majorité des voix, que dame Souriçonne étant accusée d'avoir
mangé le lard destiné aux saucisses, aux boudins et aux
andouilles du roi, son procès lui serait fait, et que, si elle
était coupable, elle serait à tout jamais exilée du royaume, elle
et sa race, et que ce qu'elle y possédait de biens, terres,
châteaux, pâlans, résidences royales, tout serait confisqué.
Mais alors le roi fit observer à son conseil intime et à ses
habiles conseillers que, pendant le temps que durerait le procès,
dame Souriçonne et sa famille auraient tout le temps de manger
son lard, ce qui l'exposerait à des avanies pareilles à celle
qu'il venait de subir en présence de six têtes couronnées, sans
compter les princes royaux, les ducs héréditaires et les
prétendants: il demandait donc qu'un pouvoir discrétionnaire lui
fût accordé à l'égard de dame Souriçonne et de sa famille.
Le conseil alla aux voix pour la forme, comme on le pense bien,
et le pouvoir discrétionnaire que demandait le roi lui fut
accordé.
Alors il envoya une de ses meilleures voitures, précédée d'un
courrier pour faire plus grande diligence, à un très-habile
mécanicien qui demeurait dans ta ville de Nuremberg, et qui
s'appelait Christian-Élias Drosselmayer, invitant le susdit
mécanicien à le venir trouver à l'instant même dans son palais,
pour affaire urgente. Christian-Élias Drosselmayer obéit
aussitôt; car c'était un homme véritablement artiste, qui ne
doutait pas qu'un roi aussi renommé ne l'envoyât chercher pour
lui confectionner quelque chef-d'oeuvre. Et, étant monté en
voiture, il courut jour et nuit jusqu'à ce qu'il fût en présence
du roi. Il s'était même tellement pressé, qu'il n'avait pas eu
le temps de se mettre un habit, et qu'il était venu avec la
redingote jaune qu'il portait habituellement. Mais, au lieu de
se fâcher de cet oubli de l'étiquette, le roi lui en sut gré;
car, s'il avait commis une faute, l'illustre mécanicien l'avait
commise pour obéir sans retard aux commandements de Sa Majesté.
Le roi fit entrer Christian-Élias Drosselmayer dans son cabinet,
et lui exposa la situation des choses; comment il était décid
faire un grand exemple en purgeant tout son royaume de la race
souriquoise, et comment, prévenu par sa grande renommée, il avait
jeté les yeux sur lui pour le faire l'exécuteur de sa justice;
n'ayant qu'une crainte, c'est que le mécanicien, si habile qu'il
fût, ne vit des difficultés insurmontables au projet que la
colère royale avait conçu.
Mais Christian-Élias Drosselmayer rassura le roi, et lui promit
que, avant huit jours, il ne resterait pas une souris dans tout
le royaume.
En effet, le même jour, il se mit à confectionner d'ingénieuses
petites boîtes oblongues, dans l'intérieur desquelles il attacha,
au bout d'un fil de fer, un morceau de lard. En tirant le lard,
le voleur, quel qu'il fût, faisait tomber la porte derrière lui,
et se trouvait prisonnier. En moins d'une semaine, cent boites
pareilles étaient confectionnées et placées non-seulement sous
l'âtre, mais dans tous les greniers et dans toutes les caves du
palais.
Dame Souriçonne était infiniment trop sage et trop pénétrante,
pour ne pas découvrir du premier coup d'oeil la ruse de maître
Drosselmayer. Elle rassembla donc ses sept fils, leurs neveux et
ses cousins, pour les prévenir du guet-apens qu'on tramait contre
eux. Mais, après avoir eu l'air de l'écouter à cause du respect
qu'ils devaient à son rang et de la condescendance que commandait
son âge, ils se retirèrent en riant de ses terreurs, et, attirés
par l'odeur du lard rôti, plus forte que toutes les
représentations qu'on leur pouvait faire, ils se résolurent
profiter de la bonne aubaine qui leur arrivait sans qu'ils
sussent d'où.
Au bout de vingt-quatre heures, les sept fils de dame Souriçonne,
dix-huit de ses neveux, cinquante de ses cousins, et deux cent
trente-cinq de ses parents à différents degrés, sans compter des
milliers de ses sujets, étaient pris dans les souricières, et
avaient été honteusement exécutés.
Alors dame Souriçonne, avec les débris de sa cour et les restes
de son peuple, résolut d'abandonner ces lieux ensanglantés par le
massacre des siens. Le bruit de cette résolution transpira et
parvint jusqu'au roi. Sa Majesté s'en félicita tout haut, et les
poètes de la cour firent force sonnets sur sa victoire, tandis
que les courtisans l'égalaient à Sésostris, à Alexandre et
César.
La reine seule était triste et inquiète; elle connaissait dame
Souriçonne, et elle se doutait bien qu'elle ne laisserait pas la
mort de ses fils et de ses proches sans vengeance. En effet, an
moment où la reine, pour faire oublier au roi la faute qu'elle
avait commise, préparait pour lui, de ses propres mains, une
purée de foie dont il était fort friand, dame Souriçonne parut
tout à coup devant elle, et lui dit:
--Tués par ton époux, sans crainte ni remords,
Mes enfants, mes neveux et mes cousins sont morts;
Mais tremble, madame la reine!
Que l'enfant qu'en ton sein tu portes en ce jour,
Et qui sera bientôt l'objet de ton amour,
Soit déjà celui de ma haine.
Ton époux a des forts, des canons, des soldats,
Des mécaniciens, des conseillers d'États,
Des ministres, des souricières.
La reine des souris n'a rien de tout cela;
Mais le ciel lui fit don des dents que tu vois l
Pour dévorer les héritières.
Là-dessus, elle disparut, et personne ne l'avait revue depuis.
Mais la reine, qui, en effet, s'était aperçue depuis quelques
jours qu'elle était enceinte, fut si épouvantée de cette
prédiction, qu'elle laissa tomber la purée de foie dans le feu.
Ainsi, pour la seconde fois, dame Souriçonne priva le roi d'un de
ses mets favoris; ce qui le mit fort en colère et le fit
s'applaudir encore davantage du coup d'État qu'il avait si
heureusement accompli.
Il va sans dire que Christian-Élias Drosselmayer fut renvoyé avec
une splendide récompense, et rentra triomphant à Nuremberg.
Comment, malgré toutes les précautions prises par la reine, dame
Souriçonne accomplit sa menace à l'endroit de la princesse
Pirlipate.
Maintenant, mes chers enfants, vous savez aussi bien que moi,
n'est-ce pas, pourquoi la reine faisait garder avec tant de soin
la miraculeuse petite princesse Pirlipate: elle craignait la
vengeance de dame Souriçonne; car, d'après ce que dame Souriçonne
avait dit, il ne s'agissait pas moins, pour l'héritière de
l'heureux petit royaume sans nom, que de la perte de sa vie ou
tout au moins de sa beauté; ce qui, assure-t-on, pour une femme,
est bien pis encore. Ce qui redoublait surtout l'inquiétude de
la tendre mère, c'est que les machines de maître Drosselmayer ne
pouvaient absolument rien contre l'expérience de dame Souriçonne.
Il est vrai que l'astronome de la cour, qui était en même temps
grand augure et grand astrologue, craignant qu'on ne supprimât sa
charge comme inutile, s'il ne donnait pas son mot dans cette
affaire, prétendit avoir lu dans les astres, d'une manière
certaine, que la famille de l'illustre chat Murr était seule en
état de défendre le berceau de l'approche de dame Souriçonne.
C'est pour cela que chacune des six gardiennes fut forcée de
tenir sans cesse sur ses genoux un des mâles de cette famille,
qui, au reste, étaient attachés à la cour en qualité de
secrétaires intimes de légation, et devait, par un grattement
délicat et prolongé, adoucir à ces jeunes diplomates le pénible
service qu'ils rendaient à l'État.
Mais, un soir, il y a des jours, comme vous le savez, mes
enfants, où l'on se réveille tout endormi, un soir, malgré tous
les efforts que firent les six gardiennes qui se tenaient autour
de la chambre, chacune un chat sur ses genoux, et les deux
surgardiennes intimes qui étaient assises au chevet de la
princesse, elles sentirent le sommeil s'emparer d'elles
progressivement. Or, comme chacune absorbait ses propres
sensations en elle-même, se gardant bien de les confier à ses
compagnes, dans l'espérance que celles-ci ne s'apercevraient pas
de son manque de vigilance, et veilleraient à sa place tandis
qu'elle dormirait, il en résulta que les yeux se fermèrent
successivement, que les mains qui grattaient les matous
s'arrêtèrent à leur tour, et que les matous, n'étant plus
grattés, profitèrent de la circonstance pour s'assoupir.
Nous ne pourrions pas dire depuis combien de temps durait cet
étrange sommeil, lorsque, vers minuit, une des surgardiennes
intimes s'éveilla en sursaut. Toutes les personnes qui
l'entouraient semblaient tombées en léthargie; pas le moindre
ronflement; les respirations elles-mêmes étaient arrêtées;
partout régnait un silence de mort, au milieu duquel on
n'entendait que le bruit du ver piquant le bois. Mais que devint
la surgardienne intime, en voyant près d'elle une grande et
horrible souris qui, dressée sur ses pattes de derrière, avait
plongé sa tête dans le berceau de Pirlipatine, et paraissait fort
occupée à ronger le visage de la princesse? Elle se leva en
poussant un cri de terreur. A ce cri, tout le monde se réveilla;
mais dame Souriçonne, car c'était bien elle, s'élança vers un des
coins de la chambre. Les conseillers intimes de légation se
précipitèrent après elles; hélas! il était trop tard: dame
Souriçonne avait disparu par une fente du plancher. Au même
instant, la princesse Pirlipate, réveillée par toute cette
rumeur, se mit à pleurer. A ces cris, les gardiennes et les
surgardiennes répondirent par des exclamations de joie.
Dieu soit loué! disaient-elles. Puisque la princesse Pirlipate
crie, c'est qu'elle n'est pas morte.
Et alors elles accoururent au berceau; mais leur désespoir fut
grand lorsqu'elles virent ce qu'était devenue cette délicate et
charmante créature!
En effet, à la place de ce visage blanc et rose, de cette petite
tête aux cheveux d'or, de ces yeux d'azur, miroir du ciel, était
plantée une immense et difforme tête sur un corps contrefait et
ratatiné. Ses deux beaux yeux avaient perdu leur couleur
céleste, et s'épanouissaient verts, fixes et hagards, à fleur de
tête. Sa petite bouche s'était étendue d'une oreille à l'autre,
et son menton s'était couvert d'une barbe cotonneuse et frisée,
on ne peut plus convenable pour un vieux polichinelle, mais
hideuse pour une jeune princesse.
En ce moment, la reine entra; les six gardiennes ordinaires et
les deux surgardiennes intimes se jetèrent la face contre terre,
tandis que les six conseillers de légation regardaient s'il n'y
avait pas quelque fenêtre ouverte pour gagner les toits.
Le désespoir de la pauvre mère fut quelque chose d'affreux. On
l'emporta évanouie dans la chambre royale.
Mais c'est le malheureux père dont là douleur faisait surtout
peine à voir, tant elle était morne et profonde. On fut oblig
de mettre des cadenas à ses croisées pour qu'il ne se précipitât
point par la fenêtre, et de ouater son appartement pour qu'il ne
se brisât point la tête contre les murs. Il va sans dire qu'on
lui retira son épée, et qu'on ne laissa traîner devant lui ni
couteau ni fourchette, ni aucun instrument tranchant ou pointu.
Cela était d'autant plus facile qu'il ne mangea point pendant les
deux ou trois premiers jours, ne cessant de répéter:
--O monarque infortuné que je suis! ô destin cruel que tu es!
Peut-être, au lieu d'accuser le destin, le roi eût-il dû penser
que, comme tous les hommes le sont ordinairement, il avait ét
l'artisan de ses propres malheurs, attendu que, s'il avait su
manger ses boudins avec un peu de lard de moins que d'habitude,
et que, renonçant à la vengeance, il eût laissé dame Souriçonne
et sa famille sous l'âtre, ce malheur qu'il déplorait ne serait
point arrivé. Mais nous devons dire que les pensées du royal
père de Pirlipate ne prirent aucunement cette direction
philosophique.
Au contraire, dans la nécessité où se croient toujours les
puissants de rejeter les calamités qui les frappent sur de plus
petits qu'eux, il rejeta la faute sur l'habile mécanicien
Christian-Élias Drosselmayer. Et, bien convaincu que, s'il lui
faisait dire de revenir à la cour pour y être pendu ou décapité,
celui-ci se garderait bien de se rendre à l'invitation, il le fit
inviter, an contraire, à venir recevoir un nouvel ordre que Sa
Majesté avait créé, rien que pour les hommes de lettres, les
artistes et les mécaniciens.
Maître Drosselmayer n'était pas exempt d'orgueil; il pensa qu'un
ruban ferait bien sur sa redingote jaune, et se mit immédiatement
en route; mais sa joie se changea bientôt en terreur: à la
frontière du royaume, des gardes l'attendaient, qui s'emparèrent
de lui, et le conduisirent de brigade en brigade jusqu'à la
capitale.
Le roi, qui craignait sans doute de se laisser attendrir, ne
voulut pas même recevoir maître Drosselmayer lorsqu'il arriva au
palais; mais il le fit conduire immédiatement près du berceau de
Pirlipate, faisant signifier au mécanicien que si, de ce jour en
un mois, la princesse n'était point rendue à son état naturel, il
lui ferait impitoyablement trancher la tête.
Maître Drosselmayer n'avait point de prétention à l'héroïsme, et
n'avait jamais compté mourir que de sa belle mort, comme on dit;
aussi fut-il fort effrayé de la menace; mais, néanmoins, se
confiant bientôt dans sa science, dont sa modestie personnelle ne
l'avait jamais empêché d'apprécier l'étendue, il se rassura
quelque peu, et s'occupa immédiatement de la première et de la
plus utile opération, qui était celle de s'assurer si le mal
pouvait céder à un remède quelconque, ou était véritablement
incurable, comme il avait cru le reconnaître dès le premier
abord.
A cet effet, il démonta fort adroitement d'abord la tête, puis,
les uns après les autres, tous les membres de la princesse
Pirlipate, détacha ses pieds et ses mains pour en examiner plus
son aise non-seulement les jointures et les ressorts, mais encore
la construction intérieure. Mais, hélas! plus il pénétra dans
le mystère de l'organisation pirlipatine, mieux il découvrit que
plus la princesse grandirait, plus elle deviendrait hideuse et
difforme; il rattacha donc avec soin les membres de Pirlipate,
et, ne sachant plus que faire ni que devenir, il se laissa aller,
près du berceau de la princesse, qu'il ne devait plus quitter
jusqu'à ce qu'elle eût repris sa première forme, à une profonde
mélancolie.
Déjà la quatrième semaine était commencée, et l'on en était
arrivé au mercredi, lorsque, selon son habitude, le roi entra
pour voir s'il ne s'était pas opéré quelque changement dans
l'extérieur de la princesse, et, voyant qu'il était toujours le
même, s'écria, en menaçant la mécanicien de son sceptre:
--Christian-Élias Drosselmayer, prends garde à toi! tu n'as plus
que trois jours pour me rendre ma fille telle qu'elle était; et,
si tu t'entêtes à ne pas la guérir, c'est dimanche prochain que
tu seras décapité.
Maître Drosselmayer, qui ne pouvait guérir la princesse, non
point par entêtement, mais par impuissance, se mit à pleurer
amèrement, regardant, avec ses yeux noyés de larmes, la princesse
Pirlipate, qui croquait une noisette aussi joyeusement que si
elle eût été la plus jolie fille de la terre. Alors, à cette vue
attendrissante, le mécanicien fut, pour la première fois, frapp
du goût particulier que la princesse avait, depuis sa naissance,
manifesté pour les noisettes, et de la singulière circonstance
qui l'avait fait naître avec des dents. En effet, aussitôt sa
transformation, elle s'était mise à crier, et elle avait continu
de se livrer à cet exercice jusqu'au moment où, trouvant une
aveline sous sa main, elle la cassa, en mangea l'amande, et
s'endormit tranquillement. Depuis ce temps-là, les deux
surgardiennes intimes avaient eu le soin d'en bourrer leurs
poches, et de lui en donner une ou plusieurs aussitôt qu'elle
faisait la grimace.
--O instinct de la nature! éternelle et impénétrable sympathie
de tous les êtres créés! s'écria Christian-Élias Drosselmayer,
tu m'indiques la porte qui mène à la découverte de tes mystères;
j'y frapperai, et elle s'ouvrira!
A ces mots, qui surprirent fort le roi, le mécanicien se retourna
et demanda à Sa Majesté la faveur d'être conduit à l'astronome de
la cour; le roi y consentit, mais à la condition que ce serait
sous bonne escorte. Maître Drosselmayer eût sans doute mieux
aimé faire cette course seul; cependant, comme, dans cette
circonstance, il n'avait pas le moins du monde son libre arbitre,
il lui fallut souffrir ce qu'il ne pouvait empêcher, et traverser
les rues de la capitale escorté comme un malfaiteur.
Arrivé chez l'astrologue, maître Drosselmayer se jeta dans ses
bras, et tous deux s'embrassèrent avec des torrents de larmes,
car ils étaient connaissances de vieille date, et s'aimaient
fort; puis ils se retirèrent dans un cabinet écarté, et
feuilletèrent ensemble une quantité innombrable de livres qui
traitaient de l'instinct, des sympathies, des antipathies, et
d'une foule d'autres choses non moins mystérieuses. Enfin, la
nuit étant venue, l'astrologue monta sur sa tour, et, aidé de
maître Drosselmayer, qui était lui-même fort habile en pareille
matière, découvrit, malgré l'embarras des lignes qui
s'entre-croisaient sans-cesse, que, pour rompre le charme qui
rendait Pirlipate hideuse, et pour qu'elle redevînt aussi belle
qu'elle l'avait été, elle n'avait qu'une chose à faire: c'était
de manger l'amande de la noisette Krakatuk, laquelle avait une
enveloppe tellement dure, que la roue d'un canon de quarante-huit
pouvait passer sur elle sans la rompre. En outre, il fallait que
cette coquille fût brisée en présence de la princesse par les
dents d'un jeune homme qui n'eût jamais été rasé, et qui n'eût
encore porté que des bottes. Enfin, l'amande devait être
présentée par lui à la princesse, les yeux fermés, et, les yeux
fermés toujours, il devait alors faire sept pas à reculons et
sans trébucher. Telle était la réponse des astres.
Drosselmayer et l'astronome avaient travaillé sans relâche,
durant trois jours et trois nuits, à éclaircir toute cette
mystérieuse affaire. On en était précisément au samedi soir, et
le roi achevait son dîner et entamait même le dessert, lorsque le
mécanicien, qui devait être décapité le lendemain au point du
jour, entra dans la salle à manger royale, plein de joie et
d'allégresse, annonçant qu'il avait enfin trouvé le moyen de
rendre à la princesse Pirlipate sa beauté perdue. À cette
nouvelle, le roi le serra dans ses bras avec la bienveillance la
plus touchante, et demanda quel était ce moyen.
Le mécanicien fit part au roi du résultat de sa consultation avec
l'astrologue.
--Je le savais bien, maître Drosselmayer, s'écria le roi, que
tout ce que vous en faisiez, ce n'était que par entêtement.
Ainsi, c'est convenu; aussitôt après le dîner, on se mettra
l'oeuvre. Ayez donc soin, très-cher mécanicien, que, dans dix
minutes, le jeune homme non rasé soit là, chaussé de ses bottes,
et la noisette Krakatuk à la main. Surtout veillez à ce que,
d'ici là, il ne boive pas de vin, de peur qu'il ne trébuche en
faisant, comme une écrevisse, ses sept pas en arrière; mais, une
fois l'opération achevée, dites-lui que je mets ma cave à sa
disposition et qu'il pourra se griser tout à son aise.
Mais, au grand étonnement du roi, maître Drosselmayer parut
consterné en entendant ce discours; et, comme il gardait le
silence, le roi insista pour savoir pourquoi il se taisait et
restait immobile à sa place, au lieu de se mettre en course pour
exécuter ses ordres souverains. Mais le mécanicien, se jetant
genoux:
--Sire, dit-il, il est bien vrai que nous avons trouvé le moyen
de guérir la princesse, et que ce moyen consiste à lui faire
manger l'amande de la noisette Krakatuk, lorsqu'elle aura ét
cassée par un jeune homme à qui on n'aura jamais fait la barbe,
et qui, depuis sa naissance, aura toujours porté des bottes; mais
nous ne possédons ni le jeune homme ni la noisette; mais nous ne
savons pas où les trouver, et, selon toute probabilité, nous ne
trouverons que bien difficilement la noisette et le
casse-noisette.
À ces mots, le roi, furieux, brandit son sceptre au-dessus de la
tête du mécanicien, en s'écriant:
--Eh bien, va donc pour la mort!
Mais la reine, de son côté, vint s'agenouiller prés de
Drosselmayer, et fit observer à son auguste époux qu'en tranchant
la tête au mécanicien, on perdait jusqu'à cette lueur d'espoir
que l'on conservait en le laissant vivre; que toutes les
probabilités étaient que celui qui avait trouvé l'horoscope
trouverait la noisette et le casse-noisette; qu'on devait
d'autant plus croire à cette nouvelle prédiction de l'astrologue,
qu'aucune de ses prédictions ne s'était réalisée jusque-là, et
qu'il fallait bien que ses prédictions se réalisassent un jour,
puisque le roi, qui ne pouvait se tromper, l'avait nommé son
grand augure; qu'enfin la princesse Pirlipate, ayant trois mois
peine, n'était point en âge d'être mariée, et ne le serait
probablement qu'à l'âge de quinze ans, que, par conséquent,
maître Drosselmayer et son ami l'astrologue avaient quatorze ans
et neuf mois devant eux pour chercher la noisette Krakatuk et le
jeune homme qui devait la casser; que, par conséquent encore, on
pouvait accorder à Christian-Élias Drosselmayer un délai, au bout
duquel il reviendrait se remettre entre les mains du roi, qu'il
fût ou non possesseur du double remède qui devait guérir la
princesse: dans le premier cas, pour être décapité sans
miséricorde; dans le second, pour être récompensé généreusement.
Le roi, qui était un homme très-juste, et qui, ce jour-l
surtout, avait parfaitement dîné de ses deux mets favoris,
c'est-à-dire d'un plat de boudin et d'une purée de foie, prêta
une oreille bienveillante à la prière de sa sensible et magnanime
épouse, il décida donc qu'à l'instant même le mécanicien et
l'astrologue se mettraient à la recherche de sa noisette et du
casse-noisette, recherche pour laquelle il leur accordait
quatorze ans et neuf mois; mais cela, à la condition qu'
l'expiration de ce sursis, tous deux reviendraient se remettre en
son pouvoir, pour, s'ils revenaient les mains vides, qu'il fût
fait d'eux selon son bon plaisir royal.
Si, au contraire, ils rapportaient la noisette Krakatuk, qui
devait rendre à la princesse Pirlipate sa beauté primitive, ils
recevraient, l'astrologue, une pension viagère de mille thalers
et une lunette d'honneur, et le mécanicien, une épée de diamants,
l'ordre de l'Araignée d'or, qui était le grand ordre de l'État,
et une redingote neuve.
Quant au jeune homme qui devait casser la noisette, le roi en
était moins inquiet, et prétendait qu'on parviendrait toujours
se le procurer au moyen d'insertions réitérées dans les gazettes
indigènes et étrangères.
Touché de cette magnanimité, qui diminuait de moitié la
difficulté de sa tâche, Christian-Élias Drosselmayer engagea sa
parole qu'il trouverait la noisette Krakatuk, ou qu'il
reviendrait, comme un autre Régulus, se remettre entre les mains
du roi.
Le soir même, le mécanicien et l'astrologue quittèrent la
capitale du royaume pour commencer leurs recherches.
Comment le mécanicien et l'astrologue parcoururent les quatre
parties du monde et en découvrirent une cinquième, sans trouver
la noisette Krakatuk.
Il y avait déjà quatorze ans et cinq mois que l'astrologue et le
mécanicien erraient par les chemins, sans qu'ils eussent
rencontré vestige de ce qu'ils cherchaient. Ils avaient visit
d'abord l'Europe, puis ensuite l'Amérique, puis ensuite
l'Afrique, puis ensuite l'Asie; ils avaient même découvert une
cinquième partie du monde, que les savants ont appelée depuis la
Nouvelle-Hollande, parce qu'elle avait été découverte par deux
Allemands; mais, dans toute cette pérégrination, quoiqu'ils
eussent vu bien des noisettes de différentes formes et de
différentes grosseurs, ils n'avaient pas rencontré la noisette
Krakatuk. Ils avaient cependant, dans une espérance, hélas!
infructueuse, passé des années à la cour du roi des dattes et du
prince des amandes; ils avaient consulté inutilement la célèbre
académie des singes verts, et la fameuse société naturaliste des
écureuils; puis enfin ils en étaient arrivés à tomber, écrasés de
fatigue, sur la lisière de la grande forêt qui borde le pied des
monts Himalaya, en se répétant, avec découragement, qu'ils
n'avaient plus que cent vingt-deux jours pour trouver ce qu'ils
avaient cherché inutilement pendant quatorze ans et cinq mois.