En effet, son corps avait fort grandi, mais sans prendre aucune

importance. Aussi ne pouvait-on comprendre comment ces jambes

grêles, ces hanches sans force, ce torse tout ratatiné, pouvaient

soutenir la monstrueuse tête qu'ils supportaient. Cette tête se

composait des mêmes cheveux hérissés, des mêmes yeux verts, de la

même bouche immense, du même menton cotonneux que nous avons dit;

seulement, tout cela avait pris quinze ans de plus.

En apercevant ce monstre de laideur, le pauvre Nathaniel

frissonna et demanda au mécanicien et à l'astrologue s'ils

étaient bien sûrs que l'amande de la noisette Krakatuk dût rendre

la beauté à la princesse, attendu que, si elle demeurait dans

l'état où elle se trouvait, il était disposé à tenter l'épreuve,

pour la gloire de réussir où tant d'autres avaient échoué, mais

laisser l'honneur du mariage et le profit de la succession au

trône à qui voudrait bien les accepter. Il va sans dire que le

mécanicien et l'astrologue rassurèrent leur filleul, lui

affirmant que, la noisette une fois cassée, et l'amande une fois

mangée, Pirlipate redeviendrait à l'instant même la plus belle

princesse de la terre.

Mais, si la vue de la princesse Pirlipate avait glacé d'effroi le

coeur du pauvre Nathaniel, il faut le dire en l'honneur du pauvre

garçon, sa présence à lui avait produit un effet tout contraire

sur le coeur sensible de l'héritière de la couronne, et elle

n'avait pu s'empêcher de s'écrier en le voyant:

--Oh! que je voudrais bien que ce fût celui-ci qui cassât la

noisette.

Ce à quoi la surintendante de l'éducation de la princesse

répondit:

--Je crois devoir faire observer à Votre Altesse qu'il n'est

point d'habitude qu'une jeune et jolie princesse comme vous êtes

dise tout haut son opinion en ces sortes de matières.

En effet, Nathaniel était fait pour tourner la tête à toutes les

princesses de la terre. Il avait une petite polonaise de velours

violet à brandebourgs et à boutons d'or, que son oncle lui avait

fait faire pour cette occasion solennelle, une culotte pareille,

de charmantes petites bottes, si bien vernies et si bien

collantes, qu'on les aurait crues peintes. Il n'y avait que

cette malheureuse queue de bois vissée à sa nuque, qui gâtait un

peu cet ensemble; mais, en lui mettant des rallonges, l'oncle

Drosselmayer lui avait donné la forme d'un petit manteau, et cela

pouvait, à la rigueur, passer pour un caprice de toilette, ou

pour quelque mode nouvelle que le tailleur de Nathaniel tâchait,

vu la circonstance, d'introduire tout doucement à la cour.

Aussi, en voyant entrer le charmant petit jeune homme, ce que la

princesse avait eu l'imprudence de dire tout haut, chacune des

assistantes se le dit tout bas, et il n'y eut pas une seule

personne, pas même le roi et la reine, qui ne désirât dans le

fond de l'âme que Nathaniel sortit vainqueur de l'entreprise dans

laquelle il était engagé.

De son côté, le jeune Drosselmayer s'approcha avec une confiance

qui redoubla l'espoir qu'on avait en lui. Arrivé devant

l'estrade royale, il salua le roi et la reine, puis la princesse

Pirlipate, puis les assistante; après quoi, il reçut du grand

maître des cérémonies la noisette Krakatuk, la prit délicatement

entre l'index et le pouce, comme fait un escamoteur d'une

muscade, l'introduisit dans sa bouche, donna un violent coup de

poing sur la tresse de bois, et CRIC! CRAC! brisa la coquille

en plusieurs morceaux.

Puis, aussitôt, il débarrassa adroitement l'amande des filaments

qui y étaient attachés, et la présenta à la princesse, en lui

tirant un gratte-pied aussi élégant que respectueux, après quoi

il ferma les yeux et commença à marcher à reculons. Aussitôt la

princesse avala l'amande, et, à l'instant même, ô miracle! le

monstre difforme disparut, et fut remplacé par une jeune fille

d'une angélique beauté. Son visage semblait tissu de flocons de

soie roses comme les roses et blancs comme les lis; ses yeux

étaient d'étincelant azur, et ses boucles abondantes formées par

des fils d'or retombaient sur ses épaules d'albâtre. Aussitôt

les trompettes et les cymbales sonnèrent à tout rompre. Les cris

de joie du peuple répondirent au bruit des instruments. Le roi,

les ministres, les conseillers et les juges, comme lors de la

naissance de Pirlipate, se mirent à danser à cloche-pied, et il

fallut jeter de l'eau de Cologne au visage de la reine, qui

s'était évanouie de ravissement.

Ce grand tumulte troubla fort le jeune Nathaniel Drosselmayer,

qui, on se le rappelle, avait encore, pour achever sa mission,

faire les sept pas en arrière; pourtant il se maîtrisa avec une

puissance qui donna les plus hautes espérances pour l'époque o

il régnerait à son tour, et il allongeait précisément la jambe

pour achever son septième pas, quand, tout à coup, la reine des

souris perça le plancher, piaulant affreusement, et vint

s'élancer entre ses jambes; de sorte qu'au moment où le futur

prince royal reposait le pied à terre, il lui appuya le talon en

plein sur le corps, ce qui le fit trébucher de telle façon, que

peu s'en fallut qu'il ne tombât.

O fatalité! Au même instant, le beau jeune homme devin aussi

difforme que l'avait été avant lui la princesse: ses jambes

s'amincirent, son corps ratatiné pouvait à peine soutenir son

énorme et hideuse tête, ses yeux, devinrent verts, hagards et

fleur de tête; enfin sa bouche se fendit jusqu'aux oreilles, et

sa jolie petite barbe naissante se changea en une substance

blanche et molle, que plus tard on reconnut être du coton.

Mais la cause de cet événement en avait été punie en même temps

qu'elle le causait. Dame Souriçonne se tordait sanglante sur le

plancher: sa méchanceté n'était donc pas restée impunie. En

effet, le jeune Drosselmayer l'avait pressée si violemment contre

le plancher avec le talon de sa botte, que la compression avait

été mortelle. Aussi, tout en se tordant, dame Souriçonne criait

de toute la force de sa voix agonisante:

Krakatuk! Krakatuk! ô noisette si dure,

C'est à toi que je dois le trépas que j'endure.

Hi... hi... hi... hi...

Mais l'avenir me garde une revanche prête:

Mon fils me vengera sur toi, Casse-Noisette!

Pi... pi... pi... pi...

Adieu la vie,

Trop tôt ravie!

Adieu le ciel,

Coupe de miel!

Adieu le monde,

Source féconde...

Ah! je me meurs!

Hi! pi pi! couic!!!

Le dernier soupir de dame Souriçonne n'était peut-être pas

très-bien rimé; mais, s'il est permis de faire une faute de

versification, c'est, on en conviendra, en rendant le dernier

soupir!

Ce dernier soupir rendu, on appela le grand feutrier de la cour,

lequel prit dame Souriçonne par la queue et l'emporta,

s'engageant à la réunir aux malheureux débris de sa famille, qui,

quinze ans et quelques mois auparavant, avaient été enterrés dans

un commun tombeau.

Comme, au milieu de tout cela, personne que le mécanicien et

l'astrologue ne s'était occupé de Nathaniel Drosselmayer, la

princesse, qui ignorait l'accident qui était arrivé, ordonna que

le jeune héros fût amené devant elle; car, malgré la semonce de

la surintendante de son éducation, elle avait hâte de le

remercier. Mais, à peine eut-elle aperçu le malheureux

Nathaniel, qu'elle cacha sa tête dans ses deux mains, et que,

oubliant le service qu'il lui avait rendu, elle s'écria:

--A la porte, à la porte, l'horrible Casse-Noisette! à la porte!

à la porte! à la porte!

Aussitôt le grand maréchal du palais prit le pauvre Nathaniel par

les épaules et le poussa sur l'escalier.

Le roi, plein de rage de ce qu'on avait osé lui proposer un

casse-noisette pour gendre, s'en prit à l'astrologue et au

mécanicien, et, au lieu de la rente de dix mille thalers et de la

lunette d'honneur qu'il devait donner au premier, au lieu de

l'épée en diamant, du grand ordre royal de l'Araignée d'or et de

la redingote jaune qu'il devait donner au second, il les exila

hors de son royaume, ne leur donnant que vingt-quatre heures pour

en franchir les frontières. Il fallut obéir. Le mécanicien,

l'astrologue et le jeune Drosselmayer, devenu casse-noisette,

quittèrent la capitale et traversèrent la frontière. Mais, à la

nuit venue, les deux savants consultèrent de nouveau les étoiles

et lurent dans la conjonction des astres que, tout contrefait

qu'il était, leur filleul n'en deviendrait pas moins prince et

roi, s'il n'aimait mieux toutefois rester simple particulier, ce

qui serait laissé à son choix; et cela arriverait quand sa

difformité aurait disparu; et sa difformité disparaîtrait, quand

il aurait commandé en chef un combat, dans lequel serait tué le

prince que, après la mort de ses sept premiers fils, dame

Souriçonne avait mis au monde avec sept têtes, et qui était le

roi actuel des souris; enfin, lorsque, malgré sa laideur,

Casse-Noisette serait parvenu à se faire aimer d'une jolie dame.

En attendant ces brillantes destinées, Nathaniel Drosselmayer,

qui était sorti de la boutique paternelle en qualité de fils

unique, y rentra en qualité de casse-noisette.

Il va sans dire que son père ne le reconnut aucunement et que,

lorsqu'il demanda à son frère le mécanicien et à son ami

l'astrologue ce qu'était devenu son fils bien-aimé, les deux

illustres personnages répondirent, avec cet aplomb qui

caractérise les savants, que le roi et la reine n'avaient pas

voulu se séparer du sauveur de la princesse, et que le jeune

Nathaniel était resté à la cour, comblé de gloire et d'honneur.

Quant au malheureux Casse-Noisette, qui sentait tout ce que sa

position avait de pénible, il ne souffla pas le mot, attendant de

l'avenir le changement qui devait s'opérer en lui. Cependant,

nous devons avouer que, malgré la douceur de son caractère et la

philosophie de son esprit, il gardait, au fond de son énorme

bouche, une de ses plus grosses dents à l'oncle Drosselmayer,

qui, l'étant venu chercher au moment où il y pensait le moins, et

l'ayant séduit par ses belles promesses, était la seule et unique

cause du malheur épouvantable qui lui était arrivé.

Voilà, mes chers enfants, l'histoire de la noisette Krakatuk et

de la princesse Pirlipate, telle que la raconta le parrain

Drosselmayer à la petite Marie, et vous savez pourquoi l'on dit

maintenant d'une chose difficile:

«C'est une dure noisette à casser.

L'oncle et le neveu

Si quelqu'un de mes jeunes lecteurs ou quelqu'une de mes jeunes

lectrices s'est jamais coupé avec du verre, ce qui a dû leur

arriver aux uns ou aux autres dans leurs jours de désobéissance,

ils doivent savoir, par expérience, que c'est une coupure

particulièrement désagréable en ce qu'elle ne finit pas de

guérir. Marie fut donc forcée de passer une semaine entière dans

son lit, car il lui prenait des étourdissements aussitôt qu'elle

essayait de se lever; enfin elle se rétablit tout à fait et put

sautiller par la chambre comme auparavant.

Ou l'on est injuste envers notre petite héroïne, ou l'on

comprendra facilement que sa première visite fut pour l'armoire

vitrée: elle présentait un aspect des plus charmants: le carreau

cassé avait été remis, et derrière les autres carreaux, nettoyés

scrupuleusement par mademoiselle Trudchen, apparaissaient neufs,

brillants et vernissés, les arbres, les maisons et les poupées de

la nouvelle année. Mais, au milieu de tous les trésors de son

royaume enfantin, avant toutes choses, ce que Marie aperçut, ce

fut son casse-noisette, qui lui souriait du second rayon où il

était placé, et cela avec des dents en aussi bon état qu'il en

avait jamais eu. Tout en contemplant avec bonheur son favori,

une pensée qui s'était déjà plus d'une fois présentée à l'esprit

de Marie revint lui serrer le coeur. Elle songea que tout ce que

parrain Drosselmayer avait raconté était non pas un conte, mais

l'histoire véritable des dissensions de Casse-Noisette avec feu

la reine des souris et son fils le prince régnant: dès lors elle

comprenait que Casse-Noisette ne pouvait être autre que le jeune

Drosselmayer de Nuremberg, l'agréable mais ensorcelé neveu du

parrain; car, que l'ingénieux mécanicien de la cour du roi, père

de Pirlipate, fût autre que le conseiller de médecine

Drosselmayer, de ceci elle n'en avait jamais douté, du moment o

elle l'avait vu dans la narration apparaître avec sa redingote

jaune; et cette conviction s'était encore raffermie, quand elle

lui avait successivement vu perdre ses cheveux par un coup de

soleil, et son oeil par un coup de flèche, ce qui avait nécessit

l'invention de l'affreux emplâtre, et l'invention de l'ingénieuse

perruque de verre, dont nous avons parlé au commencement de cette

histoire.

--Mais pourquoi ton oncle ne t'a-t-il pas secouru, pauvre

Casse-Noisette? se disait Marie en face de l'armoire vitrée, et

tout en regardant son protégé, et en pensant que, du succès de la

bataille, dépendait le désensorcellement du pauvre petit

bonhomme, et son élévation au rang de roi du royaume des poupées,

si prêtes, du reste, à subir cette domination, que, pendant tout

le combat, Marie se le rappelait, les poupées avaient obéi

Casse-Noisette comme des soldats à un général; et cette

insouciance du parrain Drosselmayer faisait d'autant plus de

peine à Marie, qu'elle était certaine que ces poupées,

auxquelles, dans son imagination, elle prêtait le mouvement et la

vie, vivaient et remuaient réellement.

Cependant, à la première vue du moins, il n'en était pas ainsi

dans l'armoire, car tout y demeurait tranquille et immobile; mais

Marie, plutôt que de renoncer à sa conviction intérieure,

attribuait tout cela à l'ensorcellement de la reine des souris et

de son fils; elle entra si bien dans ce sentiment, qu'elle

continua bientôt, tout en regardant Casse-Noisette, de lui dire

tout haut ce qu'elle avait commencé de lui dire tout bas.

--Cependant, reprit-elle, quand bien même vous ne seriez pas en

état de vous remuer, et empêché, par l'enchantement qui vous

tient, de me dire le moindre petit mot, je sais très-bien, mon

cher monsieur Drosselmayer, que vous me comprenez parfaitement,

et que vous connaissez à fond mes bonnes intentions à votre

égard; comptez donc sur mon appui si vous en avez besoin. En

attendant, soyez tranquille; je vais bien prier votre oncle de

venir à votre aide, et il est si adroit, qu'il faut espérer que,

pour peu qu'il vous aime un peu, il vous secourra.

Malgré l'éloquence de ce discours, Casse-Noisette ne bougea

point; mais il sembla à Marie qu'un soupir passa tout doucement

travers l'armoire vitrée, dont les glaces se mirent à résonner

bien bas, mais d'une façon si miraculeusement tendre, qu'il

semblait à Marie qu'une voix douce comme une petite clochette

d'argent disait:

--Chère petite Marie, mon ange gardien, je serai à toi; Marie,

moi!

Et, à ces paroles mystérieusement entendues, Marie, à travers le

frisson qui courut par tout son corps, sentit un bien-être

singulier s'emparer d'elle.

Cependant le crépuscule était arrivé. Le président entra avec le

conseiller de médecine Drosselmayer. Au bout d'un instant,

mademoiselle Trudchen avait préparé la table à thé, et toute la

famille était rangée autour de la table, causant gaiement. Quant

à Marie, elle avait été chercher son petit fauteuil, et s'était

assise silencieusement aux pieds du parrain Drosselmayer; alors,

dans un moment où tout le monde faisait silence, elle leva ses

grands yeux bleus sur le conseiller de médecine, et, le regardant

fixement an visage:

--Je sais maintenant, dit-elle, cher parrain Drosselmayer, que

mon casse-noisette est ton neveu le jeune Drosselmayer de

Nuremberg. Il est devenu prince et roi du royaume des poupées,

comme l'avait si bien prédit ton compagnon l'astrologue; mais tu

sais bien qu'il est en guerre ouverte et acharnée avec le roi des

souris. Voyons, cher parrain Drosselmayer, pourquoi n'es-tu pas

venu à son aide quand tu étais en chouette, à cheval sur la

pendule? et maintenant encore, pourquoi l'abandonnes-tu?

Et, à ces mots, Marie raconta de nouveau, au milieu des éclats de

rire de son père, de sa mère et de mademoiselle Trudchen, toute

cette fameuse bataille dont elle avait été spectatrice. Il n'y

eut que Fritz et le parrain Drosselmayer qui ne sourcillèrent

point.

--Mais où donc, dit le parrain, cette petite fille va-t-elle

chercher toutes les sottises qui lui passent par l'esprit?

--Elle a l'imagination très-vive, répondit sa mère, et, au fond,

ce ne sont que des rêves et des visions occasionnés par sa

fièvre.

--Et la preuve, dit Fritz, c'est qu'elle raconte que mes hussards

rouges ont pris la fuite; ce qui ne saurait être vrai, à moins

qu'ils ne soient d'abominables poltrons, auquel cas, sapristi!

ils ne risqueraient rien, et je les bousculerais d'une belle

façon!

Mais, tout en souriant singulièrement, le parrain Drosselmayer

prit la petite Marie sur ses genoux, et lui dit avec plus de

douceur qu'auparavant:

--Chère enfant, tu ne sais pas dans quelle voie tu t'engages en

prenant aussi chaudement les intérêts de Casse-Noisette: tu auras

beaucoup à souffrir, si tu continues à prendre ainsi parti pour

le pauvre disgracié; car le roi des souris, qui le tient pour le

meurtrier de sa mère, le poursuivra par tous les moyens

possibles. Mais, en tous cas, ce n'est pas moi, entends-tu bien,

c'est toi seule qui peux le sauver: sois ferme et fidèle, et tout

ira bien.

Ni Marie ni personne ne comprit rien au discours du parrain; il y

a plus, ce discours parut même si étrange au président, qu'il

prit sans souffler le mot la main du conseiller de médecine, et,

après lui avoir tâté le pouls:

--Mon bon ami, lui dit-il comme Bartholo à Basile, vous avez une

grande fièvre, et je vous conseille d'aller vous coucher.

La capitale

Pendant la nuit qui suivit la scène que nous venons de raconter,

comme la lune, brillant de tout son éclat, faisait glisser un

rayon lumineux entre les rideaux mal joints de la chambre, et

que, près de sa mère, dormait la petite Marie, celle-ci fut

réveillée par un bruit qui semblait venir du coin de la chambre,

mêlé de sifflements aigus et de piaulements prolongés.

--Hélas! s'écria Marie, qui reconnut ce bruit pour l'avoir

entendu pendant la fameuse soirée de la bataille; hélas! voil

les souris qui reviennent Maman, maman, maman!

Mais, quelques efforts qu'elle fît, sa voix s'éteignit dans sa

bouche. Elle essaya de se sauver; mais elle ne put remuer ni

bras ni jambes, et resta comme clouée dans son lit; alors, en

tournant ses yeux effrayés vers le coin de la chambre où l'on

entendait le bruit, elle vit le roi des souris qui se grattait un

passage à travers le mur, passant, par le trou qui allait

s'élargissant, d'abord une de ses têtes, puis deux, puis trois,

puis enfin ses sept têtes, ayant chacune sa couronne, et qui,

après avoir fait plusieurs tours dans la chambre, comme un

vainqueur qui prend possession de sa conquête, s'élança d'un bond

sur la table, qui était placée à côté du lit de la petite Marie.

Arrivé là, il la regarda de ses yeux brillants comme des

escarboucles, sifflotant et grinçant des dents, tout en disant:

--Hi hi hi! il faut que tu me donnes tes dragées et tes

massepains, petite fille, ou sinon, je dévorerai ton ami

Casse-Noisette.

Puis, après avoir fait cette menace, il s'enfuit de la chambre

par le même trou qu'il avait fait pour entrer.

Marie était si effrayée de cette terrible apparition, que, le

lendemain, elle se réveilla tonte pâle et le coeur tout serré, et

cela avec d'autant plus de raison, qu'elle n'osait raconter, de

peur qu'on ne se moquât d'elle, ce qui lui était arrivé pendant

la nuit. Vingt fois le récit lui vint sur les lèvres, soit

vis-à-vis de sa mère, soit vis-à-vis de Fritz; mais elle

s'arrêta, toujours convaincue que ni l'un ni l'autre ne la

voudrait croire; seulement, ce qui lui parut le plus clair dans

tout cela, c'est qu'il lui fallait sacrifier au salut de

Casse-Noisette ses dragées et ses massepains; en conséquence,

elle déposa, le soir du même jour tout ce qu'elle en possédait

sur le bord de l'armoire.

Le lendemain, la présidente dit:

--En vérité, je ne sais, pas d'où viennent les souris qui ont

tout à coup fait irruption chez nous; mais regarde, ma pauvre

Marie, continua-t-elle en amenant la petite fille au salon, ces

méchantes bêtes ont dévoré toutes les sucreries.

La présidente faisait une erreur, c'est _gâté_ qu'elle aurait d

dire; car ce gourmand de roi des souris, tout en ne trouvant pas

les massepains de son goût, les avait tellement grignotés, qu'on

fut obligé de les jeter.

Au reste, comme ce n'était pas non plus les bonbons que Marie

préférait, elle n'eut pas un bien vif regret du sacrifice

qu'avait exigé d'elle le roi des souris; et, croyant qu'il se

contenterait de cette première contribution dont il l'avait

frappée, elle fut fort satisfaite de penser qu'elle avait sauv

Casse-Noisette à si bon marché.

Malheureusement, sa satisfaction ne fut pas longue; la nuit

suivante, elle se réveilla en entendant piauler et siffloter

ses oreilles.

Hélas! c'était encore le roi des souris, dont les yeux

étincelaient plus horriblement que la nuit précédente, et qui, de

sa même voix entremêlée de sifflements et de piaulements, lui

dit:

--Il faut que ta me donnes tes poupées en sucre et en biscuit,

petite fillette, ou sinon, je dévorerai ton ami Casse-Noisette.

Et, là-dessus, le roi des souris s'en alla tout en sautillant et

disparut par son trou.

Le lendemain, Marie, fort affligée, s'en alla droit à l'armoire

vitrée, et, arrivée là elle jeta un regard mélancolique sur ses

poupées en sucre et en biscuit; et certes, sa douleur était bien

naturelle, car jamais on n'avait vu plus friandes petites figures

que celles que possédait la petite Marie.

--Hélas! dit-elle en se tournant vers le casse-noisette, cher

monsieur Drosselmayer, que ne ferais-je pas pour vous sauver!

Cependant, vous en conviendrez, ce qu'on exige de moi est bien

dur.

Mais, à ces paroles, Casse-Noisette prit un air si lamentable,

que Marie, qui croyait toujours voir les mâchoires du roi des

souris s'ouvrir pour le dévorer, résolut de faire encore ce

sacrifice pour sauver le malheureux jeune homme. Le soir même,

elle mit donc les poupées de sucre et de biscuit sur le bord de

l'armoire, comme la veille elle y avait mis les dragées et les

massepains. Baisant cependant, en manière d'adieu, les uns après

les autres, ses bergers, ses bergères et leurs moutons, cachant

derrière toute la troupe un petit enfant aux joues arrondies

qu'elle aimait particulièrement.

--Ah! c'est trop fort! s'écria le lendemain la présidente; il

faut décidément que d'affreuses souris aient établi leur domicile

dans l'armoire vitrée, car toutes les poupées de là pauvre Marie

sont dévorées,

A cette nouvelle, de grosses larmes sortirent des yeux de Marie;

mais presque aussitôt elles se séchèrent, firent place à un doux

sourire, car intérieurement elle se disait:

--Qu'importent bergers, bergères et moutons, puisque

Casse-Noisette est sauvé!

--Mais, dit Fritz, qui avait assisté d'un air réfléchi à toute la

conversation, je te rappellerai, petite maman, que le boulanger a

un excellent conseiller de légation gris, que l'on pourrait

envoyer chercher, et qui mettra bientôt fin à tout ceci en

croquant les souris les unes après les autres, et, après les

souris, dame Souriçonne elle-même, et le roi des souris comme

madame sa mère.

--Oui, répondit la présidente; mais ton conseiller de légation,

en sautant sur les tables et les cheminées, me mettra eu morceaux

mes tasses et mes verres.

--Ah! ouiche! dit Fritz, il n'y a pas de danger; le conseiller

de légation du boulanger est un gaillard trop adroit pour

commettre de pareilles bévues, et je voudrais bien pouvoir

marcher sur le bord des gouttières et sur la crête des toits avec

autant d'adresse et de solidité que lui.

--Pas de chats dans la maison! pas de chats ici! s'écria la

présidente, qui ne pouvait pas les souffrir.

--Mais, dit le président, attiré par le bruit, il y a quelque

chose de bon à prendre dans ce qu'a dit M. Fritz: ce serait, au

lieu d'un chat, d'employer des souricières.

--Pardieu! s'écria Fritz, cela tombe à merveille, puisque c'est

parrain Drosselmayer qui les a inventées.

Tout le monde se mit à rire, et, comme, après perquisitions

faites dans la maison, il fut reconnu qu'il n'y existait aucun

instrument de ce genre, on envoya chercher une excellente

souricière chez parrain Drosselmayer, laquelle fut amorcée d'un

morceau de lard, et tendue à l'endroit même où les souris avaient

fait un si grand dégât la nuit précédente.

Histoire d'un casse-noisette · 第 6 / 10 段