Ce n'était pas que la vache n'eût point de lait, mais Nicolas s'y

prenait mal, si mal, que la bête rua, comme on dit, en _vache_,

et, d'un de ses pieds de derrière, lui donna un tel coup à la

tête, qu'elle le renversa, et qu'il fut quelque temps à rouler

droite et à gauche, sans parvenir à se remettre sur ses pieds.

Par bonheur, un charcutier vint à passer avec sa charrette, où il

y avait un porc.

--Eh! eh! demanda le charcutier, qu'y a-t-il donc, mon ami?

es-tu ivre?

--Non pas, dit Nicolas, au contraire, je meurs de soif.

--Cela ne serait pas une raison: nul n'est plus altéré qu'un

ivrogne; au reste, et à tout hasard, mon pauvre garçon, bois un

coup.

Il aida Nicolas à se remettre sur ses pieds et lui présenta sa

gourde.

Nicolas l'approcha de sa bouche et y but une large gorgée.

Puis, ayant reprit ses sens:

--Voulez-vous me dire, demanda-t-il au charcutier, pourquoi ma

vache ne donne pas de lait?

Le charcutier se garda bien de lui dire que c'était parce qu'il

ne savait point la traire.

--Ta vache est vieille, lui dit-il, et n'est plus bonne à rien.

--Pas même à tuer? demanda Nicolas.

--Qui diable veux-tu qui mange de la vieille vache? Autant

manger de la vache enragée!

--Ah! dit Nicolas, si j'avais un joli petit porc comme celui-ci,

à la bonne heure! cela est bon depuis les pieds jusqu'à la tête:

avec la chair, on fait du salé; avec les entrailles, on fait des

andouillettes; avec le sang, on fait du boudin.

--Écoute, dit le charcutier, pour t'obliger... mais c'est

purement et simplement pour t'obliger... je te donnerai mon

porc, si ta veux me donner ta vache.

--Que Dieu te récompense, brave homme! dit Nicolas.

Et, remettant sa vache au charcutier, il descendit le porc de la

charrette et prit le bout de la corde pour le conduire.

Nicolas continua sa route en songeant combien tout allait selon

ses désirs.

Il n'avait pas fait cinq cents pas, qu'un jeune garçon le

rattrapa. Celui-ci portait sous son bras une oie grasse.

Pour passer le temps, Nicolas commença à parler de son bonheur et

des échanges favorables qu'il avait faits.

De son côté, le jeune garçon lui raconta qu'il portait son oie

pour festin de baptême.

--Pèse-moi cela par le cou, dit-il à Nicolas. Hein! est-ce

lourd! Il est vrai que voilà huit semaines qu'on l'engraisse

avec des châtaignes. Celui qui mordra là-dedans devra s'essuyer

la graisse des deux côtés du menton.

--Oui, dit Nicolas en la soupesant d'une main, elle a son poids;

mais mon cochon pèse bien vingt oies comme la tienne.

Le jeune garçon regarda de tous côtés d'un air pensif, et en

secouant la tête:

--Écoute, dît-il à Nicolas, je ne te connais que depuis dix

minutes, mais tu m'as l'air d'un brave garçon; il faut que ta

saches une chose, c'est qu'il se pourrait qu'à l'endroit de ton

cochon, tout ne fût pas bien en ordre: dans le village que je

viens de traverser, on en a volé un au percepteur. Je crains

fort que ce ne soit justement celui que tu mènes. Ils ont requis

la maréchaussée et envoyé des gens pour poursuivre le voleur, et,

tu comprends, ce serait une mauvaise affaire pour toi si l'on te

trouvait conduisant ce cochon. Le moins qu'il pût t'arriver, ce

serait d'être conduit en prison jusqu'au moment où l'affaire

serait éclaircie.

A ces mots, la peur saisit Nicolas.

--Jésus Dieu! dit-il, tire-moi de ce mauvais pas, mon garçon; tu

connais ce pays que j'ai quitté depuis quinze ans, de sorte que

tu as plus de défense que moi. Donne-moi ton oie et prends mon

cochon.

--Diable! fit le jeune garçon, je joue gros jeu; cependant, je

ne puis laisser un camarade dans l'embarras.

Et, donnant son oie à Nicolas, il prit le cochon par la corde, et

se jeta avec lui dans un chemin de traverse.

Nicolas continua sa route, débarrassé de ses craintes, et portant

gaiement son oie sous son bras.

--En y réfléchissant bien, se disait-il, je viens, outre la

crainte dont je suis débarrassé, de faire un marché excellent.

D'abord, voilà une oie qui va me donner un rôti délicieux, et

qui, tout en rôtissant, me donnera une masse de graisse avec

laquelle je ferai des tartines pendant trois mois, sans compter

les plumes blanches qui me confectionneront un bon oreiller, sur

lequel, dès demain au soir, je vais dormir sans être bercé. Oh!

c'est ma mère qui sera contente, elle qui aime tant l'oie!

Il achevait à peine ces paroles, qu'il se trouva côte à côte avec

un homme qui portait un objet enfermé dans sa cravate, qu'il

tenait pendue à la main.

Cet objet gigottait de telle façon, et imprimait à la cravate de

tels balancements, qu'il était évident que c'était un animal

vivant, et que cet animal regrettait fort sa liberté.

--Qu'avez-vous donc là, compagnon? demanda Nicolas.

--Où, là? fit le voyageur.

--Dans votre cravate.

--Oh! ce n'est rien, répondit le voyageur en riant.

Puis, regardant autour de lui pour voir si personne n'était

portée d'entendre ce qu'il allait dire:

--C'est une perdrix que je viens de prendre au collet, dit-il;

seulement, je suis arrivé à temps pour la prendre vivante. Et

vous, que portez-vous là?

--Vous le voyez bien, c'est une oie, et une belle, j'espère.

Et, tout fier de son oie, Nicolas la montra au braconnier.

Celui-ci regarda l'oie d'un air de dédain, la prit et la flaira.

--Hum! dit-il, quand comptez-vous la manger?

--Demain au soir, avec ma mère.

--Bien du plaisir! dit en riant le braconnier.

--Je m'en promets, en effet, du plaisir; mais pourquoi riez-vous?

--Je ris, parce que votre oie est bonne à manger aujourd'hui, et

encore, encore, en supposant que vous aimiez les oies faisandées.

--Diable! vous croyez? fit Nicolas.

--Mon cher ami, sachez cela pour votre gouverne: quand on achète

une oie, on l'achète vivante; de cette façon-là, on la tue quand

on veut, et on la mange quand il convient: croyez-moi, si vous

voulez tirer de votre oie un parti quelconque, faites-la rôtir

la première auberge que vous rencontrerez sur votre chemin, et

mangez-la jusqu'au dernier morceau.

--Non, dit Nicolas; mais faisons mieux: prenez mon oie, qui est

morte, et donnez-moi votre perdrix, qui est vivante: je la tuerai

demain au matin, et elle sera bonne à manger demain au soir.

--Un autre te demanderait du retour; mais, moi, je suis bon

compagnon; quoique ma perdrix soit vivante et que ton oie soit

morte, je te donne ma perdrix troc pour troc.

Nicolas prit la perdrix, la mit dans son mouchoir, qu'il noua par

les quatre coins, et, pressé d'arriver le plus tôt possible, il

laissa son compagnon entrer dans une auberge pour y manger son

oie, et continua sa route à travers le village.

Au bout du village, il trouva un rémouleur.

Le rémouleur chantait, tout en repassant des couteaux et des

ciseaux, le premier couplet d'une chanson que connaissait

Nicolas.

Nicolas s'arrêta et se mit à chanter le second couplet.

Le rémouleur chanta le troisième.

--Bon! lui dit Nicolas, du moment que vous êtes gai, c'est que

vous étés content.

--Ma foi, oui! répondit le rémouleur; le métier va bien, et,

chaque fois que je mets la main à la pierre, il en tombe une

pièce d'argent. Mais que portez-vous donc là qui frétille ainsi

dans votre cravate?

--C'est une perdrix vivante.

--Ah!... Où l'avez-vous prise?

--Je ne l'ai pas prise, je l'ai eue en échange d'une oie.

--Et l'oie?

--Je l'avais eue en échange d'un cochon.

--Et le cochon?

--Je l'avais en en échange d'une vache.

--Et la vache?

--Je l'avais eue en échange d'un cheval.

--Et le cheval?

--Je l'avais eu en échange d'un lingot d'or.

--Et ce lingot d'or?

--C'était le prix de mes sept années de service.

--Peste! vous avez toujours su vous tirer d'affaire!

--Oui, jusqu'aujourd'hui, cela a assez bien marché; seulement,

une fois rentré chez ma mère, il me faudrait un état dans le

genre du vôtre.

--Ah! en effet, c'est un crâne état.

--Est-il bien difficile?

--Vous voyez: il n'y a qu'à faire tourner la meule et en

approcher les couteaux ou les ciseaux qu'on veut affûter.

--Oui; mais il faut une pierre.

--Tenez, dit le rémouleur en poussant une vieille meule du pied,

en voilà une qui a rapporté plus d'argent qu'elle ne pèse, et

cependant elle pèse lourd!

--Et ça coûte cher, n'est-ce pas, une pierre comme celle-là?

--Dame! assez cher, fit le rémouleur; mais, moi, je suis bon

garçon: donnez-moi votre perdrix, je vous donnerai ma meule. Ça

vous va-t-il?

--Parbleu! est-ce que cela se demande? dit Nicolas; puisque

j'aurai de l'argent chaque fois que je mettrai la main à la

pierre, de quoi m'inquiéterais-je maintenant?

Et il donna sa perdrix au rémouleur, et prit la vieille meule que

l'autre avait mise au rebut.

Puis, la pierre sous le bras, il partit, le coeur plein de joie

et les yeux brillants de satisfaction.

--Il faut que je sois né coiffé! se dit Nicolas; je n'ai qu'

souhaiter pour que mon souhait soit exaucé!

Cependant, après avoir fait une lieue ou deux, comme il était en

marche depuis le point du jour, il commença, alourdi par le poids

de la meule, à se sentir très fatigué; la faim aussi le

tourmentait, ayant mangé le matin ses provisions de toute la

journée, tant sa joie était grande, on se le rappelle, d'avoir

troqué sa vache pour un cheval! A la fin, la fatigue prit

tellement le dessus, que, de dix pas en dix pas, il était forc

de s'arrêter; la meule aussi lui pesait de plus en plus, car elle

semblait s'alourdir au fur et à mesure que ses forces

diminuaient.

Il arriva, eu marchant comme une tortue, au bord d'une fontaine

où bouillonnait une eau aussi limpide que le ciel qu'elle

reflétait; c'était une source dont on ne voyait pas le fond.

--Allons, s'écria Nicolas, il est dit que j'aurai de la chance

jusqu'au bout; au moment où j'allais mourir de soif, voilà une

fontaine!

Et, posant sa meule an bord de la source, Nicolas se mit à plat

ventre, et but à sa soif pendant cinq minutes.

Mais, en se relevant, le genou lui glissa; il voulut se retenir

la meule, et, en se retenant, il poussa la pierre, qui tomba

l'eau et disparut dans les profondeurs de la source.

--En vérité! dit Nicolas demeurant un instant à genoux pour

prononcer son action de grâce, le bon Dieu est réellement bien

bon de m'avoir débarrassé de cette lourde et maussade pierre,

sans que j'aie le plus petit reproche à me faire.

Et, allégé de tout fardeau, les mains et les poches vides, mais

le coeur joyeux, il reprit, tout courant, le chemin de la maison

de sa mère.

FIN

End of Project Gutenberg's Histoire d'un casse-noisette, by Alexandre Dumas

Histoire d'un casse-noisette · 第 10 / 10 段