judex vero: «Adhuc nugantem

patior, necdum jubeo tormentis subjici. At si contendere non

destiteris, ut ancillam aliquam te prosternens, faciam quod domini

atque imperatores nostri jusserunt, ut et reliquis mulieribus exemplum

fias.» Ad hæc Theodora: «Parata sum corpus meum, cujus potestatem

habes, tibi tradere; anima vero ipsa solius Dei manu est ac

potestate.» Tum judex: «Excæcate illam statim, eique dicite ne

insanire amplius velit, sed cedere et Diis ipsis immolare.--Minime,

inquit Theodora, per Deum ipsum dæmonibus sacrificium aut cultum

afferre volo, cum Deum adjutorem habeam.» Ad hæx judex: «Quid me

cogis, tibi honestissimæ fœminæ injuriam facere? Ausculta mihi, o

stulta, ne in tantam turbam incidas eorum qui sententiam exspectant

quæ contra te feratur.--Non sum amens, inquit Theodora, quæ Deum

confiteor, et ipsum adjutorem habeo. Quam enim injuriam mihi fore

putas, ea res honorem et gloriam sempiternam mihi comparabit.» Tunc

judex: «Ego non amplius te feram, sed imperatorum jussa exsequar:

futurum enim existimans ut persuaderi posses, diutius te ferebam. Quod

si, tibi parcens, id minus curabo quod jussus fui, imperatores

contemnere videbor.» Illi autem Theodora ita respondit: «Sicut ipse

imperatores metuis, quodque ab illis jussus es id facere studes, ita

et ego studeo non negare Deum meum; timeo enim et ipsa verum illum

imperatorem Deum contemnere.--Contentiose, inquit judex, mecum agis,

et æternorum imperatorum jussa negligis, et me, tanquam imbellem

aliquem, despicis. Adhuc trium dierum tempus tibi condono, ac per Deos

omnes, nisi animum mutes et sacrifices, in lupanar te tradam, ut

mulieres omnes te ita tractari videntes, turpidine tua castigentur.»

At Theodora: «Et nunc idem Deus est, et semper, qui non permittet ut

eum derelinquam. Peto autem ut intactam ac puram me servari jubeas,

quod sententiam tuleris.» Tunc judex ait: «Theodoram sub tuta custodia

servate usque ad tres dies, si forte resipiscens sibi ipsa persuaserit

ut a tali contentione desistat. Quin et præcipio ne permittatis

aliquem ad eam ingredi et cum ipsa versari, propterea quod familia

nobili et honesta nata est.»

Œuvres de P. Corneille, Tome 05 · 第 5 / 36 段