miraculeuses qui arrivèrent aux deux voyageurs pendant cette
longue pérégrination, j'en aurais moi-même pour un mois au moins
à vous réunir tous les soirs, ce qui finirait certainement par
vous ennuyer. Je vous dirai donc seulement que Christian-Élias
Drosselmayer, qui était le plus acharné à la recherche de la
fameuse noisette, puisque de la fameuse noisette dépendait sa
tête, s'étant livré à plus de fatigues et s'étant exposé à plus
de dangers que son compagnon, avait perdu tous ses cheveux,
l'occasion d'un coup de soleil reçu sons l'équateur, et l'oeil
droit, à la suite d'un coup de flèche que lui avait adressé un
chef caraïbe; de plus, sa redingote jaune, qui n'était déjà plus
neuve lorsqu'il était parti d'Allemagne, s'en allait
littéralement en lambeaux. Sa situation était donc des plus
déplorables, et cependant, tel est chez l'homme l'amour de la
vie, que, tout détérioré qu'il était par les avaries successives
qui lui étaient arrivées, il voyait avec une terreur toujours
croissante le moment d'aller se remettre entre les mains du roi.
Cependant, le mécanicien était homme d'honneur; il n'y avait pas
à marchander avec une aussi solennelle que l'était la sienne. Il
résolut donc, quelque chose qu'il pût lui en coûter, de se
remettre en route dès le lendemain pour l'Allemagne. En effet,
il n'y avait pas de temps à perdre, quatorze ans et cinq mois
s'étaient écoulés, et les deux voyageurs n'avaient plus que cent
vingt-deux jours, ainsi que nous l'avons dit, pour revenir dans
la capitale du père de la princesse Pirlipate.
Christian-Élias Drosselmayer fit donc part à son ami l'astrologue
de sa généreuse résolution, et tous deux décidèrent qu'ils
partiraient le lendemain matin.
En effet, le lendemain, au point du jour, les deux voyageurs se
remirent en route, se dirigeant sur Bagdad; de Bagdad, ils
gagnèrent Alexandrie; à Alexandrie, ils s'embarquèrent pour
Venise; puis, de Venise, ils gagnèrent le Tyrol, et, du Tyrol,
ils descendirent dans le royaume du père de Pirlipate, espérant
tout doucement, au fond du coeur, que ce monarque serait mort,
ou, tout au moins, tombé en enfance.
Mais, hélas! il n'en était rien: en arrivant dans la capitale,
le malheureux mécanicien apprit que le digne souverain,
non-seulement n'avait perdu aucune de ses facultés
intellectuelles, mais encore qu'il se portait mieux que jamais;
il n'y avait donc aucune chance pour lui,--à moins que la
princesse Pirlipate ne se fût guérie toute seule de sa laideur,
ce qui n'était pas possible, ou que le coeur du roi ne se fût
adouci, ce qui n'était pas probable,--d'échapper au sort affreux
qui le menaçait.
Il ne s'en présenta pas moins hardiment à la porte du palais; car
il était soutenu par cette idée qu'il faisait une action
héroïque, et demanda à parler au roi.
Le roi, qui était un prince très-accessible et qui recevait tous
ceux qui avaient affaire à lui, ordonna à son grand introducteur
de lui amener les deux étrangers.
Le grand introducteur fit alors observer à Sa Majesté que ces
deux étrangers avaient fort mauvaise mine, et étaient on ne peut
plus mal vêtus. Mais le roi répondit qu'il ne fallait pas juger
le coeur par le visage, et que l'habit ne faisait pas le moine.
Sur quoi, le grand introducteur, ayant reconnu la réalité de ces
deux proverbes, s'inclina respectueusement et alla chercher le
mécanicien et l'astrologue.
Le roi était toujours le même, et ils le reconnurent tout
d'abord; mais ils étaient si changés, surtout le pauvre
Christian-Élias Drosselmayer, qu'il furent obligés de se nommer.
En voyant revenir d'eux-mêmes les deux voyageurs, le roi éprouva
un mouvement de joie; car il était convenu qu'ils ne
reviendraient pas s'ils n'avaient pas trouvé la noisette
Krakatuk; mais il fut bientôt détrompé, et le mécanicien, en se
jetant à ses pieds, lui avoua que, malgré les recherches les plus
consciencieuses et les plus assidues, son ami l'astrologue et lui
revenaient les mains vides.
Le roi, nous l'avons dit, quoique d'un tempérament un peu
colérique, avait le fond du caractère excellent; il fut touché de
cette ponctualité de Christian-Élias Drosselmayer à tenir sa
parole, et il commua la peine de mort qu'il avait portée contre
lui en celle d'une prison éternelle. Quant à l'astrologue, il se
contenta de l'exiler.
Mais, comme il restait encore trois jours pour que les quatorze
ans et neuf mois de délai accordés par le roi fussent écoulés,
maître Drosselmayer, qui avait au plus haut degré dans le coeur
l'amour de la patrie, demanda au roi la permission de profiter de
ces trois jours pour revoir une fois encore Nuremberg.
Cette demande parut si juste au roi, qu'il la lui accorda sans y
mettre aucune restriction.
Maître Drosselmayer, qui n'avait que trois jours à lui, résolut
de mettre le temps à profit, et, ayant trouvé par bonheur des
places à la malle-poste, il partit à l'instant même.
Or, comme l'astrologue était exilé, et qu'il lui était aussi égal
d'aller à Nuremberg qu'ailleurs, il partit avec le mécanicien.
Le lendemain, vers les dix heures du matin, ils étaient
Nuremberg. Comme il ne restait à maître Drosselmayer d'autre
parent que Christophe-Zacharias Drosselmayer, son frère, lequel
était un des premiers marchands de jouets d'enfant de Nuremberg,
ce fut chez lui qu'il descendit.
Christophe-Zacharias Drosselmayer eut une grande joie de revoir
ce pauvre Christian qu'il croyait mort. D'abord, il n'avait pas
voulu le reconnaître, à cause de son front chauve et de son
emplâtre sur l'oeil; mais le mécanicien lui montra sa fameuse
redingote jaune, qui, toute déchirée qu'elle était, avait encore
conservé en certains endroits quelque trace de sa couleur
primitive, et, à l'appui de cette première preuve, il lui cita
tant de circonstances secrètes, qui ne pouvaient être connues que
de Zacharias et de lui, que le marchand de joujoux fut bien forc
de se rendre à l'évidence.
Alors, il lui demanda quelle cause l'avait éloigné si longtemps
de sa ville natale, et dans quel pays il avait laissé ses
cheveux, son oeil, et les morceaux qui manquaient à sa redingote.
Christian-Élias Drosselmayer n'avait aucun motif de faire un
secret à son frère des événements qui lui étaient arrivés. Il
commença donc par lui présenter son compagnon d'infortune; puis,
cette formalité d'usage accomplie, il lui raconta tous ses
malheurs, depuis A jusqu'à Z, et termina en disant qu'il n'avait
que quelques heures à passer avec son frère, attendu que, n'ayant
pas pu trouver la noisette Krakatuk, il allait entrer le
lendemain dans une prison éternelle.
Pendant tout ce récit de son frère, Christophe-Zacharias avait
plus d'une fois secoué les doigts, tourné sur un pied et fait
claquer sa langue. Dans toute autre circonstance, le mécanicien
lui eût sans doute demandé ce que signifiaient ces signes; mais
il était si préoccupé, qu'il ne vit rien, et que ce ne fut que
lorsque son frère fit deux fois hum! hum! et trois fois oh!
oh! oh! qu'il lui demanda ce que signifiaient ces exclamations.
--Cela signifie, dit Zacharias, que ce serait bien le diable...
Mais non... Mais si...
--Que ce serait bien le diable?... répéta le mécanicien.
--Si... continua le marchand de jouets d'enfant.
--Si... Quoi? demanda de nouveau maître Drosselmayer.
Mais, au lieu de lui répondre, Christophe-Zacharias, qui, sans
doute, pendant toutes ces demandes et ces réponses entrecoupées,
avait rappelé ses souvenirs, jeta sa perruque en l'air et se mit
à danser en criant:
--Frère, tu es sauvé! Frère, tu n'iras pas en prison! Frère, ou
je me trompe fort, ou c'est moi qui possède la noisette Krakatuk.
Et, sur ce, sans donner aucune autre explication à son frère
ébahi, Christophe-Zacharias s'élança hors de l'appartement, et
revint un instant après, rapportant une boîte dans laquelle était
une grosse aveline dorée qu'il présenta au mécanicien.
Celui-ci, qui n'osait croire à tant de bonheur, prit en hésitant
la noisette, la tourna et la retourna de toute façon, l'examinant
avec l'attention que méritait la chose, et, après l'examen,
déclara qu'il se rangeait à l'avis de son frère, et qu'il serait
fort étonné si cette aveline n'était pas la noisette Krakatuk;
sur quoi, il la passa à l'astrologue, et lui demanda son opinion.
Celui-ci examina la noisette avec non moins d'attention que ne
l'avait fait maître Drosselmayer, et, secouant la tête, il
répondit:
--Je serais de votre avis et, par conséquent, de celui de votre
frère, si la noisette n'était pas dorée; mais je n'ai vu nulle
part dans les astres que le fruit que nous cherchons dût être
revêtu de cet ornement. D'ailleurs, comment votre frère
aurait-il la noisette Krakatuk?
--Je vais vous expliquer la chose, dit Christophe, et comment
elle est tombée entre mes mains, et comment il se fait qu'elle
ait cette dorure qui vous empêche de la reconnaître, et qui
effectivement ne lui est pas naturelle.
Alors, les ayant fait asseoir tous deux, car il pensait fort
judicieusement qu'après une course de quatorze ans et neuf mois,
les voyageurs devaient être fatigués, il commença en ces termes:
--Le jour même où le roi t'envoya chercher, sous prétexte de te
donner la croix, un étranger arriva à Nuremberg, portant un sac
de noisettes qu'il avait à vendre; mais les marchands de
noisettes du pays, qui voulaient conserver le monopole de cette
denrée, lui cherchèrent querelle, justement devant la porte de ta
boutique. L'étranger alors, pour se défendre plus facilement,
posa à terre son sac de noisettes, et la bataille allait son
train, à la grande satisfaction des gamins et des
commissionnaires, lorsqu'un chariot pesamment chargé passa
justement sur le sac de noisettes. En voyant cet accident,
qu'ils attribuèrent à la justice du ciel, les marchands se
regardèrent comme suffisamment vengés, et laissèrent l'étranger
tranquille. Celui-ci ramassa son sac, et, effectivement, toutes
les noisettes étaient écrasées, à l'exception d'une seule, qu'il
me présenta en souriant d'une façon singulière, et m'invitant
l'acheter pour un zwanziger neuf de 1720, disant qu'un jour
viendrait où je ne serais pas fâché du marché que j'aurais fait,
si onéreux qu'il pût me paraître pour le moment. Je fouillai
ma poche, et fut fort étonné d'y trouver un zwanziger tout pareil
à celui que demandait cet homme. Cela me parut une coïncidence
si singulière, que je lui donnai mon zwanziger; lui, de son côté,
me donna la noisette, et disparut.
«Or, je mis la noisette en vente, et, quoique je n'en demandasse
que le prix qu'elle m'avait coûté, plus deux kreutzers, elle
resta exposée pendant sept ou huit ans sans que personne
manifestât l'envie d'en faire l'acquisition. C'est alors que je
la fis dorer pour augmenter sa valeur; mais j'y dépensai
inutilement deux autres zwanzigers, la noisette est restée
jusqu'aujourd'hui sans acquéreur. En ce moment l'astronome,
entre les mains duquel la noisette était restée, poussa un cri de
joie. Tandis que maître Drosselmayer écoutait le récit de son
frère, il avait, à l'aide d'un canif, gratté délicatement la
dorure de la noisette, et, sur un petit coin de la coquille, il
avait trouvé gravé en caractères chinois le mot KRAKATUK. Dès
lors il n'y eut plus de doute, et l'identité de la noisette fut
reconnue.
Comment, après avoir trouvé la noisette Krakatuk, le mécanicien
et l'astrologue trouvèrent le jeune homme qui devait la casser.
Christian-Élias Drosselmayer était si pressé d'annoncer an roi
cette bonne nouvelle, qu'il voulait reprendre la malle-poste
l'instant même; mais Christophe-Zacharias le pria d'attendre au
moins jusqu'à ce que son fils fût rentré: or, le mécanicien
accéda d'autant plus volontiers à cette demande, qu'il n'avait
pas vu son neveu depuis tantôt quinze ans, et qu'en rassemblant
ses souvenirs, il se rappela que c'était, au moment où il avait
quitté Nuremberg, un charmant petit bambin de trois ans et demi,
que lui, Élias, aimait de tout son coeur.
En ce moment, un beau jeune homme de dix-huit ou dix-neuf ans
entra dans la boutique de Christophe-Zacharias, et s'approcha de
lui en l'appelant son père.
En effet, Zacharias, après l'avoir embrassé, le présenta à Élias,
en disant au jeune homme:
--Maintenant, embrasse ton oncle.
Le jeune homme hésitait; car l'oncle Drosselmayer, avec sa
redingote en lambeaux, son front chauve et son emplâtre sur
l'oeil, n'avait rien de bien attrayant. Mais, comme son père vit
cette hésitation et qu'il craignait qu'Élias n'en fût blessé, il
poussa son fils par derrière, si bien que le jeune homme, tant
bien que mal, se trouva dans les bras du mécanicien.
Pendant ce temps, l'astrologue fixait les yeux sur le jeune
homme, avec une attention continue qui parut si singulière
celui-ci, qu'il saisit le premier prétexte pour sortir, se
trouvant mal à l'aise d'être regardé ainsi.
Alors l'astrologue demanda à Zacharias sur son fils quelques
détails que celui-ci s'empressa de lui donner avec une prolixit
toute paternelle.
Le jeune Drosselmayer avait, en effet, comme sa figure
l'indiquait, dix-sept à dix-huit ans. Dès sa plus tendre
jeunesse, il était si drôle et si gentil, que sa mère s'amusait
le faire habiller comme les joujoux qui étaient dans la boutique,
c'est-à-dire tantôt en étudiant, tantôt en postillon, tantôt en
Hongrois, mais toujours avec un costume qui exigeait des bottes;
car, comme il avait le plus joli pied du monde, mais le mollet un
peu grêle, les bottes faisaient valoir la qualité et cachaient le
défaut.
--Ainsi, demanda l'astrologue à Zacharias, votre fils n'a jamais
porté que des bottes?
Élias ouvrit de grands yeux.
--Mon fils n'a jamais porté que des bottes, reprit le marchand de
jouets d'enfant; et il continua: A l'âge de dix ans, je l'envoyai
à l'université de Tubingen, où il est resté jusqu'à l'âge de
dix-huit ans, sans contracter aucune des mauvaises habitudes de
ses autres camarades, sans boire, sans jurer, sans se battre. La
seule faiblesse que je lui connaisse, c'est de laisser pousser
les quatre ou cinq mauvais poils qu'il a au menton, sans vouloir
permettre qu'un barbier lui touche le visage.
--Ainsi, reprit l'astrologue, votre fils n'a jamais fait sa
barbe?
Élias ouvrait des yeux de plus en plus grands.
--Jamais, répondit Zacharias.
--Et, pendant ses vacances de l'université, continua
l'astrologue, à quoi passait-il son temps?
--Mais, dit le père, il se tenait dans la boutique avec son joli
petit costume d'étudiant, et, par pure galanterie, cassait les
noisettes des jeunes filles qui venaient acheter des joujoux dans
la boutique, et qui, à cause de cela, l'appelaient
Casse-Noisette.
--Casse-Noisette? s'écria le mécanicien.
--Casse-Noisette? répéta à son tour l'astrologue.
Puis tous deux se regardèrent, tandis que Zacharias les regardait
tous deux.
--Mon cher Monsieur, dit l'astrologue à Zacharias, j'ai l'idée
que votre fortune est faite.
Le marchand de joujoux, qui n'avait pas écouté ce pronostic avec
indifférence, voulut en avoir l'explication; mais l'astrologue
remit cette explication au lendemain matin.
Lorsque le mécanicien et l'astrologue rentrèrent dans leur
chambre, l'astrologue se jeta au cou de son ami, en lui disant:
--C'est lui! nous le tenons!
--Vous croyez? demanda Élias avec le ton d'un homme qui doute,
mais qui ne demande pas mieux que d'être convaincu.
--Pardieu! si je le crois; il réunit toutes les qualités, ce me
semble.
--Récapitulons.
--Il n'a jamais porté que des bottes.
--C'est vrai.
--Il n'a jamais été rasé.
--C'est encore vrai.
--Enfin, par galanterie on plutôt par vocation, il se tenait dans
la boutique de son père pour casser les noisettes des jeunes
filles, qui ne l'appelaient que Casse-Noisette.
--C'est encore vrai.
--Mon cher ami, un bonheur n'arrive jamais seul. D'ailleurs, si
vous doutez encore, allons consulter les astres.
Ils montèrent, en conséquence, sur la terrasse de la maison, et,
ayant tiré l'horoscope du jeune homme, ils virent qu'il était
destiné à une grande fortune.
Cette prédiction, qui confirmait toutes les espérances de
l'astrologue, fit que le mécanicien se rendit à son avis.
--Et maintenant, dit l'astrologue triomphant, il n'y a plus que
deux choses qu'il ne faut pas négliger.
--Lesquelles? demanda Élias.
--La première, c'est que vous adaptiez, à la nuque de votre
neveu, une robuste tresse de bois qui se combine si bien avec la
mâchoire, qu'elle puisse en doubler la force par la pression.
--Rien de plus facile, répondit Élias, et c'est l'abc de la
mécanique.
--La seconde, continua l'astrologue, c'est, en arrivant à la
résidence, de cacher avec soin que nous avons amené avec nous le
jeune homme destiné à casser la noix Krakatuk; car j'ai dans
l'idée que, plus il y aura de dents cassées et de mâchoires
démontées, en essayant de briser la noisette Krakatuk, plus le
roi offrira une précieuse récompense à qui réussira où tant
d'autres auront échoué.
--Mon cher ami, répondit le mécanicien, vous êtes un homme plein
de sens. Allons nous coucher.
Et, à ces mots, ayant quitté la terrasse et étant redescendus
dans leur chambre, les deux amis se couchèrent, et, enfonçant
leurs bonnets de coton sur leurs oreilles, s'endormirent plus
paisiblement qu'ils ne l'avaient encore fait depuis quatorze ans
et neuf mois.
Le lendemain, dès le matin, les deux amis descendirent chez
Zacharias, et lui firent part de tous les beaux projets qu'ils
avaient formés la veille. Or, comme Zacharias ne manquait pas
d'ambition, et que, dans son amour-propre paternel, il se
flattait que son fils devait être une des plus fortes mâchoires
d'Allemagne, il accepta avec enthousiasme la combinaison qui
tendait à faire sortir de sa boutique non-seulement la noisette,
mais encore le casse-noisette.
Le jeune homme fut plus difficile à décider. Cette tresse qu'on
devait lui appliquer à la nuque, en remplacement de la bourse
élégante qu'il portait avec tant de grâce, l'inquiétait surtout
particulièrement. Cependant l'astrologue, son oncle et son père
lui firent de si belles promesses, qu'il se décida. En
conséquence, comme Élias Drosselmayer s'était mis à l'oeuvre
l'instant même, la tresse fut bientôt achevée et vissée
solidement à la nuque de ce jeune homme plein d'espérance.
Hâtons-nous de dire, pour satisfaire la curiosité de nos
lecteurs, que cet appareil ingénieux réussit parfaitement bien,
et que, dès le premier jour, notre habile mécanicien obtint les
plus brillants résultats sur les noyaux d'abricot les plus durs
et sur les noyaux de pêche les plus obstinés.
Ces expériences faites, l'astrologue, le mécanicien et le jeune
Drosselmayer se mirent immédiatement en route pour la résidence.
Zacharias eût bien voulu les accompagner; mais, comme il fallait
quelqu'un pour garder sa boutique, cet excellent père se sacrifia
et demeura à Nuremberg.
Fin de l'histoire de la princesse Pirlipate.
Le premier soin du mécanicien et de l'astrologue, en arrivant
la cour, fut de laisser le jeune Drosselmayer à l'auberge, et
d'aller annoncer au palais que après l'avoir cherchée inutilement
dans les quatre parties du monde, ils avaient enfin trouvé la
noix Krakatuk à Nuremberg; mais de celui qui la devait casser,
comme il était convenu entre eux, ils n'en dirent pas un mot.
La joie fut grande au palais. Aussitôt le roi envoya chercher le
conseiller intime, surveillant de l'esprit public, lequel avait
la haute main sur tous les journaux, et lui ordonna de rédiger
pour le Moniteur royal une note officielle que les rédacteurs des
autres gazettes seraient forcés de répéter, et qui portait en
substance que tous ceux qui se croiraient d'assez bonnes dents
pour casser la noisette Krakatuk n'avaient qu'à se présenter au
palais, et, l'opération faite, recevraient une récompense
considérable.
C'est dans une circonstance pareille seulement qu'on peut
apprécier tout ce qu'un royaume contient de mâchoires. Les
concurrents étaient en si grand nombre, qu'on fut oblig
d'établir un jury présidé par le dentiste de la couronne, lequel
examinait les concurrents, pour voir s'ils avaient bien leurs
trente-deux dents, et si aucune de ces dents n'était gâtée.
Trois mille cinq cents candidats furent admis à cette première
épreuve, qui dura huit jours, et qui n'offrit d'autre résultat
qu'un nombre indéfini de dents brisées et de mandibules démises.
Il fallut donc se décider à faire un second appel. Les gazettes
nationales et étrangères furent couvertes de réclames. Le roi
offrait la place de président perpétuel de l'Académie et l'ordre
de l'Araignée d'or à la mâchoire supérieure qui parviendrait
briser la noisette Krakatuk. On n'avait pas besoin d'être lettr
pour concourir.
Cette seconde épreuve fournit cinq mille concurrents. Tous les
corps savants d'Europe envoyèrent leurs représentants à cet
important congrès. On y remarquait plusieurs membres de
l'Académie française, et, entre autres, son secrétaire perpétuel,
lequel ne put concourir, à cause de l'absence de ses dents, qu'il
s'était brisées en essayant de déchirer les oeuvres de ses
confrères.
Cette seconde épreuve, qui dura quinze jours, fut, hélas! plus
désastreuse encore que la première. Les délégués des sociétés
savantes, entre autres, s'obstinèrent, pour l'honneur du corps
auquel ils appartenaient, à vouloir briser la noisette; mais ils
y laissèrent leurs meilleures dents.
Quant à la noisette, sa coquille ne portait pas même la trace des
efforts qu'on avait faits pour l'entamer.
Le roi était au désespoir; il résolut de frapper un grand coup,
et, comme il n'avait pas de descendant mâle, il fit publier, par
une troisième insertion dans les gazettes nationales et
étrangères, que la main de la princesse Pirlipate était accordée
et la succession au trône acquise à celui qui briserait la
noisette Krakatuk. Le seul article qui fût obligatoire, c'est
que, cette fois, les concurrents devaient être âgés de seize
vingt-quatre ans.
La promesse d'une pareille récompense remua toute l'Allemagne.
Les candidats arrivèrent de tous les coins de l'Europe; et il en
serait même venu de l'Asie, de l'Afrique et de l'Amérique, ainsi
que de cette cinquième partie du monde qu'avaient découverte
Élias Drosselmayer et son ami l'astrologue, si, le temps ayant
été limité, les lecteurs n'eussent judicieusement réfléchi qu'au
moment où ils lisaient la susdite annonce, l'épreuve était en
train de s'accomplir ou même était déjà accomplie.
Cette fois, le mécanicien et l'astrologue pensèrent que le moment
était venu de produire le jeune Drosselmayer, car il n'était pas
possible au roi d'offrir un prix plus haut que celui qu'il était
arrivé à mettre, une récompense plus belle que celle qu'il en
était venu à offrir. Seulement, confiants dans le succès,
quoique, cette fois, une foule de princes aux mâchoires royales
ou impériales se fussent présentés, ils ne se présentèrent au
bureau des inscriptions (on est libre de confondre avec celui des
inscriptions et belles-lettres), qu'au moment où il allait se
fermer, de sorte que le nom de Nathaniel Drosselmayer se trouva
porté sur la liste le 11,375e et dernier.
Il en fut de cette fois-ci comme des autres, les 11,374
concurrents de Nathaniel Drosselmayer furent mis hors de combat,
et le dix-neuvième jour de l'épreuve, à onze heures trente-cinq
minutes du matin, comme la princesse accomplissait sa quinzième
année, le nom de Nathaniel Drosselmayer fut appelé.
Le jeune homme se présenta accompagné de ses parrains,
c'est-à-dire du mécanicien et de l'astrologue.
C'était la première fois que ces deux illustres personnages
revoyaient la princesse depuis qu'ils avaient quitté son berceau,
et, depuis ce temps, il s'était fait de grands changements en
elle; mais, il faut le dire avec notre franchise d'historien, ce
n'était point à son avantage: lorsqu'ils la quittèrent, elle
n'était qu'affreuse; depuis ce temps, elle était devenue
effroyable.