Si je vous racontais, mes chers enfants, les aventures

miraculeuses qui arrivèrent aux deux voyageurs pendant cette

longue pérégrination, j'en aurais moi-même pour un mois au moins

à vous réunir tous les soirs, ce qui finirait certainement par

vous ennuyer. Je vous dirai donc seulement que Christian-Élias

Drosselmayer, qui était le plus acharné à la recherche de la

fameuse noisette, puisque de la fameuse noisette dépendait sa

tête, s'étant livré à plus de fatigues et s'étant exposé à plus

de dangers que son compagnon, avait perdu tous ses cheveux,

l'occasion d'un coup de soleil reçu sons l'équateur, et l'oeil

droit, à la suite d'un coup de flèche que lui avait adressé un

chef caraïbe; de plus, sa redingote jaune, qui n'était déjà plus

neuve lorsqu'il était parti d'Allemagne, s'en allait

littéralement en lambeaux. Sa situation était donc des plus

déplorables, et cependant, tel est chez l'homme l'amour de la

vie, que, tout détérioré qu'il était par les avaries successives

qui lui étaient arrivées, il voyait avec une terreur toujours

croissante le moment d'aller se remettre entre les mains du roi.

Cependant, le mécanicien était homme d'honneur; il n'y avait pas

à marchander avec une aussi solennelle que l'était la sienne. Il

résolut donc, quelque chose qu'il pût lui en coûter, de se

remettre en route dès le lendemain pour l'Allemagne. En effet,

il n'y avait pas de temps à perdre, quatorze ans et cinq mois

s'étaient écoulés, et les deux voyageurs n'avaient plus que cent

vingt-deux jours, ainsi que nous l'avons dit, pour revenir dans

la capitale du père de la princesse Pirlipate.

Christian-Élias Drosselmayer fit donc part à son ami l'astrologue

de sa généreuse résolution, et tous deux décidèrent qu'ils

partiraient le lendemain matin.

En effet, le lendemain, au point du jour, les deux voyageurs se

remirent en route, se dirigeant sur Bagdad; de Bagdad, ils

gagnèrent Alexandrie; à Alexandrie, ils s'embarquèrent pour

Venise; puis, de Venise, ils gagnèrent le Tyrol, et, du Tyrol,

ils descendirent dans le royaume du père de Pirlipate, espérant

tout doucement, au fond du coeur, que ce monarque serait mort,

ou, tout au moins, tombé en enfance.

Mais, hélas! il n'en était rien: en arrivant dans la capitale,

le malheureux mécanicien apprit que le digne souverain,

non-seulement n'avait perdu aucune de ses facultés

intellectuelles, mais encore qu'il se portait mieux que jamais;

il n'y avait donc aucune chance pour lui,--à moins que la

princesse Pirlipate ne se fût guérie toute seule de sa laideur,

ce qui n'était pas possible, ou que le coeur du roi ne se fût

adouci, ce qui n'était pas probable,--d'échapper au sort affreux

qui le menaçait.

Il ne s'en présenta pas moins hardiment à la porte du palais; car

il était soutenu par cette idée qu'il faisait une action

héroïque, et demanda à parler au roi.

Le roi, qui était un prince très-accessible et qui recevait tous

ceux qui avaient affaire à lui, ordonna à son grand introducteur

de lui amener les deux étrangers.

Le grand introducteur fit alors observer à Sa Majesté que ces

deux étrangers avaient fort mauvaise mine, et étaient on ne peut

plus mal vêtus. Mais le roi répondit qu'il ne fallait pas juger

le coeur par le visage, et que l'habit ne faisait pas le moine.

Sur quoi, le grand introducteur, ayant reconnu la réalité de ces

deux proverbes, s'inclina respectueusement et alla chercher le

mécanicien et l'astrologue.

Le roi était toujours le même, et ils le reconnurent tout

d'abord; mais ils étaient si changés, surtout le pauvre

Christian-Élias Drosselmayer, qu'il furent obligés de se nommer.

En voyant revenir d'eux-mêmes les deux voyageurs, le roi éprouva

un mouvement de joie; car il était convenu qu'ils ne

reviendraient pas s'ils n'avaient pas trouvé la noisette

Krakatuk; mais il fut bientôt détrompé, et le mécanicien, en se

jetant à ses pieds, lui avoua que, malgré les recherches les plus

consciencieuses et les plus assidues, son ami l'astrologue et lui

revenaient les mains vides.

Le roi, nous l'avons dit, quoique d'un tempérament un peu

colérique, avait le fond du caractère excellent; il fut touché de

cette ponctualité de Christian-Élias Drosselmayer à tenir sa

parole, et il commua la peine de mort qu'il avait portée contre

lui en celle d'une prison éternelle. Quant à l'astrologue, il se

contenta de l'exiler.

Mais, comme il restait encore trois jours pour que les quatorze

ans et neuf mois de délai accordés par le roi fussent écoulés,

maître Drosselmayer, qui avait au plus haut degré dans le coeur

l'amour de la patrie, demanda au roi la permission de profiter de

ces trois jours pour revoir une fois encore Nuremberg.

Cette demande parut si juste au roi, qu'il la lui accorda sans y

mettre aucune restriction.

Maître Drosselmayer, qui n'avait que trois jours à lui, résolut

de mettre le temps à profit, et, ayant trouvé par bonheur des

places à la malle-poste, il partit à l'instant même.

Or, comme l'astrologue était exilé, et qu'il lui était aussi égal

d'aller à Nuremberg qu'ailleurs, il partit avec le mécanicien.

Le lendemain, vers les dix heures du matin, ils étaient

Nuremberg. Comme il ne restait à maître Drosselmayer d'autre

parent que Christophe-Zacharias Drosselmayer, son frère, lequel

était un des premiers marchands de jouets d'enfant de Nuremberg,

ce fut chez lui qu'il descendit.

Christophe-Zacharias Drosselmayer eut une grande joie de revoir

ce pauvre Christian qu'il croyait mort. D'abord, il n'avait pas

voulu le reconnaître, à cause de son front chauve et de son

emplâtre sur l'oeil; mais le mécanicien lui montra sa fameuse

redingote jaune, qui, toute déchirée qu'elle était, avait encore

conservé en certains endroits quelque trace de sa couleur

primitive, et, à l'appui de cette première preuve, il lui cita

tant de circonstances secrètes, qui ne pouvaient être connues que

de Zacharias et de lui, que le marchand de joujoux fut bien forc

de se rendre à l'évidence.

Alors, il lui demanda quelle cause l'avait éloigné si longtemps

de sa ville natale, et dans quel pays il avait laissé ses

cheveux, son oeil, et les morceaux qui manquaient à sa redingote.

Christian-Élias Drosselmayer n'avait aucun motif de faire un

secret à son frère des événements qui lui étaient arrivés. Il

commença donc par lui présenter son compagnon d'infortune; puis,

cette formalité d'usage accomplie, il lui raconta tous ses

malheurs, depuis A jusqu'à Z, et termina en disant qu'il n'avait

que quelques heures à passer avec son frère, attendu que, n'ayant

pas pu trouver la noisette Krakatuk, il allait entrer le

lendemain dans une prison éternelle.

Pendant tout ce récit de son frère, Christophe-Zacharias avait

plus d'une fois secoué les doigts, tourné sur un pied et fait

claquer sa langue. Dans toute autre circonstance, le mécanicien

lui eût sans doute demandé ce que signifiaient ces signes; mais

il était si préoccupé, qu'il ne vit rien, et que ce ne fut que

lorsque son frère fit deux fois hum! hum! et trois fois oh!

oh! oh! qu'il lui demanda ce que signifiaient ces exclamations.

--Cela signifie, dit Zacharias, que ce serait bien le diable...

Mais non... Mais si...

--Que ce serait bien le diable?... répéta le mécanicien.

--Si... continua le marchand de jouets d'enfant.

--Si... Quoi? demanda de nouveau maître Drosselmayer.

Mais, au lieu de lui répondre, Christophe-Zacharias, qui, sans

doute, pendant toutes ces demandes et ces réponses entrecoupées,

avait rappelé ses souvenirs, jeta sa perruque en l'air et se mit

à danser en criant:

--Frère, tu es sauvé! Frère, tu n'iras pas en prison! Frère, ou

je me trompe fort, ou c'est moi qui possède la noisette Krakatuk.

Et, sur ce, sans donner aucune autre explication à son frère

ébahi, Christophe-Zacharias s'élança hors de l'appartement, et

revint un instant après, rapportant une boîte dans laquelle était

une grosse aveline dorée qu'il présenta au mécanicien.

Celui-ci, qui n'osait croire à tant de bonheur, prit en hésitant

la noisette, la tourna et la retourna de toute façon, l'examinant

avec l'attention que méritait la chose, et, après l'examen,

déclara qu'il se rangeait à l'avis de son frère, et qu'il serait

fort étonné si cette aveline n'était pas la noisette Krakatuk;

sur quoi, il la passa à l'astrologue, et lui demanda son opinion.

Celui-ci examina la noisette avec non moins d'attention que ne

l'avait fait maître Drosselmayer, et, secouant la tête, il

répondit:

--Je serais de votre avis et, par conséquent, de celui de votre

frère, si la noisette n'était pas dorée; mais je n'ai vu nulle

part dans les astres que le fruit que nous cherchons dût être

revêtu de cet ornement. D'ailleurs, comment votre frère

aurait-il la noisette Krakatuk?

--Je vais vous expliquer la chose, dit Christophe, et comment

elle est tombée entre mes mains, et comment il se fait qu'elle

ait cette dorure qui vous empêche de la reconnaître, et qui

effectivement ne lui est pas naturelle.

Alors, les ayant fait asseoir tous deux, car il pensait fort

judicieusement qu'après une course de quatorze ans et neuf mois,

les voyageurs devaient être fatigués, il commença en ces termes:

--Le jour même où le roi t'envoya chercher, sous prétexte de te

donner la croix, un étranger arriva à Nuremberg, portant un sac

de noisettes qu'il avait à vendre; mais les marchands de

noisettes du pays, qui voulaient conserver le monopole de cette

denrée, lui cherchèrent querelle, justement devant la porte de ta

boutique. L'étranger alors, pour se défendre plus facilement,

posa à terre son sac de noisettes, et la bataille allait son

train, à la grande satisfaction des gamins et des

commissionnaires, lorsqu'un chariot pesamment chargé passa

justement sur le sac de noisettes. En voyant cet accident,

qu'ils attribuèrent à la justice du ciel, les marchands se

regardèrent comme suffisamment vengés, et laissèrent l'étranger

tranquille. Celui-ci ramassa son sac, et, effectivement, toutes

les noisettes étaient écrasées, à l'exception d'une seule, qu'il

me présenta en souriant d'une façon singulière, et m'invitant

l'acheter pour un zwanziger neuf de 1720, disant qu'un jour

viendrait où je ne serais pas fâché du marché que j'aurais fait,

si onéreux qu'il pût me paraître pour le moment. Je fouillai

ma poche, et fut fort étonné d'y trouver un zwanziger tout pareil

à celui que demandait cet homme. Cela me parut une coïncidence

si singulière, que je lui donnai mon zwanziger; lui, de son côté,

me donna la noisette, et disparut.

«Or, je mis la noisette en vente, et, quoique je n'en demandasse

que le prix qu'elle m'avait coûté, plus deux kreutzers, elle

resta exposée pendant sept ou huit ans sans que personne

manifestât l'envie d'en faire l'acquisition. C'est alors que je

la fis dorer pour augmenter sa valeur; mais j'y dépensai

inutilement deux autres zwanzigers, la noisette est restée

jusqu'aujourd'hui sans acquéreur. En ce moment l'astronome,

entre les mains duquel la noisette était restée, poussa un cri de

joie. Tandis que maître Drosselmayer écoutait le récit de son

frère, il avait, à l'aide d'un canif, gratté délicatement la

dorure de la noisette, et, sur un petit coin de la coquille, il

avait trouvé gravé en caractères chinois le mot KRAKATUK. Dès

lors il n'y eut plus de doute, et l'identité de la noisette fut

reconnue.

Comment, après avoir trouvé la noisette Krakatuk, le mécanicien

et l'astrologue trouvèrent le jeune homme qui devait la casser.

Christian-Élias Drosselmayer était si pressé d'annoncer an roi

cette bonne nouvelle, qu'il voulait reprendre la malle-poste

l'instant même; mais Christophe-Zacharias le pria d'attendre au

moins jusqu'à ce que son fils fût rentré: or, le mécanicien

accéda d'autant plus volontiers à cette demande, qu'il n'avait

pas vu son neveu depuis tantôt quinze ans, et qu'en rassemblant

ses souvenirs, il se rappela que c'était, au moment où il avait

quitté Nuremberg, un charmant petit bambin de trois ans et demi,

que lui, Élias, aimait de tout son coeur.

En ce moment, un beau jeune homme de dix-huit ou dix-neuf ans

entra dans la boutique de Christophe-Zacharias, et s'approcha de

lui en l'appelant son père.

En effet, Zacharias, après l'avoir embrassé, le présenta à Élias,

en disant au jeune homme:

--Maintenant, embrasse ton oncle.

Le jeune homme hésitait; car l'oncle Drosselmayer, avec sa

redingote en lambeaux, son front chauve et son emplâtre sur

l'oeil, n'avait rien de bien attrayant. Mais, comme son père vit

cette hésitation et qu'il craignait qu'Élias n'en fût blessé, il

poussa son fils par derrière, si bien que le jeune homme, tant

bien que mal, se trouva dans les bras du mécanicien.

Pendant ce temps, l'astrologue fixait les yeux sur le jeune

homme, avec une attention continue qui parut si singulière

celui-ci, qu'il saisit le premier prétexte pour sortir, se

trouvant mal à l'aise d'être regardé ainsi.

Alors l'astrologue demanda à Zacharias sur son fils quelques

détails que celui-ci s'empressa de lui donner avec une prolixit

toute paternelle.

Le jeune Drosselmayer avait, en effet, comme sa figure

l'indiquait, dix-sept à dix-huit ans. Dès sa plus tendre

jeunesse, il était si drôle et si gentil, que sa mère s'amusait

le faire habiller comme les joujoux qui étaient dans la boutique,

c'est-à-dire tantôt en étudiant, tantôt en postillon, tantôt en

Hongrois, mais toujours avec un costume qui exigeait des bottes;

car, comme il avait le plus joli pied du monde, mais le mollet un

peu grêle, les bottes faisaient valoir la qualité et cachaient le

défaut.

--Ainsi, demanda l'astrologue à Zacharias, votre fils n'a jamais

porté que des bottes?

Élias ouvrit de grands yeux.

--Mon fils n'a jamais porté que des bottes, reprit le marchand de

jouets d'enfant; et il continua: A l'âge de dix ans, je l'envoyai

à l'université de Tubingen, où il est resté jusqu'à l'âge de

dix-huit ans, sans contracter aucune des mauvaises habitudes de

ses autres camarades, sans boire, sans jurer, sans se battre. La

seule faiblesse que je lui connaisse, c'est de laisser pousser

les quatre ou cinq mauvais poils qu'il a au menton, sans vouloir

permettre qu'un barbier lui touche le visage.

--Ainsi, reprit l'astrologue, votre fils n'a jamais fait sa

barbe?

Élias ouvrait des yeux de plus en plus grands.

--Jamais, répondit Zacharias.

--Et, pendant ses vacances de l'université, continua

l'astrologue, à quoi passait-il son temps?

--Mais, dit le père, il se tenait dans la boutique avec son joli

petit costume d'étudiant, et, par pure galanterie, cassait les

noisettes des jeunes filles qui venaient acheter des joujoux dans

la boutique, et qui, à cause de cela, l'appelaient

Casse-Noisette.

--Casse-Noisette? s'écria le mécanicien.

--Casse-Noisette? répéta à son tour l'astrologue.

Puis tous deux se regardèrent, tandis que Zacharias les regardait

tous deux.

--Mon cher Monsieur, dit l'astrologue à Zacharias, j'ai l'idée

que votre fortune est faite.

Le marchand de joujoux, qui n'avait pas écouté ce pronostic avec

indifférence, voulut en avoir l'explication; mais l'astrologue

remit cette explication au lendemain matin.

Lorsque le mécanicien et l'astrologue rentrèrent dans leur

chambre, l'astrologue se jeta au cou de son ami, en lui disant:

--C'est lui! nous le tenons!

--Vous croyez? demanda Élias avec le ton d'un homme qui doute,

mais qui ne demande pas mieux que d'être convaincu.

--Pardieu! si je le crois; il réunit toutes les qualités, ce me

semble.

--Récapitulons.

--Il n'a jamais porté que des bottes.

--C'est vrai.

--Il n'a jamais été rasé.

--C'est encore vrai.

--Enfin, par galanterie on plutôt par vocation, il se tenait dans

la boutique de son père pour casser les noisettes des jeunes

filles, qui ne l'appelaient que Casse-Noisette.

--C'est encore vrai.

--Mon cher ami, un bonheur n'arrive jamais seul. D'ailleurs, si

vous doutez encore, allons consulter les astres.

Ils montèrent, en conséquence, sur la terrasse de la maison, et,

ayant tiré l'horoscope du jeune homme, ils virent qu'il était

destiné à une grande fortune.

Cette prédiction, qui confirmait toutes les espérances de

l'astrologue, fit que le mécanicien se rendit à son avis.

--Et maintenant, dit l'astrologue triomphant, il n'y a plus que

deux choses qu'il ne faut pas négliger.

--Lesquelles? demanda Élias.

--La première, c'est que vous adaptiez, à la nuque de votre

neveu, une robuste tresse de bois qui se combine si bien avec la

mâchoire, qu'elle puisse en doubler la force par la pression.

--Rien de plus facile, répondit Élias, et c'est l'abc de la

mécanique.

--La seconde, continua l'astrologue, c'est, en arrivant à la

résidence, de cacher avec soin que nous avons amené avec nous le

jeune homme destiné à casser la noix Krakatuk; car j'ai dans

l'idée que, plus il y aura de dents cassées et de mâchoires

démontées, en essayant de briser la noisette Krakatuk, plus le

roi offrira une précieuse récompense à qui réussira où tant

d'autres auront échoué.

--Mon cher ami, répondit le mécanicien, vous êtes un homme plein

de sens. Allons nous coucher.

Et, à ces mots, ayant quitté la terrasse et étant redescendus

dans leur chambre, les deux amis se couchèrent, et, enfonçant

leurs bonnets de coton sur leurs oreilles, s'endormirent plus

paisiblement qu'ils ne l'avaient encore fait depuis quatorze ans

et neuf mois.

Le lendemain, dès le matin, les deux amis descendirent chez

Zacharias, et lui firent part de tous les beaux projets qu'ils

avaient formés la veille. Or, comme Zacharias ne manquait pas

d'ambition, et que, dans son amour-propre paternel, il se

flattait que son fils devait être une des plus fortes mâchoires

d'Allemagne, il accepta avec enthousiasme la combinaison qui

tendait à faire sortir de sa boutique non-seulement la noisette,

mais encore le casse-noisette.

Le jeune homme fut plus difficile à décider. Cette tresse qu'on

devait lui appliquer à la nuque, en remplacement de la bourse

élégante qu'il portait avec tant de grâce, l'inquiétait surtout

particulièrement. Cependant l'astrologue, son oncle et son père

lui firent de si belles promesses, qu'il se décida. En

conséquence, comme Élias Drosselmayer s'était mis à l'oeuvre

l'instant même, la tresse fut bientôt achevée et vissée

solidement à la nuque de ce jeune homme plein d'espérance.

Hâtons-nous de dire, pour satisfaire la curiosité de nos

lecteurs, que cet appareil ingénieux réussit parfaitement bien,

et que, dès le premier jour, notre habile mécanicien obtint les

plus brillants résultats sur les noyaux d'abricot les plus durs

et sur les noyaux de pêche les plus obstinés.

Ces expériences faites, l'astrologue, le mécanicien et le jeune

Drosselmayer se mirent immédiatement en route pour la résidence.

Zacharias eût bien voulu les accompagner; mais, comme il fallait

quelqu'un pour garder sa boutique, cet excellent père se sacrifia

et demeura à Nuremberg.

Fin de l'histoire de la princesse Pirlipate.

Le premier soin du mécanicien et de l'astrologue, en arrivant

la cour, fut de laisser le jeune Drosselmayer à l'auberge, et

d'aller annoncer au palais que après l'avoir cherchée inutilement

dans les quatre parties du monde, ils avaient enfin trouvé la

noix Krakatuk à Nuremberg; mais de celui qui la devait casser,

comme il était convenu entre eux, ils n'en dirent pas un mot.

La joie fut grande au palais. Aussitôt le roi envoya chercher le

conseiller intime, surveillant de l'esprit public, lequel avait

la haute main sur tous les journaux, et lui ordonna de rédiger

pour le Moniteur royal une note officielle que les rédacteurs des

autres gazettes seraient forcés de répéter, et qui portait en

substance que tous ceux qui se croiraient d'assez bonnes dents

pour casser la noisette Krakatuk n'avaient qu'à se présenter au

palais, et, l'opération faite, recevraient une récompense

considérable.

C'est dans une circonstance pareille seulement qu'on peut

apprécier tout ce qu'un royaume contient de mâchoires. Les

concurrents étaient en si grand nombre, qu'on fut oblig

d'établir un jury présidé par le dentiste de la couronne, lequel

examinait les concurrents, pour voir s'ils avaient bien leurs

trente-deux dents, et si aucune de ces dents n'était gâtée.

Trois mille cinq cents candidats furent admis à cette première

épreuve, qui dura huit jours, et qui n'offrit d'autre résultat

qu'un nombre indéfini de dents brisées et de mandibules démises.

Il fallut donc se décider à faire un second appel. Les gazettes

nationales et étrangères furent couvertes de réclames. Le roi

offrait la place de président perpétuel de l'Académie et l'ordre

de l'Araignée d'or à la mâchoire supérieure qui parviendrait

briser la noisette Krakatuk. On n'avait pas besoin d'être lettr

pour concourir.

Cette seconde épreuve fournit cinq mille concurrents. Tous les

corps savants d'Europe envoyèrent leurs représentants à cet

important congrès. On y remarquait plusieurs membres de

l'Académie française, et, entre autres, son secrétaire perpétuel,

lequel ne put concourir, à cause de l'absence de ses dents, qu'il

s'était brisées en essayant de déchirer les oeuvres de ses

confrères.

Cette seconde épreuve, qui dura quinze jours, fut, hélas! plus

désastreuse encore que la première. Les délégués des sociétés

savantes, entre autres, s'obstinèrent, pour l'honneur du corps

auquel ils appartenaient, à vouloir briser la noisette; mais ils

y laissèrent leurs meilleures dents.

Quant à la noisette, sa coquille ne portait pas même la trace des

efforts qu'on avait faits pour l'entamer.

Le roi était au désespoir; il résolut de frapper un grand coup,

et, comme il n'avait pas de descendant mâle, il fit publier, par

une troisième insertion dans les gazettes nationales et

étrangères, que la main de la princesse Pirlipate était accordée

et la succession au trône acquise à celui qui briserait la

noisette Krakatuk. Le seul article qui fût obligatoire, c'est

que, cette fois, les concurrents devaient être âgés de seize

vingt-quatre ans.

La promesse d'une pareille récompense remua toute l'Allemagne.

Les candidats arrivèrent de tous les coins de l'Europe; et il en

serait même venu de l'Asie, de l'Afrique et de l'Amérique, ainsi

que de cette cinquième partie du monde qu'avaient découverte

Élias Drosselmayer et son ami l'astrologue, si, le temps ayant

été limité, les lecteurs n'eussent judicieusement réfléchi qu'au

moment où ils lisaient la susdite annonce, l'épreuve était en

train de s'accomplir ou même était déjà accomplie.

Cette fois, le mécanicien et l'astrologue pensèrent que le moment

était venu de produire le jeune Drosselmayer, car il n'était pas

possible au roi d'offrir un prix plus haut que celui qu'il était

arrivé à mettre, une récompense plus belle que celle qu'il en

était venu à offrir. Seulement, confiants dans le succès,

quoique, cette fois, une foule de princes aux mâchoires royales

ou impériales se fussent présentés, ils ne se présentèrent au

bureau des inscriptions (on est libre de confondre avec celui des

inscriptions et belles-lettres), qu'au moment où il allait se

fermer, de sorte que le nom de Nathaniel Drosselmayer se trouva

porté sur la liste le 11,375e et dernier.

Il en fut de cette fois-ci comme des autres, les 11,374

concurrents de Nathaniel Drosselmayer furent mis hors de combat,

et le dix-neuvième jour de l'épreuve, à onze heures trente-cinq

minutes du matin, comme la princesse accomplissait sa quinzième

année, le nom de Nathaniel Drosselmayer fut appelé.

Le jeune homme se présenta accompagné de ses parrains,

c'est-à-dire du mécanicien et de l'astrologue.

C'était la première fois que ces deux illustres personnages

revoyaient la princesse depuis qu'ils avaient quitté son berceau,

et, depuis ce temps, il s'était fait de grands changements en

elle; mais, il faut le dire avec notre franchise d'historien, ce

n'était point à son avantage: lorsqu'ils la quittèrent, elle

n'était qu'affreuse; depuis ce temps, elle était devenue

effroyable.

Histoire d'un casse-noisette · 第 5 / 10 段