Il ouvrit les yeux dès la pointe du jour; car le gnome avait

hanté son sommeil. Il se hâta de s'habiller, et sortit dans les

champs pour voir le résultat des travaux nocturnes du gnome: le

blé était debout, agité par la brise matinale.

--Probablement, pensa Carl, j'aurai rêvé.

Alors il grimpa sur la colline, pour jeter un coup d'oeil sur le

champ qu'il avait reçu en échange de son blé menacé; mais de

quelle horreur ne fut-il pas saisi en voyant ce champ presque

entièrement dépouillé, et l'affreux petit gnome, achevant sa

besogne, en jetant les dernières gerbes dans un obscur abîme

creusé profondément en terre.

--Juste ciel! que faites-vous? s'écria-t-il. Il me semble que

vous aviez dit que vous moissonneriez ce champ là-bas?

--J'ai dit, répondit le gnome, que j'allais récolter votre blé,

vous; or, à moins que je n'aie mal compris, le champ dont vous

parlez est à Wilhelm, n'est-il pas vrai?

--Oui, malheureux que je suis!

Et, tombant à genoux pour implorer le gnome, Carl lui demanda

grâce; mais celui-ci, nonobstant ses prières, enleva la dernière

gerbe; puis la terre se referma, ne laissant aucune trace qui pût

signaler l'endroit où une si abondante récolte avait ét

engloutie.

--Maintenant, comme vous voyez, j'ai fermé la porte de ma grange,

dit le gnome en ricanant. À présent, je vais aller me reposer;

bonjour, Carl!

Et il s'éloigna d'un air calme et satisfait.

Carl erra ça et là, à moitié fou, oubliant jusqu'à son dîner.

Enfin, quand la nuit fut venue, il rentra chez lui, et, sans

vouloir répondre aux questions affectueuses de sa soeur, il alla

se coucher en boudant. Mais il avait à peine posé sa pauvre tête

bouleversée sur l'oreiller, qu'une voix vint le réveiller, et lui

dit:

--Carl, mon bon ami, me voici venu pour causer un peu avec vous;

ainsi réveillez-vous et m'écoutez.

Il sortit sa tête de dessous les couvertures, et vit que sa

chambre était illuminée par une vive clarté, qui lui montra le

gnome assis sur le parquet de la chambre.

--Ah! misérable! s'écria-t-il, viens-tu me voler mon repos,

comme tu m'as volé mon blé? Va-t'en, ou bien j'assouvirai ma

vengeance sur toi.

--Allons, allons, dit le gnome en riant, tu raffoles!... Ne

sais-tu pas, stupide garçon, que je ne suis qu'une ombre? Autant

vaudrait essayer d'étreindre l'air que de tenter de m'étreindre,

moi; d'ailleurs, je ne suis venu ici que pour te promettre des

richesses sans fin; car vous êtes un homme selon mon coeur:

n'êtes-vous pas personnel et malin à un degré merveilleux?

Écoutez-moi donc, mon bon Carl. Venez me trouver demain au soir,

avant le coucher du soleil, et je vous ferai voir un trésor dont

l'excessive abondance dépasse toute imagination humaine.

Débarrassez-vous de votre mesquine ferme; le niais qui aime votre

soeur serait une excellente victime, car il a des amis qui

l'aideraient à se tirer d'affaire, et à vous en défaire. Le prix

qu'il pourrait vous en donner serait de peu d'importance pour

vous, et, lorsque je vous aurai fait connaître le trésor dont je

vous parle, vous en viendrez à dédaigner les sommes minimes que

vous réalisez par les moyens ordinaires. Bonne nuit, faites de

jolis rêves!

La lumière s'évanouit et le gnome partit.

--Ah! dit Carl, ah! c'est délicieux! ah!

Et il retomba dans son premier sommeil.

Le jour suivant, tout le monde crut que Carl était devenu fou;

seulement, son naturel intéressé prenant le dessus, il ne céda

pas la moindre pièce de monnaie du prix convenu avec Wilhelm, qui

était, du reste, trop content de pouvoir entrer en arrangement

avec lui; pourtant l'excès de sa surprise le faisait douter de la

réalité de la transaction. Enfin tout fut prêt, et le jour fix

pour la noce d'Amil, car Wilhelm l'avait prise, comme de juste,

par-dessus le marché, bon ou mauvais, qu'il avait conclu pour la

ferme. Carl n'eut pas la patience d'attendre ce jour-là, et,

après avoir embrassé sa soeur, il la laissa entre les mains de

quelques parents et partit. Il trouva le gnome assis sur une

barrière comme aurait pu le faire l'homme le plus ordinaire.

--Vous êtes aussi ponctuel qu'une horloge, Carl, dit-il; j'en

suis fort aise, car il faut que nous soyons arrivés au pied des

montagnes que vous voyez là-bas, avant le lever de la lune.

À ces mots, il descendit d'un bond de son perchoir, et ils

poursuivirent leur chemin jusqu'à ce qu'ils fussent arrivés au

bord d'un lac sur la surface duquel, au profond étonnement de

Carl, le gnome se mit à trotter comme si elle eût été gelée.

--Venez donc, mon ami, dit-il en se tournant vers Carl, qui

hésitait à le suivre.

Toutefois, voyant qu'il fallait en passer par là, celui-ci

plongea jusqu'au cou, et se dirigea vers l'autre rive, que le

gnome avait depuis longtemps atteinte. Lorsqu'il y arriva à son

tour, il se trouvait dans un état fort désagréable; ses dents

claquaient, et l'eau qui découlait de ses vêtements reproduisait

à ses pieds en miniature le lac d'où il sortait.

--Je vous prie, monsieur le gnome, dit-il d'un ton assez aigre,

que pareille chose ne se renouvelle point, ou je serais forcé de

renoncer à votre connaissance.

--Renoncer à ma connaissance, dites-vous? fit le gnome en

ricanant. Mon cher Carl, cela n'est point en votre pouvoir.

Vous avez de votre plein gré plongé dans le lac enchanté, ce qui

vous attache à moi pour un certain laps de temps. Je vous

tiendrais au bout de la plus forte chaîne, que je ne serais pas

plus sûr que vous me suivrez. Ainsi donc, marchez et songez à la

récompense.

Carl fut un peu étourdi de ce qu'il entendait; mais il s'aperçut

bientôt que tout était exactement vrai; car, dès que le gnome se

remit en marche, il se sentit contraint, par une puissance

irrésistible, à le suivre. Bientôt, ils se trouvèrent sur le

versant d'une montagne très-escarpée; le gnome glissa le long de

cette pente avec la plus parfaite aisance, sans perdre

l'équilibre; quant an pauvre Carl, il accomplit cette descente

avec beaucoup moins de dignité, et surtout avec une telle

impétuosité, que de droite et de gauche de grosses pierres se

déplaçaient, s'entrechoquaient avec fracas, et dégringolaient

dans les affreux précipices qui l'environnaient. Ses vêtements

étaient dans un état déplorable; les points des coutures

cédaient, de grands morceaux de son manteau étaient arrachés; car

il ne pouvait ralentir un seul instant sa course, afin de se

dégager des ronces et des épines qui s'attachaient sans cesse

lui, retenant des parcelles de sa chair à mesure que la rapidit

de sa fuite l'éloignait d'elles. A la fin, il roula comme un

paquet au pied de la montagne, où il trouva le gnome, qui se

réjouissait l'odorat en flairant le parfum d'une fleur sauvage.

Carl s'assit un moment pour reprendre sa respiration, et, comme

son sang bouillait d'une rage concentrée, il s'écria:

--Brutal gnome! je ne vous suivrai pas un pas de plus, ou vous

me porterez; je suis meurtri des pieds à la tête; voyez comme

vous m'avez arrangé!

--Ah! c'est excellent! fit le gnome sans s'émouvoir. Nous

allons voir, mon garçon! Quant à moi, je sois parfaitement à mon

aise, et vous vous apercevrez, lorsque vous me connaîtrez

davantage, que je supporte avec une philosophie admirable les

malheurs des autres; venez, Carl, mon bon ami.

Cet horrible _venez_ commençait à avoir pour Carl une terrible

signification; mais, de même qu'auparavant, il fut forcé d'obéir.

Il marcha toujours, toujours, jusqu'à ce que ses dents

claquassent de froid; il s'aperçut alors que le riant et chaud

paysage était devenu aride comme en hiver; et il jugea, d'après

la quantité de pics neigeux se perdant dans les nuages qu'il

voyait autour de lui, qu'une grande mer devait être proche;

transi au point de pouvoir à peine se traîner, il conjura le

gnome de prendre quelques instants de repos; à la fin, ce dernier

s'assit.

--Je ne m'arrête que pour vous obliger, dit-il; mais je crois que

l'immobilité prolongée serait pour vous chose dangereuse.

A ces mots, il exhiba une pipe qui paraissait beaucoup trop

grande pour avoir jamais pu entrer dans sa poche; il l'alluma, et

commença de fumer tout comme s'il était installé confortablement

au coin du feu, chez Carl. Le pauvre Carl le regarda faire

pendant quelque temps, avec ses dents qui s'entrechoquaient, et

ses membres endoloris; ensuite, il le pria de lui laisser aspirer

une ou deux chaudes bouffées de sa pipe embrasée.

--Je n'oserais pas, Carl: c'est du tabac de démon, beaucoup trop

fort pour vous. Chauffez vos doigts à la fumée, si vous pouvez.

Je ne puis comprendre ce qui vous manque; moi, je me trouve

parfaitement à mon aise; mais vous n'êtes pas philosophe!

Carl gémit, et ne répondit rien à l'imperturbable fumeur.

Après avoir fumé très longtemps, le gnome secoua sur le bout de

sa botte les cendres de sa pipe, et dit à Carl, grelottant, avec

le sourire le plus affectueux:

--Mon bon ami, vous avez, en vérité, bien mauvaise mine!

peut-être ferions-nous bien de nous remettre à marcher.

Il se leva sur-le-champ, et le pauvre Carl le suivit en

trébuchant.

--Nous aurons plus chaud tout à l'heure, mon cher ami, fit-il en

se tournant vers Carl, qui poussa un grognement sourd en manière

de réplique; car il sentait son impuissance à se soustraire à son

sort.

Ils eurent, en effet, bientôt plus chaud; la glace disparut, la

terre était couverte de verdure, émaillée en profusion de fleurs

embaumées; des guirlandes de ceps de vigne, couverts de grappes

ravissantes, groupées sur les branches étendues, séduisaient

l'oeil. Ils gravirent la montagne péniblement... c'est-à-dire

péniblement pour Carl; car, pour le gnome, descendre ou monter

était aussi facile l'un que l'autre. A la fin, la montagne

devint aride et desséchée; les cendres craquaient sous leurs

pieds, et des vapeurs nauséabondes s'échappaient de la terre

crevassée.

--Je serais curieux de savoir où nous allons maintenant, se dit

Carl en grommelant.

Il avait fini par découvrir que parler à ce démon était une peine

inutile et une perte de temps. Son incertitude ne dura pas

longtemps, car les mugissements d'un énorme volcan retentirent

bientôt à ses oreilles, et des pierres plurent sur sa tête et sur

ses épaules. Il se traîna de rocher en rocher, exposé à chaque

instant aux plus grands périls; la terre se dérobait sous ses pas

d'une manière effrayante, la famée l'étouffait et l'aveuglait,

tandis que l'éternel refrain du gnome: «Avancez! avancez!

auquel il lui était impossible de résister, achevait de le

désespérer. A la fin, il n'eut plus la conscience de ce qu'il

faisait; il sentit seulement qu'il tombait sur le versant de la

montagne et roulait jusqu'au bas. Un bruyant clapotement, et la

sensation de l'eau froide, lui annoncèrent qu'il venait de tomber

au milieu des vagues de la mer; l'instinct de la conservation le

fit s'efforcer de remonter à la surface. En reparaissant à fleur

d'eau, il vit le gnome assis sur le tronc d'un arbre immense; les

vagues le ballottaient à sa portée.

--Étendez la main, bon gnome! fit-il d'une voix défaillante, je

vais enfoncer.

--Bah! répondit le gnome, du courage, mon ami! il faut que vous

vous sauviez tout seul; ce petit bout de tronc d'arbre suffit

peine à m'empêcher de trop me fatiguer. Charité bien ordonnée

commence par soi-même, comme vous savez, c'est le premier point;

le second point, c'est vous; je vous conseille donc de nager fort

et ferme, dans le cas, bien entendu, où vous voudriez vous en

donner la peine. Votre bail avec moi est fini, à moins que vous

ne vouliez le renouveler de bonne volonté, par vos actions ou par

vos souhaits; adieu!

Les vagues mugissantes emportèrent en un instant le gnome

railleur hors de vue, et Carl resta seul à lutter contre les

flots. Il nagea donc jusqu'à ce qu'il arrivât en vue du rivage;

alors, par bonheur, il aperçut quelques débris de bois pourri qui

flottaient sur la mer, et semblaient avoir appartenu à une

vieille digue; il s'y attacha d'une étreinte désespérée, et se

mit à pousser de grands cris, espérant voir arriver, du rivage,

son secours. Les cris de Carl à demi submergé finirent par

attirer l'attention des enfants d'un pêcheur qui jouaient sur la

berge; insoucieux du danger, ils poussèrent une barque dans

l'eau, et se dirigèrent vers l'homme qui semblait près de se

noyer. Après bien des efforts infructueux, ces courageux enfants

parvinrent à tirer Carl dans leur bateau.

--Merci! merci! balbutia-t-il en regardant ces enfants, qui

n'avaient point hésité à risquer leur vie pour sauver la sienne.

--Ne nous remerciez pas, dit le petit garçon; vous ne savez pas

combien nous sommes heureux que le ciel nous ait procur

l'occasion de vous délivrer d'une mort certaine; c'est à nous

être reconnaissants chaque fois que nous pouvons faire une bonne

action; voilà, du moins, ce que nous enseigne notre bon père.

--Je voudrais que le mien m'eût donné les mêmes enseignements,

pensa Carl.

Il embrassa tendrement les enfants; il n'avait rien antre chose

leur donner; car tout son or avait été perdu au milieu de son

voyage aventureux avec le perfide gnome.

Il demanda son chemin, et un petit paysan, un peu plus âgé que

ceux qui l'avaient délivré, offrit de traverser les hautes

montagnes avec lui, et de le reconduire jusqu'à sa maison, qui se

trouvait à une très-grande distance, assurait le petit paysan; ce

qui confondit Carl de surprise.

Déguenillé et les pieds blessés, Carl se mit en route avec son

jeune et agile petit guide, qui le soutenait avec la plus vive

sollicitude dans les passages difficiles et dans les rudes

sentiers de la montagne; Carl se sentait honteux et rougissait en

voyant ce simple enfant, sans souci de lui-même, mettre un si

grand espace entre soi et son village, pour obliger un étranger

pauvre et souffrant, lui gazouiller ses petites chansons

montagnardes pour égayer la longueur du chemin afin qu'il ne

sentît ni la fatigue ni les douleurs; et, lorsqu'ils arrivaient

quelque endroit bien tranquille, s'asseyant à l'ombre à ses

côtés, le jeune paysan étalait le contenu de son bissac, et

partageait gaiement ses provisions avec le voyageur.

A la fin, le chemin devint si facile et si directement tracé, que

le complaisant conducteur de Carl se disposa à le quitter pour

retourner chez lui; mais, avant de le faire, il voulait

absolument laisser à Carl le contenu de son havresac, de crainte

que celui-ci ne souffrît de la faim. Carl ne voulut point y

consentir; car, que deviendrait ce faible enfant, s'il le privait

de sa nourriture? Tout en persistant dans son refus, il

l'embrassa en le remerciant mille fois, et se mit à descendre la

montagne.--Carl avait appris à penser aux autres.

Il voyagea bien des jours à travers les vallées, apaisant sa faim

avec les mûres sauvages des haies, étanchant sa soif dans l'eau

vive des ruisseaux; enfin, il arriva près d'un village composé de

chaumières éparses. La fatigue et le manque de nourriture

avaient énervé sa constitution jadis si robuste; il se traîna en

chancelant, avec l'espoir de trouver quelqu'un qui vînt à son

secours; mais il ne vit personne, excepté une jolie fille blonde

qui était assise sur le seuil de sa cabane et mangeait du pain

trempé dans du lait. Il essaya de s'approcher d'elle; mais,

incapable de faire un pas de plus, il tomba par terre tout de son

long; l'enfant se leva vivement en voyant choir ainsi presque

ses pieds, et en entendant gémir l'étranger hâve et misérable;

elle lui souleva la tête, et sa pâleur livide, ainsi que sa

maigreur, lui ayant dévoilé les causes de sa souffrance, elle

porta la jatte de lait à ses lèvres et l'y maintint jusqu'à ce

qu'il eût avalé tout ce qu'elle contenait avec l'avidité de la

faim. Cette enfant, sans penser un seul instant à autre chose

qu'à la détresse de Carl mourant d'inanition, avait

volontairement et avec joie sacrifié son déjeuner.--Souviens-toi

de cela, Carl!--Il s'en souvint, en effet, lorsque, ranimé, il se

remit en route, le coeur pénétré de l'exemple qu'il avait reçu.

Il y avait encore un bien long et bien fatigant bout de chemin

entre lui et sa maison... Sa maison! ah! le coeur lui manquait

quand il se rappelait que ce n'était plus sa maison; elle

appartenait à son ami et à sa soeur, qu'il avait l'un et l'autre

traités avec un si froid égoïsme jusqu'au dernier moment de leur

séparation, alors que sa tête était remplie du mirage des

promesses dorées de l'artificieux gnome, alors qu'il s'imaginait

posséder bientôt des richesses immenses, alors enfin qu'il

s'efforçait de mettre, par sa conduite, entre eux et lui, une

assez grande distance pour qu'il ne pût être question de rien

partager avec eux, quand même ils viendraient à tomber dans le

besoin. Depuis que de nouveaux sentiments, dus aux bontés dont

il avait été l'objet de toutes parts sans l'appât d'aucune

récompense, s'emparaient de son coeur, il sentait combien il

aurait peu droit de faire appel à leur charité, lui qui s'était

rendu indigne de leur amitié; et il soupirait en songeant à ce

qu'il avait été jadis.

La nuit le surprit dans une lande inculte et désolée, et, pour

compléter sa misère, la neige se mit à tomber en gros flocons qui

l'aveuglaient. Il boutonna étroitement sa redingote en lambeaux,

et lutta contre la bourrasque glacée, qui tourbillonnait autour

de lui avec une sorte de violence vengeresse. A la fin, la neige

glacée s'amoncela sur ses pieds transis, il avança plus

lentement, et sa marche devint de plus en plus pénible.

L'ouragan redoublant d'impétuosité, il commença à chanceler; il

s'arrêta un instant comme anéanti par le vent furieux, puis il

s'affaissa et fut bientôt à demi enseveli sous une couche de

neige.

Un tintement de grelots domina le bruit de la tempête; il

annonçait l'approche d'un chariot couvert dont le roulement était

amorti par la neige épaisse, à ce point qu'on eût pu douter de sa

présence, si une lanterne, placée à l'intérieur, n'eût répandu au

loin sa brillante lumière. La voiture atteignit en peu de

minutes l'endroit où Carl était étendu; le cheval se cabra

l'aspect de cette forme humaine étendue à terre; le voyageur

descendit, releva l'étranger gelé, et, après quelques vigoureux

efforts, il le déposa sain et sauf dans son chariot, et gagna

toute vitesse le plus prochain hameau, dont on apercevait au loin

les lumières. Là, des soins actifs rappelèrent Carl à la vie, et

le premier visage qui s'offrit à ses regards fut celui de son

excellent beau-frère Wilhelm, qui n'avait pu reconnaître, dans le

voyageur mourant, isolé et déguenillé, son frère Carl, si riche

et si égoïste; celui-ci, après une explication de quelques mots,

découvrit qu'il avait voyagé, avec le gnome, pendant plus d'une

année, ce qui lui parut inconcevable; toutefois, Wilhelm lui

affirma que rien n'était plus réel, et l'assura en même temps

qu'il était disposé à le recevoir dans sa maison, et à lui

accorder, avec l'oubli complet de ses fautes passées, tout ce que

l'affection sincère est toujours prête à donner. Cette assurance

fut un baume salutaire pour les blessures physiques et morales de

Carl repentant. Wilhelm partit, le laissant reposer ses membres

endoloris dans le lit doux et commode des villageois.

Le matin du jour suivant, la honte au visage, Carl s'achemina

vers le seuil bien connu de son ancienne demeure; mais son pied

avait à peine touché la première marche de l'escalier, que sa

soeur accourut se jeter dans ses bras et l'embrasser; il cacha sa

figure dans le sein de cette généreuse femme et pleura

abondamment.

Le gnome, qui n'avait pas cessé de le suivre, avec l'espoir qu'il

retomberait en son pouvoir, s'arrêta soudain à ce touchant

spectacle; et, tandis qu'il les contemplait tous deux d'un air de

dépit, il devint graduellement de moins en moins visible

l'oeil, jusqu'à ce qu'il s'évanouit tout à fait.

Le démon de l'égoïsme était parti pour jamais, et Carl rendit de

sincères actions de grâces à Dieu, pour la terrible épreuve qui

avait causé ce changement, et lui avait démontré qu'en s'occupant

charitablement des intérêts et du bien-être des autres, il

travaillait pour lui-même, et concourait le plus efficacement

son propre bonheur. Il avait donc, en réalité, découvert un

trésor mille fois plus précieux que tout l'or de la terre.

FIN DE L'ÉGOÏSTE

NICOLAS LE PHILOSOPHE

Après avoir servi son maître pendant sept ans, Nicolas lui dit:

--Maître, j'ai fait mon temps, je voudrais bien retourner près de

ma mère; donnez-moi mes gages.

--Tu m'as servi fidèlement comme intelligence et probité,

répondit le maître de Nicolas; la récompense sera en rapport avec

le service.

Et il lui donna un lingot d'or, qui pouvait bien peser cinq ou

six livres. Nicolas tira son mouchoir de sa poche, y enveloppa

le lingot, le chargea sur son épaule et se mit en route pour la

maison paternelle.

En cheminant et en mettant toujours une jambe devant l'autre, il

finit par croiser un cavalier qui venait à lui, joyeux et frais,

et monté sur un beau cheval.

--Oh! dit tout haut Nicolas, la belle chose que d'avoir un

cheval! On monte dessus, on est dans sa selle comme sur un

fauteuil, on avance sans s'en apercevoir, et l'on n'use pas ses

souliers.

Le cavalier, qui l'avait entendu, lui cria:

--Hé! Nicolas, pourquoi vas-tu donc à pied?

--Ah! ne m'en parlez point, répondit Nicolas; ça me fait

d'autant plus de peine, que j'ai là, sur l'épaule, un lingot d'or

qui me pèse tellement, que je ne sais à quoi tient que je ne le

jette dans le fossé.

--Veux-tu faire un échange? demanda le cavalier.

--Lequel? fit Nicolas.

--Je te donne mon cheval, donne-moi ton lingot d'or.

--De tout mon coeur, dit Nicolas; mais, je vous préviens, il est

lourd en diable.

--Bon! ce n'est point là ce qui empêchera le marché de se faire,

dit le cavalier.

Et il descendit de son cheval, prit le lingot d'or, aida Nicolas

à monter sur la bête et lui mit la bride en main.

--Quand tu voudras aller doucement, dit le cavalier, tu tireras

la bride à toi en disant: «Oh!» Quand ta voudras aller vite, tu

lâcheras la bride en disant: «Hop!

Le cavalier, devenu piéton, s'en alla avec son lingot; Nicolas,

devenu cavalier, continua son chemin avec son cheval.

Nicolas ne se possédait pas de joie en se sentant si carrément

assis sur sa selle; il alla d'abord au pas, car il était assez

médiocre cavalier, puis au trot, puis il s'enhardit et pensa

qu'il n'y aurait pas de mal à faire un petit temps de galop.

Il lâcha donc la bride et fit clapper sa langue en criant:

--Hop! hop!

Le cheval fit un bond, et Nicolas roula à dix pas de lui.

Puis, débarrassé de son cavalier, le cheval partit à fond de

train, et Dieu sait où il se fût arrêté, si un paysan qui

conduisait une vache ne lui eût barré le chemin.

Nicolas se releva, et, tout froissé, se mit à courir après le

cheval, que le paysan tenait par la bride; mais, tout triste de

sa déconfiture, il dit au brave homme:

--Merci, mon ami!... C'est une sotte chose que d'aller à cheval,

surtout quand on a une rosse comme celle-ci, qui rue, et, en

ruant, vous démonte son homme de manière à lui casser le cou.

Quant à moi, je sais bien une chose, c'est que jamais je ne

remonterai dessus. Ah! continua Nicolas avec un soupir,

j'aimerais bien mieux une vache; on la suit à son aise par

derrière, et l'on a, en outre, son lait par-dessus le marché,

sans compter le beurre et le fromage. Foi de Nicolas! je

donnerais bien des choses pour avoir une vache comme la vôtre.

--Eh bien, dit le paysan, puisqu'elle vous plaît tant, prenez-la;

je consens à l'échanger contre votre cheval.

Nicolas fut transporté de joie: il prit la vache par son licol;

le paysan enfourcha le cheval et disparut.

Et Nicolas se remit en route, chassant la vache devant lui, et

songeant à l'admirable marché qu'il qu'il venait de faire.

Il arriva à une auberge, et, dans sa joie, il mangea tout ce

qu'il avait emporté de chez son maître, c'est-à-dire un excellent

morceau de pain et de fromage; puis, comme il avait deux liards

dans sa poche, il se fit servir un demi-verre de bière et

continua de conduire sa vache du côté de son village

Vers midi, la chaleur devint étouffante, et, juste en ce moment,

Nicolas se trouvait au milieu d'une lande qui avait bien encore

deux lieues de longueur.

La chaleur était si insupportable, que le pauvre Nicolas en

tirait la langue de trois pouces hors de la bouche.

--Il y a un remède à cela, se dit Nicolas: je vais traire ma

vache et me régaler de lait.

Il attacha la vache à un arbre desséché, et, comme il n'avait pas

de seau, il posa à terre son bonnet de cuir; mais, quelque peine

qu'il se donnât, il ne put faire sortir une goutte de lait de la

mamelle de la bête.

Histoire d'un casse-noisette · 第 9 / 10 段