Marie se coucha donc dans l'espoir que, le lendemain, le roi des

souris se trouverait pris dans la boîte, où ne pouvait manquer de

le conduire sa gourmandise. Mais, vers les onze heures du soir,

et comme elle était dans son premier sommeil, elle fut réveillée

par quelque chose de froid et de velu qui sautillait sur ses bras

et sur son visage; puis, au même instant, ce piaulement et ce

sifflement qu'elle connaissait si bien retentit à ses oreilles.

L'affreux roi des souris était là sur son traversin, les yeux

scintillant d'une flamme sanglante, et ses sept gueules ouvertes,

comme s'il était prêt à dévorer la pauvre Marie.

--Je m'en moque, je m'en moque, disait le roi des souris, je

n'irai pas dans la petite maison, et ton lard ne me tente pas; je

ne serai pas pris: je m'en moque. Mais il faut que tu me donnes

tes livres d'images et ta petite robe de soie; autrement,

prends-y garde, je dévorerai ton Casse-Noisette.

On comprend qu'après une telle exigence, Marie se réveilla le

lendemain l'âme pleine de douleur et les yeux pleins de larmes.

Aussi sa mère ne lui apprit-elle rien de nouveau lorsqu'elle lui

dit que la souricière avait été inutile, et que le roi des souris

s'était douté de quelque piège. Alors, comme la présidente

sortait pour veiller aux apprêts du déjeuner, Marie entra dans le

salon, et, s'avançant en sanglotant vers l'armoire vitrée:

--Hélas! mon bon et cher monsieur Drosselmayer, dit-elle, o

donc cela s'arrêtera-t-il? Quand j'aurai donné au roi des souris

mes jolis livres d'images à déchirer, et ma belle petite robe de

soie, dont l'enfant Jésus m'a fait cadeau le jour de Noël,

mettre en morceaux, il ne sera pas content encore, et tous les

jours m'en demandera davantage; si bien que, lorsque je n'aurai

plus rien à lui donner, peut-être me dévorera-t-il à votre place.

Hélas! pauvre enfant que je suis, que dois-je donc faire, mon

bon et cher monsieur Drosselmayer? que dois-je donc faire? Et

tout en pleurant, et tout en se lamentant ainsi, Marie s'aperçut

que Casse-Noisette avait au cou une tache de sang. Du jour o

Marie avait appris que son protégé était le fils du marchand de

joujoux et le neveu du conseiller de médecine, elle avait cess

de le porter dans ses bras, et ne l'avait plus ni caressé ni

embrassé, et sa timidité à son égard était si grande, qu'elle

n'avait pas même osé le toucher du bout du doigt. Mais en ce

moment, voyant qu'il était blessé, et craignant que sa blessure

ne fut dangereuse, elle le sortit doucement de l'armoire, et se

mit à essuyer avec son mouchoir la tache de sang qu'il avait au

cou. Mais quel fut son étonnement lorsqu'elle sentit tout à coup

que Casse-Noisette commençait à se remuer dans sa main! Elle le

reposa vivement sur son rayon; alors sa bouche s'agita de droite

et de gauche, ce qui la fit paraître plus grande encore, et,

force de mouvements, finit à grand'peine par articuler ces mots:

--Ah! très-chère demoiselle Silberhaus, excellente amie à moi,

que ne vous dois-je pas, et que de remerciements n'ai-je pas

vous faire! Ne sacrifiez donc pas pour moi vos livres d'images

et votre robe de soie; procurez-moi seulement une épée, mais une

bonne épée, et je me charge du resté.

Casse-Noisette voulait en dire plus long encore; mais ses paroles

devinrent inintelligibles, sa voix s'éteignit tout à fait, et ses

yeux, un moment animés par l'expression de la plus douce

mélancolie, devinrent immobiles et atones. Marie n'éprouva

aucune terreur; au contraire, elle sauta de joie, car elle était

bienheureuse de pouvoir sauver Casse-Noisette, sans avoir à lui

faire le sacrifice de ses livres d'images et de sa robe de soie.

Une seule chose l'inquiétait, c'était de savoir où elle

trouverait cette bonne épée que demandait le petit bonhomme;

Marie résolut alors de s'ouvrir de son embarras à Fritz, que,

part sa forfanterie, elle savait être un obligeant garçon. Elle

l'amena donc devant l'armoire vitrée, lui raconta tout ce qui lui

était arrivé avec Casse-Noisette et le roi des souris, et finit

par lui exposer le genre de service qu'elle attendait de lui. La

seule chose qui impressionna Fritz dans ce récit, fut d'apprendre

que bien réellement ses hussards avaient manqué de coeur au plus

fort de la bataille; aussi demanda-t-il à Marie si l'accusation

était bien vraie, et, comme il savait la petite fille incapable

de mentir, sur son affirmation, il s'élança vers l'armoire, et

fit à ses hussards un discours qui parut leur inspirer une grande

honte. Mais ce ne fut pas tout: pour punir tout le régiment dans

la personne de ses chefs, il dégrada les uns après les autres

tous les officiers, et défendit expressément aux trompettes de

jouer pendant un an la marche des _Hussards de la garde_; puis,

se retournant vers Marie:

--Quant à Casse-Noisette, dit-il, qui me paraît un brave garçon,

je crois que j'ai son affaire: comme j'ai mis hier à la réforme,

avec sa pension, bien entendu, an vieux major de cuirassiers qui

avait fini son temps de service, je présume qu'il n'a plus besoin

de son sabre, lequel était une excellente lame.

Restait à trouver le major; on se mit à sa recherche, et on le

découvrit mangeant la pension que Fritz lui avait faite, dans une

petite auberge perdue, au coin le plus reculé du troisième rayon

de l'armoire. Comme l'avait pensé Fritz, il ne fit aucune

difficulté de rendre son sabre, qui lui était devenu inutile et

qui fat, à l'instant même, passé au cou de Casse-Noisette.

La frayeur qu'éprouvait Marie l'empêcha de s'endormir la nuit

suivante; aussi était-elle si bien éveillée, qu'elle entendit

sonner les douze coups de l'horloge du salon. A peine la

vibration du dernier coup eut-elle cessé, que de singulières

rumeurs retentirent du côté de l'armoire, et qu'on entendit un

grand cliquetis d'épées, comme si deux adversaires acharnés en

venaient aux mains. Tout à coup l'un des deux combattants fit

_couic!_

--Le roi des souris! s'écria Marie pleine de joie et de terreur

à la fois.

Rien ne bougea d'abord; mais bientôt on frappa doucement, bien

doucement à la porte, et une petite voix flûtée fit entendre ces

paroles:

--Bien chère demoiselle Silberhaus, j'apporte une joyeuse

nouvelle; ouvrez-moi donc, je vous en supplie.

Marie reconnut la voix du jeune Drosselmayer; elle passa en toute

hâte sa petite robe et ouvrit lestement la porte. Casse-Noisette

était là, tenant son sabre sanglant dans sa main droite, et une

bougie dans sa main gauche. Aussitôt qu'il aperçut Marie, il

fléchit le genou devant elle et dit:

--C'est vous seule, ô Madame, qui m'avez animé du courage

chevaleresque que je viens de déployer, et qui avez donné à mon

bras la force de combattre l'insolent qui osa vous menacer: ce

misérable roi des souris est là, baigné dans son sang.

Voulez-vous, ô Madame, ne pas dédaigner les trophées de la

victoire, offerts de la main d'un chevalier qui vous sera dévou

jusqu'à la mort?

Et, en disant cela, Casse-Noisette tira de son bras gauche les

sept couronnes d'or du roi des souris, qu'il y avait passées en

guise de bracelets, et les offrit à Marie, qui les accepta avec

joie.

Alors Casse-Noisette, encouragé par cette bienveillance, se

releva et continua ainsi:

--Ah! ma chère demoiselle Silberhaus, maintenant que j'ai vaincu

mon ennemi, quelles admirables choses ne pourrais-je pas vous

faire voir si vous aviez la condescendance de m'accompagner

seulement pendant quelques pas. Oh! faites-le, faites-le, ma

chère demoiselle, je vous en supplie!

Marie n'hésita pas un instant à suivre Casse-Noisette, sachant

combien elle avait de droits à sa reconnaissance, et étant bien

certaine qu'il ne pouvait avoir aucun mauvais dessein sur elle.

--Je vous suivrai, dit-elle, mon cher monsieur Drosselmayer; mais

il ne faut pas que ce soit bien loin, ni que le voyage dure bien

longtemps, car je n'ai pas encore suffisamment dormi.

--Je choisirai donc, dit Casse-Noisette le chemin le plus court,

quoiqu'il soit le plus difficile.

Et, à ces mots, il marcha devant, et Marie le suivit.

Le royaume des poupées

Tous deux arrivèrent bientôt devant une vieille et immense

armoire située dans un corridor tout près de la porte, et qui

servait de garde-robe. Là, Casse-Noisette s'arrêta, et Marie

remarqua, à son grand étonnement, que les battants de l'armoire,

ordinairement si bien fermés, étaient tout grands ouverts, de

façon qu'elle voyait à merveille la pelisse de voyage de son

père, qui était en peau de renard, et qui se trouvait suspendue

en avant de tous les autres habits; Casse-Noisette grimpa fort

adroitement le long des lisières, et, en s'aidant des

brandebourgs jusqu'à ce qu'il pût atteindre à la grande houppe

qui, attachée par une grosse ganse, retombait sur le dos de cette

pelisse, Casse-Noisette en tira aussitôt un charmant escalier de

bois de cèdre, qu'il dressa de façon à ce que sa base touchât la

terre et à ce que son extrémité supérieure se perdit dans la

manche de la pelisse.

--Et maintenant, ma chère demoiselle, dit Casse-Noisette, ayez la

bonté de me donner la main et de monter avec moi.

Marie obéit; et à peine eut-elle regardé par la manche, qu'une

étincelante lumière brilla devant elle, et qu'elle se trouva tout

à coup transportée au milieu d'une prairie embaumée, et qui

scintillait comme si elle eût été toute parsemée de pierres

précieuses.

--O mon Dieu! s'écria Marie tout éblouie, où sommes-nous donc,

mon cher monsieur Drosselmayer?

--Nous sommes dans la plaine du sucre candi, Mademoiselle; mais

nous ne nous y arrêterons pas, si vous le voulez bien, et nous

allons tout de suite passer par cette porte.

Alors, seulement, Marie aperçut en levant les yeux une admirable

porte par laquelle on sortait de la prairie. Elle semblait être

construite de marbre blanc, de marbre rouge et de marbre brun;

mais, quand Marie se rapprocha, elle vit que toute cette porte

n'était formée que de conserves à la fleur d'orange, de pralines

et de raisin de Corinthe; c'est pourquoi, à ce que lui apprit

Casse-Noisette, cette porte était appelée la porte des Pralines.

Cette porte donnait sur une grande galerie supportée par des

colonnes en sucre d'orge, sur laquelle galerie six singes vêtus

de rouge faisaient une musique, sinon des plus mélodieuses, du

moins des plus originales. Marie avait tant de hâte d'arriver,

qu'elle ne s'apercevait même pas qu'elle marchait sur un pavé de

pistaches et de macarons, qu'elle prenait tout bonnement pour du

marbre. Enfin, elle atteignit le bout de la galerie, et à peine

fut-elle en plein air, qu'elle se trouva environnée des plus

délicieux parfums, lesquels s'échappaient d'une charmante petite

forêt qui s'ouvrait devant elle. Cette forêt, qui eût été sombre

sans la quantité de lumières qu'elle contenait, était éclairée

d'une façon si resplendissante, qu'on distinguait parfaitement

les fruits d'or et d'argent qui étaient suspendus aux branches

ornées de rubans et de bouquets et pareilles à de joyeux mariés.

--O mon cher monsieur Drosselmayer, s'écria Marie, quel est ce

charmant endroit, je vous prie?

--Nous sommes dans la forêt de Noël, Mademoiselle, dit

Casse-Noisette, et c'est ici qu'on vient chercher les arbres

auxquels l'enfant Jésus suspend ses présents.

--Oh! continua Marie, ne pourrais-je donc pas m'arrêter ici un

instant? On y est si bien et il y sent ai bon!

Aussitôt Casse-Noisette frappa entre ses deux mains, et plusieurs

bergers et bergères, chasseurs et chasseresses sortirent de la

forêt, si délicats et si blancs, qu'ils semblaient de sucre

raffiné. Ils apportaient un charmant fauteuil de chocolat

incrusté d'angélique, sur lequel ils disposèrent un coussin de

jujube, et invitèrent fort poliment Marie à s'y asseoir. A peine

y fut-elle, que, comme cela se pratique dans les opéras, les

bergers et les bergères, les chasseurs et les chasseresses

prirent leurs positions, et commencèrent à danser un charmant

ballet accompagné de cors, dans lesquels les chasseurs

soufflaient d'une façon très-mâle, ce qui colora leur visage de

manière que leurs joues semblaient faites de conserves de roses.

Puis, le pas fini, ils disparurent tous dans un buisson.

--Pardonnez-moi, chère demoiselle Silberhaus, dit alors

Casse-Noisette en tendant la main à Marie, pardonnez-moi de vous

avoir offert un si chétif ballet; mais ces marauds-là ne savent

que répéter éternellement le même pas qu'ils ont déjà fait cent

fois, Quant aux chasseurs, ils ont soufflé dans leurs cors comme

des fainéants, et je vous réponds qu'ils auront affaire à moi.

Mais laissons là ces drôles, et continuons la promenade, si elle

vous plaît.

--J'ai cependant trouvé tout cela bien charmant, dit Marie se

rendant à l'invitation de Casse-Noisette, et il me semble, mon

cher monsieur Drosselmayer, que vous êtes injuste pour nos petite

danseurs.

Casse-Noisette fit une moue qui voulait dire: "Nous verrons, et

votre indulgence leur sera comptée." Puis ils continuèrent leur

chemin, et arrivèrent sur les bords d'une rivière qui semblait

exhaler tous les parfums qui embaumaient l'air.

--Ceci, dit Casse-Noisette sans même attendre que Marie

l'interrogeât, est la rivière Orange. C'est une des plus petites

du royaume; car, excepté sa bonne odeur, elle ne peut être

comparée au fleuve Limonade, qui se jette dans la mer du Midi

qu'on appelle la mer de Punch, ni au lac Orgeat, qui se jette

dans la mer du Nord, qu'on appelle la mer de Lait d'amandes.

Non loin de là était un petit village, dans lequel les maisons,

les églises, le presbytère du curé, tout enfin était brun;

seulement, les toits en étaient dorés, et les murailles

resplendissaient incrustées de petits bonbons roses, bleus et

blancs.

--Ceci est le village de Massepains, dit Casse-Noisette; c'est un

gentil bourg, comme vous voyez, situé sur le ruisseau de Miel.

Les habitants en sont assez agréables à voir; seulement, on les

trouve sans cesse de mauvaise humeur, attendu qu'ils ont toujours

mal aux dents. Mais, chère demoiselle Silberhaus, continua

Casse-Noisette, ne nous arrêtons pas, je vous prie, à visiter

tous les villages et toutes les petites villes de ce royaume. A

la capitale, à la capitale!

Casse-Noisette s'avança alors tenant toujours Marie par la main,

mais plus lestement qu'il ne l'avait fait encore; car Marie,

pleine de curiosité, marchait côte à côte avec lui, légère comme

un oiseau. Enfin, au bout de quelque temps, un parfum de roses

se répandit dans l'air, et tout, autour d'eux, prit une couleur

rose. Maria remarqua que c'était l'odeur et le reflet d'un

fleuve d'essence de rose qui roulait ses petits flots avec une

charmante mélodie. Sur les eaux parfumées, des cygnes d'argent,

ayant au cou des colliers d'or, glissaient lentement en chantant

entre eux les plus délicieuses chansons, à ce point que cette

harmonie, qui les réjouissait fort, à ce qu'il parait, faisait

sautiller autour d'eux des poissons de diamant.

--Ah! s'écria Marie, voilà le joli fleuve que parrain

Drosselmayer voulait me faire à Noël, et moi, je suis la petite

fille qui caressait les cygnes.

Le voyage

Casse-Noisette frappa encore une fois dans ses deux mains; alors

le fleuve d'essence de rose se gonfla visiblement, et, de ses

flots agités, sortit un char de coquillages couvert de pierreries

étincelant au soleil, et traîné par des dauphins d'or. Douze

charmants petits Maures, avec des bonnets en écailles de dorade

et des habits en plumes de colibri, sautèrent sur le rivage, et

portèrent doucement Marie d'abord, et ensuite Casse-Noisette,

dans le char, qui se mit à cheminer sur l'eau.

C'était, il faut l'avouer, une ravissante chose, et qui pourrait

se comparer au voyage de Cléopâtre remontant le Cydnus, que de

voir Marie sur son char de coquillages, embaumée de parfums,

flottant sur des vagues d'essence de rose, s'avançant traînée par

des dauphins d'or, qui relevaient la tête et lançaient en l'air

des gerbes brillantes de cristal rosé qui retombaient en pluie

diaprée de toutes les couleurs de l'arc-en-ciel. Enfin, pour que

la joie pénétrât par tous les sens, une douce harmonie commençait

de retentir, et l'on entendait de petites voix argentines qui

chantaient:

«Qui donc vogue ainsi sur le fleuve d'essence de rose? Est-ce

la fée Mab ou la reine Titania? Répondez, petits poissons qui

scintillez sous les vagues, pareils à des éclairs liquides;

répondez, cygnes gracieux qui glissez à la surface de l'eau;

répondez, oiseaux aux vives couleurs qui traversez l'air comme

des fleurs volantes.

Et, pendant ce temps, les douze petits Maures qui avaient saut

derrière le char de coquillages secouaient en cadence leurs

petite parasols garnis de sonnettes, à l'ombre desquels ils

abritaient Marie, tandis que celle-ci, penchée sur les flots,

souriait au charmant visage qui lui souriait dans chaque vague

qui passait devant elle.

Ce fut ainsi qu'elle traversa le fleuve d'essence de rose et

s'approcha de la rive opposée. Puis, lorsqu'elle n'en fut plus

qu'à la longueur d'une rame, les douze Maures sautèrent, les uns

à l'eau, les autres sur le rivage, et, faisant la chaîne, ils

portèrent, sur un tapis d'angélique tout parsemé de pastilles de

menthe, Marie et Casse-Noisette.

Restait à traverser un petit bosquet, plus joli peut-être encore

que la forêt de Noël, tant chaque arbre brillait et étincelait de

sa propre essence. Mais ce qu'il y avait de remarquable surtout,

c'étaient les fruits pendus aux branches, et qui n'étaient pas

seulement d'une couleur et d'une transparence singulières, les

les uns jaunes comme des topazes, les autres rouges comme des

rubis, mais encore d'un parfum étrange.

--Nous sommes dans le bois des Confitures, dit Casse-Noisette, et

au delà de cette lisière est la capitale.

Et, en effet, Marie écarta les dernières branches, et resta

stupéfaite en voyant l'étendue, la magnificence et l'originalit

de la ville qui s'élevait devant elle, sur une pelouse de fleurs.

Non-seulement les murs et les clochers resplendissaient des plus

vives couleurs, mais encore, pour la forme des bâtiments, il n'y

avait point à espérer d'en rencontrer de pareils sur la terre.

Quant aux remparts et aux portes, ils étaient entièrement

construits avec des fruits glacés qui brillaient an soleil de

leur propre couleur, rendue plus brillante encore par le sucre

cristallisé qui les recouvrait! À la porte principale, et qui

fut celle par laquelle ils firent leur entrée, des soldats

d'argent leur présentèrent les armes, et un petit homme,

enveloppé d'une robe de chambre de brocart d'or, se jeta au cou

de Casse-Noisette en lui disant:

--Oh! cher prince, vous voilà donc enfin! Soyez le bienvenu

Confiturembourg.

Marie s'étonna un peu du titre pompeux qu'on donnait

Casse-Noisette; mais elle fut bientôt distraite de son étonnement

par une rumeur formée d'une telle quantité de voix qui

jacassaient en même temps, qu'elle demanda à Casse-Noisette s'il

y avait, dans la capitale du royaume des poupées, quelque émeute

ou quelque fête.

--Il n'y a rien de tout cela, chère demoiselle Silberhaus,

répondit Casse-Noisette; mais Confiturembourg est une ville

joyeuse et peuplée qui fait grand bruit à la surface de la terre;

et cela se passe tous les jours, comme vous allez le voir pour

aujourd'hui; seulement, donnez-vous la peine d'avancer, voil

tout ce que je vous demande.

Marie, poussée à la fois par sa propre curiosité et par

l'invitation si polie de Casse-Noisette, hâta sa marche, et se

trouva bientôt sur la place du grand marché, qui avait un des

plus magnifiques aspects qui se pût voir. Toutes les maisons

d'alentour étaient en sucreries, montées à jour, avec galeries

sur galeries; et, au milieu de la place, s'élevait, en forme

d'obélisque, une gigantesque brioche, du milieu de laquelle

s'élançaient quatre fontaines de limonade, d'orangeade, d'orgeat

et de sirop de groseille. Quant aux bassins, ils étaient remplis

d'une crème si fouettée et si appétissante, que beaucoup de gens

très bien mis, et qui paraissaient on ne peut plus comme il faut,

en mangeaient publiquement à la cuiller. Mais ce qu'il y avait

de plus agréable et de plus récréatif à la fois, c'étaient de

charmantes petites gens qui se coudoyaient et se promenaient par

milliers, bras dessus bras dessous, riant, chantant et causant

pleine voix, ce qui occasionnait ce joyeux tumulte que Marie

avait entendu. Il y avait là, outre les habitants de la

capitale, des hommes de tous les pays: Arméniens, Juifs, Grecs,

Tyroliens, officiers, soldats, prédicateurs, capucins, bergers et

polichinelles; enfin toute espèce de gens, de bateleurs et de

sauteurs, comme on en rencontre dans le monde.

Bientôt le tumulte redoubla à l'entrée d'une rue qui donnait sur

la place, et le peuple s'écarta pour laisser passer un cortège.

C'était le Grand Mogol qui se faisait porter sur un palanquin,

accompagné de quatre-vingt-treize grands de son royaume et sept

cents esclaves; mais, en ce moment même, il se trouva, par

hasard, que, par la rue parallèle, arriva le Grand Sultan

cheval, lequel était accompagné de trois cents janissaires. Les

deux souverains avaient toujours été quelque peu rivaux et, par

conséquent, ennemis; ce qui faisait que les gens de leurs suites

se rencontraient rarement sans que cette rencontre amenât quelque

rixe. Ce fut bien autre chose, on le comprendra facilement,

quand ces deux puissants monarques se trouvèrent en face l'un de

l'autre; d'abord, ce fut une confusion du milieu de laquelle

essayèrent de se tirer les gens du pays; mais bientôt on entendit

les cris de fureur et de désespoir: un jardinier qui se sauvait

avait abattu, avec le manche de sa bêche, la tête d'un bramine

fort considéré dans sa caste, et le Grand Sultan lui-même avait

renversé de son cheval un polichinelle alarmé qui avait pass

entre les jambes de son quadrupède; le brouhaha allait en

augmentant, quand l'homme à la robe de chambre de brocart, qui,

la porte de la ville, avait salué Casse-Noisette du titre de

prince, grimpa d'un seul élan tout en haut de la brioche, et,

ayant sonné trois fois d'une cloche claire, bruyante et

argentine, s'écria trois fois:

--Confiseur! confiseur! confiseur!

Aussitôt le tumulte s'apaisa; les deux cortèges embrouillés se

débrouillèrent; on brossa le Grand Sultan qui était couvert de

poussière; on remit la tête au bramine, en lui recommandant de ne

pas éternuer de trois jours, de peur qu'elle ne se décollât;

puis, le calme rétabli, les allures joyeuses recommencèrent, et

chacun revint puiser de la limonade, de l'orangeade et du sirop

de groseille à la fontaine, et manger de la crème à pleines

cuillers dans ses bassins.

--Mais, mon cher monsieur Drosselmayer, dit Marie, quelle est

donc la cause de l'influence exercée sur ce petit peuple par ce

mot trois fois répété:

«Confiseur, confiseur, confiseur?

--Il faut vous dire, Mademoiselle, répondit Casse-Noisette, que

le peuple de Confiturembourg croit, par expérience, à la

métempsycose, et est soumis à l'influence supérieure d'un

principe appelé confiseur, lequel principe lui donne, selon son

caprice, et en le soumettant à une cuisson plus ou moins

prolongée, la forme qui lui plaît. Or, comme chacun croit

toujours sa forme la meilleure, il n'y a jamais personne qui se

soucie d'en changer; voilà d'où vient l'influence magique de ce

mot _confiseur_, sur les Confiturembourgeois, et comment ce mot,

prononcé par le bourgmestre, suffit pour apaiser le plus grand

tumulte, comme vous venez de le voir: chacun, à l'instant même,

oublie les choses terrestres, les côtes enfoncées et les bosses

la tête; puis, rentrant en lui-même, se dit: «Mon Dieu!

qu'est-ce que l'homme, et que ne peut-il pas devenir?

Tout en causant ainsi, on était arrivé en face d'un palais

répandant une lueur rose et surmonté de cent tourelles élégantes

et aériennes; les murs en étaient parsemés de bouquets de

violettes, de narcisses, de tulipes et de jasmins qui

rehaussaient de couleurs variées le fond rosé sur lequel il se

détachait. La grande coupole du milieu était parsemée de

milliers d'étoiles d'or et d'argent.

--Oh! mon Dieu, s'écria Marie, quel est donc ce merveilleux

édifice?

--C'est le palais des Massepains, répondit Casse-Noisette,

c'est-à-dire l'un des monuments les plus remarquables de la

capitale du royaume des poupées.

Histoire d'un casse-noisette · 第 7 / 10 段