J'aurois touché plutôt un cœur tout de rocher:

Soit crainte, soit amour qui possède son âme, 835

Elle est toute asservie aux fureurs d'une femme.

Je le dis à ma honte, et j'en rougis pour lui,

Il est inexorable, et j'en mourrois d'ennui,

Si nous n'avions l'Égypte où fuir l'ignominie

Dont vous veut lâchement combler sa tyrannie. 840

Consentez-y, Madame, et je suis assez fort

Pour rompre vos prisons et changer votre sort;

Ou si votre pudeur au peuple abandonnée[105]

S'en peut mieux affranchir que par mon hyménée,

S'il est quelque autre voie à vous sauver l'honneur, 845

J'y consens, et renonce à mon plus doux bonheur[106];

Mais si contre un arrêt à cet honneur funeste,

Pour en rompre le coup ce moyen seul vous reste,

Si refusant Placide, il vous faut être à tous,

Fuyez cette infamie en suivant un époux: 850

Suivez-moi dans des lieux où je serai le maître[107],

Où vous serez sans peur ce que vous voudrez être;

Et peut-être, suivant ce que vous résoudrez,

Je n'y serai bientôt que ce que vous voudrez[108].

C'est assez m'expliquer; que rien ne vous retienne: 855

Je vous aime, Madame, et vous aime chrétienne.

Venez me donner lieu d'aimer ma dignité,

Qui fera mon bonheur et votre sûreté.

THÉODORE.

N'espérez pas, Seigneur, que mon sort déplorable

Me puisse à votre amour rendre plus favorable, 860

Et que d'un si grand coup mon esprit abattu

Défère à ses malheurs plus qu'à votre vertu.

Je l'ai toujours connue et toujours estimée;

Je l'ai plainte souvent d'aimer sans être aimée;

Et par tous ces dédains où j'ai su recourir, 865

J'ai voulu vous déplaire afin de vous guérir.

Louez-en le dessein, en apprenant la cause:

Un obstacle éternel à vos desirs s'oppose[109].

Chrétienne, et sous les lois d'un plus puissant époux....

Mais, Seigneur, à ce mot ne soyez pas[110] jaloux. 870

Quelque haute splendeur que vous teniez de Rome,

Il est plus grand que vous; mais ce n'est point un homme:

C'est le Dieu des chrétiens, c'est le maître des rois,

C'est lui qui tient ma foi, c'est lui dont j'ai fait choix;

Et c'est enfin à lui que mes vœux ont donnée 875

Cette virginité que l'on a condamnée.

Que puis-je donc pour vous, n'ayant rien à donner?

Et par où votre amour se peut-il couronner,

Si pour moi votre hymen n'est qu'un lâche adultère,

D'autant plus criminel qu'il seroit volontaire, 880

Dont le ciel puniroit les sacriléges nœuds,

Et que ce Dieu jaloux vengeroit sur tous deux?

Non, non, en quelque état que le sort m'ait réduite,

Ne me parlez, Seigneur, ni d'hymen ni de fuite:

C'est changer d'infamie, et non pas l'éviter; 885

Loin de m'en garantir, c'est m'y précipiter.

Mais pour braver Marcelle et m'affranchir de honte,

Il est une autre voie et plus sûre et plus prompte,

Que dans l'éternité j'aurois lieu de bénir:

La mort; et c'est de vous que je dois l'obtenir. 890

Si vous m'aimez encor, comme j'ose le croire,

Vous devez cette grâce à votre propre gloire;

En m'arrachant la mienne on la va déchirer;

C'est votre choix, c'est vous qu'on va déshonorer[111].

L'amant si fortement s'unit à ce qu'il aime, 895

Qu'il en fait dans son cœur une part de lui-même:

C'est par là qu'on vous blesse, et c'est par là, Seigneur,

Que peut jusques à vous aller mon déshonneur[112].

Tranchez donc cette part par où l'ignominie

Pourroit souiller l'éclat d'une si belle vie: 900

Rendez à votre honneur toute sa pureté,

Et mettez par ma mort son lustre en sûreté.

Mille dont votre Rome adore la mémoire

Se sont bien tous entiers[113] immolés à leur gloire:

Comme eux, en vrai Romain de la vôtre jaloux, 905

Immolez cette part trop indigne de vous;

Sauvez-la par sa perte, ou si quelque tendresse

A ce bras généreux imprime sa foiblesse,

Si du sang d'une fille il craint de se rougir[114],

Armez, armez le mien, et le laissez agir. 910

Ma loi me le défend, mais mon Dieu me l'inspire:

Il parle, et j'obéis à son secret empire;

Et contre l'ordre exprès de son commandement,

Je sens que c'est de lui que vient ce mouvement.

Pour le suivre, Seigneur, souffrez que votre épée[115] 915

Me puisse....

PLACIDE.

Oui, vous l'aurez, mais dans mon sang trempée;

Et votre bras du moins en recevra du mien

Le glorieux exemple avant que le moyen.

THÉODORE.

Ah! ce n'est pas pour vous un mouvement à suivre;

C'est à moi de mourir, mais c'est à vous de vivre. 920

PLACIDE.

Ah! faites-moi donc vivre, ou me laissez mourir;

Cessez de me tuer ou de me secourir.

Puisque vous n'écoutez ni mes vœux ni mes larmes,

Puisque la mort pour vous a plus que moi de charmes,

Souffrez que ce trépas, que vous trouvez si doux, 925

Ait à son tour pour moi plus de douceur que vous.

Puis-je vivre et vous voir morte ou déshonorée,

Vous que de tout mon cœur j'ai toujours adorée,

Vous qui de mon destin réglez le triste cours,

Vous, dis-je, à qui j'attache et ma gloire et mes jours[116]?

Non, non, s'il vous faut voir déshonorée ou morte,

Souffrez un désespoir où la raison me porte:

Renoncer à la vie avant de tels malheurs,

Ce n'est que prévenir l'effet de mes douleurs.

En ces extrémités, je vous conjure encore, 935

Non par ce zèle ardent d'un cœur qui vous adore,

Non par ce vain éclat de tant de dignités,

Trop au-dessous du sang des rois dont vous sortez,

Non par ce désespoir où vous poussez ma vie;

Mais par la sainte horreur que vous fait l'infamie, 940

Par ce Dieu que j'ignore, et pour qui vous vivez[117].

Et par ce même bien que vous lui conservez,

Daignez en éviter la perte irréparable,

Et sous les saints liens d'un nœud si vénérable

Mettez en sûreté ce qu'on va vous ravir. 945

THÉODORE.

Vous n'êtes pas celui dont Dieu s'y veut servir:

Il saura bien sans vous en susciter un autre,

Dont le bras moins puissant, mais plus saint que le vôtre,

Par un zèle plus pur se fera mon appui,

Sans porter ses desirs sur un bien tout à lui.

Mais parlez à Marcelle. 950

SCÈNE IV.

MARCELLE, PLACIDE, THÉODORE, PAULIN, STÉPHANIE.

PLACIDE.

Ah, Dieux, quelle infortune!

Faut-il qu'à tous moments....

MARCELLE.

Je vous suis importune

De mêler ma présence aux secrets des amants,

Qui n'ont jamais besoin de pareils truchements.

PAULIN.

Madame, on m'a forcé de puissance absolue. 955

MARCELLE, à Paulin.

L'ayant soufferte ainsi, vous l'avez bien voulue:

Ne me répliquez plus, et me la renfermez.

SCÈNE V.

MARCELLE, PLACIDE, STÉPHANIE.

MARCELLE.

Ainsi donc vos desirs en sont toujours charmés,

Et quand un juste arrêt la couvre d'infamie,

Comme de tout l'empire et des Dieux ennemie, 960

Au milieu de sa honte elle plaît à vos yeux,

Et vous fait l'ennemi de l'empire et des Dieux?

Tant les illustres noms d'infâme et de rebelle

Vous semblent précieux à les porter pour elle[118]!

Vous trouvez, je m'assure, en un si digne lieu 965

Cet objet de vos vœux encor digne d'un Dieu?

J'ai conservé son sang de peur de vous déplaire,

Et pour ne forcer pas votre juste colère

A ce serment conçu par tous les immortels

De venger son trépas jusque sur les autels. 970

Vous vous étiez par là fait une loi si dure,

Que sans moi vous seriez sacrilège ou parjure:

Je vous en ai fait grâce en lui laissant le jour,

Et j'épargne du moins un crime à votre amour.

PLACIDE.

Triomphez-en dans l'âme, et tâchez de paroître 975

Moins insensible aux maux que vous avez fait naître.

En l'état où je suis, c'est une lâcheté

D'insulter aux malheurs où vous m'avez jeté;

Et l'amertume enfin de cette raillerie

Tourneroit aisément ma douleur en furie[119]. 980

Si quelque espoir arrête et suspend mon courroux,

Il ne peut être grand, puisqu'il n'est plus qu'en vous,

En vous, que j'ai traitée avec tant d'insolence,

En vous, de qui la haine a tant de violence.

Contre ces malheurs même où vous m'avez jeté, 985

J'espère encore en vous trouver quelque bonté;

Je fais plus, je l'implore, et cette âme si fière

Du haut de son orgueil descend à la prière,

Après tant de mépris s'abaisse pleinement,

Et de votre triomphe achève l'ornement. 990

Voyez ce qu'aucun dieu n'eût osé vous promettre[120],

Ce que jamais mon cœur n'auroit cru se permettre:

Placide suppliant, Placide à vos genoux

Vous doit être, Madame, un spectacle assez doux;

Et c'est par la douceur de ce même spectacle 995

Que mon cœur vous demande un aussi grand miracle.

Arrachez Théodore aux hontes d'un arrêt

Qui mêle avec le sien mon plus cher intérêt.

Toute ingrate, inhumaine, inflexible, chrétienne,

Madame, elle est mon choix, et sa gloire est la mienne;

S'il faut qu'elle subisse une si rude loi,

Toute l'ignominie en rejaillit sur moi;

Et je n'ai pas moins qu'elle à rougir d'un supplice

Qui profane l'autel où j'ai fait sacrifice,

Et de l'illustre objet de mes plus saints desirs 1005

Fait l'infâme rebut des plus sales plaisirs.

S'il vous demeure encor quelque espoir pour Flavie,

Conservez-moi l'honneur pour conserver sa vie[121];

Et songez que l'affront où vous m'abandonnez

Déshonore l'époux que vous lui destinez. 1010

Je vous le dis encor, sauvez-moi cette honte:

Ne désespérez pas une âme qui se dompte,

Et par le noble effort d'un généreux emploi,

Triomphez de vous-même aussi bien que de moi.

Théodore est pour vous une utile ennemie; 1015

Et si, proche qu'elle est de choir dans l'infamie,

Ma plus sincère ardeur n'en peut rien obtenir,

Vous n'avez pas beaucoup à craindre l'avenir[122].

Le temps ne la rendra que plus inexorable;

Le temps détrompera peut-être un misérable. 1020

Daignez lui donner lieu de me pouvoir guérir,

Et ne me perdez pas en voulant m'acquérir.

MARCELLE.

Quoi? vous voulez enfin me devoir votre gloire!

Certes un tel miracle est difficile à croire,

Que vous, qui n'aspiriez qu'à ne me devoir rien[123], 1025

Vous me vouliez devoir un si précieux bien[124].

Mais comme en ses desirs aisément on se flatte,

Dussé-je contre moi servir une âme ingrate,

Perdre encor mes faveurs, et m'en voir abuser,

Je vous aime encor trop pour vous rien refuser. 1030

Oui, puisque Théodore enfin me rend capable

De vous rendre une fois un office agréable[125],

Puisque son intérêt vous force à me traiter

Mieux que tous mes bienfaits n'avoient su mériter,

Et par soin de vous plaire et par reconnoissance 1035

Je vais pour l'un et l'autre employer ma puissance,

Et pour un peu d'espoir qui m'est en vain rendu,

Rendre à mes ennemis l'honneur presque perdu.

Je vais d'un juste juge adoucir la colère,

Rompre le triste effet d'un arrêt trop sévère, 1040

Répondre à votre attente, et vous faire éprouver

Cette bonté qu'en moi vous espérez trouver.

Jugez par cette épreuve, à mes vœux si cruelle,

Quel pouvoir vous avez sur l'esprit de Marcelle,

Et ce que vous pourriez un peu plus complaisant, 1045

Quand vous y pouvez tout même en la méprisant.

Mais pourrai-je à mon tour vous faire une prière?

PLACIDE.

Madame, au nom des Dieux, faites-moi grâce entière:

En l'état où je suis, quoi qu'il puisse avenir,

Je vous dois tout promettre, et ne puis rien tenir; 1050

Je ne vous puis donner qu'une attente frivole;

Ne me réduisez point à manquer de parole;

Je crains, mais j'aime encore, et mon cœur amoureux....

MARCELLE.

Le mien est raisonnable autant que généreux.

Je ne demande pas que vous cessiez encore 1055

Ou de haïr Flavie, ou d'aimer Théodore:

Ce grand coup doit tomber plus insensiblement,

Et je me défierois d'un si prompt changement.

Il faut languir encor dedans l'incertitude,

Laisser faire le temps et cette ingratitude[126]: 1060

Je ne veux à présent qu'une fausse pitié,

Qu'une feinte douceur, qu'une ombre d'amitié[127].

Un moment de visite à la triste Flavie

Des portes du trépas rappelleroit sa vie.

Cependant que pour vous je vais tout obtenir, 1065

Pour soulager ses maux allez l'entretenir;

Ne lui promettez rien, mais souffrez qu'elle espère,

Et trompez-la du moins pour la rendre à sa mère:

Un coup d'œil y suffit, un mot ou deux plus doux.

Faites un peu pour moi quand je fais tout pour vous;

Daignez pour Théodore un moment vous contraindre.

PLACIDE.

Un moment est bien long à qui ne sait pas feindre;

Mais vous m'en conjurez par un nom trop puissant

Pour ne rencontrer pas un cœur obéissant.

J'y vais; mais par pitié souvenez-vous vous-même 1075

Des troubles d'un amant qui craint pour ce qu'il aime,

Et qui n'a pas pour feindre assez de liberté,

Tant que pour son objet il est inquiété.

MARCELLE.

Allez sans plus rien craindre, ayant pour vous Marcelle.

SCÈNE VI.

MARCELLE, STÉPHANIE.

STÉPHANIE.

Enfin vous triomphez de cet esprit rebelle? 1080

MARCELLE.

Quel triomphe!

STÉPHANIE.

Est-ce peu que de voir à vos pieds

Sa haine et son orgueil enfin humiliés?

MARCELLE.

Quel triomphe, te dis-je, et qu'il a d'amertumes!

Et que nous sommes loin de ce que tu présumes!

Tu le vois à mes pieds pleurer, gémir, prier; 1085

Mais ne crois pas pourtant le voir s'humilier:

Ne crois pas qu'il se rende aux bontés qu'il implore;

Mais vois de quelle ardeur il aime Théodore,

Et juge quel pouvoir cet amour a sur lui,

Puisqu'il peut le réduire à chercher mon appui. 1090

Que n'oseront ses feux entreprendre pour elle,

S'ils ont pu l'abaisser jusqu'aux pieds de Marcelle;

Et que dois-je espérer d'un cœur si fort épris,

Qui même en m'adorant me fait voir ses mépris?

Dans ses submissions vois ce qui l'y convie: 1095

Mesure à son amour sa haine pour Flavie,

En voyant l'un et l'autre en son abaissement,

Juge de mon triomphe un peu plus sainement;

Vois dans son triste effet sa ridicule pompe.

J'ai peine en triomphant d'obtenir qu'il me trompe, 1100

Qu'il feigne par pitié, qu'il donne un faux espoir.

STÉPHANIE.

Et vous l'allez servir de tout votre pouvoir?

MARCELLE.

Oui, je vais le servir, mais comme il le mérite[128].

Toi, va par quelque adresse amuser sa visite,

Et sous un faux appas prolonger l'entretien. 1105

STÉPHANIE.

Donc....

MARCELLE.

Le temps presse: va, sans t'informer de rien.

FIN DU TROISIÈME ACTE.

[96] _Var._ De cette indignité Valens est donc capable!

PAUL. Il égale la peine au crime du coupable. (1646-56)

[97] _Var._ Il veut dans les plaisirs vous trouver des supplices.

(1646-56)

[98] _Var._ De votre vertu même il fait votre bourreau.

THÉOD. Ah! que c'est en effet un étrange supplice

Quand la vertu se voit sacrifiée au vice! (1646-56)

[99] _Var._ Il faut vous arracher, pour punir ces mépris.

(1646-56)

[100] _Var._ Ou qu'enfin ce grand cœur, que feu ni fer ne dompte,

Soit dompté par l'effort d'une louable honte. (1646-56)

[101] _Var._ Qu'on l'abandonne en proie aux plaisirs des soldats.

(1646-56)

[102] Tel est le texte de toutes les éditions, y compris celles

de Th. Corneille et de Voltaire. Des impressions récentes ont

changé _lit_ en _lis_, et fait de cette phrase une apostrophe.

[103] _Var._ Qui du nom de ses Dieux abuse insolemment[103-a]?

Ou si vos feux enfin, de sa haine complices,

Me voyant accusée ont choisi mes supplices,

Et changeant en fureur vos respects généreux,

Font mon premier bourreau d'un héros amoureux?

PLAC. Laissez-nous seuls, Paulin. (1646-56)

[103-a] Qui du nom de ces Dieux abuse insolemment? (1655)

[104] Il y a _jeté_, sans accord, dans toutes les éditions

publiées du vivant de Corneille. L'impression de 1692 commencé

ainsi le vers: «Qu'a mise dans mon âme.» Voltaire a conservé

_jeté_.

[105] _Var._ Que si votre pudeur au peuple abandonnée. (1646-56)

[106] _Var._ J'y consens, et renonce encore à mon bonheur.

(1646-56)

[107] _Var._ Suivez-moi dans les lieux où je serai le maître.

(1652-63)

[108] _Var._ Je ne serai bientôt que ce que vous voudrez [108-a].

(1646-60)

[108-a] Cette variante se trouve aussi dans l'édition de 1663, mais

a été corrigée dans l'_errata_.

[109] Voyez la _Notice_, p. 4 et 5.

[110] Voltaire (1764) a changé _pas_ en _point_.

[111] _Var._ Et c'est vous que par moi l'on va déshonorer.

(1646-56)

[112] _Var._ Que peut jusques à vous aller le déshonneur.

(1646-63)

[113] Voltaire (1764) a gardé la leçon _tous entiers_.

[114] _Var._ Si du sang d'une fille il craint à se rougir.

(1646-56)

[115] _Var._ Pour le suivre, Seigneur, prêtez donc cette épée.

PLAC. Vous l'aurez, vous l'aurez, mais dans mon sang trempée.

(1646-56)

[116] _Var._ Vous où je mets ma gloire, où j'attache mes jours?

(1646-56)

[117] _Var._ Par le Dieu que j'ignore, et pour qui vous vivez.

(1646-64)

[118] _Var._ Vous semblent précieux à les porter comme elle!

(1646-60)

[119] _Var._ Auroit tourné bientôt ma douleur en furie. (1646-56)

[120] «Ce beau mouvement de Placide, dit Palissot, paraît avoir

été imité avec génie par Voltaire dans la tragédie d'_Oreste_

(_acte_ V, _scène_ III), lorsque Électre, pour implorer la grâce

de son frère, se courbe un moment devant Égisthe.»

[121] _Var._ Conservez-moi l'honneur pour conserver ma vie.

(1646-64)

[122] Ici, et au vers 1049, on lit _advenir_ dans les éditions de

1646-60.

[123] _Var._ Que vous, qui n'aspirez qu'à ne me devoir rien.

(1655)

[124] _Var._ Vous vouliez me devoir un si précieux bien.

(1646-56)

[125] _Var._ De vous rendre une fois un service agréable.

(1646-64)

[126] _Var._ Laissez faire le temps et son ingratitude. (1646-64)

[127] _Var._ Une feinte douceur, une ombre d'amitié.

Un moment de visite à la pauvre Flavie. (1646-56)

[128] _Var._ Oui je le vais servir, mais comme il le mérite.

Toi, va me l'amuser dedans cette visite,

Et de tout ton pouvoir donne loisir au mien. (1646-56)

ACTE IV.

SCÈNE PREMIÈRE.

PLACIDE, STÉPHANIE, sortant de chez Marcelle[129].

STÉPHANIE[130].

Seigneur....

PLACIDE.

Va, Stéphanie, en vain tu me rappelles,

Ces feintes ont pour moi des gênes trop cruelles:

Marcelle en ma faveur agit trop lentement,

Et laisse trop durer cet ennuyeux moment. 1110

Pour souffrir plus longtemps un supplice si rude,

J'ai trop d'impatience et trop d'inquiétude:

Il faut voir Théodore, il faut savoir mon sort,

Il faut....

STÉPHANIE.

Ah! faites-vous, Seigneur, un peu d'effort.

Marcelle, qui vous sert de toute sa puissance, 1115

Mérite bien du moins cette reconnoissance.

Retournez chez Flavie attendre un bien si doux[131],

Et ne craignez plus rien puisqu'elle agit pour vous.

PLACIDE.

L'effet tarde beaucoup pour n'avoir rien à craindre:

Elle feignoit peut-être en me priant de feindre. 1120

On retire souvent le bras pour mieux frapper.

Qui veut que je la trompe a droit de me tromper[132].

STÉPHANIE.

Considérez l'humeur implacable d'un père,

Quelle est pour les chrétiens sa haine et sa colère,

Combien il faut de temps afin de l'émouvoir. 1125

PLACIDE.

Hélas! il n'en faut guère à trahir mon espoir.

Peut-être en ce moment qu'ici tu me cajoles,

Que tu remplis mon cœur d'espérances frivoles,

Ce rare et cher objet qui fait seul mon destin,

Du soldat insolent est l'indigne butin. 1130

Va flatter, si tu veux, la douleur de Flavie,

Et me laisse éclaircir de l'état de ma vie:

C'est trop l'abandonner à l'injuste pouvoir.

Ouvrez, Paulin, ouvrez, et me la faites voir.

On ne me répond point, et la porte est ouverte! 1135

Paulin! Madame!

STÉPHANIE.

O Dieux! la fourbe est découverte.

Où fuirai-je?

PLACIDE.

Demeure, infâme, et ne crains rien:

Je ne veux pas d'un sang abject[133] comme le tien.

Il faut à mon courroux de plus nobles victimes:

Instruis-moi seulement de l'ordre de tes crimes. 1140

Qu'a-t-on fait de mon âme? où la dois-je chercher?

STÉPHANIE.

Vous n'avez pas sujet encor de vous fâcher:

Elle est....

PLACIDE.

Dépêche, dis ce qu'en a fait Marcelle.

STÉPHANIE.

Tout ce que votre amour pouvoit attendre d'elle

Peut-on croire autre chose avec quelque raison, 1145

Quand vous voyez déjà qu'elle est hors de prison?

PLACIDE.

Ah! j'en aurois déjà reçu les assurances;

Et tu veux m'amuser de vaines apparences,

Cependant que Marcelle agit comme il lui plaît,

Et fait sans résistance exécuter l'arrêt. 1150

De ma crédulité Théodore est punie:

Elle est hors de prison, mais dans l'ignominie;

Et je devois juger, dans mon sort rigoureux[134],

Que l'ennemi qui flatte est le plus dangereux.

Mais souvent on s'aveugle, et dans des maux extrêmes,

Les esprits généreux jugent tout par eux-mêmes[135];

Et lorsqu'on les trahit[136]....

SCÈNE II.

PLACIDE, LYCANTE, STÉPHANIE.

LYCANTE.

Jugez-en mieux, Seigneur[137]:

Marcelle vous renvoie et la joie et l'honneur;

Elle a de l'infamie arraché Théodore.

PLACIDE.

Elle a fait ce miracle!

LYCANTE.

Elle a plus fait encore[138]. 1160

PLACIDE.

Ne me fais plus languir, dis promptement.

LYCANTE.

D'abord

Valens changeoit l'arrêt en un arrêt de mort....

PLACIDE.

Ah! si de cet arrêt jusqu'à l'effet on passe....

LYCANTE.

Marcelle a refusé cette sanglante grâce:

Elle l'a veut entière, et tâche à l'obtenir; 1165

Mais Valens irrité s'obstine à la bannir,

Et voulant que cet ordre à l'instant s'exécute,

Quoi qu'en votre faveur Marcelle lui dispute[139],

Il mande Théodore, et la veut promptement

Faire conduire au lieu de son bannissement. 1170

STÉPHANIE.

Et vous vous alarmiez de voir sa prison vide?

PLACIDE.

Tout fait peur à l'amour, c'est un enfant timide;

Et si tu le connois, tu me dois pardonner.

LYCANTE.

Elle fait ses efforts pour vous la ramener,

Et vous conjure encore un moment de l'attendre. 1175

PLACIDE.

Quelles grâces, bons Dieux, ne lui dois-je point rendre!

Va, dis-lui que j'attends ici ce grand succès,

Où sa bonté pour moi paroît avec excès[140].

(Lycante rentre[141].)

STÉPHANIE.

Et moi je vais pour vous consoler sa Flavie.

PLACIDE.

Fais-lui donc quelque excuse à flatter son envie[142], 1180 Et

dis-lui de ma part tout ce que tu voudras: Mon âme n'eut jamais

les sentiments ingrats, Et j'ai honte en secret d'être dans

l'impuissance De montrer plus d'effets de ma reconnoissance. */

(Il est seul[143].)

Certes une ennemie à qui je dois l'honneur 1185

Méritoit dans son choix un peu plus de bonheur,

Devoit trouver une âme un peu moins défendue,

Et j'ai pitié de voir tant de bonté perdue;

Mais le cœur d'un amant ne peut se partager;

Elle a beau se contraindre, elle a beau m'obliger, 1190

Je n'ai qu'aversion pour ce qui la regarde.

SCÈNE III.

PLACIDE, PAULIN.

PLACIDE.

Vous ne me direz plus qu'on vous l'a mise en garde,

Paulin?

PAULIN.

Elle n'est plus, Seigneur, en mon pouvoir.

PLACIDE.

Quoi? vous en soupirez?

PAULIN.

Je pense le devoir.

PLACIDE.

Soupirer du bonheur que le ciel me renvoie! 1195

PAULIN.

Je ne vois pas pour vous de grands sujets de joie.

PLACIDE.

Qu'on la bannisse ou non, je la verrai toujours.

PAULIN.

Quel fruit de cette vue espèrent vos amours?

PLACIDE.

Le temps adoucira cette âme rigoureuse.

PAULIN.

Le temps ne rendra pas la vôtre plus heureuse. 1200

PLACIDE.

Sans doute elle aura peine à me laisser périr.

PAULIN.

Qui le peut espérer devoit la secourir.

PLACIDE.

Marcelle a fait pour moi tout ce que j'ai dû faire.

PAULIN.

Je n'ai donc rien à dire et dois ici me taire.

PLACIDE.

Non, non, il faut parler avec sincérité, 1205

Et louer hautement sa générosité.

PAULIN.

Si vous me l'ordonnez, je louerai donc sa rage,

Mais depuis quand, Seigneur, changez-vous de courage?

Depuis quand pour vertu prenez-vous la fureur?

Depuis quand louez-vous ce qui doit faire horreur? 1210

PLACIDE.

Ah! je tremble à ces mots que j'ai peine à comprendre.

PAULIN.

Je ne sais pas, Seigneur, ce qu'on vous fait entendre,

Ou quel puissant motif retient votre courroux;

Mais Théodore enfin n'est plus digne de vous.

PLACIDE.

Quoi? Marcelle en effet ne l'a pas garantie? 1215

PAULIN.

A peine d'avec vous, Seigneur, elle est sortie,

Que l'âme toute en feu, les yeux étincelants,

Rapportant elle-même un ordre de Valens,

Avec trente soldats elle a saisi la porte,

Et tirant de ce lieu Théodore à main-forte.... 1220

PLACIDE.

O Dieux! jusqu'à ses pieds j'ai donc pu m'abaisser,

Pour voir trahir des vœux qu'elle a feint d'exaucer,

Et pour en recevoir avec tant d'insolence

De tant de lâcheté la digne récompense!

Mon cœur avoit déjà pressenti ce malheur; 1225

Mais achève, Paulin, d'irriter ma douleur,

Et sans m'entretenir des crimes de Marcelle,

Dis-moi qui je me dois immoler après elle[144],

Et sur quels insolents, après son châtiment,

Doit choir le reste affreux de mon ressentiment. 1230

PAULIN.

Armez-vous donc, Seigneur, d'un peu de patience,

Et forcez vos transports à me prêter silence,

Tandis que le récit d'une injuste[145] rigueur,

Peut-être à chaque mot vous percera le cœur.

Je ne vous dirai point avec quelle tristesse 1235

A ce honteux supplice a marché la Princesse:

Forcé de la conduire en ces infâmes lieux,

De honte et de dépit j'en détournois les yeux;

Et pour la consoler, ne sachant que lui dire,

Je maudissois tout bas les lois de notre empire, 1240

Et vous étiez le dieu que dans mes déplaisirs[146]

En secret pour les rompre invoquoient mes soupirs.

PLACIDE.

Ah! pour gagner ce temps on charmoit mon courage

D'une fausse promesse, et puis d'un faux message;

Et j'ai cru dans ces cœurs de la sincérité! 1245

Ne fais plus de reproche à ma crédulité,

Et poursuis.

PAULIN.

Dans ces lieux à peine on l'a traînée,

Qu'on a vu des soldats la troupe mutinée[147]:

Tous courent à la proie avec avidité,

Tous montrent à l'envi même brutalité. 1250

Je croyois déjà voir de cette ardeur égale

Naître quelque discorde à ces tigres fatale,

Quand Didyme....

PLACIDE.

Ah, le lâche! ah, le traître!

PAULIN.

Œuvres de P. Corneille, Tome 05 · 第 3 / 36 段