Cependant, toute perdue qu'elle était dans son admiration

contemplative, Marie ne s'en aperçut pas moins que la toiture

d'une des grandes tours manquait entièrement, et que des petits

bonshommes de pain d'épice, montés sur un échafaudage de

cannelle, étaient occupés à la rétablir. Elle allait questionner

Casse-Noisette sur cet accident, lorsque, provenant son

intention:

--Hélas! dit-il, il y a peu de temps que ce palais a été menac

de grandes dégradations, si ce n'est d'une ruine entière. Le

géant Bouche-Friande mordit légèrement cette tour, et il avait

même déjà commencé de grignoter la coupole, lorsque les

Confiturembourgeois vinrent lui apporter en tribut un quartier de

la ville, nommé Nougat, et une grande portion de la forêt

Angélique; moyennant quoi, il consentit à s'éloigner, sans avoir

fait d'autres dégâts que celui que vous voyez.

Dans ce moment, on entendit une douce et charmante musique.

Les portes du palais s'ouvrirent d'elles-mêmes, et douze petits

pages en sortirent, portant dans leurs mains des brins d'herbe

aromatique, allumés en guise de flambeaux; leurs têtes étaient

composées d'une perle; six d'entre eux avaient le corps fait de

rubis et six autres d'émeraudes, et avec cela ils trottaient fort

joliment sur deux petits pieds d'or ciselés avec le plus grand

soin et dans le goût de Benvenuto Cellini.

Ils étaient suivis de quatre dames de la taille tout au plus de

mademoiselle Clairchen, sa nouvelle poupée, mais si splendidement

vêtues, si richement parées, que Marie ne put méconnaître en

elles les princesses royales de Confiturembourg. Toutes quatre,

en apercevant Casse-Noisette, s'élancèrent à son cou avec la plus

tendre effusion, s'écriant en même temps et d'une seule voix:

--O mon prince! mon excellent prince! ... O mon frère! mon

excellent frère!

Casse-Noisette paraissait fort touché; il essuya les nombreuses

larmes qui coulaient de ses yeux, et, prenant Marie par la main

il dit pathétiquement, en s'adressant aux quatre princesses:

--Mes chères soeurs, voici mademoiselle Marie Silberhaus que je

vous présente; c'est la fille de M. le président Silberhaus, de

Nuremberg, homme fort considéré dans la ville qu'il habite.

C'est elle qui a sauvé ma vie; car, si, au moment où je venais de

perdre la bataille, elle n'avait pas jeté sa pantoufle an roi des

souris, et si, plus tard, elle n'avait pas eu la bonté de me

prêter le sabre d'un major mis à la retraite par son frère, je

serais maintenant couché dans le tombeau, ou, qui pis est encore,

dévoré par le roi des souris. Ah! chère demoiselle Silberhaus,

s'écria Casse-Noisette dans un enthousiasme qu'il ne pouvait plus

maîtriser, Pirlipate, la princesse Pirlipate, toute fille du roi

qu'elle était, n'était pas digne de dénouer les cordons de vos

jolis petits souliers.

--Oh! non, non, bien certainement, répétèrent en choeur les

quatre princesses.

Et, se jetant au cou de Marie, elles s'écrièrent:

--O noble libératrice de notre cher et bien-aimé prince et frère!

ô excellente demoiselle Silberhaus!

Et, avec ces exclamations, que leur coeur gonflé de joie ne leur

permettait pas de développer davantage, les quatre princesses

conduisirent Marie et Casse-Noisette dans l'intérieur du palais,

les forcèrent de s'asseoir sur de charmants petits canapés en

bois de cèdre et du Brésil, parsemés de fleurs d'or, disant

qu'elles voulaient elles-mêmes préparer leur repas. En

conséquence, elles allèrent chercher une quantité de petite vases

et de petites écuelles de la plus fine porcelaine du Japon, des

cuillers, des couteaux, des fourchettes, des casseroles et autres

ustensiles de cuisine tout en or et en argent; apportèrent les

plus beaux fruits et les plus délicieuses sucreries que Marie eût

jamais vus, et commencèrent à se trémousser de telle façon, que

Marie vit bien que les princesses de Confiturembourg

s'entendaient merveilleusement à faire la cuisine. Or, comme

Marie s'entendait aussi très-bien à ces sortes de choses, elle

souhaitait intérieurement de prendre une part active à ce qui se

passait; alors, comme si elle eût pu deviner le voeu intérieur de

Marie, la plus jolie des quatre soeurs de Casse-Noisette lui

tendit un petit mortier d'or et lui dit:

--Chère libératrice de mon frère, pilez-moi, je vous prie, de ce

sucre candi.

Marie s'empressa de se rendre à l'invitation, et, tandis qu'elle

frappait si gentiment dans le mortier, qu'il en sortait une

mélodie charmante, Casse-Noisette se mit à raconter dans le plus

grand détail toutes ses aventures; mais, chose étrange, il

semblait à Marie, pendant ce récit, que peu à peu les mots du

jeune Drosselmayer, ainsi que le bruit du mortier, n'arrivaient

plus qu'indistinctement à son oreille; bientôt, elle se vit

enveloppée comme d'une légère vapeur; puis la vapeur se changea

en une gaze d'argent, qui s'épaissit de plus en plus autour

d'elle, et qui peu à peu lui déroba la vue de Casse-Noisette et

des princesses ses soeurs. Alors des chants étranges, qui lui

rappelaient ceux qu'elle avait entendus sur le fleuve d'essence

de rose, se firent entendre mêlés au murmure croissant des eaux;

puis il sembla à Marie que les vagues passaient sous elle et la

soulevaient en se gonflant. Elle sentit qu'elle montait haut,

plus haut, bien plus haut, plus haut encore, et prrrrrrrrou! et,

paff! qu'elle tombait d'une hauteur qu'elle ne pouvait mesurer.

Conclusion

On ne fait pas une chute de quelques mille pieds sans se

réveiller; aussi Marie se réveilla, et, en se réveillant, se

retrouva dans son petit lit. Il faisait grand jour, et sa mère

était près d'elle, lui disant:

--Est-il possible d'être aussi paresseuse que tu l'es? Voyons,

réveillons-nous; habillons-nous bien vite, car le déjeuner nous

attend.

--Oh! chère petite mère, dit Marie eu ouvrant ses grands yeux

étonnés, où donc m'a conduit cette nuit le jeune M. Drosselmayer,

et quelles admirables choses ne m'a-t-il pas fait voir?

Alors Marie raconta tout ce que nous venons de raconter

nous-même, et, lorsqu'elle eut fini, sa mère lui dit:

--Tu as fait là un bien long et bien charmant rêve, chère petite

Marie; mais, maintenant que tu es réveillée, il faudrait oublier

tout cela, et venir faire ton premier déjeuner.

Mais Marie, tout en s'habillant, persista à soutenir que ce

n'était point un rêve, et qu'elle avait bien réellement va tout

cela. Sa mère alors alla vers l'armoire, prit Casse-Noisette,

qui était, comme d'habitude, sur son troisième rayon, rapporta

la petite fille, et lui dit:

--Comment peux-tu t'imaginer, folle enfant, que cette poupée, qui

est composée de bois et de drap, puisse avoir la vie, le

mouvement et la réflexion?

--Mais, chère maman, reprit avec impatience la petite Marie, je

sais parfaitement, moi, que Casse-Noisette n'est autre que le

jeune M. Drosselmayer, neveu du parrain.

Alors Marie entendit un grand éclat de rire derrière elle.

C'étaient le président, Fritz et mademoiselle Trudchen qui s'en

donnaient à coeur joie à ses dépens.

--Ah! s'écria Marie, ne voilà-t-il pas que tu te moques aussi de

mon Casse-Noisette, cher papa? Il a cependant respectueusement

parlé de toi, quand nous sommes entrés dans le palais de

Massepains, et qu'il m'a présentée aux princesses ses soeurs.

Les éclats de rire redoublèrent de telle façon, que Marie comprit

qu'il lui fallait donner une preuve de la vérité de ce qu'elle

avait dit, sous peine d'être traitée comme une folle.

Elle passa alors dans la chambre voisine, et y prit une petite

cassette dans laquelle elle avait soigneusement enfermé les sept

couronnes du roi des souris; puis elle revint en disant:

--Tiens, chère maman, voici cependant les couronnes du roi des

souris, que Casse-Noisette m'a données la nuit dernière en signe

de sa victoire.

La présidente alors, pleine de surprise, prit et regarda ces

petites couronnes, qui, en métal inconnu et fort brillant,

étaient ciselées avec une finesse dont les mains humaines

n'eussent point été capables. Le président lui-même ne pouvait

cesser de les examiner, et les jugeait si précieuses, que,

quelles que fussent les instances de Fritz, qui se dressait sur

la pointe des pieds pour les voir, et qui demandait à les

toucher, il ne voulut pas lui en confier une seule.

Alors le président et la présidente se mirent à presser Marie de

leur dire d'où venaient ces petites couronnes; mais elle ne

pouvait que persister dans ce qu'elle avait dit; et, quand son

père, impatienté de ce qu'il croyait un entêtement de sa part,

l'eut appelée menteuse, elle se mit à fondre en larmes et

s'écrier:

--Hélas! pauvre enfant que je suis, que voulez-vous que je vous

dise?

En ce moment, la porte s'ouvrit; le conseiller de médecine parut,

et s'écria à son tour:

--Mais qu'y a-t-il donc? et qu'a-t-on fait à ma filleule Marie,

qu'elle pleure, qu'elle sanglote ainsi? Qu'est-ce que c'est?

qu'est-ce c'est donc?

Le président instruisit le nouveau venu de tout ce qui était

arrivé, et, le récit terminé, il lui montra les couronnes; mais

peine les eut-il vues, qu'il se mit à rire.

--Ah! ah! dit-il, la plaisanterie est bonne! ce sont les sept

couronnes que je portais à la chaîne de ma montre, il y a

quelques années, et dont je fis présent à ma filleule le jour du

deuxième anniversaire de sa naissance; ne vous le rappelez-vous

pas, cher président?

Mais le président et la présidente eurent beau chercher dans leur

mémoire, ils n'avaient gardé aucun souvenir de ce fait;

cependant, s'en rapportant à ce que disait le parrain, leurs

figures reprirent peu à peu leur expression de bonté ordinaire;

ce que voyant Marie, elle s'élança vers le conseiller de médecine

en s'écriant:

--Mais tu sais tout cela, toi, parrain Drosselmayer; avoue donc

que Casse-Noisette est ton neveu, et que c'est lui qui m'a donn

ces sept couronnes.

Mais parrain Drosselmayer parut prendre fort mal la chose; son

front se plissa, et sa figure s'assombrit de telle façon, que le

président, appelant la petite Marie, et la prenant entre ses

jambes, lui dit:

--Écoute-moi, ma chère enfant, car c'est sérieusement que je te

parle: fais-moi le plaisir, une fois pour toutes, de mettre de

côté ces folles imaginations; car, s'il t'arrive encore de dire

que ton vilain et informe Casse-Noisette est le neveu de notre

ami le conseiller de médecine, je te préviens que je jetterai

non-seulement M. Casse-Noisette, mais encore toutes les autres

poupées, mademoiselle Claire comprise, par la fenêtre.

La pauvre Marie n'osa donc plus parler de toutes les belles

choses dont son imagination était remplie; mais mes jeunes

lecteurs, et surtout mes jeunes lectrices, comprendront que,

lorsqu'on a voyagé une fois dans un pays aussi attrayant que le

royaume des poupées, et qu'on a vu une ville aussi succulente que

Confiturembourg, ne l'eût-on vue qu'une heure, on ne perd pas

facilement un pareil souvenir; elle essaya donc de parler à son

frère de toute son histoire. Mais Marie avait perdu toute sa

confiance du moment où elle avait osé dire que ses hussards

avaient pris la fuite; en conséquence, convaincu, sur

l'affirmation paternelle, que Marie avait menti, Fritz rendit

ses officiers les grades qu'il leur avait enlevés, et permit

ses trompettes de jouer de nouveau la marche des hussards de la

garde, réhabilitation qui n'empêcha pas Marie de croire ce qu'il

lui plut sur leur courage.

Marie n'osait donc plus parler de ses aventures; cependant, les

souvenirs du royaume des poupées l'assiégeaient sans cesse, et,

lorsqu'elle arrêtait son esprit sur ces souvenirs, elle revoyait

tout, comme si elle eût été encore ou dans la forêt de Noël, ou

sur le fleuve d'essence de rose, ou dans la ville de

Confiturembourg; de sorte qu'au lieu de jouer comme auparavant

avec ses joujoux, elle s'asseyait immobile et silencieuse, tout

ses réflexions intérieures, et que tout le monde l'appelait la

petite rêveuse.

Mais, un jour que le conseiller de médecine, sa perruque de verre

posée sur le parquet, sa langue passée dans le coin de sa bouche,

les manches de sa redingote jaune retroussée, réparait, à l'aide

d'un long instrument pointu, quelque chose qui était désorganis

dans une pendule, il arriva que Marie, qui était assise près de

l'armoire vitrée, et qui, selon son habitude, regardait

Casse-Noisette, se plongea si bien dans ses rêveries, que,

oubliant tout à coup que, non-seulement le parrain Drosselmayer,

mais encore sa mère, étaient là, il lui échappa involontairement

de s'écrier:

--Ah! cher monsieur Drosselmayer! si vous n'étiez pas un

bonhomme de bois, comme le soutient mon père, et si vous existiez

véritablement, que je ne ferais pas comme la princesse Pirlipate,

et que je ne vous délaisserais pas parce que, pour m'obliger,

vous auriez cessé d'être un charmant jeune homme; car je vous

aime véritablement, moi, ah!...

Mais à peine venait-elle de pousser ce soupir, qu'il se fit par

la chambre un tel tintamarre, que Marie se renversa tout évanouie

du haut de sa chaise à terre.

Quand elle revint à elle, Marie se trouvait entre les bras de sa

mère, qui lui dit:

--Comment est-il possible qu'une grande fille comme toi, je te le

demande, soit assez bête pour se laisser tomber en bas de sa

chaise, et cela juste au moment où le neveu de M. Drosselmayer,

qui a terminé ses voyages, vient d'arriver à Nuremberg?...

Voyons, essuie tes yeux et sois gentille.

En effet, Marie essuya ses yeux, et, les tournant vers la porte,

qui s'ouvrait en ce moment, elle aperçut le conseiller de

médecine, sa perruque de verre sur la tête, son chapeau sous le

bras, sa redingote jaune sur le dos, qui souriait d'un air

satisfait, et tenait par la main un jeune homme très-petit, mais

fort bien tourné et tout à fait joli.

Ce jeune homme portait une superbe redingote de velours rouge,

brodé d'or, des bas de soie blancs et des souliers lustrés avec

le plus beau vernis. Il avait à son jabot un charmant bouquet de

fleurs, et était très-coquettement frisé et poudré, tandis que

derrière son dos pendait une tresse nattée avec la plus grande

perfection. En outre, la petite épée qu'il avait au cote

semblait être toute de pierres précieuses, et le chapeau qu'il

portait sous le bras était tissu de la plus fine soie.

Les moeurs aimables de ce jeune homme se firent connaître

sur-le-champ; car à peine fut-il entré, qu'il déposa aux pieds de

Marie une quantité de magnifiques joujoux, mais principalement

les plus beaux massepains et les plus excellents bonbons qu'elle

eût mangés de sa vie, si ce n'est cependant ceux qu'elle avait

goûtés dans le royaume des poupées. Quant à Fritz, le neveu du

conseiller de médecine, comme s'il eût pu deviner les goûts

guerriers du fils du président, il lui apportait un sabre du plus

fin damas. Ce n'est pas tout. A table, et lorsqu'on fut arriv

au dessert, l'aimable créature cassa des noisettes pour toute la

société; les plus dures ne lui résistaient pas une seconde: de la

main droite, il les plaçait entre ses dents; de la gauche, il

tirait sa tresse, et, crac! la noisette tombait en morceaux.

Marie était devenue fort rouge quand elle avait aperçu ce joli

petit bonhomme; mais elle devint plus rouge encore lorsque, le

dîner fini, il l'invita à passer avec lui dans la chambre

l'armoire vitrée.

--Allez, allez, mes enfants, et amusez-vous ensemble, dit le

parrain; je n'ai plus besoin au salon, puisque toutes les

horloges de mon ami le président vont bien.

Les deux jeunes gens entrèrent au salon; mais à peine le jeune

Drosselmayer fut-il seul avec Marie, qu'il mit un genou en terre

et lui parla ainsi:

--Oh! mon excellente demoiselle Silberhaus! vous voyez ici

vos pieds l'heureux Drosselmayer, à qui vous sauvâtes la vie

cette même place. Vous eûtes, en outre, la bonté de dire que

vous ne m'eussiez pas repoussé comme l'a fait la vilaine

princesse Pirlipate, si, pour vous servir, j'étais devenu

affreux. Or, comme le sort qu'avait jeté sur moi la reine des

souris devait perdre toute son influence du jour où, malgré ma

laide figure, je serais aimé d'une jeune et jolie personne, je

cessai à l'instant même d'être un stupide casse-noisette, et je

repris ma forme première, qui n'est pas désagréable, comme voua

pouvez le voir. Ainsi donc, ma chère demoiselle, si vous êtes

toujours dans les mêmes sentiments à mon égard, faites-moi la

grâce de m'accorder votre main bien-aimée, partagez mon trône et

ma couronne, et régnez avec moi sur le royaume des poupées; car,

à cette, heure, j'en suis redevenu le roi.

Alors Marie releva doucement le jeune Drosselmayer, et lui dit:

--Vous êtes un aimable et bon roi, Monsieur, et, comme vous avez

avec cela un charmant royaume, orné de palais magnifiques, et

peuplé de sujets très gais, je vous accepte, sauf la ratification

de mes parents, pour mon fiancé.

Là-dessus, comme la porte du salon s'était ouverte tout

doucement, sans que les jeunes gens y fissent attention, tant ils

étaient préoccupés de leurs sentiments, le président, la

présidente et le parrain Drosselmayer s'avancèrent, criant bravo

de toutes leurs forces; ce qui rendit Marie rouge comme une

cerise, mais ce qui ne déconcerta nullement le jeune homme,

lequel s'avança vers le président et la présidente, et, avec un

salut gracieux, leur fit un joli compliment, par lequel il

sollicitait la main de Marie, qui lui fut accordée à l'instant.

Le même jour, Marie fut fiancée au jeune Drosselmayer, à la

condition que le mariage ne se ferait que dans un an.

Au bout d'un an, le fiancé revint chercher sa femme dans une

petite voiture de nacre incrustée d'or et d'argent, traînée par

des chevaux qui n'étaient pas plus gros que des moutons, et qui

valaient un prix inestimable, vu qu'ils n'avaient pas leurs

pareils dans le monde, et il l'emmena dans le palais de

Massepains, où ils furent mariés par le chapelain du château, et

où vingt-deux mille petites figures, toutes couvertes de perles,

de diamants et de pierreries éblouissantes, dansèrent à leur

noce. Si bien qu'à l'heure qu'il est, Marie est encore reine du

beau royaume où l'on aperçoit partout de brillantes forêts de

Noël, des fleuves d'orangeade, d'orgeat et d'essence de rose, des

palais diaphanes en sucre plus fin que la neige et plus

transparent que la glace; enfin, toutes sortes de choses

magnifiques et miraculeuses, pourvu qu'on ait d'assez bons yeux

pour les voir.

FIN DE L'HISTOIRE D'UN CASSE-NOISETTE.

L'ÉGOÏSTE

Carl avait hérité, de son père, d'une ferme avec ses troupeaux,

son bétail et ses récoltes; les granges les étables et les

bûchers regorgeaient de richesses et pourtant, chose étrange

dire, Carl ne paraissait rien voir de tout cela; son seul désir

était d'amasser davantage, et il travaillait nuit et jour, comme

s'il eût été le plus pauvre paysan du village. Il était connu

pour être le moins généreux de tous les fermiers de la contrée,

et aucun individu, pouvant gagner sa vie ailleurs, n'aurait ét

travailler chez lui. Son personnel changeait continuellement,

parce que ses domestiques, qu'il laissait souffrir de la faim, se

décourageaient promptement et le quittaient. Ceci l'inquiétait

fort peu, car il avait une bonne et aimable soeur. Amil était

une excellente ménagère, et s'occupait sans cesse du bien-être de

Carl; quoiqu'elle s'efforçât, de son côté, de compenser la

parcimonie de son frère par sa générosité, elle ne pouvait pas

grand'chose, car il y regardait de trop près.

Carl était si égoïste, qu'il dînait toujours seul, parce qu'il

était alors sûr d'avoir son dîner bien chaud, et de n'avoir que

lui seul à servir; tandis que sa soeur, ayant mangé un morceau

part, pouvait ensuite s'occuper uniquement de lui. Il donnait

pour raison qu'il n'aimait pas à faire attendre, n'étant pas sûr

de son temps; toutefois, il ne manquait jamais d'arriver

exactement à l'heure qu'il avait fixée lui-même pour son dîner.

Il est donc bien avéré que Carl était égoïste; c'est une qualit

peu enviable.

Amil était recherchée par un homme très-bien posé pour faire son

chemin dans le monde; néanmoins, Carl lui battait froid, parce

qu'il craignait de perdre sa soeur, qui le servait sans exiger de

gages. Vous devez comprendre qu'ils n'étaient pas fort bons

amis, car le motif de la froideur de Carl était trop apparent

pour ne pas sauter aux yeux des personnes les moins

clairvoyantes; mais Carl se moquait bien d'avoir des amis! Il

disait toujours qu'il portait ses meilleurs amis dans sa bourse;

mais, hélas! ces amis-là étaient, au contraire, ses plus grands

ennemis.

Un matin qu'en contemplation devant un champ de blé, dont les

épis dorés se balançaient autour de lui, il calculait ce que ce

champ pourrait lui rapporter, Carl sentit tout à coup la terre

remuer sous ses pieds.

--Ce doit être une énorme taupe, se dit-il en reculant, tout prêt

à assommer la bête, dès qu'elle paraîtrait.

Mais la terre s'amoncela bientôt en masses si impétueuses, que

maître Carl fut renversé, et se trouva fort penaud d'avoir voulu

jauger sa récolte.

Son épouvante augmenta considérablement, lorsqu'il vit s'élever

de terre, non une taupe, mais un gnome de l'aspect le plus

étrange, vêtu d'un beau pourpoint cramoisi, avec une longue plume

flottant à son bonnet. Le gnome jeta sur Carl un regard qui ne

présageait rien de bon.

--Comment vous portez-vous, fermier? dit-il avec un sourire

sardonique qui déplut singulièrement à Carl.

--Qui êtes-vous, au nom du ciel? fit Carl suffoqué.

--Je n'ai rien à faire avec le nom du ciel, répliqua le gnome;

car je suis un esprit malfaisant.

--J'espère que vous n'avez pas l'intention de me faire du mal?

dit humblement Carl.

--En vérité, je n'en sais rien! Je me propose seulement de

moissonner votre blé cette nuit, au clair de la lune, parce que

mes chevaux, quoiqu'ils soient surnaturels, mangent aussi une

quantité de blé tout à fait surnaturelle; en général, je récolte

chez ceux qui sont le plus en état de me faire cette offrande.

--Oh! mon cher Monsieur, s'écria Carl, je suis le fermier le

plus pauvre de tout le district; j'ai une soeur à ma charge, et

j'ai éprouvé de terribles et nombreuses pertes.

--Mais, enfin, vous êtes Carl Grippenhausen, n'est-ce pas? dit

le gnome.

--Oui, Monsieur, balbutia Carl.

--Ces énormes rangées de tas de blé, qui ressemblent à une petite

ville, vous appartiennent-elles, oui on non? dit le gnome.

--Oui, Monsieur, répliqua encore Carl.

--Ce magnifique plant de navets et cette longue suite de terres

labourables, ces beaux troupeaux et ce riche bétail qui couvrent

le flanc de la montagne, sont aussi à vous, je crois?

--Oui, Monsieur, dit Carl d'une voix tremblante, car il était

terrifié de voir combien le gnome avait d'exactes notions sur sa

fortune.

--Vous, un pauvre homme? Oh! fi! dit le gnome en menaçant du

doigt le misérable Carl d'un air de reproche. Si vous continuez

à me conter de pareils contes, je ferai en sorte, d'un tour de

main, que vos monstrueuses histoires deviennent véritables...

Fi! fi! fi!

En prononçant le dernier _fi_, il se rejeta dans la terre, mais

le trou ne se ferma pas; en conséquence, Carl vociféra ses

supplications à tue-tête, criant miséricorde à son étrange

visiteur, qui ne daigna pas même lui répondre.

Inquiet et abattu, il s'achemina lentement vers sa maison; comme

il en approchait, en traversant le fourré, il aperçut le galant

de sa soeur causant avec elle par-dessus le mur du jardin. Une

pensée lui vint alors à l'esprit; une pensée égoïste, bien

entendu. Avant qu'ils eussent pu s'apercevoir de son approche,

il se précipita vers eux, et, prenant la main de Wilhelm de la

manière la plus amicale, il l'invita à dîner avec lui. O

merveille des merveilles!... Il va sans dire que, malgré son

extrême surprise, Wilhelm accepta de très bonne grâce. Après le

repas, l'idée lumineuse de Carl vit le jour, à l'étonnement

toujours croissant de sa soeur et de Wilhelm. Et que pensez-vous

que fût cette idée? Rien autre chose, sinon d'échanger sa grande

pièce de blé mûr, prête à être coupée, pour une de celles de

Wilhelm, où la moisson était moins copieuse. Après un débat

très-empressé de sa part, et de grandes démonstrations de bonne

volonté et de gaieté, ce curieux marché fut conclu, et Wilhelm

s'en retourna chez lui beaucoup plus riche qu'il n'en était

parti.

Carl se coucha, rassuré par le transport qu'il avait fait, au

trop confiant Wilhelm, du blé qui devait être récolté au clair de

la lune par le gnome pour nourrir ses chevaux gloutons.

Histoire d'un casse-noisette · 第 8 / 10 段