Ce traître a réuni toutes leurs volontés;
Le front plein d'impudence et l'œil armé d'audace: 1255
«Campagnons, a-t-il dit, on me doit une grâce;
Depuis plus de dix ans je souffre les mépris
Du plus ingrat objet dont on puisse être épris:
Ce n'est pas de mes feux que je veux récompense,
Mais de tant de rigueurs la première vengeance; 1260
Après, vous punirez à loisir ses dédains.»
Il leur jette de l'or ensuite à pleines mains;
Et lors, soit par respect qu'on eût pour sa naissance,
Soit qu'ils eussent marché sous son obéissance,
Soit que son or pour lui fît un si prompt effort, 1265
Ces cœurs en sa faveur tombent soudain d'accord:
Il entre sans obstacle.
PLACIDE.
Il y mourra, l'infâme!
Viens me voir dans ses bras lui faire vomir l'âme,
Viens voir de ma colère un juste et prompt effet
Joindre en ces mêmes lieux la peine à son forfait[148], 1270
Confondre son triomphe avecque son supplice.
PAULIN.
Ce n'est pas en ces lieux qu'il vous fera justice:
Didyme en est sorti.
PLACIDE.
Quoi, Paulin? ce voleur
A déjà par sa fuite évité ma douleur!
PAULIN.
Oui; mais il n'étoit plus, en sortant, ce Didyme 1275
Dont l'orgueil insolent demandoit sa victime;
Ses cheveux sur son front s'efforçoient de cacher
La rougeur que son crime y sembloit attacher,
Et le remords de sorte abattoit son courage,
Que même il n'osoit plus nous montrer son visage: 1280
L'œil bas, le pied timide et le corps chancelant,
Tel qu'un coupable enfin qui s'échappe en tremblant.
A peine il est sorti que la fière insolence[149]
Du soldat mutiné reprend sa violence;
Chacun, en sa valeur mettant tout son appui, 1285
S'efforce de montrer qu'il n'a cédé qu'à lui;
On se pousse, on se presse, on se bat, on se tue:
J'en vois une partie à mes pieds abattue.
Au spectacle sanglant que je m'étois promis,
Cléobule survient avec quelques amis, 1290
Met l'épée à la main, tourne en fuite le reste,
Entre....
PLACIDE.
Lui seul?
PAULIN.
Lui seul.
PLACIDE.
Ah, Dieux! quel coup funeste!
PAULIN.
Sans doute il n'est entré que pour l'en retirer[150].
PLACIDE.
Dis, dis qu'il est entré pour la déshonorer,
Et que le sort cruel, pour hâter ma ruine, 1295
Veut qu'après un rival un ami m'assassine.
Le traître! Mais, dis-moi, l'en as-tu vu sortir?
Montroit-il de l'audace ou quelque repentir[151]?
Qui des siens l'a suivi?
PAULIN.
Cette troupe fidèle
M'a chassé comme chef des soldats de Marcelle: 1300
Je n'ai rien vu de plus; mais loin de le blâmer,
Je présume....
PLACIDE.
Ah! je sais ce qu'il faut présumer.
Il est entré lui seul.
PAULIN.
Ayant si peu d'escorte,
C'est ainsi qu'il a dû s'assurer de la porte;
Et si là tous ensemble il ne les eût laissés, 1305
Assez facilement on les auroit forcés.
Mais le voici qui vient pour vous en rendre compte[152]:
A son zèle, de grâce, épargnez cette honte.
SCÈNE IV.
PLACIDE, PAULIN, CLÉOBULE.
PLACIDE.
Eh bien! votre parente? elle est hors de ces lieux
Où l'on sacrifioit sa pudeur à nos Dieux? 1310
CLÉOBULE.
Oui, Seigneur.
PLACIDE.
J'ai regret qu'un cœur si magnanime
Se soit ainsi laissé prévenir par Didyme.
CLÉOBULE.
J'en dois être honteux; mais je m'étonne fort
Qui vous a pu sitôt en faire le rapport:
J'en croyois apporter les premières nouvelles. 1315
PLACIDE.
Grâces aux Dieux, sans vous j'ai des amis fidèles[153].
Mais ne différez plus à me la faire voir.
CLÉOBULE.
Qui, Seigneur?
PLACIDE.
Théodore.
CLÉOBULE.
Est-elle en mon pouvoir?
PLACIDE.
Ne me dites-vous pas que vous l'avez sauvée?
CLÉOBULE.
Je vous le dirois! moi qui ne l'ai plus trouvée! 1320
PLACIDE.
Quoi? soudain par un charme elle avoit disparu?
CLÉOBULE.
Puisque déjà ce bruit jusqu'à vous a couru,
Vous savez que sans charme elle a fui sa disgrâce,
Que je n'ai plus trouvé que Didyme en sa place:
Quel plaisir prenez-vous à me le déguiser? 1325
PLACIDE.
Quel plaisir prenez-vous vous-même à m'abuser,
Quand Paulin de ses yeux a vu sortir Didyme?
CLÉOBULE.
Si ses yeux l'ont trompé, l'erreur est légitime;
Et si vous n'en savez que ce qu'il vous a dit,
Écoutez-en, Seigneur, un fidèle récit. 1330
Vous ignorez encor la meilleure partie:
Sous l'habit de Didyme elle-même est sortie.
PLACIDE.
Qui?
CLÉOBULE.
Votre Théodore; et cet audacieux
Sous le sien, au lieu d'elle, est resté dans ces lieux.
PLACIDE.
Que dis-tu, Cléobule? ils ont fait cet échange? 1335
CLÉOBULE.
C'est une nouveauté qui doit sembler étrange[154]....
PLACIDE.
Et qui me porte encor de plus étranges coups.
Vois si c'est sans raison que j'en étois jaloux;
Et malgré les avis de ta fausse prudence,
Juge de leur amour par leur intelligence. 1340
CLÉOBULE.
J'ose en douter encore, et je ne vois pas bien
Si c'est zèle d'amant ou fureur de chrétien.
PLACIDE.
Non, non, ce téméraire au péril de sa tête[155],
A mis en sûreté son illustre conquête:
Par tant de feints mépris elle qui t'abusoit 1345
Lui conservoit ce cœur qu'elle me refusoit,
Et ses dédains cachoient une faveur secrète,
Dont tu n'étois pour moi qu'un aveugle interprète.
L'œil d'un amant jaloux a bien d'autres clartés;
Les cœurs pour ses soupçons n'ont point d'obscurités:
Son malheur[156] lui fait jour jusques au fond d'une âme,
Pour y lire sa perte écrite en traits de flamme.
Elle me disoit bien, l'ingrate, que son Dieu
Sauroit, sans mon secours, la tirer de ce lieu[157];
Et sûre qu'elle étoit de celui de Didyme, 1355
A se servir du mien elle eût cru faire un crime.
Mais auroit-on bien pris pour générosité
L'impétueuse ardeur de sa témérité?
Après un tel affront et de telles offenses,
M'auroit-on envié la douceur des vengeances? 1360
CLÉOBULE.
Vous le verriez déjà, si j'avois pu souffrir
Qu'en cet habit de fille on vous le vînt offrir.
J'ai cru que sa valeur et l'éclat de sa race
Pouvoient bien mériter cette petite grâce;
Et vous pardonnerez à ma vieille amitié, 1365
Si jusque-là, Seigneur, elle étend sa pitié.
Le voici qu'Amyntas vous amène à main-forte.
PLACIDE.
Pourrai-je retenir la fureur qui m'emporte?
CLÉOBULE.
Seigneur, réglez si bien ce violent courroux,
Qu'il n'en échappe rien trop indigne de vous. 1370
SCÈNE V.
PLACIDE, DIDYME, CLÉOBULE, PAULIN, AMYNTAS, TROUPE.
PLACIDE.
Approche, heureux rival, heureux choix d'une ingrate,
Dont je vois qu'à ma honte enfin l'amour éclate.
C'est donc pour t'enrichir d'un si noble butin
Qu'elle s'est obstinée à suivre son destin?
Et pour mettre ton âme au comble de sa joie, 1375
Cet esprit déguisé n'a point eu d'autre voie?
Dans ces lieux dignes d'elle elle a reçu ta foi,
Et pris l'occasion de se donner à toi?
DIDYME.
Ah! Seigneur, traitez mieux une vertu parfaite.
PLACIDE.
Ah! je sais mieux que toi comme il faut qu'on la traite.
J'en connois l'artifice, et de tous ses mépris.
Sur quelle confiance as-tu tant entrepris?
Ma perfide marâtre et mon tyran de père
Auroient-ils contre moi choisi ton ministère?
Et pour mieux t'enhardir à me voler mon bien, 1385
T'auroient-ils promis grâce, appui, faveur, soutien?
Aurois-tu bien uni leurs fureurs à ton zèle,
Son amant tout ensemble et l'agent de Marcelle?
Qu'en as-tu fait enfin? où me la caches-tu[158]?
DIDYME.
Derechef jugez mieux de la même vertu. 1390
Je n'ai rien entrepris, ni comme amant fidèle,
Ni comme impie agent des fureurs de Marcelle,
Ni sous l'espoir flatteur de quelque impunité,
Mais par un pur effet de générosité:
Je le nommerois mieux, si vous pouviez comprendre
Par quel zèle un chrétien ose tout entreprendre.
La mort, qu'avec ce nom je ne puis éviter[159],
Ne vous laisse aucun lieu de vous inquiéter:
Qui s'apprête à mourir, qui court à ses supplices,
N'abaisse pas son âme à ces molles délices; 1400
Et près de rendre compte à son juge éternel,
Il craint d'y porter même un desir criminel.
J'ai soustrait Théodore à la rage insensée[160],
Sans blesser sa pudeur de la moindre pensée:
Elle fuit, et sans tache, où l'inspire son Dieu. 1405
Ne m'en demandez point ni l'ordre ni le lieu:
Comme je n'en prétends ni faveur ni salaire,
J'ai voulu l'ignorer, afin de le mieux taire.
PLACIDE.
Ah! tu me fais ici des contes superflus:
J'ai trop été crédule, et je ne le suis plus. 1410
Quoi? sans rien obtenir, sans même rien prétendre[161],
Un zèle de chrétien t'a fait tout entreprendre?
Quel prodige pareil s'est jamais rencontré?
DIDYME.
Paulin vous aura dit comme je suis entré;
Prêtez l'oreille au reste, et punissez ensuite 1415
Tout ce que vous verrez de coupable en sa fuite[162].
PLACIDE.
Dis, mais en peu de mots, et sûr que les tourments
M'auront bientôt vengé de tes déguisements.
DIDYME.
La Princesse, à ma vue également atteinte
D'étonnement, d'horreur, de colère et de crainte, 1420
A tant de passions exposée à la fois,
A perdu quelque temps l'usage de la voix:
Aussi j'avois l'audace encor sur le visage
Qui parmi ces mutins m'avoit donné passage,
Et je portois encor sur le front imprimé 1425
Cet insolent orgueil dont je l'avois armé.
Enfin reprenant cœur: «Arrête, me dit-elle,
Arrête;» et m'alloit faire une longue querelle;
Mais pour laisser agir l'erreur qui la surprend,
Le temps étoit trop cher, et le péril trop grand; 1430
Donc, pour la détromper: «Non, lui dis-je, Madame,
Quelque outrageux mépris dont vous traitiez ma flamme,
Je ne viens point ici comme amant indigné
Me venger de l'objet dont je fus dédaigné;
Une plus sainte ardeur règne au cœur de Didyme: 1435
Il vient de votre honneur se faire la victime,
Le payer de son sang et s'exposer pour vous
A tout ce qu'oseront la haine et le courroux.
Fuyez sous mon habit, et me laissez, de grâce,
Sous le vôtre en ces lieux occuper votre place; 1440
C'est par ce moyen seul qu'on peut vous garantir[163]:
Conservez une vierge en faisant un martyr[164].»
Elle, à cette prière encor demi-tremblante,
Et mêlant à sa joie un reste d'épouvante,
Me demande pardon, d'un visage étonné, 1445
De tout ce que son âme a craint ou soupçonné.
Je m'apprête à l'échange, elle à la mort s'apprête;
Je lui tends mes habits, elle m'offre sa tête.
Et demande à sauver un si précieux bien
Aux dépens de son sang, plutôt qu'au prix du mien;
Mais Dieu la persuade, et notre combat cesse.
Je vois, suivant mes vœux, échapper la Princesse.
PAULIN.
C'étoit donc à dessein qu'elle cachoit ses yeux,
Comme rouge de honte, en sortant de ces lieux[165]?
DIDYME.
En lui disant adieu, je l'en avois instruite, 1455
Et le ciel a daigné favoriser sa fuite.
Seigneur, ce peu de mots suffit pour vous guérir:
Vivez sans jalousie, et m'envoyez mourir.
PLACIDE.
Hélas! et le moyen d'être sans jalousie,
Lorsque ce cher objet te doit plus que la vie? 1460
Ta courageuse adresse à ses divins appas
Vient de rendre un secours que leur devoit mon bras;
Et lorsque je me laisse amuser de paroles,
Tu t'exposes pour elle, ou plutôt tu t'immoles:
Tu donnes tout ton sang pour lui sauver l'honneur,
Et je ne serois pas jaloux de ton bonheur?
Mais ferois-je périr celui qui l'a sauvée?
Celui par qui Marcelle est pleinement bravée,
Qui m'a rendu ma gloire, et préservé mon front
Des infâmes couleurs d'un si mortel affront? 1470
Tu vivras. Toutefois défendrai-je ta tête[166],
Alors que Théodore est ta juste conquête,
Et que cette beauté qui me tient sous sa loi[167]
Ne sauroit plus sans crime être à d'autres qu'à toi?
N'importe; si ta flamme en est mieux écoutée, 1475
Je dirai seulement que tu l'as méritée;
Et sans plus regarder ce que j'aurai perdu,
J'aurai devant les yeux ce que tu m'as rendu[168].
De mille déplaisirs qui m'arrachoient la vie
Je n'ai plus que celui de te porter envie; 1480
Je saurai bien le vaincre et garder pour tes feux
Dans une âme jalouse un esprit généreux.
Va donc, heureux rival, rejoindre ta princesse,
Dérobe-toi comme elle aux yeux d'une tigresse:
Tu m'as sauvé l'honneur, j'assurerai tes jours, 1485
Et mourrai, s'il le faut, moi-même à ton secours.
DIDYME.
Seigneur....
PLACIDE.
Ne me dis rien. Après de tels services,
Je n'ai rien à prétendre, à moins que tu périsses.
Je le sais, je l'ai dit; mais dans ce triste état
Je te suis redevable, et ne puis être ingrat. 1490
FIN DU QUATRIÈME ACTE.
[129] Dans l'édition de 1663, en marge: _Ils sortent ensemble de
chez Marcelle_.--Les impressions de 1646, 1652 et 1655 ont
_sortants_ avec une _s_.
[130] _Var._ STÉPHANIE, _rappelant Placide_. (1646-60)
[131] _Var._ Attendez-en l'effet dedans cet entretien:
Puisqu'elle agit pour vous, devez-vous craindre rien? (1646-56)
[132] _Var._ Qui veut que je le trompe a droit de me tromper.
(1655)
[133] Voyez tome I, p. 169, note 1.
[134] _Var._ Et je devrois juger, dans mon sort rigoureux. (1660)
[135] _Var._ Les hommes généreux jugent tout par eux-mêmes.
(1646-63)
[136] _Var._ Et de leurs ennemis.... (1646-56)
[137] _Var._ Ne craignez plus, Seigneur. (1646-56)
[138] Voltaire a changé la construction et donne: _Elle a fait
plus encore_.
[139] _Var._ Quoi qu'à votre faveur Marcelle lui dispute. (1655)
[140] _Var._ Où sa bonté paroît avecque trop d'excès. (1646-56)
[141] Voltaire a supprimé ces mots, et il fait de la fin de cette
scène la scène III.
[142] _Var._ Fais-lui donc quelque excuse au gré de son envie.
(1646-56)
[143] VAR. STÉPHANIE _rentre_. (1646-60)
[144] L'édition de 1655 porte:
Dis-moi si je me dois immoler après elle,
ce qui n'offre pas un sens raisonnable.
[145] Les éditions de 1682 et de 1692 ont _juste_, au lieu de
_injuste_.
[146] _Var._ Et vous étiez le dieu, dedans mes déplaisirs,
Qu'en secret pour les rompre invoquoient mes soupirs. (1646-64)
[147] _Var._ Que je vois des soldats la troupe mutinée. (1656-60)
[148] _Var._ Joindre en ces mêmes lieux sa peine à son forfait.
(1646)
[149] _Var._ A peine est-il sorti qu'avecque violence
Je vois de ces mutins renaître l'insolence. (1646-56)
[150] _Var._ Sans doute il n'est entré qu'afin de l'en tirer.
(1646-56)
[151] _Var._ Montroit-il de l'audace ou bien du repentir?
(1646-56)
[152] Voyez tome I, p. 150, note 1.
[153] _Var._ J'ai sans vous, grâce aux Dieux, assez d'amis
fidèles. (1646-56)
[154] _Var._ C'est une nouveauté qui semble assez étrange.
(1646-64)
[155] _Var._ Non, non, le téméraire, au hasard de sa vie,
A mis en sûreté la fleur qu'il a cueillie. (1646-56)
[156] _Son malheur_ est le texte de toutes les éditions, y
compris celle de 1692. Voltaire y a substitué _son amour_.
[157] _Var._ Sauroit bien, sans mon bras, la tirer de ce lieu;
Et sûre qu'elle étoit du secours de Didyme. (1646-56)
[158] L'édition de 1682 porte, par erreur sans doute, «où me le
caches-tu?»
[159] _Var._ La mort, que comme tel je ne puis éviter. (1646-56)
[160] _Var._ J'ai sauvé son honneur d'une rage insensée,
Mais sans l'avoir souillé de la moindre pensée. (1646-56)
[161] _Var._ Quoi? sans en rien tirer; quoi? sans en rien
prétendre. (1646-56)
[162] _Var._ Tout ce que vous croirez de coupable en sa fuite.
(1646-64)
[163] _Var._ C'est par ce moyen seul qu'on vous peut garantir.
(1646-56)
[164] _Tua vestis me verum militem faciet, mea te virginem._
(_Saint Ambroise._) Voyez ci-après, p. 110.
[165] _Sume pileum quod tegat crines, abscondat ora. Solent
erubescere qui lupanar intraverint._ (_Saint Ambroise._) Voyez
ci-après, p. 110.
[166] _Var._ Tu vivras; mais, ô Dieux! défendrai-je ta tête.
(1646-56)
[167] _Var._ Et que cette beauté qui me tient sous la loi. (1646)
[168] _Var._ J'aurai devant mes yeux ce que tu m'as rendu. (1655)
ACTE V.
SCÈNE PREMIÈRE.
PAULIN, CLÉOBULE.
PAULIN.
Oui, Valens pour Placide a beaucoup d'indulgence;
Il est même en secret de son intelligence:
C'étoit par cet arrêt lui qu'il considéroit,
Et je vous ai conté ce qu'il en espéroit.
Mais il hait des chrétiens l'opiniâtre zèle, 1495
Et s'il aime Placide, il redoute Marcelle;
Il en sait le pouvoir, il en voit la fureur,
Et ne veut pas se perdre auprès de l'Empereur:
Il[169] ne veut pas périr pour conserver Didyme;
Puisqu'il s'est laissé prendre, il paiera pour son crime.
Valens saura punir son illustre attentat[170]
Par inclination et par raison d'État;
Et si quelque malheur ramène Théodore[171],
A moins qu'elle renonce à ce Dieu qu'elle adore,
Dût Placide lui-même après elle en mourir, 1505
Par les mêmes motifs il la fera périr[172].
Dans l'âme il est ravi d'ignorer sa retraite,
Il fait des vœux au ciel pour la tenir secrète;
Il craint qu'un indiscret la vienne révéler,
Et n'osera rien plus que de dissimuler. 1510
CLÉOBULE.
Cependant vous savez, pour grand que soit ce crime[173],
Ce qu'a juré Placide en faveur de Didyme.
Piqué contre Marcelle, il cherche à la braver,
Et hasardera tout afin de le sauver.
Il a des amis prêts, il en assemble encore; 1515
Et si quelque malheur vous rendoit Théodore,
Je prévois des transports en lui si violents,
Que je crains pour Marcelle et même pour Valens.
Mais a-t-il condamné ce généreux coupable?
PAULIN.
Il l'interroge encor, mais en juge implacable[174]. 1520
CLÉOBULE.
Il m'a permis pourtant de l'attendre en ce lieu,
Pour tâcher à le vaincre, ou pour lui dire adieu.
Ah! qu'il dissiperoit un dangereux orage,
S'il vouloit à nos Dieux rendre le moindre hommage!
PAULIN.
Quand de sa folle erreur vous l'auriez diverti, 1525
En vain de ce péril vous le croiriez sorti.
Flavie est aux abois, Théodore échappée
D'un mortel désespoir jusqu'au cœur l'a frappée;
Marcelle n'attend plus que son dernier soupir:
Jugez à quelle rage ira son déplaisir; 1530
Et si, comme on ne peut s'en prendre qu'à Didyme,
Son époux lui voudra refuser sa victime.
CLÉOBULE.
Ah! Paulin, un chrétien à nos autels réduit
Fait auprès des Césars un trop précieux bruit:
Il leur devient trop cher pour souffrir qu'il périsse. 1535
Mais je le vois déjà qu'on amène au supplice.
SCÈNE II.
PAULIN, CLÉOBULE, LYCANTE, DIDYME.
CLÉOBULE.
Lycante, souffre ici l'adieu de deux amis,
Et me donne un moment que Valens m'a promis.
LYCANTE.
J'en ai l'ordre, et je vais disposer ma cohorte
A garder cependant les dehors de la porte[175]. 1540
Je ne mets point d'obstacle à vos derniers secrets;
Mais tranchez promptement d'inutiles regrets.
SCÈNE III.
CLÉOBULE, DIDYME, PAULIN.
CLÉOBULE.
Ce n'est point, cher ami, le cœur troublé d'alarmes
Que je t'attends ici pour te donner des larmes;
Un astre plus bénin vient d'éclairer tes jours: 1545
Il faut vivre, Didyme, il faut vivre.
DIDYME.
Et j'y cours.
Pour la cause de Dieu s'offrir en sacrifice,
C'est courir à la vie, et non pas au supplice.
CLÉOBULE.
Peut-être dans ta secte est-ce une vision;
Mais l'heur que je t'apporte est sans illusion. 1550
Théodore est à toi: ce dernier témoignage
Et de ta passion et de ton grand courage
A si bien en amour changé tous ses mépris,
Qu'elle t'attend chez moi pour t'en donner le prix.
DIDYME.
Que me sert son amour et sa reconnoissance, 1555
Alors que leur effet n'est plus en sa puissance?
Et qui t'amène ici par ce frivole attrait
Aux douceurs de ma mort mêler un vain regret,
Empêcher que ma joie à mon heur ne réponde,
Et m'arracher encore un regard vers le monde? 1560
Ainsi donc Théodore est cruelle à mon sort
Jusqu'à persécuter et ma vie et ma mort:
Dans sa haine et sa flamme également à craindre,
Et moi dans l'une et l'autre également à plaindre!
CLÉOBULE.
Ne te figure point d'impossibilité 1565
Où tu fais, si tu veux, trop de facilité,
Où tu n'as qu'à te faire un moment de contrainte.
Donne à ton Dieu ton cœur, aux nôtres quelque feinte.
Un peu d'encens offert aux pieds de leurs autels
Peut égaler ton sort au sort des immortels. 1570
DIDYME.
Et pour cela vers moi Théodore t'envoie?
Son esprit adouci me veut par cette voie?
CLÉOBULE.
Non, elle ignore encor que tu sois arrêté;
Mais ose en sa faveur te mettre en liberté;
Ose te dérober aux fureurs de Marcelle, 1575
Et Placide t'enlève en Égypte avec elle,
Où son cœur généreux te laisse entre ses bras
Être avec sûreté tout ce que tu voudras.
DIDYME.
Va, dangereux ami que l'enfer me suscite,
Ton damnable artifice en vain me sollicite: 1580
Mon cœur, inébranlable aux plus cruels tourments[176],
A presque été surpris de tes chatouillements;
Leur mollesse a plus fait que le fer ni la flamme:
Elle a frappé mes sens, elle a brouillé mon âme;
Ma raison s'est troublée, et mon foible a paru; 1585
Mais j'ai dépouillé l'homme, et Dieu m'a secouru.
Va revoir ta parente, et dis-lui qu'elle quitte
Ce soin de me payer par delà mon mérite.
Je n'ai rien fait pour elle, elle ne me doit rien;
Ce qu'elle juge amour n'est qu'ardeur de chrétien: 1590
C'est la connoître mal que de la reconnoître;
Je n'en veux point de prix que du souverain maître;
Et comme c'est lui seul que j'ai considéré,
C'est lui seul dont j'attends ce qu'il m'a préparé.
Si pourtant elle croit me devoir quelque chose, 1595
Et peut avant ma mort souffrir que j'en dispose[177],
Qu'elle paye à Placide, et tâche à conserver
Des jours que par les miens je viens de lui sauver;
Qu'elle fuie avec lui, c'est tout ce que veut d'elle
Le souvenir mourant d'une flamme si belle. 1600
Mais elle-même vient, hélas! à quel dessein?
SCÈNE IV.
DIDYME, THÉODORE, CLÉOBULE, PAULIN, LYCANTE.
(Lycante suit Théodore, et entre incontinent chez Marcelle, sans rien
dire.)
DIDYME.
Pensez-vous m'arracher la palme de la main,
Madame, et mieux que lui m'expliquant votre envie,
Par un charme plus fort m'attacher à la vie?
THÉODORE.
Oui, Didyme, il faut vivre et me laisser mourir: 1605
C'est à moi qu'on en veut, c'est à moi de périr.
CLÉOBULE, à Théodore.
O Dieux! quelle fureur aujourd'hui vous possède?
(A Paulin.)
Mais prévenons le mal par le dernier remède:
Je cours trouver Placide; et toi, tire en longueur
De Valens, si tu peux, la dernière rigueur. 1610
SCÈNE V.
DIDYME, THÉODORE, PAULIN.
DIDYME.
Quoi? ne craignez-vous point qu'une rage ennemie
Vous fasse de nouveau traîner à l'infamie?
THÉODORE.
Non, non, Flavie est morte, et Marcelle en fureur
Dédaigne un châtiment qui m'a fait tant d'horreur;
Je n'en ai rien à craindre, et Dieu me le révèle: 1615
Ce n'est plus que du sang que veut cette cruelle;
Et quelque cruauté qu'elle veuille essayer,
S'il ne faut que du sang j'ai trop de quoi payer.
Rends-moi, rends-moi ma place assez et trop gardée.
Pour me sauver l'honneur je te l'avois cédée: 1620
Jusque-là seulement j'ai souffert ton secours;
Mais je la viens reprendre alors qu'on veut mes jours.
Rends, Didyme, rends-moi le seul bien où j'aspire:
C'est le droit de mourir, c'est l'honneur du martyre.
A quel titre peux-tu me retenir mon bien? 1625
DIDYME.
A quel droit voulez-vous vous emparer du mien?
C'est à moi qu'appartient, quoi que vous puissiez dire,
Et le droit de mourir, et l'honneur du martyre;
De sort comme d'habits nous avons su changer,
Et l'arrêt de Valens me le vient d'adjuger. 1630
THÉODORE.
Il ne t'a condamné qu'au lieu de Théodore[178];
Mais si l'arrêt t'en plaît, l'effet m'en déshonore.
Te voir au lieu de moi payer Dieu de ton sang[179],
C'est te laisser au ciel aller prendre mon rang.
Je ne souffrirai point, quoi que Valens ordonne, 1635
Qu'en me rendant ma gloire on m'ôte ma couronne:
J'en appelle à Marcelle, et sans plus t'abuser,
Vois comme ce grand Dieu lui-même en vient d'user.
De cette même honte il sauve Agnès dans Rome[180],
Il daigne s'y servir d'un ange au lieu d'un homme; 1640
Mais si dans l'infamie il vient la secourir,
Sitôt qu'on veut son sang il la laisse mourir.
DIDYME.
Sur cet exemple donc ne trouvez pas étrange,
Puisqu'il se sert ici d'un homme au lieu d'un ange,
S'il daigne mettre au rang de ces esprits heureux 1645
Celui dont pour sa gloire il se sert au lieu d'eux.
Je n'ai regardé qu'elle en conservant la vôtre,
Et ne lui donne pas mon sang au lieu d'un autre,
Quand ce qu'il m'a fait faire a pu m'en acquérir
Et l'honneur du martyre et le droit de mourir. 1650
THÉODORE.
Tu t'obstines en vain, la haine de Marcelle....
SCÈNE VI.
MARCELLE, THÉODORE, DIDYME, PAULIN, LYCANTE, STÉPHANIE.
MARCELLE, à Lycante.
Avec quelque douceur j'en reçois la nouvelle:
Non que mes déplaisirs s'en puissent soulager,
Mais c'est toujours beaucoup que se pouvoir venger.
THÉODORE.
Madame, je vous viens rendre votre victime; 1655
Ne le retenez plus, ma fuite est tout son crime:
Ce n'est qu'au lieu de moi qu'on le mène à l'autel,
Et puisque je me montre, il n'est plus criminel,
C'est pour moi que Placide a dédaigné Flavie[181];
C'est moi par conséquent qui lui coûte la vie. 1660
DIDYME.
Non: c'est moi seul, Madame, et vous l'avez pu voir,
Qui sauvant sa rivale, ai fait son désespoir.
C'est moi de qui l'audace a terminé sa vie,
C'est moi par conséquent qui vous ôte Flavie,
Et sur qui doit verser ce courage irrité 1665
Tout ce que la vengeance a de sévérité[182].
MARCELLE.